‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme. Du nationalisme. Les femmes et la politique. Antisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps (volume 2)Chapitre 47 sur 121 · LES CATHOLIQUES ET LA REPUBLIQUE · texte numérisé non relu

LES CATHOLIQUES ET LA REPUBLIQUE

Nous venons de lire un des livres les plus curieux et les plus attachants qui aient été écrits sur un sujet tout d'actualité, sur les rapports des catholiques avec la société française. L'auteur est M. Léon Chaîne, avoué à Lyon, et il présente ce cas assez rare d'être un catholique convaincu et pratiquant en même temps qu'un esprit libre.

Nous lui devons ainsi une œuvre où d'une plume mordante il fouette vertement ses coreligionnaires, pour qui le catholicisme

n'est un aliment complet qu'à la condition de se corser de militarisme, de nationalisme et d'antisémitisme.

On ne peut mettre en doute la bonne foi de M. Léon Chaine et c'est un spectacle assez inattendu que l'homme qui s'exprime aussi librement sur la monarchie, sur la papauté, sur l'enseignement congréganiste soit resté attaché, d'une inébranlable conviction, à des pratiques pour lesquelles beaucoup de catholiques eux-mêmes n'éprouvent pas une dévotion irrésistible.

Car M. Léon Chaine n'est pas seulement, comme on pourrait le croire, touché par la morale de l'Evangile ; il n'est pas seulement embrasé de la flamme des premiers chrétiens ; non, il accepte tous les dogmes qui ont suivi, de bien loin, l'Eglise primitive, tous ceux qu'a institués la fantaisie des papes, tous ceux qu'a créés l'imagination de quelque pastoure. M. Léon Chaine croit aux miracles de Lourdes, à la vertu du chapelet et du scapulaire et à beaucoup d'autres inventions que n'avaient pas prévues les apôtres. C'est donc, on le voit, un orthodoxe dans toute la. force du terme, le fils le plus respectueux de. l'Eglise, et son livre prend ainsi une saveur particulière et une force incomparable.

Pourquoi les catholiques ne sont-ils pas républicains ? C'est le thème, et M. Léon Chaine montre que nulle œuvre plus que la Déclaration des Droits de l'Homme n'est imprégnée de l'esprit évangélique, alors que la monarchie n'a été que le martyrologe du peuple, alors que le nationalisme n'est que la caricature du patriotisme, le militarisme la déformation d'un sentiment louable, l'antisémitisme une doctrine de haine en contradiction avec les principes du christianisme.

Tout cela est très juste, et ce livre, sous une forme plus acérée, que peut se permettre le polémiste, — c'est le tempérament de M. Léon Chaine, quoi qu'il s'en excuse, — nous a rappelé le beau mandement, empreint d'un si haut esprit de sagesse et de raison, de M. l'évêque de Tarentaise.

Ce sont les mêmes hommes, ce sont les mêmes idées, et ils ne diffèrent que par l'expression. M. Léon Chaine sentira le prix de cet éloge, qui le rapproche du prélat qui a gardé, comme lui, l'intégrité de ses croyances, mais qui n'a pas cru, comme lui encore, que sa misjsion le hait à jamais à des institutions disparues, et le contraignait à se faire le fidèle serviteur d'une opposition injuste et démesurée.

Nous avons pris d'autant plus de plaisir au livre de M. Léon Chaîne que nous avons ici même, plus d'une fois, soutonu, avec moins de verve, certes, et surtout avec moins d'autorité, les mêmes idées. On sait quel soin nous avons pris à séparer l'Eglise de la congrégation et le catholicisme du cléricalisme. Nous restons fidèle à cette conception de la liberté qui a enflammé notre jeunesse, et nous réclamons pour les autres, quelle que soit leur croyance, les mêmes droits que pour ceux qui se sont détachés de toute Eglise.

Ceux qui sont assez heureux pour porter en leur cœur une foi ardente, ceux chez qui la croyance n'a pas été ébranlée par le spectacle d'odieuses iniquités, par le monstrueux fanatisme des docteurs d'une loi de charité et de pardon, par cet orgueil détestable qui s'attache en des œuvres d'une somptuosité grossière et formidable, comme cette cathédrale de Fourvières qui semble le temple du Veau d'or, ceux-là peuvent vivre en paix, s'ils n'ont pas d'autre souci que leur salut, s'ils n'ont pas d'autre désir que de pouvoir accomplir les cérémonies de leur culte. Qui donc les empêche de prier, qui donc les empêche de pratiquer les sept vertus théologales, représentées dans la fresque en céramique de Faenza, à l'école des beaux-arts ?

L'effort de tels hommes aura-t-il une action sur leurs coreligionnaires ? Même s'il devait rester stérile, il faudrait le louer.

Mais non, ce sont de telles initiatives qui préparent le triomphe de la vérité, et lorsque seront passées les heures de fièvre que nous traversons en ce moment, les catholiques eux-mêmes, sans doute, comprendront qu'ils sont en désaccord avec leur propre évangile, lorsqu'ils s'insurgent contre le gouvernement qui travaille à faire pénétrer dans les lois, dans les mœurs, dans les esprits, les idées d'altruisme et de solidarité.

A. Salomon.

La Dépêche (Toulouse), 11 novembre 1903.

UN CATHOLIQUE TOLERANT

On a beaucoup parlé, non seulement dans la presse, mais dans le monde politique, du récent volume de M. Léon Chaîne : les

Catholiques français et leurs difficultés actuelles. Quelques-uns disent de ce livre que c'est un acte ; d'autres vont jusqu'à dire que c'est un événement, l'annonce du prochain triomphe de ce « catholicisme libéral » dont l'apparition fut jadis à la fois si illustre et si fugitive.

M. Léon Chaîne, avoué à Lyon, fait partie de cette courageuse élite de catholiques qui ont marché avec les dreyfusards.

Il n'admet pas que les catholiques se solidarisent sans cesse avec les partis de droite ; il n'admet pas non plus qu'on veuille supprimer les congrégations. De ces deux sentiments, fort dissemblables, est née l'inspiration de ce livre qui est moins un livre qu'une suite de causeries animées, et à bâtons rompus, sur divers sujets, causeries où l'auteur ne cesse d'afficher son moi un peu plus peut-être qu'on ne le désirerait, mais sans cependant que ce moi devienne jamais, comme dit Pascal, haïssable.

Au contraire : le moi de M. Léon Chaîne, généreux, sensible, humain, est presque aussi sympathique que s'il se cachait un peu plus. Voilà une jolie âme, sinon sœur, du moins cousine de celle du président Magnaud ; elle aime et provoque les applaudissements, mais ce sont les applaudissements des honnêtes gens.

Dans la première partie de son livre, ce catholique s'élève, avec une franchise indignée, contre le militarisme, contre le nationalisme, contre l'antisémitisme.

Il dit : (( Il ne faut pas que l'armée soit au-dessus de la nation ; et nous entendons nous prévaloir avec un soin jaloux du tutélaire adage des latins : Cédant arma togœ. » Et il déplore les harangues belliqueuses du père Coubé.

Quant au patriotisme, il le veut large, il le veut humain. Lui aussi, il se déclare à la fois patriote et internationaliste. Mais plus catholique que Français. « Pourquoi, dit-il, ne pas le reconnaître sincèrement ? Le plus patriote des catholiques, quel que soit son pays, tient infiniment plus à sa qualité de catholique qu'à sa nationalité. » Et plus loin : « C'est sans horreur que nous voyons de nos compatriotes se faire naturaliser à l'étranger pour des raisons graves ; et très justement nous ne pouvons admettre qu'un croyant abandonne la religion catholique pour quelque motif, pour quelque avantage que ce soit. Ce sont là des vérités incontestables et qui tiennent à l'essence même de notre foi. Donc, quelque bon Français que nous puissions être, nous serons

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toujours plus catholiques que Français, ce qui ne nous empêchera pas d'être aussi bon Français que quiconque parmi nos concitoyens. »

On voit par là que le catholicisme de M. Léon Chaîne ne s'exprime pas comme celui de M. Coppée, et cela se voit aussi en ceci que M. Léon Chaine déclare n'être point d'avis que les Israélites soient plus détestables que les autres hommes.

Il ne veut pas non plus être traité de réactionnaire, et il se moque de ceux qui croient au « bon vieux temps ».

Pour tout dire en un mot, il est partisan de la Déclaration des Droits de l'Homme, qu'il déclare <( en parfaite conformité avec les doctrines évangéliques », et où il voit <( la stricte application de la divine doctrine de celui qui est venu proclamer que tous les hommes sont frères puisqu'ils ont tous un père connu un dans le ciel ».

Il veut être tolérant. La maxime : Hors de l'Eglise pas de salut, s'il ne la repousse pas absolument, il se refuse à la comprendre « de façon étroite et mesquine ». Il n'hésite pas à écrire : « Nous .'«ommes bien convaincu qlie, si nous étions né au centre de l'Afrique par exemple, ou au milieu de populations musulmanes, il nous aurait suffi, pour être sauvé, de suivre la loi naturelle. »

M. Léon Chaine sera heureux, dit-il, s'il a pu « communiquer à l'âme de quelques catholiques réactionnaires (et il y en a) une étincelle de libéralisme »,et, en outre, s'il a pu « démontrer à quelques personnalités antichrétiennes que non seulement il n'existe aucune incompatibilité entre les sentiments religieux et les idées les plus généreuses, mais qu'il n'est rien au monde de libre et de juste que l'Eglise du Christ n'encourage et ne protège ».

Tout cela pour aboutir à cette conclusion que la (( persécution religieuse » actuelle est abominable, et que nous sommes de bien vilaines gens, nous qui voulons détruire les congrégations et l'enseignerment congréganiste.

Cette conclusion, où M. Chaine a mis toute son ardeur, j'en dirai seulement qu'il n'y est même pas fait allusion à notre principal argument contre les congrégations, à savoir que ces milices de l'Eglise romaine, par les vœux de leurs membres, par l'abdication individuelle à laquelle ils sont contraints, par leur hiérarchie, ont été for-mées en dehors de notre droit, et contre notre droit. ïl ne s'agit pas d'empêcher les gens de prier ou de faire

retraite en commun ; il s'agit de les empêcher de vivre, sous la direction d'un souverain étranger, en congrégation.

Nous n'insistons pas sur cette défense des congrégations par M. Chaîne ; quoique ce soit peut-être le but même de son livre, de sauver les congrégations par des déclarations libérales, il n'en est pas moins vrai que ce sont les déclarations libérales qui ont fait la fortune du livre.

Eh bien ! j'en dirai ceci, qu'elles sont belles, nobles, aimables, qu'elles donnent de la personne de M. Chaîne l'idée la plus avantageuse, qu'elles font voir en lui un honnête homme, un homme de cœur, un homme de bonne volonté, à qui on serait heureux de serrer la main.

Je veux bien que son livre soit, comme on'le dit, un acte, puisqu'il a ému l'opinion.

Mais je ne puis admettre qu'il soit, comme on le dit aussi, un événement, puisqu'il n'est rien arrivé du tout après qu'il a été publié.

Qu'etit-il donc pu arriver ? Ceci : qu'un certain nombre de catholiques (ou seulement M. Léon Chaîne lui-même) se séparassent de l'enseignement du pontife romain, enseignement qui est, a été et se vante de vouloir être à jamais le contraire de l'enseignement de M. Léon Chaîne,

M. Léon Chaîne est partisan de la Déclaration des Droits ; le pape y est hostile. Pie VI la condamna fonnellement ; Léon XUII se plaisait à en réprouver les articles essentiels.

M. Léon Chaîne veut allumer, dit-il, une étincelle de libéralisme dans l'âme de ceux des catholiques qui ne sont pas libéraux. Le pape déclare qu'on ne peut être à la fois catholique et libéral, et il ne cesse de lancer, ex cathedra, l'anathème au libéralisme.

Or, M. Léon Chaîne ne représente que M. Léon Chaîne. Le pape représente l'Eglise catholique, apostolique et romaine. Pour l'homme politique comme pour le croyant, il n'y a que l'enseignement du pape qui compte, et celui de M. Léon Chaîne ne compte pas.

Mais, dit M. Léon Chaîne, le pape ne m'a pas condamné, et les évêques m'ont envoyé leur carte de visite.

Voyons, sérieusement, cher Monsieur, croyez-vous que l'Eglise romaine ait changé de doctrine parce que vous avez publié un livre et qu'elle ne l'a pas condamné ? Croyez-vous que votre

plume ait raturé le Syllabus ainsi que l'approbation explicite que Léon XIII a donnée au Syllabus ? Il n'est pas i)OSsible que vous croyiez cela.

Vous savez bien pourquoi votre livre n'a pas été condamné ; c'est parce que vous y défendez les congrégations. Que ce soit avec les armes diaboliques du libéralisme que vous les défendiez ou avec d'autres, peu importe au pape. Le plus grand service qu'on puisse rendre en ce moment à l'Église romaine, c'est de défendre les congrégations . Ce service, vous le rendez, et vous le rendez avec un zèle auquel votre libéralisme même donne plus d'efficacité. Vous voyez bien que ce n'était pai; le moment de condamner votre livre.

Allons au fond des choses et parlons franc : j'aime votre honnêteté, mais je ne puis comprendre qu'au moment où on vous entend contredire l'enseignement du pontife romain, vous vous déclariez attaché à cet enseignement, vous vous disiez catholique à la romaine. Cette équivoque n'est pas dans votre caractère, si loyal, et cette contradiction ne peut être dans votre esprit, si net. Alors quoi ? Que voulez-vous faire si vous ne faites pas de schisme ? Susciter un mouvement d'opinion qui, décide un jour le pape à révoquer l'enseignement qu'il a donné jusqu'ici ? Mais vous savez bien qu'il ne le peut pas, puisqu'il est infaillible.

Ma conclusion, à moi, c'est que le livre de M. Chaîne ne change rien à l'idée que les républicains français doivent se faire de l'Eglise catholique. Par une heureuse et noble inconséquence, il y a des catholiques qui sont plus humains, plus modernes, moins fanatiques que le pape, il y a en France quelques catholiques tolérants, et cela suffit pour que, dans nos polémiques contre le catholicisme, nous évitions les généralisations injustes, mais cela ne suffit pas pour que nous nous imaginions que l'Eglise romaine, se désavouant par la plume de M. Chaîne, veuille se réconcilier avec ce qu'elle appelle « la civilisation moderne », et cesser ainsi d'être l'Eglise romaine.

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