‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme. Du nationalisme. Les femmes et la politique. Antisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps (volume 2)Chapitre 46 sur 121 · UNE LETTRE DE M. CHAINE · texte numérisé non relu

UNE LETTRE DE M. CHAINE

L'article paru dans ces colonnes sous le titre Un bon Livre nous a valu, de la part de M. Chaîne, la lettre suivante qu'il nous paraît intéressant de reproduire :

A Monsieur J. Dessaint, rédacteur en chef de V Avenir.

Monsieur,

Le Courrier de la Presse m'envole une coupure de V Avenir, et je viens de lire avec une vive émotion l'article que vous avez con-

sacré à mon livre : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles.

Je vous remercie de votre courtoise impartialité, et aussi de votre bienveillance, mais ce que je remarque surtout, c'est la noblesse et la hauteur de vos vues.

Avec de la bonne volonté, que de cruels malentendus pourraient se dissiper !

Une tolérance réciproque rendrait à tous la vie supportable.

Pour mon compte j'ai essayé de dire à mes coreligionnaires que rien dans la doctrine du Christ ne nous oblige à être antisémites, militaristes, nationalistes et, pour tout dire, réactionnaires.

J'ai rencontré plus de sympathie à gauche qu'à droite.

A part quelques journaux rédigés par des prêtres, la plupart des feuilles qui se prétendent catholiques m'ont montré leur hostilité ou par leurs attaques ou par leur silence.

Des amis, connus ou inconnus, ont essayé de propager mon livre, mais les hbraires, en général, n'ont fait aucun effort pour pousser à la vente.

J'ai eu bien de la peine à obtenir qu'à Lyon on l'exposât dans certaines vitrines.

Si j'ai reçu quelques encouragements de la part de membres très distingués du clergé, j'ai dû subir l'animosité de bien des catholiques cléricaux dont quelques-uns ont été féroces.

Ce m'est une joie de lire des articles comme le vôtre : vous avez parfaitement apprécié ce que j'ai essayé de faire.

Si un catholique plus qualifié avait tenu ce langage, il est fort possible que, comme vous le dites, « rien de tout ce qui est advenu de fâcheux pour la paix civique ne serait arrivé ».

Nous payons les fautes commises.

Veuillez agréer, etc.

Lyon, le 3 octobre 1903. Léon Chaîne.

M. Chaîne nous pardonnera d'avoir livré à la publicité cette lettre que le destinataire a été aussi heureux de recevoir que l'auteur a pu l'être de l'écrire. Elle constitue une expression plus directe encore de la pensée de ce dernier, et, à ce titre, elle inspirera le désir de lire l'ouvrage dans lequel elle est commentée et dévelonnée.

Les cléricaux ont beau organiser la conspiration du silence autour du livre de M. Chaîne, ce livre fera son chemin.

Personne, que nous sachions, n'a indiqué, avec plus de pénétrante clairvoyance, les conditions nécessaires et suffisantes à remplir par les catholiques pour que l'unité morale et la concorde se rétablissent promptement et sans qu'ils aient rien à abandonner de leur dignité et de leur foi.

Nous ne nous berçons pas du fol espoir que les cléricaux vont, du jour au lendemain, réformer leur mentalité, mais nous en sommes à ce point qu'il convient de considérer comme un grand progrès le fait qu'un catholique pratiquant répudie courageusement le cléricalisme et légitime la distinction établie entre le catholique et le clérical. Aujourd'hui voix dans le désert, demain clameur démesurément accrue à travers les cités, telle est l'histoire de beaucoup de livres nés dans l'indifférence ou l'hostihté, telle est la fortune que nous osons prédire au livre de M. Chaîne.

La lecture de l'ouvrage s'impose aussi bien aux libres-penseurs qu'aux catholiques : aux premiers elle apporte aussi une leçon en indiquant avec précision la limite où la lutte contre le cléricalisme risque de muer en persécution contre l'idée catholique. L'œuvre de M. Chaine vaudra plus pour la défense des intérêts catholiques que dix années de la Libre Parole et de la Croix, elle fait plus sympathiques des croyances que les autres s'évertuent à rendre odieuses.

J. Dessaint.

Le Petit Saint-Polois (Saint-Pol). 25 octobre 1903.

C'est un livre bien touffu, — d'aucuns diraient incohérent, — que celui que nous donne M. Chaine.

Les questions les plus diverses et les plus disparates y sont successivement traitées (militarisme, nationalisme, antisémitisme, christianisme, dévotions nouvelles, socialisme, etc.), mais c'est assurément un livre de \yonne foi.

A ce titre, il mérite l'attention.

Il n'est pas facile de suivre l'auteur sur des terrains aussi différents.

Son ouvrage se refuse à l'analyse, cependant, si nous en cherchons l'idée maîtresse, il nous semble qu'^elle peut se résumer en quelques mots :

« Les catholiques ont tort de ne pas prendre parti pour la justice et la vérité (pour Dreyfus) contre les conseils de guerre ; ils ont tort de ne pas réprouver la campagne antisémitique.

<( Eux qui sont des internationalistes par principe, pourquoi suivent-ils le parti nationaliste dans sa conception étroite et mesquine de l'idée de patrie ? Enfin ils feraient sagement d'abandonner certaines dévotions trop nouvelles.

(( Toutes les difficultés actuelles (il serait plus juste de dire les persécutions) qu'ils éprouvent sont dues à leur attitude pendant l'Affaire.

(( Les persécutions actuelles ne sont que les représailles du parti dreyfusard triomphant. » La presse juive l'avait dit déjà, M. Chaîne le constate de nouveau, il est toujours bon de se l'entendre répéter !

Les catholiques paient pour le juif deux fois condamné par le conseil de guerre et cela n'a rien que de fort honorable pour eux !

Car on pense bien que M. Chaîne ne nous a pas convaincu de l'innocence de son client, pas plus que <( des crimes de l' étatmajor ». Il faut même qu'il croie les curés bien naïfs pour prétendre que la lecture d'une brochure dreyfusarde de dix pages eût suffi à les (( éclairer » et à les convertir à la cause du juif.

M. Chaîne s'illusionne assurément sur les sentiments patriotiques du clergé français. Du reste le cardinal Lecot, qu'il avait sollicité en faveur de^ Dreyfus, a répondu d'avance à tout le livre de M. Chaine par une lettre que celui-ci reproduit :

« n faut s'incliner, dit l'éminent archevêque de Bordeaux, devant l'autorité des tribunaux qui ont jugé dans toute l'indépendance et toute l'impartialité de la justice.

« Que viendraient faire en tout cela les catholiques, les prêtres et les évêques ? Est-ce que les questions de justice pendantes devant les tribunaux les regardent ?

<( Ont-ils reçu les témoignages ? Ont-ils étudié les documents ? Ont-ils les éléments nécessaires pour juger ?

« Que serait le respect de la justice, s'il était permis de suspecter gratuitement ou la perspicacité ou la bonne foi des tribunaux ? »

C'est à peu près ce que répondaient nos paysans à certains employés inférieurs, rats de cave et autres qui voulaient leur démontrer l'innocence du traître : « S'il eût été innocent, il n'eût pas été successivement condamné par cinq ministres de la guerre ! »

C'est l'autorité de la chose jugée, tout simplement, respectable toujours, ici surtout qu'il s'agit de deux conseils de guerre !

Car nos idées, sur ce point, diffèrent essentiellement de celles de M. Chaîne.

Il appartient, lui, à l'école humanitaire et nous considérons, nous, la fraternité universelle des peuples, le désarmement et les Etats-d'Unis d'Europe et autres billevesées, comme de pures utopies.

Devant l'Europe en armes, nous voulons rester forts, voilà pourquoi nous combattons chez nous les internationalistes, les cosmopolites et leurs alliés du jour, les blocards, dont les menées affaiblissent et ruinent la France .

Nous voulons une armée forte, disciplinée, confiante en ses chefs. Ce maintien, — on dira bientôt cette réfection, — de l'armée exige de nous bien des sacrifices.

Cette discipline à laquelle il faut nous plier a ses exigences et ses rigueurs, nous les subirons comme des exigences et des rigueurs nécessaires et nous repousserons toujours les atteintes qu'y veulent porter les socialistes ou même les catholiques irréguliers comme M. Chaîne.

Je dis irréguliers, car les catholiques en général ont toujours été bons patriotes.

Les devoirs envers la patrie figurent dans leurs obligations ; ils ne commettent pas l'étrange erreur de confondre (comme M. Chaîne le fait) l'amour du prochain avec <( l'internationalisme » et ils réprouvent les mauvaises fréquentations.

M. Chaîne, brave homme et bon catholique, devrait se méfier des singuliers acolytes qu'il a rencontrés dans sa campagne.

C'est ainsi que VArPuiv (VArrns, en lisant M. (-haine, a senti renaître en lui un vieux regain de dreyfusisme.

Le livre de M. Chaîne est par hasard tombé entre les mains

ài

de M. Dessaint, et vite il lui consacre un long article de trois colonnes.

Il en protite pour revenir sur cette question Dreyfus, qui décidément lui tient à cœur, et pour décocher quelques traits à saint Antoine de Padoue, qu'il considère comme son ennemi personnel.

Il ne nous coûte pas cependant de reconnaître que lorsque M. Chaîne abandonne Dreyfus et les conseils de guerre, il est vraiment intéressant.

La question du (( christianisme social », des <( dévotions nouvelles », de la « timidité de certains catholiques » est fort bien traitée, ei à côté de quelques erreurs contient beaucoup de vérités.

On s'étonne seulement de ne rien lire (ou presque rien) sur la franc-maçonnerie.

Nous avions toujours cru qu'elle était pour quelque chose dans les « difficultés » actuelles, que tout ce qui arrive aujourd'hui avait été décrété dans les convents maçonniques ! Nous aurions aimé à connaître l'avis de l'auteur sur cette question capitale pour notre pays.

M. Chaîne a préféré faire le procès de l'antisémitisme et du militarisme, c'est affaire à lui, mais qu'il ne compte point sur notre approbation.

Le Patriote Républicain de la Savoie (Chambéry), 31 octobre 1903.

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