‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme. Du nationalisme. Les femmes et la politique. Antisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps (volume 2)Chapitre 5 sur 121 · POUR LE COMITÉ · texte numérisé non relu

POUR LE COMITÉ

Paul Bureau ; Léon Chaîne ; J.-M. Grosjean ; Camille Pinta, avocat ; J. Quincampoix ; Edouard Viollet, avocat ; Paul Viollet, membre de l'Institut.

des décrets et des arrêtés, pour lesquels, dans d'autres temps, ces ex-insurgés avaient, eux-mêmes, montré une déférence moins superstitieuse.

Est-ce que, au 4 septembre, l'Empire n'était pas la loi ? En 1830 et en 1848, Charles X et Louis-Philippe n'étaient-ils pas la loi ? Enfin, en 1789, la Bastille n'était-elle pas la loi ? Et qui, parmi les républicains sincères, pourrait soutenir que le peuple n'a pas bien fait de renverser l'Empire et les Royautés ; qui, parmi eux, pourrait prétendre que le peuple a eu tort de démolir la Bastille ?

Nous ne trouvons pas, quant à nous, que les Français soient trop révolutionnaires. lis ne sont, au contraire, que trop enclins à respecter sans contrôle tout ukase gouvernemental.

Il y a quelques années, Drumont, plaisantant cette faiblesse des gens de notre race, écrivait dans sa Libre Parole que si le percepteur de l'un des quartiers de Paris envoyait à ses habitants sur papier à en-tête administratif l'avis de passer le lendemain à son bureau pour y recevoir un coup de pied quelque part, on les verrait tous se bousculer pour y arriver les premiers et que les retardataires prendraient l'omnibus.

Non, nous ne nous permettrions pas de désapprouver les preuves d'énergie et d'héroïsme que des hommes et surtout des femmes ont données, ces derniers temps, en s'insurgeant contre un pouvoir qui leur paraissait violer les droits supérieurs de la conscience. Mais nous n'aurions jamais conseillé cette résistance violente, parce que, du jour où, dans un document public, nous aurions donné un pareil encouragement, il nous aurait paru de notre devoir strict de prêcher d'exemple et de nous mêler dans la rue à ceux que nous y aurions fait descendre.

Des jurisconsultes très compétents ont donné des consultations fort judicieuses desquelles il résultait que tout citoyen avait le droit de briser les scellés apposés par un magistrat de l'ordre administratif, et c'est avec une inébranlable énergie qu'ils disaient aux autres : « Vous pouvez l)riser ces scellés à vos risques et périls. » Comme leurs conseils savants auraient eu plus de portée s'ils les avaient suivis eux-mêmes et si, persuadés par les motifs qu'ils donnaient à autrui, ils étaient allés lacérer ces scellés de leurs propres mains !

Dans son premier Lyon du 2 août dernier, le Salut Public, à propos de la protestation du Comité catholique pour la Défense du Droit, écrivait ce qui suit :

(( En attendant, Combes poursuit son œuvre. Il exécute, chaque soir, les ordres ignobles que la Lanterne lui donne, chaque matin. Rien n'assouvit sa rage, ni les ruines entassées, ni l'opinion publique exaspérée, ni les holà poussés par les voix les moins suspectes. Après M. René Goblet, ancien chef du parti radical, dont on a lu la protestation sensationnelle ; après M. Sigismond Lacroix, rédacteur en chef du Radical ; après le Journal de Genève ; après M. de Pressensé, lui-même, qui n'a pu s'empêcher de formuler quelques réserves dans V Aurore, voici un adversaire résolu du catholicisme, un protestant farouche, M. Gabriel Monod, qui adresse au Comité catholique pour la Défense du Droit, lequel compte à sa tête notre distingué compatriote, M. Léon Chaîne et M. Paul Viollet, membre de l'Institut, la plus véhémente des protestations. »

Le Salut public se méprenait sur la place que nous occupons dans le Comité catholique pour la Défense du Droit. Le dernier venu dans ce Comité, nous ne sommes pas à sa tête ; et si notre signature se trouve au bas du document que l'on vient de hre à côté de celles de son président et de son secrétaire, c'est parce qu'à ce moment même nous étions en correspondance avec le fondateur et président de cette organisation au sujet de l'exécution des décrets Combes et des expulsions violentes qui commençaient. Comme lui, nous pensions que la ligue dont il présidait ie Comité directeur trouvait dans sa raison d'être des motifs impérieux d'intervenir.

Cet appel qui parut dans V Eclair du 23 août 1902, dans le Temps et dans quelques journaux de Paris et de province, provoqua des lettres d'adhésion de la part de plusieurs personnalités en vue, notamment une de M. Gabriel Monod, l'un des chefs incontestés du rationalisme contemporain, une autre de M. Michel Bréal, membre de l'Académie des Inscriptions, que l'on sait être Israélite et libre-penseur.

M. Gabriel Monod, maître de conférences à l'Ecole normale, disait éloquemment : <( Sommes-nous condamnés à être perpétuellement ballottés entre deux intolérances et le cri de Vive la

liberté ne sera-t-il jamais que le cri des oppositions persécutées au lieu d'être la devise des majorités triomphantes ? >>

Quant à M. Michel Bréal, il affirmait, avec toute l'autorité qui s'attache à son nom « que, la liberté de l'enseignement étant garantie par la Constitution, l'on ne peut que déplorer des mesures qui sont la violation de cette liberté ».

Les pasteurs protestants qui, presque tous, ont eu la clairvoyance et le courage de constater et de flétrir les violations dont le Droit avait été la victime dans l'affaire Dreyfus, se sont aussi grandement honorés en prenant, parfois, la défense des catholiques menacés et poursuivis. Plusieurs de ces dreyfusards ont publiquement rappelé à ceux qui nous gouvernent que (( le fanatisme irréligieux ne vaut pas mieux que le fanatisme religieux » et qu'un libéral « est celui qui aime la liberté... des autres ». '(Articles et discours de M. le pasteur Nyegaard, président du Consistoire de Nancy.)

Des critiques venues ainsi de tous les horizons politiques étaient bien de nature à impressionner l'opinion de la masse indifférente et auraient dû exercer une influence modératrice sur le personnel gouvernemental ; elles peuvent montrer, dans tous les cas, aux esprits impartiaux que soit en forgeant, soit en faisant appliquer cette législation liberticide, les pouvoirs publics ont fait fausse route et qu'au surplus ils ont mis en péril les intérêts de la République elle-même.

C'est pour faire valoir des considérations analogues que l'un des personnages les plus importants du régime actuel a cru devoir rompre un silence qu'il gardait depuis plusieurs années. Nous voulons parler de l'intervention inattendue de M. René Goblet, qui ne peut être suspecté de cléricalisme et qui, aux yeux de tous, passe pour l'un des quatre ou cinq véritables hommes d'Etat que nous ayons eu, depuis trente ans, à la tête des affaires publiques.

L'ancien président du Conseil est resté républicain un peu comme on avait l'honneur de l'être à l'époque généreuse de 1848; iT croit encore à la liljerté et c'est avec amertume qu'il reproche à certains républicains dégénérés des temps actuels, qui ne sont plus les temps héroïques, de délaisser complètement les principes, de ne plus animer d'idées généreuses leurs programmes et de n'aimer plus le pouvoir que pour le pouvoir.

Voici en quels termes s'est exprimé, au mois d'août dernier, l'ancien leader du parti radical :

<( Le sentiment religieux est, en effet, instinctif chez l'homme et l'on ne peut méconnaître que de l'empire qu'il exerce sur les âmes peut résulter une grande force morale pour les sociétés comme pour les individus. L'exemple de la grande République des Etats-Unis, où les croyances religieuses sont si répandues et si actives, suffit à prouver qu'il n'est nullement incompatible avec la grandeur de l'Etat et le progrès des libres institutions.

« Est-ce donc aux républicains qu'il appartient de travailler à détruire ce sentiment chez ceux qui en sont animés ? Et le parti qui a vécu de la liberté est-il bien dans son rôle quand il interdit aux parents d'élever leurs enfants dans leurs propres idées et de les placer dans des établissements libres sous la sur- \eillance nécessaire de l'Etat ? »

On S€ rappelle que les électeurs de la Somme, ressemblant un peu à ces Athéniens qui se lassèrent d'entendre appeler Aristide, le Juste, ne voulurent plus, un beau jour, renvoyer M. Goblet à la Chambre des députés, où il leur faisait tant d'honneur, et qu'oublieux de l'éclat des services rendus et du talent dépensé pour la cause publique, ils préférèrent à l'éminent homme d'Etat nous ne savons plus quel grand ou petit politicien. Pour excuser leur fâcheuse infidélité, quelques-uns de ses anciens électeurs ont prétendu que leur ex-représentant avait « mauvais caractère ». C'est ce qui se dit généralement de ceux qui en ont (( un ». Le vraisemblable, c'est que M. René Goblet, dont la î-oiiplesse peut ne pas être le trait dominant et qui a sur toutes choses des idées générales très arrêtées, ne pouvait pas toujours plaire aux quelques médiocrités qui, dans bien des arrondissements, disposent en maîtres des bulletins du peuple souverain.

Les conservateurs et les catholiques ont reproché avec véhémence à l'ancien ministre de l'intérieur de 1882 l'épisode sanglant de Châteauvillain. Mais ce très regrettable événement de sa •carrière politique ne fut ni voulu ni prémédité et il n'offre rien de commun avec ce qui s'est passé et ce que l'on a pu craindre, lors de l'exécution des décrets Combes.

Les catholiques peuvent donc, sans arrière-pensée, se féliciter de l'appui que leur a donné leur ancien adversaire politique,

comme ils se sont félicités de l'aide puissante que leur a apportée M. Jules Roche, un autre ministre éminent de la République.

Ce sont les mêmes sentiments libéraux qui ont amené le républicain Renault-xMorlière à faire prendre par le Conseil général de la Mayenne, au sujet de la fermeture des écoles libres, une délibération qui a été justement remarquée (1).

Une intervention qui pour beaucoup fut plus inattendue encore ,qu€ celle de M. René Goblet et dont la portée également a été jugée considérable, fut celle de Bernard Lazare, que l'on peut bien appeler le précurseur du dreyfusisme, puisque c'est lui qui, le premier, découvrit l'erreur judiciaire et qui, le premier, jeta le cri d'alarme.

Le fascicule d'août des Cahiers de la Quinzaine contient, en effet, du célèbre publiciste une magistrale étude sur l'application faite aux congrégations de la loi du T" juillet 1901. Cette étude est précédée de la reproduction de l'appel du Comité catholique pour la Défense du Droit, donné ci-dessus, des deux lettres de M. Goblet, de la lettre de M. Gabriel Monod, de la lettre de M. Michel Bréal.

Bernard Lazare est un adversaire aussi déterminé que loyal de

(1) Lors du renouvellement du bureau de la Chambre (séance du 13 janvier 1903), Jaurès fut élu vice-président par 209 députés alors que 196 avaient voté pour Renault-]Morlière, et cela après un premier scrutin qui avait donné 214 voix au tribun de l'extrême-gauche et 204 à son concurrent. Si, en définitive, il ne manqua à ce dernier, l'un des défenseurs de la liberté religieuse, que 7 voix pour être élu, ce n'est pas seulement à cause de l'absence coutumière d'un certain nombre de députés de la droite, c'est surtout à cause de l'abstention voulue de quelques membres a bien pensants » de ce côté de la Chambre qui se refusèrent à honorer de leurs suffrages l'éniinent député libéral suspect de dreyiusisme à leurs yeux. L'honorable M. Renault-Morlière, en effet, n'avait pas voté cette fameuse loi de dessaisissement arrachée au parlement dans une heure d'affolement et de trouble. Ces députés abstentionnistes préférèrent laisser le chef des Jacobins antireligieux monter à l'un des premiers postes de l'Etat et faire bénéficier son parti de tout l'éclat attaché à cette haute fonction, plutôt que de voter • pour un républicain modéré, mais accusé d'être dreyfusard qui venait cependant de donner des gages éclatants de son respect pour les opinions religieuses, de son attachement à la liberté. Dans cette circonstance encore les conservateurs n'ont à s'en prendre qu'à euxmêmes du nouvel et considérable avantage gagné par le socialisme révolutionnaire.

1 Eglise et des congrégations ; pour lui, le catholicisme c'est l'ennemi, et il ne le cache pas.

Dans sa consultation, empreinte d'une grande hauteur de vues et écrite avec le souci évident de rester impartial (nous ne voudrions pas y voir, encore moins y montrer ce qui n'y est pas), l'auteur n'a pas fait œuvre de sympathie ; il a cherché à faire œuvre de justice.

Il reproche durement aux défenseurs des congrégations leur attitude dans l'affaire Dreyfus : Que faisiez-vous, leur dit-il, quand nous luttions pour la justice, quand nous soufflions pour la néiité ? Pour lui, M. Gabriel Monod et M. Michel Bréal auraient dij faire quelques réserves avant de marcher « avec Paul Viollet et ses amis », avant de tendre « la main à ceux des catholiques qui ont conservé, peut-être plus chèrement et plus douloureusement que quiconque, le droit d'élever la voix au nom des principes de 1789 ».

Parlant de la façon dont les catholiques ont défendu leurs écoles, il déclare n'être pas de l'avis des républicains radicaux ou socialistes qui les ont blâmés d'être descendus dans la rue, d'avoir élevé des barricades, organisé des tumultes. Il se sépare nettement sur ce point de ceux de ses amis qui sont de vrais (( hystériques d'irréligion », suivant le mot de M. Thiers, rédacteur en chef du Salut Public de Lyon. Des courageux défenseurs des congrégations il dit avec une noble franchise : <( Ils ont réalisé une série d'actes que nous avons été habitués à louer, quand ils étaient accomplis par des démocrates, au nom de la répubhque et du progrès... ». Puis, plus loin : « Qu'ont fait les autres pour approuver la circulaire Combes et en appuyer l'exécution ? Ils ont invoqué l'intérêt supérieur de la République et de la démocratie... Mais c'est aussi en vertu de l'intérêt supérieur de la patrie qu'on justifiait les illégalités du Conseil de guerre, c'est en faveur de ce même intérêt qu'on approuvait le faux Henry

« Nous voyons aujourd'hui des journaux anticléricaux reprocher aux défenseurs des congrégations d'aller chercher l'appui de l'opinon étrangère. C'était à nous qu'on le reprochait hier. . . .

(( Si nous n'y prenons garde, demain on nous mettra en de-

meure d'applaudir le gendarme français qui prendra l'enfant par le bras pour l'obliger à entrer dans l'école laïque, tandis que nous devrons réprouver le gendarme prussien contraignant l'écolier polonais de Wreschen... »

Après avoir déclaré qu'il se refusait (( aussi bien à accepter les dogmes formulés par l'Etat enseignant que les dogmes formulés par l'Eglise », Bernard Lazare dit encore : <( Mais alors quelle liberté d'enseignement demanderons-nous ? la liberté pour tous, y compris pour la raison, car aujourd'hui c'est elle qui est bâillonnée. »

M. Charles Péguy, qui administre avec une si haute impartialité et tant de libéralisme les Cahiers de la Quinzaine, adhère pleinement aussi à la consultation de son éminent collaborateur et adopte courageusement ses conclusions.

M. Georges Hervé, l'un des membres fondateurs de la Ligue (les Droits de l'Homme, est également partisan de la liberté pour tous, puisqu'il a donné publiquement son adhésion à la lettre de M. Gabriel Monod.

N'ayons garde enfin d'oublier M. Georges Clemenceau, un dreyfusard s'il en fut, et qui s'est fait dernièrement au Sénat, dans une envolée d'éloquence vraiment sensationnelle, le défenseur imprévu de la liberté d'enseignement.

« Quand je parle, a dit M. Clemenceau, de la liberté d'enseigner, je ne me dissimule pas qu'un certain nombre de républicains sont d'une opinion contraire à la mienne. Les tentations sont grandes pour le parti au pouvoir d'abuser de sa situation, car il dispose de la force, et il ne serait pas composé d'hommes

s'il ne cédait pas quelquefois à la tentation

« Vous avez fait la liberté par vos revendications antérieures ; (jiiand vous êtes au pouvoir, prendrez-vous peur de la liberté ?... (( On a dit que l'enseignement était un service public, mais l'assistance aussi, et il ne vous viendrait jamais à l'idée de condamner quelqu'un qui donnerait deux sous à un pauvre sous prétexte que l'assistance est un service public.

«( Je ne veux pas discuter ici le fond de la question, mais poser le problème. M. Combes a dit : « Nous avons la force, nous avons le droit », et il n'a pas voulu dire par là qu'il entendait se servir de la force contre le droit ; mais je tiens à déclarer ici que si jamais il pouvait y avoir conflit entre la république et la liberté, c'est la république qui aurait tort. »

M. Henry Maret, que sa franchise indomptable a fait comme l'enfant terrible du parti radical et qui se refuse aujourd'hui au sacrifice de la liberté sur l'autel d'une hypocrite « Défense républicaine », a également droit ici à une respectueuse mention. II a réclamé, dans le désert il est vrai, le droit commun pour les congrégations religieuses, comme il l'a réclamé pour l'officier juif.

Enfin, M. Deherme, le promoteur des Universités populaires, dont on connaît les idées avancées, après avoir constaté qu'à la force vivante des congrégations on ne sait opposer <( que des plaintes, des injures, des policiers et la peur hideuse », approuve la rébellion de ceux dont la liberté de conscience était menacée. Dans son article de la Coopération des idées il écrit : « De quel droit, après tout, outrager la conscience de plus de dix millions de Français ? »

Comment pourrions-nous maintenant ne pas observer que les hommes éminents dont nous venons de parler et qui ont apporté leur concours précieux à la défense de la liberté religieuse, se sont fait remarquer aussi par l'énergie avec laquelle ils ont soutenu la cause de celui que les gazettes désignent couramment par cette phrase stéréotypée : le traître deux, fois condamné par ses pairs ?

Comment ne pas observer que les Gabriel Monod, les Miche! Bréal, les Viollet, les Jules Roche, les Bernard Lazare, les Charles Péguy, les Georges Hervé, les Clemenceau, les Henry Maret, les Deherme, comme les Aynard et les Bérenger, ont protesté contre les monstruosités commises à l'occasion du procès historique au cours duquel « les questions ne devaient pas être posées » ! Tous ont pensé que, dans ce procès à jamais fameux, la justice avait été d'un côté et les juges de l'autre.

Autour des Décrets Combes.

Comme on vient de le voir, les républicains de principe n'approuvent pas la loi du V juillet 1901, ou tout au moins blâment son mode d'application.

Les républicains d'autrefois seraient bien plus sévères encore que ceux d'aujourd'hui. Qu'en dirait Spuller qui, dans un jour de sage et patriotique inspiration, appelant de ses vœux des temps meilleurs, voulait faire pénétrer dans la république devenue incontestée (( un esprit nouveau >> ?

Qu'en dirait Paul Bert lui-même, que l'exercice du pouvoir sagement exercé dans l'une de nos grandes colonies et la vue du bien fait à la France par les congrégations religieuses à l'étranger avait presque moralement transformé ?

On sait bien aussi ce qu'en penserait ce grand républicain, Challemel-Lacour, qui honora la fin de sa belle carrière politique en prononçant, à la tribune du Sénat, de si magnifiques harangues pour combattre l'article 7 de la loi Jules Ferry et pour revendiquer, aux applaudissements du pays, la liberté de l'enseignement comme une liberté nécessaire.

Ce philosophe ne croyait pas au Dieu des chrétiens, mais il croyait à la justice et c'est délibérément qu'il prononça un reten-

tissant mea cidpa de ses anciennes erreurs, dans des discours qui resteront parmi les plus purs chefs-d'œuvre de l'éloquence parlementaire (1).

(1) M. Challemel-Lacour avait pris le chemin de l'exil après le coup d'état du 2 décembre. Il était professeur à Genève, quand lEmpire s'écroulant après nos premiers désastres et la capitulation de Sedan, le gouvernement de la défense nationale l'envoya comme commissaire du pouvoir central à Lyon et préfet du Rhône. Ce philosophe, subitement transformé en administrateur d'une grande cité que menaçaient à la fois l'invasion des armées étrangères et les épouvantes plus grandes encore de la guerre civile, eut à lutter contre les choses et les hommes dans les circonstances les plus difficiles. Et il le fit avec succès. Une fois installé à Thôtel de ville, sur le sommet duquel flotta, pendant plus de deux mois, le drapeau rouge, il eut à s'y défendre, presque à chaque instant, contre l'émeute toujours grondante. Les ouvriers de la Croix-Rousse, fils des insurgés qui élevèrent tant de fois des barricades sous le règne de Louis-Philippe, au cri de <( Mourir en combattant ou vivre en travaillant », avaient retrouvé, dans le sang qui coulait dans leurs veines, les vieilles ardeurs révolutionnaires de leurs pères.

Sorti du collège depuis quelques semaines seulement, nous vécûmes les premiers mois de l'année terrible sur la place publique que traversaient, soit des bataillons de la garde nationale insurgée, soit les troupes plus ou moins régulières d'hommes armés qui se rendaient à la frontière.

Le préfet du Rhône, assailli par tant de difficultés presque insurmontables, commit des fautes que lui reprochèrent durement les consei-vateurs après la fin de la tempête. Mais, en somme, grâce à son énergie et à son habileté, il réussit à empêcher, dans la cité troublée, des calamités qui semblaient inévitables.

Il fui aidé, dans cette tâche ardue, par M. Andrieux qu'il fit maintenir à son poste de procureur de la République dans lequel venaient de l'installer, de leur propre autorité, les émeutiers du 4 septembre, après avoir été le chercher dans la prison même de la ville où il purgeait une condamnation pour offense à la personne de l'empereur. C'est lui qui/ avec sa connaissance profonde du cœur humain, avait envoyé à la délégation du gouvernement installé à Tours ce télégramme empreint d'une bonne philosophie : « Calmez Andrieux en le satisfaisant ».

L'ex-priiBonnier, devenu dans le même instant libre et chef du parquet qui l'avait fait poursuivre naguère, s'employa courageusement, sans perdre un instant, à libérer les fonctionnaires impériaux incarcérés à sa place. Tout ce que l'ex-révolutionnaire, l'ex-délégué des libres-penseurs lyonnais au contre-concile de Naples fit pour protéger les conservateurs et les religieux menacés serait trop long à dire: bornons-nous à rappeler que, plein d'énergie dans la direction alors si difficile de son parquet, M. Andrieux fut, de plus, brave jusqu'à la témérité devant l'émeute. On le vit en effet, à la tête des troupes, charger ses anciens amis qui, n'ayant pas un esprit aussi délié que le

Que dirait enfin de cette persécution religieuse rallumée c^Iuilà même qui, de sa voix tonnante, jeta, à Romans, ce fameux cri de guerre : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi » ? Oui, que dirait le tribun fougueux et patriote dont se sont plusieurs fois réclamés les conservateurs, maintenant qu'ils se sont mis avec raison à opposer le chant de la Marseillaise, naguère honnie, à celui de la Carmagnole ? Quel serait le langage de cet homme que certains

sien, n'avaient pas saisi aussi facilement que lui les nuances, et peu subtils, ne concevaient pas que l'on ne dût plus s'insurger contre un régime dont il était devenu, lui Andrieux, le représentant.

En le faisant maintenir à ce poste d'honneur et de péril. M. Challemel-Lacour avait été bon psychologue. Dès que l'ex-détenu de la prison Saint-Paul eut revêtu la robe du magistrat, non seulement il en prit les aptitudes et devint gouvernemental, mais il en acquit de suite aussi la haute impartialité et poussa jusqu'au scrupule le souci du devoir à accomplir. Pourquoi, dans cette page d'intérêt tout local que nous nous laissons aller à écrire ne ramasserions-nous pas les miettes de l'histoire ? Nous ajouterons donc ce détail, c'est que, comme pour donner un dernier souvenir à son passé révolutionnaire, le nouveau procureur fit vraiment une révolution au palais par sa nouvelle manière de porter la barbe. Il la porta tout entière de façon très décidée, rompant ainsi brusquement avec les traditions jusque-là respectées, qui voulaient que la face des juges fût ornée de ces solennels favoris qui les faisaient prendre parfois pour des gens de maison par les personnes peu attentionnées ou insuffisamment douées du sens de l'observation.

Nous en aurons fini avec ce que nous voulions rappeler de l'histoire lyonnaise de M. Andrieux, quand nous aurons dit comment, pour avoir fait publiquement profession d'athéisme, il dut descendre de son siège de procureur sur l'invitation qui lui en fut faite par M. Thiers, que la droite de l'Assemblée nationale cependant ne trouvait pas assez conservateur et à la place duquel elle finit par mettre le sabre du Maréchal.

Ce fut à l'occasion d'un procès en diffamation imprudemment engagé par M. Andrieux contre la Comédie Politiqu.e (tout procès en diffamation contre un journal est une imprudence).

M® Pinard, l'ancien ministre de l'Empire, défendait le gérant ; M. Ponet, directeur du journal et auteur de l'article, se défendait lui-même ; le redoutable polémiste n'était pas encore en possession du talent oratoire qu'il acquit depuis. Quant à M. Andrieux, il avait fait venir de Paris, pour plaider sa cause, M° Leblond, sénateur, vénérable relique de la République de 1848, et qui avait beaucoup plus gardé de renommée qu'il n'avait conservé de talent. Le samedi soir, à la fin des débats, M. Andrieux demanda que l'audience fût reprise le lendemain dimanche pour qu'il pût i)laider luimême ; et c'est au cours de la plaidoirie merveilleuse prononcée par lui ce jour-là qu'il fit, de ses opinions philosophiques, une déclaration tellement peu conforme aux idées de la majorité des membres

redoutaient comme un futur César en redingote et auquel, au cours d'une interruption parlementaire d'un bon classicisme, Henry Maret, qui ne pouvait lui pardonner ni ses façons dictatoriales ni son embonpoint, adressait l'injurieuse et injuste épithète de Vitellius ? Il disparut subitement de la scène politique, dans une aventure vulgaire et tragique, peu de temps après

de l'Assemblée nationale que ceux-)ci demandèrent et obtinrent sa tête. Rappelons-le en passant, quatre Lyonnais tinrent une grande place dans cette première Assemblée parlementaire de la troisième République : d'abord M. Lucien Brun, l'éminent orateur, le chef incontesté de l'extrême droite qui resta jusqu'à la fin l'intime confident, le conseil du comte de Chambord, puis MM. Ducarre, Flotard et Talion qui siégeaient sur les bancs de la gauche libérale et soutenaient éloquemment, à la tribune, la politique avisée et difficile du chef du gouvernement

Mais revenons à M. Andrieux et disons comment il fut conduit à émettre son sentiment personnel sur l'existence ou la non-existence de Dieu, par un joli incident d'audience qui mérite peut-être d'être conté. M^ Pinard venait de terminer une brillante période, l'une des meilleures probablement qu'il eût dans son répertoire, quand se tournant brusquement du côté de M^ Genthon, avocat lyonnais de joyeuse mémoire, à la fois sceptique et clérical, il lui dit : « Est-ce le moment, dis ; faut-il y aller du bon Dieu ? » Et, sur la réponse affirmative de son confrère qui, mieux que lui, s'était rendu compte de l'état psychologique de la salle, il éleva de noviveau et ses longues manches et une voix que faisait trembler une visible émotion ; puis le regard fixé sur l'image sainte du prétoire, il repartit d'une belle envolée pour une période plus brillante encore sur le Christ qui..., le Christ dont..., le Christ auquel..., période d'une belle cadence rythmique qui, en appelant la réponse faite le lendemain, devait coûter à M. Andrieux son hermine de procureur de la République.

Ainsi, devenu libre, l'ancien procureur retourna à ce barreau d'où l'on s'élève quelquefois, mais où l'on ne descend point quand on vient y reprendre sa place ; il plaida, pendant les orageuses périodes du 16 mai et du 24 mai. nombre de procès politiques. Ses plaidoiries étaient un tissu merveilleux fait de tout ce qu'un artiste de la parole peut demander à une dialectique savante, à l'ironie fine, à l'indignation feinte ou sincère, aux colères légitimes ou seulement très savantes. Nous lui devons quelques-unes des fortes jouissances intellectuelles de notre jeunesse. Clerc d'avoué, nous suivions, dans les salles d'audience, cet orateur élégant et passionné et lorsque M« Chapuis, notre patron, qui était, en même temps qu'un très habile homme d'affaires, un véritable orateur, voyait en rentrant à l'étude notre place inoccupée, indulgent et débonnaire, il ne concevait aucune humeur à nous savoir, loin de son papier timbré, assister à ces superbes fêtes oratoires. x ^ i- +

Tout le monde connaît la brillante carrière du préfet de police et de l'ambassadeur de France. On a reproché à cet homme un peu

avoir traité d'ilotes ivres ses anciens électeurs de Belleville qui n'étaient pas devenus raisonnables en même temps que leur élu ! Sans aucun doute, dans l'intérêt supérieur de la patrie et pour l'existence même de la République, il trouverait de « strict opportunisme » de fermer le cycle des luttes religieuses qu'il avait lui-même si puissamment contribué à ouvrir ; il conjurerait ses concitoyens de ne pas rester plus longtemps désunis sous les

«■ ondoyant et divers » ses coquetteries passées avec les gens du boulangisme, son flirt actuel avec les nationalistes. Mais il doit être si contraire à son généreux et fantaisiste tempérament de rester trop longtemps gouvernemental ! Il est toutefois une circonstance où certainement son courage lui valut l'hommage de tous les gens de bien ; c'est lorsque, au cours de cette fameuse séance où la peur hideuse et lâche faisait le vide autour de M. Wilson isolé à son banc, il eut l'intrépide courage d'aller serrer la main de cet homme dont se détournaient tous ceux qui, la veille encore, l'accablaient de leur servilisme obséquieux et faisaient auprès de lui, pour implorer sur eux ou les leurs sa toute-puissante protection, maintes et maintes bassesses qu'ils appelaient des démarches.

Comment ne pas pardonner beaucoup à tant d'esprit, à tant de talent et à tant de courage ?

On sait comment M. Andrieux, qui n'est pas de nature à rester enrégimenté, sortit de la maçonnerie dont il avait dévoilé aux profanes les grotesques cérémonies. Il promit, à cette occasion, de publier l'histoire des religions laïques du xix^ siècle et notamment de cette congrégation non autorisée, qui date ses documents de la mort d'Hyram et qui voudra bientôt nous empêcher de faire partir notre ère de la mort du Christ. Mais au grand dommage de la saine gaieté publique, il ne tint pas plus cette promesse que si elle avait été faite par un candidat à ses électeurs.

Les événements actuels ont fait revivre, pour tous, le souvenir de l'exécution des décrets Ferry (l'histoire se recommence) ; nous avons revu, comme il y a vingt ans, des expulsions de religieux. De ces anciennes expulsions, la plus retentissante fut celle que présida, en gants gris perle, le sceptique et élégant préfet de police d'alors, auquel devait succéder un jour un autre Lyonnais, M. Lépine, dont on pourrait dire aussi the right man in the ricjht place. M. Andrieux mit le plus de courtoisie qu'il put dans ce qu'il considérait comme l'accomplissement de son devoir ; d'ailleurs, même au temps de sa fougueuse et révolutionnaire jeunesse, il ne fut sectaire que dans la mesure restreinte où pouvait l'être l'un des hommes les plus spirituels de notre pays. Par un singulier retour des choses d'ici-bas, digne d'être médité, au dire des gazettes bien informées (elles le sont toutes), l'expulseur d'hier a vu son propre fils arrêté parmi ceux qui manifestaient, un peu bruyamment, leur indignation contre les expulseurs d'aujourd'hui. Somme toute, et cet incident mis à part, M. Andrieux a toujours aimé la liberté et la justice ; c'est dans ce sentiment généreux que résidera l'unité de sa vie politique.

yeux de l'étranger, mais de mettre enfin un terme à leurs discordes intestines.

Il est encore, parmi les illustres fondateurs de la République, un homme dont la grande voix s'élèverait avec véhémence contre les iniquités commises, si elle n'était éteinte pour jamais et si sa bouche éloquente n'avait pas été glacée par la mort.

Jules Simon avait horreur du fanatisme confessionnel qu'il ne confondait pas avec le sentiment religieux. Ce vrai libéral, que certains catholiques ont tant attaqué, avait le plus grand respect des droits de leur conscience.

Savant, philosophe, très grand orateur, homme d'Etat, il fut un de ceux qui ont le plus honoré cette France républicaine, qui ne lui a pas élevé encore cependant une statue, alors que tant de petits grands hommes encombrent de leur marbre ou de leur bronze nos rues et nos places publiques (1).

Nous nous souvenons d'avoir entendu cet incomparable orateur, alors qu'entre deux ministères il était venu présider à Lyon une distribution de prix. Il grisa de la divine musique des mots ses auditeurs charmés, qui étaient bien les fils de ces anciens Gaulois dont César disait, dans ses Commentaires, qu'ils aimaient à entendre bien parler. Sa magnifique harangue fut tout entière un hymne à la Lumière, au Progrès, à la Liberté ; et nulle parole humaine, depuis, ne fit sur nous une plus forte impression.

On sait toutes les attentions dont l'accabla le j^une Guillaume II, quand notre ancien ministre de l'Instruction publique alla représenter la République française à cette conférence à tendances socialistes convoquée par l'empereur allemand.

Il n'est en effet pas banal cet « imperator » qui, pourrait-on dire, si l'on ne craignait d'être irrévencieux, couvre son chef auguste, tantôt du casque de Lohengrin, tantôt de celui de Mangin. Mais sa préoccupation constante d'étonner le monde ne doit pas cacher à nos yeux ses réelles qualités. En plusieurs circonstances, il a fait preuve à l'égard de la France d'un tact chevaleresque, le jour, par exemple, où, à l'occasion des funérailles

(1) Ce trop long oubli a enfin été réparé grâce à l'heureuse initiative prise par un comité à la tête duquel a été placé M. Fallières, président du Sénat. La statue de Jules Simon se dresse, aujourd'hui, sur la place de la Madeleine, en face de la maison qu'il a si longtemps habitée. Elle a été inaugurée le 12 juillet 1903.

du président Carnot, victime d'un attentat politique, il graciait ûeux officiers français condamnés pour espionnage.

Combien ne doit-on pas regretter que son aïeul, cédant à l'entourage militaire de chefs qui étaient meilleurs stratégistes que sages politiques, ait imposé à son ennemi vaincu la perte de deux provinces !

En nous arrachant ce lambeau du sol de la patrie, sans obtenir ensuite de ses habitants la ratification volontaire de ce qu'avait fait la violence brutale de la victoire, Guillaume I" a violé ce qui devrait être le droit moderne et creusé un fossé peut-être infranchissable entre deux nations qui auraient pu si vite se réconcilier. Quand et comment la blessure qui nous a été faite et qui saigne encore sera-t-elle cicatrisée ? C'est le secret de l'avenir ! Mais notre Alsace-Lorraine espère toujours, dans le silence et le recueillement, de la volonté de Dieu et des revanches attendues de l'histoire, l'heure marquée d'avance pour la reprise glorieuse de ses destinées françaises.

Quoi qu'il en soit, les populations qui vivent entre le Rhin et la Vistule ont, en efïet, plus d'affinité avec notre race que celles qui habitent les rives de la Neva ou les monts de l'Oural et dont le souverain absolu, s'il en avait eu la fantaisie, aurait pu, lors d'un voyage récent, se faire porter en triomphateur au palais de l'Elysée et monter sur le pavois des empereurs français, grâce au délire patriotique dont furent saisis, à la vue de son sabre et de ses bottes, les militaristes et les nationalistes de la capitale.

Ce que nous voulons ajouter, au sujet de Guillaume II, c'est que ce prince, qui allie à un mysticisme moyennâgeux un sens si pratique, s'est toujours montré plein de déférence pour la religion de tous ses sujets. Les catholiques allemands, dont le loyahsme, à l'égard des institutions acceptées par leur pays devrait nouS' servir d'exemple, ont obtenu des pouvoirs publics ce qu'ils leur devaient en demeurant sur le terrain constitutionnel et sous l'égide du droit commun.

Guillaume accueille dans ses états les congrégations qui, par suite de ce qu'on a pu appeler « une révocation de l'édit de Nantes à rebours », se voient obligées de quitter le sol aimé de notre patrie. Les jésuites eux-mêmes, qui, depuis deux cents ans, sont

la terreur de presque toutes les monarchies de l'Europe, pourront bientôt rentrer en Allemagne tandis que les catholiques français qui demandaient autrefois la liberté comme en Amérique, comme en Angleterre, en seront réduits à demander la liberté comme en Prusse (1).

Toutefois dans l'intérêt même du catholicisme en Allemagne, il est à désirer que Guillaume II n'exagère pas trop à son endroit les manifestations de son impériale et royale bienveillance. Ce qu'il faut à la religion ce n'est pas la protection à tant d'égards si périlleuse des grands de la terre, c'est l'indépendance.

Le mouvement catholique s'acentue d'ailleurs en Amérique où jamais nos coreligionnaires ne se sont faits persécuteurs ; il s'accentue en Angleterre, en Allemagne. Ce serait en effet une erreur de croire que le catholicisme qui, par définition, est une religion universelle, ne convient qu'aux peuples de race latine.

Nous n'avons rien voulu dire du côté juridique de la question soulevée par la loi contre les congrégations et son mode d'exécution. La loi du 1"" juillet 1901 et l'avis du Conseil d'Etat du 23 janvier 1902 ont fait notamment l'objet d'une étude très complète de M. Edouard Viollet, avocat à la Cour de Paris, membre du Comité catholique pour la Défense du Droit que fonda et que préside son cousin, M. Paul Viollet. Cette étude vraiment remarquable a paru, en septembre 1902, sous ce titre : les Ecoles libres.

Nous avons commencé à revoir, comme il y a vingt ans, les ordonnances de référé, les jugements de tribunaux, les arrêts de Cour d'appel, les fâcheux arrêtés de conflit.

(1) Les catholiques allemands, américains et anglais ne sont pas les seuls à l'indépendance desquels nous portions envie. Un banquet a été offert, le 1*^'' septembre, dans les salons du palais d'Orsay, à Sir Wilfrid Laurier, sous la présidence de M. Ribot qui prit une si noble part dans les dernières luttes engagées au nom de la liberté trahie par ceux-mêmes qui devraient veiller sur elle ; et ce n'est pas sans une poignante émotion que l'on y a entendu le premier ministre du Canada prononcer les paroles suivantes : « Le Canada est placé, par ses institutions politiques, sous l'égide de la couronne d'Angleterre. Nous jouissons de toutes les libertés : liberté politique, liberté religieuse et liberté individuelle. Conmient ne témoignerionsnous pas notre reconnaissance de toutes ces libertés à l'Angleterre ? » Dans ces quelques mots, quelle matière à tristes réflexions pour les uns, que de leçons pour les autres !

Lors de l'exécution des décrets du 29 mars 1880, les congrégations avaient déjà été obligées de chercher justice dans les prétoires où se débattirent, alors comme aujourd'hui, les plus graves questions de droit public au sujet des expulsions de religieux accomplies manu militari.

Et, s'il nous est permis d'amener ici un souvenir personnel, nous nous rappelons bien l'audience des référés dans laquelle les jésuites de notre ville demandaient qu'il fût sursis à l'exécution du décret poursuivie contre eux.

M" Guillermain, avoué, qui avait été élevé dans le célèbre collège de Fribourg, à une époque où la Monarchie ne se montrait pas plus hospitalière pour les jésuites que la République actuelle, était debout à la barre et défendait ses anciens maîtres. Nous entendons encore avec quel accent indigné il termina son éloquente plaidoirie par cette virulente apostrophe : (( Si nous étions dans un pays libre, en Angleterre, ce n'est pas devant le tribunal des référés que nous vous aurions fait citer, mais c'est sur le banc des assises. »

Le préfet du Rhône, présent aux débats et que M* Guillermain avait attaqué avec tant de véhémence était M. Oustry, qui fut, depuis, appelé à la préfecture de la Seine. Le magistrat qui dirigeait les débats était le président Louis Rrigueil, mort depuis, et. qui s'acquittait de ses hautes fonctions avec une bienveillance qui ne nuisait en rien à sa grande autorité. Les sentiments de dignité et d'impartialité sont d'ailleurs restés traditionnels sur le siège de président du tribunal de notre ville où la magistrature tout entière est entourée du respect légitime qui lui est dû.

Ce n'est pas en vain, croyons-nous, que le Droit viendra se mettre sous la protection de la Justice. Nos anciens parlements ont été souvent les boulevards de la liberté contre le despotisme royal. Nos tribunaux actuels peuvent encore être son dernier asile.

A ce propos, il serait bon de relire quelques passages du discours par lequel le premier président Millevoye acueillit, il y a quelques vingt-cinq ans, M. Fabreguette, nouveau procureur général « que la fortune avait semblé prendre par la main » pour lui faire gravir plus vite les échelons de la hiérarchie judiciaire et le porter à un poste digne de son caractère et de son talent. Cette courageuse et éloquente mercuriale eut un grand retentis-

sèment dans le pays ; elle était l'adieu de l'ancienne magistrature qui, comme le coureur antique, passait à un autre coureur le flambeau qui ne devait pas s'éteindre ; elle constituait le testament un peu hautain de la magistrature impériale à la magistrature républicaine qui accepta l'honneur et les charges de l'héritage (1).

Les avocats et les avoués doivent donc porter avec confiance les revendications des particuliers ou des collectivités poursuivis devant la magistrature française.

Mais, à ce propos, peut-on s'empêcher de dire que lors de la tempête qui a soufflé et qui souffle encore sur le pays, la plupart des barreaux de France ont manqué de clairvoyance et de sangfroid et que leur légitime prestige en a souffert à bien des yeux ?

(1) Nous citons ici quelques lignes de ce discours retrouvé dans un recueil dû à la piété filiale de M. Jacques Millevoye, avocat à la Cour de Lyon. Ces pages intitulées : Un Magistrat sont d'une forme littéraire exquise et font le plus grand honneur au petit-fils du poète charmant qui écrivit la Chute des Feuilles et dont la postérité brillante n'a certes pas dégénéré :

(( .T'ignore les aventures et les surprises que l'avenir prépare ou réserve à la magistrature de notre pays. Je ne veux pas prévoir si de périlleuses utopies — avides de changements inutiles — pourront enfin triompher et si le grand vent de destruction qui souffle et passe 'de toutes parts, ébranlera le vieil édifice où s'abritait la sécurité de nos consciences et la libre impartialité de nos décisions. Mais si cette tristesse nous était réservée, à nous autres vieux magistrats d'assister à la ruine de nos traditions anciennes et respectées, nous voudrions conserver éveillée en nos cœurs cette espérance, cette illusion peut-être, de voir se redresser les principes abattus et les cendres se ranimer encore. Si demain nous ne devons plus, comme les anciens parlements, appartenir qu'à l'histoire, c'est à l'histoire que nous deiuanderons une consolation. Elle nous enseigne qu'ils furent courts, les grands orages, et que, des ruines fécondes semées par la tourmente, la justice se redressa toujours grave, aussi impartiale, aussi pieusement fidèle à ses traditions de probité, saintes et inviolables comme des dogmes. Elle nous montre que cette magistrature de France sut ignorer les douloureuses défaillances et qu'il y eut sans cesse dans ses rangs des obstinés de l'honneur, des incorrigibles du devoir pour qui les intérêts ne furent pas des convictions et qui surent résister aux secousses de la crainte comme aux séductions menteuses de l'ambition. Et nous. Messieurs, qui continuons cette grande œuvre, sans souci des événements, inclinés et recueillis sur notre tâche, isolés dans notre conscience, sans peur et sans reproche, nous attendons les temps qui viennent inconnus, et j'ignore ce qui pourrait troubler le calme et la sérénité de notre dernier aiTêt. »

Auraient-ils moins d'autorité maintenant pour défendre nos libertés religieuses menacées si, plus fidèles' à leur noble mission, ils s'étaient davantage souciés des violations commises au détriment du capitaine Dreyfus, et s'ils avaient protesté, au nom des principes tutélaires de toute justice, contre ses droits indignement foulés aux pieds ?

Pourquoi, abusant par trop, cette fois, de la tradition qui exige qu'ils se rangent invariablemnet du côté de l'Opposition, ont-ils, ces défenseurs professionnels, pu accepter sans indignation tous les attentats commis contre les droits imprescriptibles de la Défense ?

Nous ne regrettons pas que, dans l'attachement légitime et légendaire qu'ils ont pour leur indépendance, les avocats frondent un peu le Pouvoir. Toutefois cette tendance, qui n'est pas mauvaise, n'est acceptable que parce qu'elle sert les libertés publiques et qu'elle est un des contre-poids nécessaires de la puissance gouvernementale.

Mais, dans les circonstances que nous avons traversées, c'est pour l'obscurité contre la lumière, c'est pour la force contre l'idée, c'est pour la rigueur contre la bonté, c'est pour l'iniquité contre la justice que l'on a vu avec stupeur la plupart des membres de nos grands barreaux prendre violemment parti et cela au grand dommage de l'accusé et au profit de ses imprudents accusateurs. En masse, ils ont approuvé les la question ne sera pas posée qui ont émaillé ces longues audiences et, sans un murmure, ont laissé traiter de <( maquis de la procédure » les saintes formules du Droit qu'ils savent être les plus sûres garanties de la justice.

Beaucoup, cependant, parmi les avocats, avec l'habitude qu'ils ont des dossiers et des causes judiciaires, et grâce aussi aux invraisemblances accumulées dans cette affaire, à tout ce que l'on en savait, à tout ce qu'on en pouvait deviner, même avant l'aveu du faux Henry, auraient dû résister à l'entraînement général et voir, à la lumière des fautes commises par les accu-, sateurs, la. claire vision que l'accusation avait fait fausse route.

Cette éclipse momentanée du sentiment libéral qui a affligé des esprits sincères est d'autant plus regrettable qu'il est absolument nécessaire que le barreau jouisse de toute son autorité, afin

de pouvoir exercer sa légitime influence et sur les tribunaux et sur l'opinion publique.

Dans l'admirable discours que M. le comte de Mun a prononce à la Chambre, le 15 octobre 1902, il rappelait ce vœu exprime par le grand Berryer : <( Laissez-nous ces deux choses : fomm et jus et je sauverai toutes choses. »

Du clergé séculier et des congrég^ations

II ne faut pas se le dissimuler : dans bien des milieux populaires, les prêtres et les moines inspirent plus de répulsion que de sympathie. Cette impopularité est injuste sans doute, mais il est inutile de la nier. Dans les villes comme dans les campagnes, on tient le clergé en suspicion, et même lorsqu'il est estimé par ses paroissiens comme un brave homme, le curé inspire à la plupart des gens une espèce de méfiance, dès qu'il semble vouloir s'occuper des affaires de la commune ou se mêler aux querelles politiques.

Cette antipathie des classes laborieuses est d'autant plus anormale que, sur 50.000 prêtres séculiers, plus de 45.000 sortent (pour employer une expression qui ne nous plaît pas) du peuple même. Ne sommes-nous pas, en effet, tous du « peuple », et cette dénomination générale ne doit-elle pas nous comprendre tous, roturiers ou gens à particule, c'est-à-dire nobles ou prétendus tels, bourgeois et ouvriers, riches et pauvres ?

On a reproché au clergé le peu d'empressement qu'il a mis à se rallier à la troisième République.

Mais, en 1848, on s'est plaint de ce qu'il avait béni avec trop de zèle les arbres de la liberté, puisque d'après les purs, c'est son eau bénite qui les fit « crever ».

Pourquoi ne pas l'avouer : il n'est que trop vrai, comme nous l'avons dit plus haut, que le clergé en masse a manifesté osten-

siblement ses regrets de la chiite de l'Empire et ses espérances d'une restauration royaliste. Beaucoup de curés ne chantaient que du bout des lèvres le concordataire Domine salvam fac Rempubllcam et quelques-uns, dit-on, traduisaient mentalement cette oraison « constitutionnelle » par un détestable calembour : « Seigneur, faites sauve(r) la République. »

Les services qu'ils rendent journellement autour d'eux auraient pu effacer ces petits griefs et faire oublier quelques imprudences. On devrait savoir plus de gré de toute une vie donnée au dévouement à ces hommes qui ont abandonné leur propre famille pour être de celle de tous, qui ont fait le sacrifice de leur indépendance et des douceurs du foyer domestique.

De plus, nous sommes en général si sévères pour eux, s'ils viennent à commettre quelque faute ! Les plus indifférents même se font malgré eux une idée si haute du prêtre qu'ils s'étonnent et s'indignent quand ils s'aperçoivent que l'un d'entre eux est soumis aux misères humaines.

La plupart sont bienveillants, serviables, modestes ; leur situation, le plus souvent très médiocre, ne devrait pas faire d'envieux puisque ceux qu'ils secourent si charitablement sont parfois moins pauvres qu'eux.

Nous avons lu, à ce propos, un joli tableau du desservant à 900 francs par an, tracé par l'abbé Sanvert dans une conférence qu'il donna, le 5 janvier 1885, à Chalon-sur-Saône où il est resté, à juste titre, si populaire. Nous ne résistons pas au plaisir d'en citer un court passage :

(( Qu'a donc de si odieux ce desservant ? Je le sais, et je le regrette sincèrement, il a une crainte démesurée des gouvernements modernes, il n'est pas républicain ; mais suivez avec moi son excuse. Placé très jeune encore au milieu d'une campagne, après une instruction modeste et une éducation malheureusement peu en rapport avec les l>esoins actuels, éducation dont la timidité, quelques théories, l'éloignement et la crainte du public forment généralement le fond ; sans relations possibles, avec un usage trop modéré du monde ; seul avec sa pensée, en butte aux mille petites tracasseries que le milieu où il végète et son peu de pratique des hommes engendrent fatalement ; dénoncé, jugé souvent avant d'être entendu ou sans être écouté ; à la merci de quelque hobereau dont il faut subir la morgue, la direction ou

la dénonciation ; déplacé pour la moindre infraction ou sans infraction , pour ce qu'on appelle , en ternies militaires encore plus que canoniques, le besoin du service ; aujourd'hui sacrifié à celui-ci, demain à celui-là ou même à œlle-là ; ayant à sa charge un vieux père ou une mère infirme ; sans fortune ; critiqué, dénigré, malgré le bien ou pour le bien qu'il fait ; inconnu, oublié, vieillissant dans les privations que sa charité ou sa dignité colore ; réduit, sur ses derniers jours, à implorer de l'Etat un morceau de pain pesé parcimonieusement ; du reste, chaque jour, berné, sifflé, même par la presse, pour la moindre maladresse ; /amoindri des défaillances de ses frères et comme responsable de leurs fautes, voilà le desservant ! ce desservant classé dédaigneusement sous la dénomination de bas clergé. Bas clergé parce qu'il est pauvre, bas clergé parce qu'il touche de plus près aux derniers, aux malheureux habitants des campagnes ; bas clergé !... Mais c'est là sa gloire et sa beauté morale ! »

L'abbé Sanvert, très aimé à Chalon-sur-Saône, faillit être nommé député ; il ne lui manqua que deux ou trois cents voix pour être élu. Mais ni son talent oratoire, ni son caractère sacré, ni ses vertus sacerdotales ne purent triompher de l'hostilité des catholiques conservateurs qui votèrent avec empressement pour son concurrent.

C'est que ce curé, qui faisait hardiment, en 1885, une profession de foi républicaine, était un précurseur. Mgr Lavigerie n'avait pas encore porté ce fameux toast qui devait sonner, au nom du pape, le ralliement des catholiques français à la République ; le grand cardinal n'avait pas encore fait jouer la Marseillaise par la fanfare de ses Pères Blancs, devant les chefs de nos escadres étonnés.

L'abbé Sanvert est un de ceux qui trouvent que le clergé ne doit pas rester enfermé dans ses sacristies et dans ses temples, qu'il doit aller au devant du peuple, lui porter au besoin, à la tribune des réunions publiques, la parole évangélique s'il ne vient plus l'entendre au pied de ses chaires.

Nous devons, pense-t-il. nous accommoder aux circonstances du moment ; autrefois c'était souvent le prêtre qui faisait passer l'homme, maintenant c'est l'homme qui doit faire passer le prêtre.

Ce portrait du curé que le lecteur vient d'avoir sous les yeux n'est pas flatté, il est ressemblant ; et, si ces excellents prêtres ne jouissent pas partout de la respectueuse sympathie qu'ils méritent, il ne convient pas d'en accuser la seule malice des hommes. Il faut bien que, de-ci de-là, il y ait eu quelques maladresses commises. Bien peu de chose suffirait souvent pour dissiper le malentendu.

Il doit être apparent, pour le pauvre, que le prêtre est surtout l'homme des humbles et que la cure est plus près de la chaumière que du château. Le riche fait quelquefois payer trop cher l'appui financier qu'il donne aux œuvres de la paroisse et, comme on l'a justement observé, les chaînes dorées ne sont pas les moins lourdes à porter.

M. Fonsegrive a donné respectueusemnt et avec beaucoup de mesure de très sages conseils sur ces divers points dans une série de livres que contiennent sans doute toutes les bibliothèques épiscopales, mais que l'on aimerait à trouver dans bien des presbytères.

M. Emile Trolliet, lui aussi, a émis dans le même sens des avis qui mériteraient d'être médités.

Dans une brochure récente, la Paix dans la Nation, tout à fait digne de l'attention qui lui a été prêtée, le distingué universitaire fait un joli rapprochement entre l'institut '^ur et le curé, qu'une mauvaise politique a malheureusement séparés un peu partout. Dans toutes nos communes, ces deux hommes ne devraient-ils pas être les deux symétriques piliers de la paix sociale ? Est-ce que, de chaque clocher d'église et de chaque maison d'école, ne devraient pas sortir deux rayons concordants de lumière et de charité ?

(( Pourquoi, dit M. Trolliet, le clocher regarderait-il avec défiaîice le préau d'école ? Pourquoi le curé ne se rapprocherait-il pas spontanément, franchement, chrétiennement, de l'instituteur ? C'est au prêtre à faire le premier pas puisqu'il représente le Dieu de paix. La maison de Dieu doit s'intéresser aux maisons d'école. Que, dans la construction des nouvelles maisons d'école, on ait çà et là dépassé la mesure et forcé la dépense, qu'on ait grevé pour un certain temps le budget des communes et le budget de l'Etat, soit ; mais, de toutes les dettes contractées par le pays, celle-là est certainement la moins blâmable, étant faite

une fois pour toutes, et d'ailleurs répondant à un besoin légitime, presciue sacré. N'est-il pas juste, en effet, et n'est-il pas beau qu'il y ait, dans chaque village, une demeure hospitalière où les petits enfants puissent s'abriter et s'assembler pour s'instruire, une demeure confortable, où ces fils de paysans et d'ouvriers, qui ne grandissent que trop dans la laideur, puissent prendre le goût, non du brillant, mais de la propreté, une demeure claire et aérée où ces balbutiantes lèvres puissent se façonner aux claires et douces syllabes de France ? Pour moi, je vois toujours avec un sentiment de satisfaction s'édifier une église à côté d'une école, ou une école à côté d'une église, et près de l'enceinte où l'on apprend l'évangile, ce verbe d'amour, une enceinte où l'on puisse apprendre la langue française, ce verbe de lumière.

« Non, non, l'instituteur et le curé ne sont pas séparés par leur rôle respectif et réciproque, mais seulement par la politique qui embrouille toutes choses et brouille toutes gens. Elle brouille, par exemple aussi, l'institutrice et les religieuses ; car la dispute et la division naissent autour des écoles de filles plus encore peutêtre qu'autour des écoles de garçons. Que de villages de France sont partagés en deux camps : celui des sœurs et celui de la maîtresse d'école. Et des deux côtés on juge mal les questions et surtout les personnes, parce qu'on les connaît mal. Ceux qui veulent bannir les religieuses savent-ils tout ce qui se cache de sacrifice, d'abnégation, de dévouement, et par suite de rayonnement — car le dévouement a son rayon éducateur, — sous le mystique vêtement des servantes du Christ, servantes aussi de l'enfance ? Ceux qui accueillent mal l'institutrice devinent-ils tout ce qu'il lui a fallu d'effort pour conquérir ses grades, et d'héroïsme en quittant les siens, pour braver l'isolement, braver le préjugé, braver la défaveur ? »

Dieu veuille que de pareils et aussi éloquents appels à la concorde soient enfin entendus ! Que des deux côtés il y ait plus de tolérance et plus de justice.

C'est d'ailleurs trop généraliser que de dire de nos prêtres qu'ils sont intolérants. Ils ne ressemblent pas tous à ce professeur de faculté catholique dont M. Olivier Billiaz entretenait ses lecteurs dans le numéro de la Revue Idéaliste du 1" avril 1902 .

Cet ecclésiastique fort savant, très distingué, mais peu libéral avait fait une conférence sur ou plutôt contre Victor Hugo, à

l'occasion du centenaire du grand poète, et \OiCi les réflexions dignes d'être méditées que cette âpre conférence suggéra à l'éminent écrivain : nous avons plaisir à citer Olivier Billiaz après avoir cité son ami Emile Trolliet :

(( Dire que nous sommes, parmi les professeurs de l'Université, une poignée de catholiques croyants et pratiquants, qui nous efforçons d'apaiser les haines antichrétiennes, qui répétons à ceux qui nous entourent, à nos maîtres, à nos collègues, à tous ceux que nous estimons et que nous aimons pour la dignité de leur vie, pour leur science et leur libéralisme que le temps du fanatisme est passé, que le clergé catliolique de France est insta^uit, sage, modéré, que le vrai catholicisme est une doctrine de douceur, de bonté intelligente ,de paix sociale ; dire que nous travaillons tous les jours, chacun dans notre modeste sphère, à réconcilier la science et la foi, la liberté et le dogme, la démocratie et l'Eglise ! Et pendant que nous autres, humbles laïques de bonne foi, nous travaillons à réaliser l'angéhque promesse : Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, certains prêtres persistent à réveiller les colères, et, par des paroles ou des écrits marqués au signe d'imprudence et d'erreur détruisent tout espoir de réconciliation entre les hommes d'une même patrie »

Pour être tout à fait juste, ne faut-il pas ajouter que les philosophe^ qui n'ont pas pour excuser leur intransigeance les certitudes d'une foi positive, n'acceptent souvent pas avec plus d'aménité les contradictions de leurs adversaires. Chateaubriand écrivait déjà, en 1826, qu'il y avait deux espèces d'hommes : « ceux-là extermineraient philosophiquement les prêtres ; ceux-ci brûleraient charitablement les philosophes ». Si le professeur, remarquable d'autre part, dont parlait Olivier Billiaz, se rapprochait de cette seconde école nous ne souhaiterions pas qu'il fît des élèves.

De même que les néophytes brûlent parfois d'un zèle excessif, de même la jeunesse montre souvent dans sa foi quelque chose de trop combattif et a besoin du travail du temps pour mettre un peu de modération sur des opinions extrêmes. .\ mesure que l'homme monte dans la vie, il atteint de nouveaux points de vue ; il ressemble à un voyageur qui gravit les cimes des Alpes ; à mesure qu'il s'élève il découvre de nouveaux sommets et des horizons différents, è, mesure qu'il monte dans la lumière il aperçoit

d'autres et de plus hauts glaciers qui lui renvoient d'autres et de plus clairs rayons de soleil.

Des convictions, pour être sincères, n'en, sont pas nécessairement âpres et agressives et la foi qui sait se faire tolérante n'en a qu'un plus bienfaisant rayonnement autour d'elle. Ce sont là des principes que l'on enseigne dans nos collèges chrétiens. Cette année même, la société des anciens élèves de l'une de nos grandes maisons d'éducation à Lyon (l'institution des Minimes) a donné comme sujet de concours pour le prix d'honneur précisément cette question : La tolérance iieut-elle s'allier à une conviction sincère ? Neuf, sur les dix élèves qui concoururent, répondirent par l'affirmative dans des dissertations marquées au coin de l'esprit libéral qui préside à leur enseignement.

Ce reproche d'intolérance est particulièrement adressé aux congrégations et surtout à quelques-unes d'entre elles. On leur fait un grief aussi de leur prétendue richesse, alors que des enquêtes récentes ont démontré l'manité de ce préjugé entretenu bien souvent, il faut le reconnaître, par leur imprudence ou leur ostentation. Un grand écrivain, doublé d'un spirituel journaliste a pu dire, qu' (( il y a des couvents qui édifient trop pour être édifiants ».

On leur reproche enfin leurs trois vœux, et, en pleine Chambre, nous ne savons plus quel obscur député rompant probablement un long silence, les a appelés des Diminués. Des diminués, un Ravignan, un Gratry, un Lacordaire ? Quelle distance probable cependant entre le cerveau de ces grands hommes et celui de leur insulteur !

De plus francs adversaires avouent loyalement que s'ils abhorrent les prêtres et les religieux, c'est qu'ils abhorrent l'Eglise dont ils sont les représentants et les vigilants défenseurs. Ceux-là voudraient abattre les croix qui bornent nos chemins ou qui sont plantées au miheu de nos carrefours ; ils voudraient étouffer la voix du bronze béni qui s'envole du clocher de nos églises de village ou des tours de nos vieilles cathédrales et qui parsème la terre de pensées de prière, de consolation et d'espérance. Ils ne sont émus ni par les notes profondes d'un glas funèbre, ni par le tintement ailé d'un Angélus. Nous ne savons plus quel auteur s'est demandé ce qu'aurait ressenti Pythagore à l'audition des appels de nos clochers chrétiens, lui qui s'arrêtait pensif devant

les échoppes des forgerons pour entendre le bruit du métal battu en cadence, le son du fer frappé par le fer.

La haine de la religion caholique s'étend jusqu'à la tenue de ses ministres et le port de l'habit ecclésiastique est considéré par quelques sectaires (1) comme une provocation. Cependant la soutane du prêtre est, avec la robe du magistrat, tout ce qui nous reste du costume antique et de la noble toge romaine. La façon dont sont drapés les moines dans leurs manteaux ou dans leurs chapes n'est pas non plus sans poésie ni sans grandeur.

Quand nous croisons dans nos rues ou sur nos places la robe de bure du disciple de saint François, le costume blanc des enfants de saint Dominique, non seulement nous pouvons emporter de cette rencontre une bonne pensée ou un enseignements mais en éprouver aussi une joie d'artiste. A voir ces costumes qu'on dirait descendus d'une verrière de cathédrale, il nous semble qu'un morceau du moyen âge traverse brusquement les prosaïques préoccupations de la vie moderne.

Ce que l'on hait dans le prêtre séculier, comme dans toutes les congrégations sans distinction, c'est bien la religion catholique. Il est cependant des esprits de haut vol et que n'animent nuls sentiments sectaires pour déclarer qu'ils s'intéressent seulement aux congrégations charitables et font, bon marché de toutes les autres. "

Voici ce que répond sur ce sujet à M. Jules Lemaître le P. Bélanger, de la Compagnie de Jésus :

« N'est-ce pas oublier trop facilement que l'homme est corps et âme, oublier que le vrai bonheur n'est pas seulement dans le bien-être et le soulagement des souffrances physiques ? Il est aussi, il est surtout dans la possession d'une doctrine lumineuse qui éclaire, pour l'esprit, la route où il doit pousser le composé humain ; il est dans les principes fennement dessinés, qui assurent la rectitude de cette route ; il est dans l'espérance chrétienne, qui explique toutes les inévitables misères de la vie et les dore d'un rayon de bonheur promis ; il est dans la charité, allumée pour le seul Etre dont l'amour ne fait pas défaut, alors que toute créature change, ou meurt, ou trompe. Donner cela, faire

(1) Que ne lisent-ils le récent et très opportun ouvrage de M. Emile Faguet : le Libéralisme !

régner au cœur de rhomme cette ineffable harmonie, composée de souffrance et d'espoir, de résignation et d'amour, faire baigner l'âme dans ce flot de calme viril, qui la soulève et la porte, joyeuse quand même, à travers les orages de l'existence, croyezmoi, c'est plus que donner au pauvre du pain et des spectacles. »

Dans la personne de tous ces religieux, placés sous la sauvegarde théorique du droit commun, il faut qu'on respecte les droits de l'homme et les droits du citoyen. Porter la main sur les congrégations de bienfaisance serait un crime contre l'humanité; persécuter les congrégations enseignantes serait porter atteinte à la liberté de penser ; s'attaquer aux congrégations contemplatives serait violer les droits les plus sacrés de l'âme humaine.

On n'a pas encore osé s'en prendre aux premières. Nous n'en dirons donc rien. Nous entreprendrons seulement ici la défense des deux dernières, prêtes à succomber sous les coups multipliés, hypocrites ou violents, que leur porte l'ennemi.

Il est aisé de comprendre que les religieux enseignants se soient attirés, plus que les autres, les coups des adversaires de l'Eglise : ils s€ trouvent placés au premier poste dans le combat (1).

(1) Au cours d'un magistral article de la Justice Sociale, en date du 1"'' novembre dernier, dans lequel il prend éloquemment la défense des religieux au nom de la liberté, l'abbé Naudet cite la page suivante de Montalembert qui esquisse en quelques traits rapides la curieuse et passionnante histoire de ces moines dont on veut anéantir aujourd'hui les héritiers :

(( Au lendemain de la paix de l'Eglise, les moines de la Thébaïde et de la Palestine, de Lérins et de Marmoutiers assurent d'innombrables champions à l'orthodoxie contre les tyrans ariens du Bas-Empire. A mesure que les Francs achèvent de conquérir la Gaule et deviennent la race prépondérante entre toutes les races germaniques, ils se laissent émouvoir, convertir et diriger par les fils de saint Benoît et de saint Colom,ban.

(( Du vii^ au ix" siècle, ce sont les missionnaires et les évêques bénédictins qui donnent à l'Eglise la Belgique, l'Angleterre, l'Allemagne, la Scandinavie et qui fournissent aux fondateurs de tous les royaumes de l'Occident des auxiliaires indispensables à l'établissement de la civilisation chrétienne.

(( Au x^ et xi^ siècles, ces mêmes Bénédictins, concentrés sous la forte direction de l'ordre de Cluny, luttent victorieusement contre les dangers et les abus du régime féodal, et donnent à saint Grégoire VII l'armée qu'il lui fallait pour sauver l'indépendance de

Des deux côtés, en effet, elle est ardente la lutte qui a pour enjeu la conquête de la jeunesse, c'est-à-dire celle de l'avenir. Dans tous les temps cette question d'éducation et d'enseignement a préoccupé tous ceux qui, à des points de vue divers, s'occupent des voies qui conduisent les peuples à leurs futures destinées.

L'Etat, certes, ne saurait se désintéresser de ces graves problèmes. En Grèce et à Rome, les pouvoirs publics, tjTanniques d'ailleurs, veillaient à ce que l'éducation fût nationale.

« Le législateur, dit Platon, ne donnera pas à l'éducation le dernier ni même le second rang dans sa pensée. » Et plus loin: « Le magistrat qui préside à l'éducation n'aura pas moins de cinquante ans. L'homme choisi pour cette place et ceux qui le choisiront doivent savoir que parmi les grandes fonctions de l'Etat, il n'y en a pas de plus noble et de plus sacrée. »

Pour Cicéron, <( le plus bel emploi de la sagesse des vieillards, c'est l'éducation de la jeunesse ».

l'Eglise, pour détruire le concubinage des prêtres, la simonie et l'investiture temporelle des bénéfices ecclésiastiques.

« Au xii^, l'ordre de Citeaux, couronné par saint Bernard d'une splendeur sans rivale, devient l'instrument principal de la bienfaisante suprématie du Saint-Siège, sert d'asile à saint Thomas de Cantorbéry et de boulevard à la liberté de l'Eglise, jusque sous Boniface VIII.

(( Au XIII* et xiv% les ordres nouveaux institués par saint François, saint Dominique et leurs émules, maintiennent et propagent partout l'empire de la foi sur les âmes et les institutions sociales ; renouvellent la lutté contre le venin de l'hérésie, contre la corruption des mœurs ; substituent aux croisades l'œuvre de la rédemption des captifs chrétiens ; enfantent dans saint Thomas d'Aquin le prince des docteurs et des moralistes chrétiens, que la foi consulte comme le plus fidèle interprète de la tradition catholique, et en qui la raison reconnaît le glorieux rival d'Aristote et de Descartes.

(( Au xv% l'Eglise subit le grand schisme et tous les scandales qui en résultent : aussi les anciens Ordres sont-ils déchus de leur ferveur primitive, et aucun nouvel institut ne vient rajeunir le sang chrétien.

« On sait quels furent, au xvii«, les progrès invincibles de la Réforme, jusqu'au jour où les Jésuites, solennellement loués par le dernier concile général, vinrent se mettre en travers du torrent et garder à l'Eglise au moins la moitié de son apanage.

« Au xvii' siècle, les splendeurs de l'éloquence et de la science catholiques sont contemporaines des grandes réformes de Saint- Maur et de la Trappe, des fondations de saint François de Sales, de

Lorsque le flot des Barbares passa sur le monde gréco-romain et faillit engloutir tout ce qu'avait laissé au monde la civilisation des anciens, on sait que ce fut l'Eglise qui se constitua la gardienne de tous ces trésors inappréciables. Ils eussent été perdus pour toujours, si elle ne les avait point mis à l'abri dans ses sanctuaires. C'est à l'ombre de ses couvents et de ses collégiales que, durant le moyen âge, trouvèrent asile la science, les lettres et les arts.

Seule ou presque seule, elle fut à cette époque l'éducatrice du monde chrétien ; elle enseignait les lettres sacrées et profanes et tous les éléments de la science alors connue. Ces religieux, que l'on accuse d'obscurantisme aujourd'hui, n'édifiaient jamais une chapelle sans ouvrir à ses côtés une école, et dans leurs cloîtres, les moines passaient encore plus de temps à la bibliothèque que dans les stalles du chœur (1).

saint Vincent de Paul et du merveilleux épanouissement de la charité chrétienne dans toutes ces congrégations de femmes dont la plupart ont survécu pour notre bonheur.

(( Au xviii'', enfin, les Ordres religieux, définitivement absorbés par la commende, infectés par la corruption qu'engendraient les envahissements du pouvoir temporel, ou décimés par la persécution, succombent presque tous ; mais aussi l'Eglise traverse les épreuves les plus humiliantes, et jamais le monde ne put la croire plus voisine de sa chute. »

Après cette citation empruntée à Vlntroduction du grand chefd'œuvre qui a nom Les Moitiés d'Occident, le directeur de la Justice Sociale ajoute ce qui suit :

(( Et toujours il en fut ainsi. Dans tous les grands périls de l'Eglise un homme sortait de la foule et groupait autour de lui d'autres hommes. Ensemile, ils formaient (comme un rempart et arrêtaient le flot mauvais. La force de résistance devenait ensuite une force de pénétration, et ils entreprenaient la conquête des âmes, des peuples perdus ou jamais conquis.

« Ce fut l'histoire d'hier, ce sera l'histoire de demain. La Providence n'est jamais à court de moyens. Et s'il était vrai que la plupart de nos ordres vieillis sont incapables de reprendre l'œuvre de défense ou de pénétration, Dieu en ferait surgir d'autres qui, aussi grands que leurs devanciers, par des moyens mieux adaptés aux conditions présentes, continueraient leur tâche et feraient le peuple chi'étien de l'avenir »

(1) Ceux qui désireraient l'usage d'un peu plus de français dans les exercices du culte n'éprouvent pas pour cela de l'antipathie pour le latin. Ils peuvent trouver bon, au contraire, dans l'Eglise universelle, apostolique et romaine, l'emploi de cette langue toujours

A la veilte de la Révolution, non seulement toutes les maisons hospitalières, toutes les œuvres de bienfaisance relevaient du clergé, mais aussi tous les établissements d'instruction lui ajjpartenaient.

vivante puisqu'elle survit à ce peuple roi qui, par une sorte de prédestination divine, eut le rôle historique de réunir sous son sceptre tous les autres peuples du monde connu à l'heure de la venue du Messie promis à riiumanité ; ils peuvent trouver beau qu'à tous les instants et dans tous les pays de la terre le nom de son créateur soit invoqué dans cet idiome savant et mystérieux, qui sert ainsi comme d'universel trait d'union entre la terre et les cieux. D'autres aiment encore le latin à cause des enchantements littéraires qu'il leur procure, comme ils chérissent aussi pour les mêmes raisons la langue d'Homère et, s'ils restent si invinciblement attachés à leurs vieux souvenirs classiques, ce n'est pas seulement parce que les scènes champêtres des églogues de Virgile ou la vision de Nausicaa (( aux bras blancs », fille de roi lavant son linge à la fontaine, se colorent, à leurs yeux, du prisme brillant des choses qui touchent à leur jeunesse, mais c'est aussi pour les joies nobles et pures qu'ils goûtent dans la contemplation de ces chefs-d'œuvre qui sont la source éternelle où les modernes vont puiser, sans la tarir, leurs plus hautes et leurs plus belles inspirations.

M. Joseph Fabre, dans le beau plaidoyer qu'il prononça à la tribune du Sénat en faveur de l'éducation classique, a dit, en termes excellents, que les lettres latines constituaient pour nous un véritable Sursimi corda. Il avait raison et ce n'est pas sans motif que l'on honore du beau nom d' <( Humanités », la classe où l'on étudie spécialement les maîtres de cette civilisation ancienne qui, depuis si longtemps, servent à « élever » (pour employer ce mot dans son véritable sens) toute la jeunesse dont on tient vraiment à faire des hommes et à laquelle on veut donner le privilège de la plus haute instruction

La disparition des congrégations aurait pour conséquence fatale un recul de cette belle culture classique ; aussi, certains se sont demandé s'il n'y a pas quelque arrière-pensée antireligieuse chez quelques-uns de ceux qui ont accueilli avec faveur les tentatives faites pour moderniser à outrance les programmes de l'instruction nationale. N'ont-ils en vue qu'une préparation meilleure, plus inunédiate et davantage appropriée aux conditions et aux besoins de la vie actuelle ; ou bien le latin leur est-il devenu tout à coup suspect parce ((u'ils lui auraient trouvé des allures un peu réactionnaires, ou môme une odeur vague d'encens d'église et comme un parfum clérical ? La langue de Cicéron, de "Virgile et d'Horace est sournoisement attaquée ; que les universitaires la défendent et ne laissent pas périr ou voiler l'un des plus beaux ornements de l'esprit humain ! Ces savants et ces lettrés sont plus frères qu'ils ne le croient de certains de nos prêtres et de nos moines, et ils se trouvent unis à eux par les liens d'une solidarité intelleictuelle qu'ils ne soupçonnent pas toujours.

Quelques conservateurs attardés trouvent aujourd'hui que la République construit trop d'écoles ; ils ignorent donc que l'Eglise les avait encore davantage multipliées.

Quoi qu'il en soit, on ne pouvait attendre de la Convention qu'elle conservât à l'éducation nationale le caractère fortement confessionnel qui lui avait été imprimé jusqu'à ce jour. Aux termes de la législation de 1793, que rappelait M. Thiers dans son rapport sur le projet de loi de 1844, « les instituteurs devaient être tous élus par le peuple qui alors était l'Etat. Les ci-devant prêtres, les ci-devant nobles (expression des lois du temps) étaient exclus de l'enseignement. II fallait, avant d'êtrei élu, avoir un certificat de civisme. Le choix des livres était fixé par un décret. La Constitution de l'an III et la Déclaration des Droits de l'Homme étaient la base de l'enseignement. Pour principale instruction morale on devait, chaque décadi, raconter les hauts faits de nos armées. Enfin, l'enseignement était gratuit, mais les parents étaient obligés d'envoyer leurs enfants à ces écoles de la Nation, trois ans au moins, sous l'astreinte de peines sévères ».

M. Trouillot et ses amis veulent-ils nous ramener à cette tyrannique législation de 1793, eux qui ne veulent plus de chaires d'enseignement pour les « ci-devant jésuites » et qui forceront sans doute les futurs instituteurs munis d'un certificat de civisme à lire les hauts faits des armées qui ont fait le siège de l'abbaye de Frigolet et qui, vingt ans plus tard, ont livré à Ploudagniel, au Folgoët et à Saint-Méen de si éclatantes batailles contre les bonnes sœurs des écoles enfantines de la Bretagne, guerre singulière où les bulletins de victoire étaient signés Mœrdes par un commissaire de police qui, au dire d'un journaliste joyeux, télégraphiait au ministère : <( Je triompherai de la résistance ou j'y perdrai mon nom. »

Que MM. Trouillot, Sarrien, Bérard, Rabier, Massé et tant d'autres veuillent donc plutôt relire ce que disait Daunou à l'Assemblée, dans sa séance du 27 vendémiaire an IV : « Robespierre, qui vous a aussi entretenus d'éducation, a trouvé jusque dans ce travail le secret d'imprimer le sceau de sa tyrannie stupide, par la disposition barbare qui arrachait l'enfant des bras de son père, qui faisait une dure servitude du bienfait de l'éducation... »

Il ne faudrait pas croire que cette doctrine jacobine, que cette idolâtrie de l'Etat soient le privilège exclusif de nos républicains actuels d'extrême-gauche ; des hommes considérables de la monarchie de Juillet ont professé ces théories antilibérales.

M. Thiers, sceptique et voltairien comme la plupart des hommes de sa génération, avait souffert des excès politico-religieux de la Restauration ; il avait vu de près ce fanatisme imbécile et cette intolérance cruelle qui régnaient chez les royalistes du temps de la « Chambre introuvable » et de la loi « du Sacrilège ». Aussi, fort mal disposé pour les catholiques, s'opposa-t-il tout d'abord aux efforts généreux tentés par eux pour conquérir la liberté de l'enseignement.

« L'Etat, disait-il alors, a le droit de faire élever l'enfant d'une manière conforme à la Constitution du pays... L'Etat a le droit qu'on en fasse un citoyen plein de l'esprit de la Constitution... » La jeunesse, soutenait-il encore, doit être jetée dans un moule et « frappée à l'effigie de l'Etat ».

De pareilles maximes ne peuvent avoir logiquement cours que chez un peuple monarchique, M, Thiers, du reste, en reconnut la fausseté, et lorsque le souffle généreux qui s'éleva en 1848 eut passé sur le pays, les représentants de la Nation furent d'accord pour voter la loi Falloux qui consacrait la liberté de l'enseignement dont le principe était en germe dans la constitution de

Les anciennes opinions de M. Thiers, sur lesquelles d'ailleurs le grand homme d'Etat était revenu, ne sauraient justifier le retour en arrière que l'on nous prépare. Cette doctrine du Dieu- Etat est monstrueuse, en contradiction absolue avec les données du droit moderne, avec nos légitimes aspirations vers le progrès et nos tendances à plus d'individualisme.

Les républicains qui demandent des chaînes pour la Liberté et qui se mettent ainsi en contradiction violente avec leurs principes ne le font, ils ne s'en cachent pas, qu'en haine de la religion catholique. Ils veulent déchristianiser la France. Cette parole de Leibnitz les hante : « Laissez-moi Véducatimi de deux générations et je me charge de refaire le monde. » Ce qu'ils essayent, en effet, c'est de refaire un monde païen.

Renan disait que, pour le chrislianisme, une persécution à la

manière de l'empereur Julien (1) serait plus terrible et plus dangereuse encore que la persécution de Néron et de Domitien.

Cette méthode, préconisée par l'illustre sophiste, serait certes des plus dangereuses si Terreur pouvait compter sur de définitifs triomphes, si la Vérité ne portait pas en elle des germes éternels de vie.

Julien l'Apostat voulait un paganisme renouvelé par la philosophie et par quelques éléments empruntés à la religion du Christ. Si la mort n'était venue l'arrêter, à trente-trois ans, dans l'accomplissement de ses vastes et ambitieux desseins, il aurait tenté d'assembler sur sa tête la couronne des potentats et la tiare des pontifes et, sans cesser d'être empereur, il serait devenu le grandprêtre de cette religion nouvelle "faite d'hellénisme et de christianisme qu'il avait rêvé d'imposer par la ruse plus que par la force à tous les peuples gréco-romains.

Ce n'est ni par le feu ou le fer, ni par d'autres genres de supplices qu'il essaya d'avoir raison de la foi chrétienne brutalement persécutée par ses prédécesseurs ; mais il essaya d'en arrê-

(1) Julien, dont les coups faillirent être si funestes à l'Eglise, était le neveu de Constantin qui avait fait entrer la religion nouvelle dans le palais des Césars et fut le premier des empereurs chrétiens. Il dut la vie à l'un des ministres de cette religion dont il devait être le persécuteur ; c'est en effet Marc, évèque d'Aréthuse, qui le cacha, à l'âge de six ans, lors du massacre de la famille impériale. Eusèhe, évêque de Nicomiédie, fut son éducateur, et il eut, dans sa jeunesse, pour camarades et pour amis ceux qui devaient être plus lard saint Basile et saint Grégoire de Nazianze, les deux grandes gloires de l'Eglise orientale. Mais, circonstance digne peut-être d'être méditée, sur l'ordre précis de Constance, on le contraignait, disent ses historiens, à de multiples pratiques religieuses, telles que les jeûnes frécfuents, lesi longs offices, les dévotions aux tomheaux des martyrs. Ce mode intensif de formation religieuse, employé avec un zèle plus ardent qu'éclairé, ne devait pas avoir les résultats espérés.

Quand il fut inopinément fait « César ». .Julien., cpii ne s'était occupé jusque-là que de théologie et de philosophie, s'improvisa, en quelques semaines, général en chef. Il ignorait même la façon i}o >e mettre au pas cadencé en usage déjà dans les troupes en march.7, et il n'avait aucune des notions les plus élémentaires de l'art de la guerre. Mais, au cours du voyage qu'il fit pour passer de l'Orient à la tète des légion.s des Gaules, il s'assimila assez de technique de ce n)étier des. armes auquel rien ne l'avait prépara pour être en état de commander à ses troupes et de faire triompher avec éclat, sur le Rhin, les aigles romaines. Ses succès militaires furent si éclatani;s que ses soldat.s entliousiasmés le proclaaiièrent « .Augu.ste ».

ter les progrès en remprisonnant dans les mailles serrées d'une législation savante. Tout d'abord il s'attaqua à l'éducation ; c'est ainsi qu'il fit défense à tout Galiléen d'ouvrir école et d'enseigner les auteurs classiques.

N'est-il pas exact de dire que c'est dans les actes de Julien l'Apostat que nos modernes persécuteurs vont chercher des précédents et des modèles ? Au lieu de la religion d'Etat de l'empereur Julien, c'est une « irréligion d'Etat » qu'ils veulent imposer à la France. Mais, comme lui, ils voudraient pétrir de la même façon le cerveau de tous les enfants, et c'est un même corps de doctrines qu'ils font le rêve monstrueux d'infuser uniformément à une jeunesse qui serait alors une et indivisible. C'est pour cela qu'ils reprochent aux congrégations enseignantes de former une autre jeunesse et de préparer deux France. Lors de la grande enquête parlementaire sur l'enseignement qui a abouti au beau rapport de M. Aynard, toutes les accusations amoncelées contre l'enseignement congréganiste auraient dû s'effondrer, même aux yeux des plus prévenus. Des universitaires de talent, qui ne demandent pas la suppression de la salutaire concurrence faite par les établissements libres, se sont honorés grandement en rendant en toute impartialité un juste hommage à ces maisons d'éducation que des sectaires veulent aujourd'hui anéantir.

Non contents d'attaquer les congrégations vouées à l'enseignement, au nom de la « conscience laïque outragée », il est des libres-penseurs qui poussent la bonhomie ou l'hypocrisie jusqu'à les attaquer au nom même des intérêts religieux dont ils se révèlent par là les défenseurs inattendus.

C'est ainsi qu'à leur avis, les instituteurs congréganistes, en multipliant par trop les exercices religieux, courent le risque d'en (( dégoûter leurs élèves » qui diront peut-être, au sortir de leurs collèges, y avoir « pris des messes pour toute leur vie ».

Alors même que ces griefs seraient en jiartie fondés, nos adversaires n'ont pas qualité pour les formuler. Pour notre part, si nous n'avions crainte de paraître infecté d'un peu de jansénisme, nous avouerions qu'il nous semble prudent et respectueux de ne pas abuser des choses saintes. (( Méfie-toi de celui qui entend deux messes », dit un vieux proverbe lyonnais, rappelé dans un des livres de notre regretté Clair Tisseur, architecte, poète, philosophe, qui possédait à un haut degré ce mélange de mysticisme

et de sens pratique qui caractérise les compatriotes de Ballanche, d'Ampère et de Claude Bernard.

On sait, entre parenthèses, que les trois grands chrétiens que nous venons de nommer ont vu le jour dans cette cité située au confluent brumeux du Rhône et de la Saône, sous un ciel souvent sombre mais qui, de temps à autre, réjouit cependant les yeux de ses habitants des clartés et des idéales transparences d'un ciel du Midi.

Non ce n'est pas à ceux qui se tiennent hors du temple qu'il appartient de se plaindre de tel ou tel détail futile qui déparerait l'une de ses petites chapelles ; ce droit n'appartient qu'aux fidèles, et c'est en cette qualité que déjà nous en avons usé librement. Les étrangers n'ont pas à se mêler de nos minimes querelles de famille.

Nous sera-t-il permis de dire encore qu'à notre sens les congrégations et leurs élèves se défient trop de cette Univeçsité de France dont, cependant, Lacordaire disait dans VEre nouvelle, en 1848 : <c Nous regardons l'Université comme une condition de la vie scientifique et littéraire du pays. Nous défendons ses droits comme les nôtres et nous espérons qu'elle finira par défendre les nôtres comme les siens (1). » En ce moment ce n'est pas de ses mains que nos droits reçoivent des coups ; de grands universitaires les ont au contraire défendus contre les passions des politiciens.

Pourquoi regarderions-nous en ennemi ce corps universitaire oii ne se sont pas trouvés déplacés de très grands chrétiens : Ozanam, le fondateur des admirables conférences de Saint-Vincentde-Paul, et plus près de nous, Heinrich, l'ancien doyen de la Faculté de Lyon, Ollé-Laprune, qui avait déjà rendu tant de services à l'Eglise et qui semblait être appelé à en rendre davantage encore, Edouard Ruel, le pieux et intime ami de Mgr d'Hulst, dont l'Académie a couronné la belle étude sur Montaigne, vrai chef-d'œuvre que M. Faguet a honoré d'une éloquente préface ? Ces grands disparus ont des successeurs. De nos jours encore des catholiques vaillants se font gloire d'appartenir à l'Université

(1) Est-il possible de ne pas le remarquer : c'est chez leurs anciens élèves que la plupart des congrégations ont rencontré leurs adversaires les plus acharnés, et c'est surtout par les universitaires qu'elles <int été défendues à la tribune et dans la presse.

et ils jouissent de l'entière estime de collègues qui apprécient en eux l'esprit de tolérance avec lequel ils savent rendre leur foi aimable. Tout le monde connaît de ces universitaires, les uns célèbres, les autres illustres, Brunetière, Fonsegrive, Albert Vandal, Maurice Blondel, Bazaillas, Georges Goyau, Doumic, Trolliet, Billiaz, de Lapparent, Des Granges, Dimier, l'heureux auteur de la Souricière, Gebhart, te prestigieux évocateur de la Rome papale, vrai peintre d'histoire à la palette si riche en couleurs, et tant d" autres que l'on pourrait encore nommer (1).

Le catholique universitaire est d'ailleurs si peu un mythe que Paul Bourget, l'auteur de V Etape, nous a dépeint dans le personnage de M. Ferrand un professeur dont la foi ardente devrait contenter les plus difficiles. L'illustre académicien se fait, dans cet ouvrage, dont nous admirons sans réserve certains passages, l'avocat meneilleux d'une cause bien injuste quand il essaye de nous démontrer que les lois sociales s'opposent à ce qu'un fils de paysan devienne professeur de rhétorique et veulent que les fonctions soient départies aux citoyens plutôt d'après leur naissance que d'après leur mérite personnel. Combien il serait désirable que les nom};reux admirateurs de cette œuvre lussent la belle étude qu'en a faite M. Fonsegrive dans la Quinzaine. Ce que les critiques auraient pu ajouter, c'est qu'il ne faut pas rendre responsable, des idées par trop conservatrices de M. BourgeC le catholicisme auquel il vient de faire une loyale et publique adhésion. Bien avant son évolution religieuse, l'auteur de VEtape était déjà un (( réactionnaire », qu'on nous passe ee mot qui peut paraître un peu grossier appliqué à l'analyste subtil qui semble avoir puisé ses sentiments ou ses préjugés aristocratiques plutôt dans la fréquentation des salons du no))le fauiiourg que dans la méditation des principes évangéliques.

Nous ne voulons rien dire des Facultés catholiques, afin ne pas être trop accusé de vouloir absolument parler de tout et de l>eaucoup d'autres choses encore. Mais n'est-il pas à un certain point

(1) On sait que Trolliet est mort, le 25 janvier 1903, et que sa lin prématurée a excité les regrets des lettrés, des artistes, des savants de tous les partis. On n'ignore pas non plus à la suite de quels incidents l'honorable M. Dimier a cru devoir envoyer au ministre de l'instruction piihiiqni' du moment une démission qui ne pouvait que le réjouir.

de vue très fâcheux cet exode qu'elles ont déterminé de la part de beaucoup de professeurs qui ont abandonné les chaires de l'Etat pour monter dans celles qu'elles offraient à leur dévouement ? Pourquoi se plaindre que l'enseignement officiel soit aux mains des incroyants, si les catholiques le désertent de leur plein gré ; et ces agrégés transplantés dans la serre chaude de Facultés privées peuvent-ils faire autant de bien que s'ils étaient demeurés dans le plein air du haut enseignement national ? Au heu de détourner leurs élèves de la grande école Normale, de cette école que l'on appelle l'Ecole tout court comme on appelait Rome la Ville, que les congrégations donnent donc à l'Eglise des défenseurs comme Brunetière, Fonsegrive et d'autres que nous avons nommés ou que nous pourrions citer encore. Cela ne vaudrait-il pas mieux que d'encombrer les écoles militaires de leurs élèves ? Toutefois, il ne s'agit pas de dire : « Catholiques, emoaronsnous de l'Université », comme certains auraient dit : <( emparons-nous de la République ». iNon, l'Université et la République sont la chose de tous les Français ; prenons-y la place qui nous appartient, celle que nous mériterons.

Toutes ces digressions achevées et toutes ces considérations faites, il n'en demeure pas moins vrai que les congréganistes enseignants ont, au même titre que les autres citoyens, droit à la justice et à la liberté.

Les catholiques d'ailleurs ne se laisseront pas désarmer sans combat. Ceux mêmes qui savent que les communards, auteurs des incendies et des massacres de 1871, ont été, pour le plus grand nombre, instruits par les frères de la Doctrine chrétienne et que les chefs de la Libre-Pensée ont été souvent élevés dans les maisons religieuses, ne peuvent pas pour cela se désintéresser de l'enseignement chrétien et considèrent comme un devoir d'en assurer le bénéfice à leurs enfants. Tous comprennent la nécessité de former des instituteurs catholiques dont il se créera un peu partout des « agrégations », en attendant que ce mot ait la mauvaise fortune de devenir aussi suspect que celui de (( congrégation ».

El iiiainteiiant, en quoi les congrégations vouées à la méditation et à la prière, au silence et à la mortification, dont on ne voit jamais les membres dans nos écoles, dans les chaires de nos églises, sur nos places publiques et dans nos rues gênent-elles les jjouvoirs publics ? En quoi la société moderne, la raison et la liberté, les principes démocratiques et républicains sont-ils intéressés à ce qu'un moine ignoré, agenouillé dans sa cellule derrière les murs de quelque Trappe ou de quelque Chartreuse, perdue elle-même au fond des solitudes, soit chassé de cet inhabitable abri, rejeté dans la foule qu'il a fui et où ne s'agitent déjà que trop d'âmes vaines, de vulgaires et grossières ambitions, ou contraint de chercher un asile dans les forêts et les montagnes de l'étranger ?

La raison se le demande et ne répond point. La civilisation consternée rebrousse chemin comme au temps où les Lombards et les Goths, ennemis de ces moines humbles, éclairés et laborieux, incendiaient les abbayes, assiégeaient les monastères, jetaient au vent la cendre des manuscrits précieux, et ne laissaient qu'un désert de plus dans les déserts où ils avaient passé» la hache et la torche à la main. Oui, la raison et la civilisation se taisent consternées.

Voici, en effet, au milieu de l'ardente lutte pour la vie, en pleine et sanglante bataille où tant de désirs et tant d'appétits restent inassouvis, voici toute une élite qui renonce aux compétitions du pouvoir, de l'argent, de la gloire humaine ; elle fait vœu d'obéissance alors que tous aspirent à commander, vœu de pauvreté quand tous se ruent vers les richesses, vœu de chasteté alors que la bête humaine sacrifierait tout pourvu qu'il lui fût permis de se vautrer en paix dans l'ivresse et la luxure.

Or, ces silencieux et ces mortifiés qui ont abandonné leur part de vanités et de plaisirs, les voici chassés de leurs asiles par ceux qui ne sont jamais las ni rassasiés. Ramène-t-on les pacifiques et les vaincus sur le champ de bataille pour les contraindre à se battre ou à se venger ? Nous le demandons à nos jacobins et à nos démagogues : qu'envient-ils aux moines ? Leurs robes de bure.

leurs couches de paille, les herbes cuites dont, ils se nourrissent ? Leur silence, peut-être ?

Eh bien non, les soldats d'Odoacre, de Théodoric et de Totila, et les barbares plus féroces encore qui brûlèrent l'abbaye du Mont-Cassin, au \f siècle, furent moins coupables et par conséquent plus excusables que ne le sont aujourd'hui ces sectaires qui persécutent pour persécuter, qui tuent pour tuer. Les uns, violents mais simples, pillaient pour vivre, égorgeaient pour la satisfaction d'instincts primitifs et brutaux. Les derniers exterminent pour le plaisir et par dépravation.

Ils laisseront envahir les rues de nos villes par les filles de joie, triomphantes et tapageuses ; toute liberté sera accordée à l'impudeur et au vice ; leurs asiles légaux seront respectés et protégés et, par surcroît, la place publique leur appartiendra. Mais que de saintes filles que le bonheur a dédaignées ou qui ont laissé à leurs sœurs leur part des joies permises se réfugient dans l'ombre et le silence, qu'elles s'en aillent loin du monde dans leur innocence imperturbable ou avec leurs inapaisables douleurs, et le monde dans ce qu'il a de plus abject et de plus brutal les poursuivra et les dispersera. Il ne laissera pas chanter en paix ces oiseaux célestes, mourir en paix ces oiseaux blessés !

Avec les cloîtres abattus sous la poussée tumultueuse des barbares c'est la mort du silence et du recueillement ; c'est le sel de la terre répandu dans la boue ; c'est l'âme humaine arrachée de son impénétrable et inviolable refuge. 0 Thébaïdes dépeuplées, sanctuaires pollués, délicates consciences envahies et salies, dans quelles solitudes, sur quelles cimes blanches, au milieu de quelles impénétrables forêts vos hôtes se réfugieront-ils ? Dans quel invisible réseau d'ombre et de silence s'envelopperont-ils, loin du monde et de la vie ?

Les mystiques se le demandent avec angoisse. C'est que les forêts les plus impénétrables, les monts les plus inaccessibles, les îles les plus escarpées sont envahis par les pas bruyants de l'homme. Les grands horizons boisés de la Gaule mystérieuse sont troués aujourd'hui par mille chemins. Il ne reste presque nul vestige des massifs forestiers chers aux moines, aux poètes et aux rêveurs. Devant la platitude et la nudité, les beaux mystères reculent et s'évanouissent. Et voici que les hommes de Dieu, comme les artistes, ne trouveront bientôt plus sur nos chaussées

uniformes et dans nos champs empuantis d'engrais chimiques le caillou où reposer leur tête.

Les temps paraissent donc venus, les temps difficiles et vulgaires où l'homme, las du bruit et de la vanité de la vie, ne trouvera plus dans la nature austère la liberté et la paix qui resteront seulement l'apanage des bêtes fauves. 11 va donc falloir qu'il rentre en lui-môme, qu'il recherche la solitude dans la foule et construise sa cellule dans son propre cœur. Cénobitisme indissoluble (hi moins que celui qui, des forêts les plus reculées, se réfugiera, cette fois, dans le cloître inexpugnable de l'âme et de la pensée !

Oui, les voici bientôt chassés des solitudes où la légende nous les montra apprivoisant oiseaux, poissons et bêtes fauves, les disciples des saint Benoît, des saint Bruno, des abbés de Rancé. Saint Léonor ne mettra plus les cerfs au labour. Le moine armo- 1 icain Hervé ne posera plus des fagots de bois sur les épaules de son loup (1). Les légendes ont vécu et surtout les forêts sont défrichées. Le monde moderne n'a plus besoin de leur foi, n'a plus besoin de leurs bras. C'est pourquoi, dans sa reconnaissance, il bafouera l'idéal et brisera l'instrument.

Et pourtant c'est d'eux qu'il est moralement né. Si ces contemplatifs, durant les siècles de barbarie et de brutalité qui ont fait si longtemps la nuit sur l'Europe, ne se fussent pas distraits de leurs prières et de leurs méditations pour entretenir la petite lampe du savoir humain, s'ils n'eussent pas soufflé sur les charbons enfouis sous la cendre, en d'autres termes, s'ils n'eussent pas transmis au monde moderne les arts et la culture de l'antiquité, de combien de siècles l'humanité n'eût-elle pas été retardée dans sa marche ! La science humaine ne s'improvise pas en un siècle. Il faut des milliers d'années pour reconstituer l'édifice incendié par Omar. Que fussent devenus Homère, Aristote, Xénophon, Pline, Virgile, Cicéron, entre les mains d'Attila, de Genséric ou des comtes carlovingiens, si les moines ne les eussent pas enfouis dans leurs cellules, au passage de ces soldats ensanglantés qui ne savaient pas lire ?

Ingrat et lâche troupeau humain ! Maintenant que l'œuvre est faite, il demande la mise à mort de l'ouvrier. Le miel est cueilli, il ne reste plus qu'à brûler la ruche 1 Mais c'est en vain qu'il s'y

(1) La Légende dorcc

emploiera et qu'il poussera son cri de morl. Il peut déchirer la bure, démolir la cellule, incendier l'abbaye, disperser la communauté, tuer même de ses cris le silence dont elle s'envelopj)e. II ne viendra pas à bout de cela seul qui fait le moine et peut emplir de thébaïdes nos plus bruyantes et fourmillantes cités : la foi intangible et l'espérance humaine qui s'y accroche désespérément.

Grands moines drapés de blanc et pieds nus, vous êtes donc immortels et libres dans l'inviolable retraite de votre volonté. Il est assez de silence sous les étoiles, la nuit venue, pour que vous puissiez méditer loin des bruits de la terre, assez de solitude dans la foule pour que le monde vous soit totalement étranger. De votre idéal et de vos vœux, vous possédez la réalité intangible. Ils n'auront de votre suprême liberté, réfugiée et fortifiée dans l'obéissance divine, que des dépouilles apparentes et vaines. Et finalement vous vaincrez !

M. Waldeck-Rousseau n'est pas seulement un grand homme d'Etat, il est, de plus, un épris d'art, un amant passionné du beau. C'est pourquoi nous ne comprenons pas qu'il ait consenti à provoquer la fermeture de ces cloîtres paisibles qui ser\^ent d'asile à tant de savants, de lettrés et de poètes. Ce dilettante au masque froid qui, par la puissance de la volonté, s'est créé une marmoréenne impassibilité, laisse cependant deviner en lui une impressionnabilité secrète et des tendances essentiellement idéalistes qui auraient dii le détourner d'une voie que tout, dans son cœur et dans son esprit, pouvait lui faire déclarer mauvaise et funeste. Comment ce patricien intellectuel et de goûts raffinés ne trouvet-il pas au moins inélégante, antiesthétique et grossière la chasse faite par des policiers et par des gendarmes à ces pacifiques légions de religieux et de religieuses, depuis les savants et les éloquents jusqu'aux' plus humbles, occupés à enseigner l'abécédaire aux petits enfants ! Vraiment n'y a-t-il pas plus d'affinités intellectuelles entre l'ancien président du Conseil et tel ou tel bénédictin qu'il exile, qu'entre lui et beaucoup des membres de cette majorité parlementaire aux farouches injonctions de laquelle il a cru devoir céder ?

Si cet homme éminent a rouveri la guerre religieuse qui est la plus impie des guerres civiles, faut-il croire qu'il a fait passer dans la pratique cet odieux aphorisme : <( Je suis leur chef, il faut bien que je les suive ! » On pouvait espérer mieux de ce caractère qui semble plus fait pour commander que pour obéir.

N'a-t-il donc pas médité sur les éternelles vérités si bien traduites par le grand penseur Le Play : « Les enquêtes sur le passé, faites avec le concours des historiens compétents, aboutissent à ce résultat, savoir : qu'à tous les âges de l'histoire, depuis les prospérités de l'ancienne Egypte jusqu'à celles de la chrétienté, on a remarqué que tous les peuples pénétrés des plus fermes croyances en Dieu et en la vie future se sont élevés toujours rapidement au-dessus des autres par la vertu et le talent comme par la puissance et la richesse. »

Quelque légitimes que soient leurs griefs contre les pouvoirs publics, les catholiques auraient tort de s'en prendre au parlementarisme, au président de la République ou à la république elle-même.

A ce point de vue, l'appoint qu'ils donneraient à l'opposition anticonstitutionnelle serait fâcheux.

Il est de mode de gémir contre la prétendue omnipotence des sénateurs et des députés, mais n'est-il pas de règle, pour un pays libre, que la puissance publique doive surtout résider dans la représentation nationale ? Les Lords et les Communes ont bien les mêmes attributions que nos assemblées de représentants, puisque le pouvoir du parlement anglais est au contraire presque sans limite. Pour en donner une idée, voici un vieux proverbe qui a cours de l'autre côté du détroit : Le Parlement peut tout, hormis faire d'une femme un homme, the english parliament can do any thing exccpt make a man out of a woman. L'Angleterre n'est-elle pas d'ailleurs la terre d'élection du « self-government » ?

Ce n'est pas non plus à M. Loubet que nous devons reprocher la politique du gouvernement. Le premier magistrat du pays, auquel les conservateurs ont fait un si injuste accueil, est bien obligé de choisir les seuls ministres qui soient assurés de la majorité de la Chambre. Le jour où les électeurs enverraient aux Palais-Bourbon des députés libéraux, le président de la République serait forcé d'appeler aux affaires un cabinet libéral. La conduite tenue à l'égard de M. Loubet par tout le parti conservateur

a été à ]a fois maladroite et coupable, tant il est vrai que pour •être siir d'être habile, il suffirait de rester juste.

L'élu du Congrès de Versailles n'avait pas encore dit un mot que déjà, en face de l'Europe étonnée, il était couvert d'injures par les chefs de l'opposition qui l'affui)laient du surnom odieux de Panama, comme s'ils avaient voulu faire croire que cet honnête homme dont ils connaissaient bien la probité avait pu tremper dans cette vaste escroquerie que l'on a appelée, peut-être un peu trop tôt, la plus grande escroquerie du siècle.

Enfin, ce n'est pas la république elle-même qu'il convient de rendre res^ponsable de l'état de choses actuel, puisque, par essence, ce mode de gouvernement est perfectible et que tous les citoyens peuvent concourir à l'amélioration progressive du régime.

M. Etienne Lamy, le grand républicain catholique dont la tribune française, hélas ! reste depuis trop longtemps privée, l'éloquent M. Etienne Lamy, dans un discours prononcé à Lyon, en 1893, faisait entendre cette observation judicieuse : « Sous la République, toutes les forces politiques sont électives, temporaires ; aucune des pièces n'est à demeure, et la facilité de les remplacer dès qu'elles s'usent ou se faussent fait la stabilité du régime. »

Tous les personnages autorisés qui ont pris, au nom de l'Eglise, la défense des congrégations, ont bien compris qu'ils devaient se tenir sur le terrain constitutionnel.

Les évêques qui ont parlé au nom des intérêts sacrés dont ils ont la garde n'ont attaqué ni le chef de l'Etat, ni le parlementarisme, ni la république ; et rien dans les termes de la pétition qu'ils ont adressée aux membres des deux Chambres, après l'ouverture de la session, ne peut faire suspecter leur correct loyalisme ou donner à supposer qu'ils aient eu la moindre arrièrepensée politique.

Des laïques de toute opinion ont, comme on le sait, défendu les congrégations, mais elles se sont aussi défendues elles-mêmes.

Des religieux ont tenu à ce sujet un langage sage et modéré •qui méritait d'être mieux entendu :

Le R. P. Bélanger, de la Compagnie de Jésus, dans une brochure intitulée les Jésuites H tes Humbles, à laquelle nous avons déjà emprunté quelques lignes, répond aux reproches faits à son ordre de s'occuper surtout des classes influentes et riches, en montrant avec quelle charité un grand nombre de ses confrères usent leur existence dans les travaux si pénibles des missions, ou consacrent toute leur vie au service des pauvres, des pestiférés et des lépreux.

Dans une autre lîrochure, les Méconnus, d'une portée plus générale et que nous avons trouvée parfaite, ce même jésuite, se rappelant que saint Paul répondait par l'exposé de ses travaux à ceux qui le menaçaient dans l'exercice de son ministère et s'excusait de faire ainsi son propre éloge en disant : vos me coegistis, « vous m'y avez forcé », ce même religieux, disons-nous, en quelques pages d'une sincérité touchante et d'une impeccable logique, nous fait voir (( ce que sont les religieux, — ce qu'ils font, — à quoi ils servent ».

Cette apologie d'un religieux par un religieux, écrite avec une noble simphcité, a été lue par des milliers de catholiques, car, le plus souvent, c'est à des convertis que l'on prêche, mais elle n'a pas été assez connue de ceux à qui elle était destinée et qu'elle aurait dû convaincre. Cet excellent livre n'est entré, le plus souvent, que dans des maisons amies. Hélas ! il est des livres auxquels sont réservés de pires destins et qui, mécontentant, à la fois, amis el ennemis, risquent de ne rencontrer, soit à droite, soit à gauche, que des adversaires et partant de n'avoir pas de lecteurs. DU omen avertite ! Dieux immortels, détournez de nous ce funeste présage !

Cédons un moment la parole au père Bélanger :

« C'était des jeunes filles radieuses de jeunesse et de santé, qui auraient pu aller vers l'autel au bras d'un époux chéri, au son des orgues, au parfum des fîeurs d'oranger.

(( Elles allaient vers les malades, de vrais malades, qui geignaient, toussaient, crachaient, se fâchaient parfois, juraient et frappaient. De leurs mains délicates, elles lavaient les ulcères, pansaient les blessures, faisaient avec des sourires d'anges des besognes de valet. Par-dessus tout, de leur bouche compatissante sortaient des consolations exquises : elles disaient à l'infirme : " Mon frère. » Il répondait en toute vérité : <( Ma sœur. »

(( D'autres allaient à J'enfance et, vierges par la pureté, se montraient mères par l'amour. A la crèche, à l'asile, à l'école primaire, elles recevaient ces innocentes créatures, leur apprenaient à fuir le mensonge, à respecter leurs parents, à obéir à leurs maîtres, à haïr le vol, le blasphème, l'impudicité...

(( Celles-ci recueillaient les orphelins, les nourrissaient, les habillaient, leur enseignaient un métier. Celles-là allaient à une plus rebutante enfance, à la vieillesse sans attraits, sans grâce, sans sourire.

(( D'autres relevaient l'innocence perdue ; d'autres couraient aux missions, bravant les fièvres bnilantes et les noirs abrutis ; d'autrçs enfin, mystère pour le monde, s'enfermaient au cloître et priaient pour les pécheurs, comme prie une mère pour l'ûme de son enfant !

(( A côté de cet essaim de vierges, une armée plus mâle et plus rude souvent, parcourait, elle aussi, à grands pas, cette étrange carrière du dévouement absolu, où « l'amour des autres l'emporte sur l'amour de soi ».

H Ces hommes venaient de toutes parts et avaient tous les âges. Ils portaient jadis des galons et maniaient les troupes. Ou bien ils étaient médecins, avocats, ingénieurs, architectes. Tel gérait des affaires, tel autre faisait le commerce...

(( Plus nombreux étaient ceux qui allaient aux âmes. Hommes de savoir, ils s'inclinaient vers la jeunesse pour lui communiquer la science, au prix d'un labeur écrasant qui ne leur rapportait rien...

« Contre ces hommes d'abnégation, de dévouement, de charité ; contre ces femmes, anges consolateurs, qui donnaient leur jeunesse et leur fortune, afin de faire du bien aux malheureux, s'élevait un cri de haine, demandant leur proscription, leur spoliation, leur exil !

« Qu'on charge leurs biens d'impôts spéciaux et ruineux !

«( Qu'on les empêche de se réunir autrement que sous la surveillance de la police ; — sinon la prison.

« Que le droit de s'associer librement soit à tous ; aux socialistes pour détruire la société ; aux ouvriers en grève, pour ruiner le patron et empêcher le travail ; aux financiers qui veulent grossir leur bourse par des spéculations ;aux francs-maçons surtout, pour imposer à tous leurs caprices sectaires... Mais pas à eux !

(( Que pour prier, pour être pur, pour être pauvre, pour soigner l'enfance, la vieillesse, l'indigence, la maladie ; pour enseigner la grande morale de l'évangile, pour préparer des missionnaires, on ne puisse se réunir librement.... »

De vains théoriciens d'un socialisme parfois chimérique se sont trouvés, en grand nombre, parmi ceux qui veulent expulser ces religieux dont toute la vie cependant, est la mise en pratique d'une complète socialisation des biens, du travail et de la prière.

Aux premières pages de sa brochure, le père Bélanger se demande comment il se fait que, dans notre France, des millions d'hommes bons et généreux, obéissant à une poignée de sectaires, laissent :

<( Chasser les sœurs des hôpitaux ;

« Accabler d'impôts iniques ceux dont ils applaudissaient la bienfaisance ou les œuvres d'Orient ;

(( Gêner, tracasser, interdire l'enseignement catholique ;

(( Ravir au père le droit de choisir les éducateurs de ses fils. »

Nous allons voir comment il résout, dans la conclusion de son écrit, ce qu'il appelle une douloureuse énigme, ce qu'il aurait pu aussi, se souvenant de ses études scientifiques passées, appeler un bien difficile « problème ». Car ce jésuite est un ancien élève de l'Ecole polytechnique N'est-ce point le cas, à ce propos, de faire remarquer que ces grands ordres rehgieux, pour lesquels des ignorants ont tant d'inexplicables dédains, se recrutent, le plus souvent, dans l'élite intellectuelle du pays ? Ils tiennent de leur fortune, de leur situation sociale et, ce qui vaut mieux, de la supériorité et de la haute culture de leur esprit, les droits les plus incontestables à occuper les places les plus enviées dans cette société (( des heureux de ce monde » qu'ils n'hésitent pas cependant à quitter pour le prie-Dieu d'une cellule blanchie à la chaux, les humbles solitudes et les mortifications du cloître, ou les fatigues et les périls du plus dur apostolat.

« Nous croyons, dit le père Bélanger, avoir résumé l'énigme douloureuse posée au début.

(( Si les congréganistes sont poursuivis d'une haine insatiable par les ennemis de la religion, c'est qu'ils la servent bien et loyalement. Rien de surprenant.

<( Mais, s'ils sont abandonnés des honnêtes gens, des vrais libéraux, c'est que, devant les yeux de ceux-ci, on a tendu un voile de calomnies, qui a transformé des êtres toujours inoffensifs, toujours bienfaisants, souvent héroïques, en fantômes grotesques ou malfaisants.

(( Eh bien ! nous avons marché aux fantômes.

(( Nous avons examiné leur triple vœu. Nous avons trouvé :

« Qu'il grandissait, loin de la ravaler, la nature humaine ;

« Qu'il élargissait le cœur loin de l'atrophier, et lui faisait embrasser, dans une étreinte de dévouement, tout ce qui souffre ;

« Qu'il laissait à la conscience toute sa liberté pour se défendre contre des commandements pers^ers, d'ailleurs absolument improbables.

(( On avait dit : « Les religieux gênent le clergé séculier. » Celuici a répondu : «C'est faux ! Ils sont nos précieux auxiliaires. »

« On avait dit : « Les congréganistes ont des richesses scandaleuses. »

« Une rigoureuse arithmétique, opérant sur les données des ennemis eux-mêmes, a prouvé l'indigence des accusés.

(( On avait dit : « Ils ont des privilèges. » Leurs impôts se sont dressés devant nous, iniques, écrasants, exceptionnels. — Ils n'ont que le privilège de payer davantage !

(( On avait affirmé qu'ils étaient ennemis de la République ; il a été démontré qu'ils n'étaient que victimes des faux républicains, sectaires et francs-maçons.

<( Et, quand le fantôme a été débarrassé ainsi de tout l'attirail de croquemitaine dont on le chargeait pour le rendre hideux, nous lui avons demandé : « Que fais-tu ? » Comme certain martyr des premiers siècles- il a montré des pauvres secourus, des ignorants instruits, des malades pansés, des veillards nourris, des barbares civilisés et remontés à la dignité humaine : le tout au prix de fatigues inouïes, de ces sacrifices dont on meurt.

(( Et quand, à bout de questions, nous lui avons dit : « Aimestu la France ? » Il n'a eu qu'cà laisser parler les indifférents, et ses adversaires mêmes, qui tous ont répété d'une seule voix :

(( Il nous est impossible de le nier, ils sont Français, patriotes, et travaillent pour la France. »

« Concluez donc, concluez !...

<( Il nous semble impossible que ce ne soit pas dans le sens de

la pleine liberté accordée aux congrégations, sans folles méfiances ni odieuses précautions.

<( Mais si, par impossible, votre âme honnête ne demandait pas pour nous cette liberté ;

(( Si vous laissiez consonmier contre nous les projets hypocrites et sectaires qui nous menacent encore ;

(( Eh bien, sachez-le, au jour de notre agonie, à côté de la croix de notre maître, toujours triomphante, elle ! jusque dans le martyre et dans la mort, on devrait mettre en berne le drapeau de la France, parce que , ce jour-là, elle perdrait des enfants qui ro:it passionnément aimée et utilement servie. »

Nous venons de feuilleter des pages écrites par un jésuite, interrogeons maintenant un dominicain.

Si, ce que nous souhaitons de grand cœur, notre livre tombe sous les yeux d'un mécréant, ce lecteur trouvera sans doute que nous lui servons à satiété de la prose monacale et que nous trempons par trop notre plume dans le bénitier ; peut-être même irat-il jusqu'à nous trouver digne de manier ce célèbre goupillon, accessoire du culte, dont tous les électeurs ne doivent pas avoir une idée bien exacte, puisque, suivant une anecdote bien connue, sous le règne de Louis-Philippe, époque à laquelle les hommes de la haute société fréquentaient peu les éghses, il arriva qu'un ministre, M. Thiers lui-même, croyons-nous, auquel on présentait le premier ce goupillon, à la fin d'une messe d'enterrement, ne sachant pas qu'en faire, le mit tout simplement dans sa poche. En ce temps-là le sabre et le goupillon ne faisaient pas l'excellent ménage dont nous avons déjà parlé et qui a fait couler récemment tant d'encre.

Nous serions ravi, disions-nous, que notre modeste livre, enrichi de citations cléricales et monacales, fût lu par des « mécréants ». Et de cette dernière expression nous ne voulons blesser personne, car ne croit pas qui veut, si nous prenons du moins à la lettre cette définition du catéchisme : « La foi est un don de Dieu. >> <>ii nous accordera bien d'ailleurs que dans le nombre de ceux qui n'ont pas la foi ou (pii l'ont perdue, il en est quelquesuns dont ce n'est pas tout à fait la faute.

An mois de juillet dernier, lors de l'inauguration de la statue du V . Didon. élevée au milieu du parc de l'école Alberl-le-Grand, à Ar-

cueil, le R. P. Gatïre, clans le courant de son discours, fut amené naturellement à parler, devant les élèves et les amis de ce moine prêcheur et éducateur, de la question qui préoccupait alors tous les esprits.

Voici en quels termes très dignes il défendit tous les religieux, ses frères, des vagues et d'autant plus dangereuses accusations que des événements récents avaient fait porter contre eux :

(( Qu'on se garde bien de croire qu'avec ces aspirations vers la liberté qui bouillonnaient au fond de son cœur d'homme, le dominicain fût embarrassé pour concilier les respects de la tradition et de l'autorité auxquels l'obligeaient son caractère sacerdotal. Vous connaîtriez peu. Messieurs, ce qu'est une âme de moine, si vous aviez de pareils étonnements.

« Supérieure à toute modification matérielle et détachée de tout intérêt personnel, elle se sent contemporaine de tous les temps et associée à tous les progrès. La forme des régimes passe, le bien qu'elle poursuit demeure ; les systèmes politiques ou scientifiques se succèdent, l'idéal oii elle tend persiste. Elle sait que la vérité est une et la justice anonyme.

« Que me parlez-vous, dès lors, de la pourpre et du nom de César, de la blouse et du nom du peuple ? L'habit et le nom n'ont rien à faire avec ce que je cherche, moi, avec ce qui est le but poursuivi de mes dépouillements et de mes dévouements, c'est-àdire, le triomphe de la vérité sur l'ignorance et l'erreur, le triomphe de la justice sur le mal, mal physique, par l'extension du bien-être pour tous, mal moral par l'épanouissement de la vertu chez tous.

« Sommes-nous donc condamnables pour affirmer de telles évidences que manifeste toute notre vie ?

« Dans toutes les causes actuelles de division oii se sont troublés les esprits les plus calmes, lequel d'entre nous a perdu la sérénité du chrétien, supérieur à tous les partis et frère de toutes les races, la soumission du citoyen respectueux de toutes les lois ?

« En quelle coalition a-t-on surpris notre mahi ? En quelle trame cachée notre influence ?

« Fils de l'autorité, nous avons su être, pendant des siècles, les conseillers fidèles de la vieille monarchie, et nous pouvons nous vanter, sans jactance, que tant qu'un roi de France éclaira

sa conscience ù celle (run moine, il se souvint que son premier devoir était de se montrer <( le père du peuple ».

« Fils de la lijjerté, aussi, nous en avons imprégné nos constitutions démocratiques électives, et quand la République de Washington voulut s'établir sur des bases de solide libéralisme, elle ne trouva rien de mieux que d'appliquer à un grand peuple la législation d'un ordre religieux en plein treizième siècle. Il n'est pas une obligation des gouvernements passés que nous n'ayons loyalement accomplie ; il n'est pas un desideratum des démocraties naissantes que nous n'ayons d'avance réalisé. »

Le R. P. Gaffre, s'exprimant ensuite comme le philosophe le plus positiviste l'aurait fait, définit le véritable but de tout gouvernement. <( Ne parlons plus, s'écria-t-il, de dynastie, parlons de vie. » Et il poursuivit ainsi :

(( Tout ce qui assurera le pain, la paix, la joie, la liberté,s'a'DDellera loi de vie et non loi des progressistes ou loi des socialist'es. Il n'y aura que des Français, qu'ils soient de rouge, de noir ou de blanc habillés, travaillant pour des Français... Liberté pour tous, pour chacun, pourvu que la liberté de chacun tourne au l)ien de tous !...

(( Ah ! Messieurs, si cela se faisait aujourd'hui, j'affirme que demain il n'y aurait plus personne pour parler encore 'de régimes, de partis et de dynasties. Ils seraient tous absorbés, comme sont absorbés tous les petits ruisseaux quand ils abordent l'Océan !

<( Laissez-nous donc, ô mes concitoyens, qui ne nous voulez proscrire que parce que vous ne nous connaissez pas, laisseznous donc travailler avec vous à réaliser pour les masses le beau rêve divin de la vie que nous avons réalisé pour l'élite.

(( Ou plutôt, faites par vous-mêmes: gardez le choix des moyens. Que nous importe ? Mais laissez-nous accomplir la seule œuvre pour laquelle nous réclamions le droit d'être, et sans laquelle il n'est pas de vie possible au sein des multitudes : « Prêcher la vérité », c'est-à-dire préparer les âmes au règne de la loi et les rendre dignes, suivant la parole du Christ, de la lil^erté.

L'éloquent panégyriste du Père Didon est, de tous les fils de Lacordaire, celui qui a peut-être le plus largement hérité de sa manière un peu romantique et surtout des principes sociaux de l'illustre restaurateur de l'ordre de Saint-Dominique en France.

Il était donc qualifié autant que quiconque parmi ses frères pour revendiquer, au nom de tous, les droits de tous à la liberté ''on[ il est un passionné serviteur. Tous ceux qui ont eu la bonne fortune de l'entendre savent à quel point il possède le don divin, le pouvoir magique du Verbe qui émeut et transporte l'àme des foules.

Nous terminerons enfin cette série de hautes attestations en appelant en témoignage le gardien des clefs, celui qui a la charge de conduire les fidèles vers le Christ, c'est-à-dire vers la Voie, la Vérité et la Vie. Cette irrécusable parole mérite d'être entendue, même des adversaires de la religion dont le très glorieux Léon XIII est le pasteur suprême.

Voici donc, sans commentaire, bien entendu, une partie de la Lettre apostolique adressée par le Chef auguste de la Catholicité au cardinal Richard, archevêque de Paris :

Les ordres religieux tirent, chacun le sait, leur origine et leur raison d'être de ces suprêmes conseils évangéliques que notre divin Rédevipteur adressa, pour tout le cours des siècles, à ceux qui veulent conquérir la perfection chrétienne : âmes fortes et généreuses qui, par la prière et la coiitemplcdio)i, par de saintes austérités, par la pratique de certaines règles, s'efforcent de monter jusqu'aux plus hauts sommets de la vie spirituelle. Nés sous Vaciion de l'Eglise dont l'autorité sanctionne leur gouvernement et leur discipline, les ordres religieux forment une portion choisie du troupeau de Jésus-Christ. Ils sont, suivant la parole de saint Cyprien, l'honneur et la parure de la grâce spirituelle, en même temps qu'ils attestent la sainte fécondité de l'Eglise.

Leurs promesses, faites librement et spontanément après avoir été mûries dans les réflexions du noviciat, ord été regardées et respectées par tou^ les siècles, comme des choses sacrées, source des plus rares vertus.

Le but de ces engagements est double : d'abord élever les perso?ines qui les émettent à un plus haut degré de ^ierfection, ensuite les préparer, en éjMrant et en fortifiant leurs âmes, à un ministère extérieur qui s'exerce pour le salut éternel du prochain et pour le soulagement des misères si nombreuses de rhumanité.

Ainsi, travaillant sous la direction suprême du Siège apostolique à réaliser V idéal de perfection tracé par ^'otre-Seigneur, et vivant sous des règles qui n'ont absolument rien de contraire à une foinie quelconque de gouvernement civil, les instituts religieux coopèrent grandement à la mission de V Eglise qui consiste essentielle?nent à sanctifier les âmes et à faire du bien à l'humanité.

C'est pourquoi, partout où l'Eglise s'est trouvée en possession de sa liberté, partout où a été respecté le droit naturel de tout citoyen de choisir le genre de vie qu'il estime le plus confoime à ses goûts et à son perfectionnement moral, partout aussi les ordres religieux ont surgi comme une production spontanée du sol catholique, et les évêques les ont considérés à bon droit comme des auxiliaires précieux du saint ministère et de la charité chrétienne.

Mais ce n'est pas à l'Eglise seule que les ordres religieux ont rendu d'immenses services dès leur origine : c'est à la société civile elle-même. Ils ont eu le mérite de prêcher la vertu aux foules pur l'apostolat de l'exemple autant que par celui de la parole, de former et d'embellir les esprits par V enseignement des sciences sacrées et profœnes et d'accroître même par des œuvres brillantes et durables le pcdnmoine des beaux-arts. Pendant que leurs docteurs illustraient les Universités par la profondeur et l'étendue de leur savoir, pendant que leurs maisons devenaient le refuge des connaisscmces divines et humaines et, dans le naufrage de la civilisation, sauvaient d'une ruine certaine les chefs-d'œuvre de l'antique sagesse, souvent d'autres religieux s' enfo?îçaient dans des régions inhospitalières, marécages ou forêts imvénétrables , et là, desséchant, défrichant, bravant toutes les fatigues et tous les périls, cultivant, à la sueur de leur front, les âmes en même temps que la terre, ils fondaient aidour de leurs monastères et à l'ombre de la croix des centres de population qui devinrent des bourgades ou des villes florissantes, gouvernées avec douceur, où V agriculture et l'industrie commencèrent à prendre leur essor.

Quand le petit nombre des p'êtres ou le besoin des temps l'exigèrent, on vit sortir des cloîtres des légions d'apôtres, éminents par la sainteté et la doctrine qui, appoHant vaillamment leur concours aux évêques, exeicèrent sur la société l'action la plus

heureuse en apaisant les discordes, e?i étouffant les haines, en ramenant les peuples au sentiment du devoir et en remettant en honneur les principes de la religion et de la civilisation chrétienne.

Tels sont, brièvement indiqués, les mérites des ordres religieux dans le passé. L'histoire impartiale les a enregistrés, et il est superflu de s'y étendre plus longuement. Ni leur activité, ni leur zèle,ni leur amour du prochain ne se sont amoindris de nos jours. Le bien qu'ils accomplissent frappe tous les yeux, et leurs vertus brillent d'un éclat qu'aucune accusation, qu'aucune attaque n'a pu ternir.

Dans cette noble carrière, où les congrégations religieuses font assaut d'activité bienfaisante, celles de France, nous le déclarons avec joie une fois de plus, occupent une place d'honneur.

Les unes, vouées à l'enseignement, inculquent à la jeunesse, an même temps que l'instmction, les principes de religion, de vertu et de devoir sur lesquels reposent essentiellement la tranquillité imblique et la prospérité des Etats. Les autres, consacrées aux diverses œuvres de charité, portent un secours efficace à toutes les misères physiques et WvOrales dans les innombrables asiles où elles soignent les malades, les infirmes, les vieillards, les orphelins, les aliénés, les incurables, sans que jamais aucune besogne périlleuse, rebutante et ingrate arrête leur cowage ou diminue leur ardeur.

Ces mérites plus d'une fois reconnus par les hommes les moin^ suspects, plus d'une fois honorés par des récompenses publiques, font de ces congrégations la gloire de l'Eglise tout entière et la gloire particulière et éclatante de la France, qu'elles ont toujours noblement servie et qu'elles aiment avec un patriotisme capable, on l'a vu mille fois, d'affronter joyeusement la mort.

Il est évident que la disparition de ces champions de la chanté chrétienne causerait au pays d'irréimrables dommages.

En tarissant une source si abondante de secours volontaires, elle augmenterait notablement la misère publique, et, du même coup, cesserait une éloquente prédication de fraternité et de concorde.

A une société où fermentent tant cV cléments de trouble, tant de haines, il faut de grands exemples d'abnégation, d'amour et de désintéressement.

Et quoi de plus propre à élever et à pacifier les âmes que le spectacle de ces homnies et de ces femmes qui sacrifiant une situation heureuse, distinguée et souvent illustre, se font volontairement les frères et les sœurs des enfants du peuple, en pratiquant envers eux V égalité vraie par le dévouement sans réserve aux déshérités, auœ abandonnés, aux souffrants !

Si admirable est l'activité des congrégations françaises, qu'elle n'a pu rester circonscrite œux frontières ludionales et qu'elle est allée porter l'Evangile jusqu'aux extrémités du monde et, avec l'Evangile, le nom, la langue, le yrestige de la France. Exilés volontaires, les missionnaires français s'en vont, à travers les tempêtes de l'Océan et les sables du désert, chercher des âmes à conquérir dans des régions lointaines et souvent inexplorées .

On les voit s'établir au milieu des peuplades sauvages pcmr les civiliser en leur enseignant les éléments du christianisme, l'amour de Dieu et du prochain, le travail, le respect des faibles, les bonnes mœurs ; et ils se dévouent ainsi sans attendre aucune récompense terrestre jusqu'à une mort souvent hâtée par les fatigues, le climat ou le fer du bourreau. Respectueux des lois, soumis aux autorités établies, ils n'apportent, paiiout oiï ils passent, que la civilisation et la paix ; ils n'ont d'autre ambition que d'éclairer les infortunés auxquels ils s'adressent, et de les amener à la morale chrétienne et au sentiment de leur dignité d'homme.

Il n'est pas rare, d'ailleurs, qu'ils apportent, en outre, d'importantes contributions à la science en aidant auj; recherches qui se font sur ses différents domaines : l'étude des variétés de races dans l'espèce humaine, les langues, l'histoire, la nature et les produits du sol et autres questions de ce genre.

Donné à Rome, près de Saint-Pien^e, le 23 décembre de l'an iOOO, de Notre Pontificat le vingt-troisième.

Léo P. P. XIII.

De la genèse de notre lettre et de ce livre.

La Lettre que nous avons eu l'honneur d'écrire à un évêque au sujet de l'attitude de la grande majorité des catholiques français dans l'afïaire Dreyfus a été lue, connne nous l'avons dit, beaucoup plus que nous ne l'aurions pensé.

Elle a excité tous les sentiments : la colère, la surprise, l'indignation, la reconnaissance ; quelques-uns de ses lecteurs ont même manqué à ce point de mesure qu'ils sont allés jusqu'à l'admiration.

Pour ces derniers, fort rares naturellement, l'auteur de cette lettre était un écrivain, un philosophe, presque un penseur. Pour beaucoup d'autres, il ne pouvait être qu'un malade, un déséquilibré.

Nous ne méritons :

Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

La même page qui nous a fait traiter par les uns de sceptique, par les autres de mystique, montre bien l'ordinaire vanité du jugement des hommes.

Nous avons parlé ailleurs des félicitations qui nous étaient arrivées des divers points de l'horizon politique ou religieux. Mais, comme on peut s'en douter, nous avons reçu, par contre.

de bien vifs reproches pour avoir pris cette initiative qui, en somme, a rencontré peu rrindifférents parmi ceux qui l'ont connue.

Les femmes surtout ont été méchantes, et nous en avons été, comme de juste, fort contristé. C'est ainsi que dans une lettre non signée, mais dont l'écriture aux fins jambages et le papier élégant et parfumé décelaient bien que le trait nous était lancé par une main féminine, nous lisons : <( Si vous étiez si tourmenté de cette démangeaison de vous faire imprimer, pourquoi ne vous êtes-vous pas contenu encore un peu ; vous n'auriez pas longtemps à attendre avant de pouvoir écrire les mémoires d'un vieil avoué. »

Une habituée de notre paroisse nous envoyait aussi une missive, fort bien tournée du reste, pour nous marquer son étonnement de nous voir <( assister aux offices après avoir fait cause commune avec ce juif ».

Enfin une bonne parente est allée, dans sa pieuse exaspération, Jusqu'à nous lancer cet anatlième : (( Va, je te maudis ! » — « Maudire, bénir, ce sont de ces affaires qui ne se font plus dans les maisons », aurions-nous pu répondre à l'instar de Paul Astier, un des héros de cet Immortel qui ne devait rien ajouter à la gloire d'Alphonse Daudet ; mais nous tenons à lu vérité historique, nous avouerons donc n'avoir pas opposé la moindre réplique à cette virulente apostrophe. Au cours de la tempête, discute-t-oii avec les éléments déchaînés qui d'ailleurs sont sourds et aveugles ?

Pour dire tout à fait le vrai, nous ne pensâmes au jeune Astier (prau sortir de l'appartement. On appelle cela l'esprit de l'escalier.

Il nous serait impossible de nourrir de la haine contre un ennemi, à plus forte raison contre une ennemie. C'est dire avec ([uelle facilité nous pardonnâmes à toutes ces cruautés féminines.

Que .Téhovah, le Dieu des juifs et des chrétiens, nous garde de laisser dans l'oubli un dernier trait digne de mémoire :

Une dame de la meilleure société, fort intelligente et pour laquelle nous professons la plus respectueuse sympathie, nous adressait des rives fleuries de la Méditerranée enchanteresse, une lettre qui n'avait rien du calme et de la sérénité de la belle nature au milieu de laquelle elle avait été écrite.

C'était en pleine effervescence électorale ; les appels éloquents

(le la Ligue des Femmes françaises et les objurgations enflammées de journaux comme le Gaulois produisaient la plus vive excitation dans les milieux mondains et aristocratiques.

« Je voudrais être Judith ! » nous écrivait textuellement notre correspondante, pour Ijien nous montrer que, dans cette heure critique, toutes les femmes devaient se transformer en héroïnes. Son lyrisme patriotique évidemment l'avait entraînée très loin, et nous ne nous attendions certes pas à voir la libératrice de Béthulie en cette affaire.

Connaissant toute la réserve de cette femme distinguée et charmante, nous avions peine à la croire capable d'un aussi oriental dessein et à nous la figurer pénétrant, pendant une nuit chaude, sous la tente de Waldeck-Rousseau-Holopherne, pour le séduire d'abord et pour lui donner la mort ensuite, après lui avoir offert tout ce que la vie a de plus doux. Son désir de se dévouer à la politique d'Arthur Meyer, de Berthoulat et de Pollonais l'avait évidemment induite à d'aventureuses figures de rhétorique.

L'Histoire sainte n'est pas toujours une histoire de saints, et tous les exemples qu'elle fournit ne sont pas à imiter.

Involontairement nous nous rappelions ces vers de VHomal d'Anatole France :

Homaï, dans ses bras inmiobile et sereine, Laissait son clair regard se refléter en noir Dans le sabre pendu contre un pilier d'ébène ; Elle se contemplait au fond de ce miroir.

Puis, en se renversant, .sa tête inerte et belle Entraîna son regard qui flotta mollement. Vers l'heure où le nopal fleurit, l'émir près d'elle S'endormit dans la joie et dans l'apaisement.

Puis ils m'ont dit : (( Revêts d'une étoffe éclatante '( Ta chair purifiée et qui dompta l'effroi, (( O vierge, et va frapper l'ennemi dans sa tente. » Ils ont dit, et mes pieds sont allés jusqu'à toi.

Elle dit, souleva du doigt le bras tranquille Qui s'était replié tiède et brun sur son flanc ; Souple, elle en dégagea sans bruit sa taille habile Et sur le tapis sourd assura son pied blanc ;

Et, chaude encor du lit, dans sa robe froissée, Lente, elle s'approcha du pilier de bois noir, Et saisit la poignée éclatante et glacée Du sabre dont l'acier lui servit de miroir.

Mais vous voulez donc ressusciter l'affaire Dreyfus ? nous écrivaient d'autres correspondants. Et pourquoi pas ? leur aurions-nous répondu si nous avions pensé qu'elle fût morte ; si surtout nous eussions estimé notre personnalité inconnue capable d'agir sur l'opinion publique par une manifestation épistolaire qui aurait eu tant de retentissement et surtout un aussi salutaire effet, si elle eût été signée d'un comte de Mun, d'un Denis Cochin ou d'un Jacques Piou, par exemple.

Si l'affaire Dreyfus venait à s'éteindre, elle se rallumerait bien toute seule. Xcm, nous n'avons pas eu cette prétention. Mais ce n'est pas en essayant, bien inutilement d'ailleurs, de faire le silence autour d'elle qu'on l'enteiTera.

Elle n'est pas morte ; n'essayez pas de la coucher dans son tombeau ; elle le ferait voler en éclats. Nous chrétiens, nous savons bien qu'elle sort ressuscitée la vérité mise par les hommes au sépulcre. La vérité peut subir des éclipses momentanées mais non pas un échec définitif, tellement elle porte, en elle, une incompressible force d'expansion.

De récents événements ont montré que l'affaire Dreyfus n'avait rien perdu de son actualité et même de son acuité. Ce n'est pas d'ailleurs en enfermant dans un organisme sain un germe morbide, mais en l'extirpant, qu'on préservera ce corps de la décomposition.

Dans sa Métaphysique des mœurs (Doctrine du Droit), Kant avait dit : « Malheur à celui qui adopte cette maxime pharisaïque : « Mieux vaut la mort d'un homme que la ruine de tout un « peuple ! car quand la justice disparaît, il ne vaut plus la peine « que des hommes vivent sur la terre. »

Pour beaucoup, dans cette ténébreuse affaire qui reste un terrible épouvantait, il n'y a qu'un déplorable, qu'un colossal malentendu. Car, en somme, il en est peu qui, délibérément, voudraient prendre parti pour l'iniquité.

Que de fois nous avions soutïert de voir la masse des catholiques preiltire si impruflemment, si injustement parti pour les accusateurs de cet homme que tant de circonstances fâcheuses devaient rendre au moins suspects. Que de fois nous nous étions dit, en entendant les sornettes, cocasseries et coq-à-l'âne qui se débitaient autour de nous : « .\h ! si nous savions manier une plume ! » Une plume, le plus sublime des outils 1 Un jour cepen-

dant, n'y tenant plus, nous l'avons saisi, tout de même, cet instrument de libération qu'on trouvera sans doute bien inexpérimenté entre nos doigts. Nous l'avons saisi et nous nous en sommes servi.

Nous n'espérions pas que notre failjle voix pût être entendue de la foule, dans le concert de vociférations et de violentes clameurs qui sévissait alors. Mais notre frêle cri d'alarme pouvait éveiller un cri plus sonore et plus puissant et, répercuté ainsi d'échos en échos, trouver une force qu'il n'avait pas en lui-même. Des initiatives modestes peuvent en provoquer de plus efficaces. Nous pensions à la lueur presque invisible de la petite lampe qui se balance dans nos églises, devant le sanctuaire, faible lueur à laquelle l'enfant de chœur prend du feu pour éclairer les cierges de l'autel, lumière minuscule et tremblotante qui contient cependant assez de flamme pour illuminer des cathédrales. Nous pouvions donc supposer que la modeste détermination d'un simple soldat de l'armée catholique entraînerait celle plus efficace d'un grand chef.

II n'est d'ailleurs pas présomptueux de penser que nul effort n'est tout à fait vain puisque, comme le constate le philosophe Ballanche « rien n'est perdu dans le monde matériel, rien n'est perdu dans le monde moral » et que, dans tous les ordres d'idées, « le pas d'une fourmi pèse sur l'univers ».

A ceux qui s'étonneraient que l'on puisse à ce point s'intéresser à cette question Dreyfus, ne pourrait-il pas être répondu que si parmi les meilleurs esprits de la génération actuelle, il en est encore qui se préoccupent d'étudier et de résoudre les problèmes historiques du Masque de fer, des faux Dmitri, des Naundorf et tant d'autres passionnants chapitres de l'histoire, n'est-il pas plus intéressant encore de s'occuper de ce procès colossal et monstrueux qui a troublé et secoué notre pays jusque dans ses fondements, qui a sollicité l'attention du monde entier et attiré pour ainsi dire les regards de toute l'humanité sur le visage d'un seul homme que les uns disent un coupable, et les autres, un martyr ?

Nous pouvions donc nous occuper de la question Dreyfus, et il n'y avait rien là du « cas pathologique » que diagnostiquait le spirituel scepticisme de M. André C, un jeune et très distingué docteur lyonnais de nos amis.

C'est à la fin du mois de novembre 1901 que fut écrite la Lettre d'un catholique lyonnais à un Evêque sur Vaffaire Dreyfus. Mais il nous fut impossible de la faire paraître. Nous n'en voulions demander l'insertion qu'à un journal catholique, ou tout au moins libéral et modéré d'opinions. Il est évidemment des feuilles catholiques, des organes impartiaux qui eussent accueilli notre prose ; mais, dans le moment, nous n'en trouvâmes pas.

C'est après avoir inutilement frappé à la porte de deux ou trois de ces journaux que nous eiîmes l'idée hardie de nous adresser à l'un des premiers personnages de la République pour qu'il obtînt l'insertion recherchée dans un certain journal modéré, centre gauche (comme l'on disait du temps de M. Thiers), et où nous lui supposions des amis dévoués.

Cette haute personnalité, qui n'a pas que des amis, jouit sans conteste de l'entière estime de ses adversaires ; et la calomnie qui s'est attaquée dans notre pays à tant de gens a, privilège singulier, respecté la renommée de cet ai.cien ministre, de ce sénateur sur lequel les républicains ont raison de compter comme sur l'une des meilleures et des plus sûres réserves de l'avenir.

Mêlé à des luttes ardentes dont les échos étaient à peine assoupis, engagé au premier rang du combat pour la justice, le président de la Ligue des Droits de l'Homme et du Citoyen semblait s'être retiré pour quelques jours sous sa t^nte ; et il nous écrivait, en des termes trahissant une sorte de découragement passager et quelque peu de mélancolie hautaine, que, depuis les derniers événements, il n'avait pas gardé, avec les amis que nous lui supposions dans le journal indiqué, des relations pouvant lui permettre de leur demander l'insertion d'une protestation probablement aussi inutile que d'autres protestations du même genre.

Nous croyons pouvoir sans inconvénients reproduire ce que nous disait, dans une de ses lettres, l'honorable M. Trarieux qui ne se formalisera certainement pas de ce que nous prenions la hberté de le citer. L'ancien garde des sceaux a toujours eu la franchise de ses opinions. La part glorieuse qu'il a prise dans la bataille qui dure encore, le retentissement qu'a eu son action courageuse et persévérante sont de telle sorte que nous ne pouvons commettre une indiscrétion en dévoilant ici une pensée que lui-même a manifestée si souvent et avec tant d'éclat devant l'opinion publique.

Pour M. Trarieux, si le parti catholique n'a pas voulu revenir sur sa première impression, cela n'a pas été (( faute de comprendre, mais faute d'indépendance et de courage » (1).

L'éminent sénateur de la Gironde est du nombre de ceux qui ont été le plus exaspéré par les imbécillités et les infamies de l'affaire Dreyfus. Nous regrettons de ne pas lui avoir vu prendre, sur la question des congrégations, une attitude analogue à celle de M. René Goblet avec le caractère duquel son état d'esprit offre tant d'affinités.

Découragé par le peu d'empressement que mettaient les directeurs de journaux auxquels nous nous étions adressé à se disputer nos copies, nous replaçâmes le tout au fond d'un tiroir, jusqu'à ce que le discours prononcé à Lyon par M. Coppée, porteur de la bonne parole de la Patrie Française, l'en fit de nouveau sortir.

(1) Voici la lettre que M. Trarieux nous a adressée et à laquelle nous fais-ons allusion ci-dessus. Nous n'avons pas cru devoir la publier ici, non plus que celle de AP Labori, imprimée plus loin, sans Tautorisation de Fauteur, autorisation qui nous a été d'ailleurs très courtoisement accordée :

« Monsieur Léon Cliaine, Eyon.

<( Paris, 12 décembre 1901.

<( Mon cher Maître,

<( Votre lettre à Mgr X... m'a paru très intéressante, mais je n'ai aucun moyen de vous la faire publier dans le journal auquel vous avez songé.

<( A vous parler franchement, du reste, laissez-moi vous dire que je ne puis vous en exprimer de bien grands regrets.

« La question est jugée pour le parti catholique proprement dit ; beaucoup d'appels semblables au vôtre, émanant même d'ecclésiastiques et plusieurs très bien faits lui ont été adressés : il n'a pas bougé, non pas faute de comprendre, mais faute d'indépendance et de courage. Tous ont craint de se séparer du gros de l'Eglise. Je vous en citerais vingt des plus notables ; vous devez en connaître à Lyon comme moi.

(( Je comprends que vous n'en preniez pas votre parti, vous qui

me semblez de la famille des abbé Pichot et des Paul Viollet

'( Il faudra, pour en revenir, la force des choses.

« Veuillez, mon cher Maître, croire à mes meilleurs sentiments.

(( Trarieux. »

Nous professons pour M. François Coppée et pour M. Jules Lemaître une déférence que nous n'avons pas à déguiser le moins (lu monde.

Ce n'est pas sans admiration que nous voyons ces demi-dieux quitter leur Olympe littéraire (car on peut bien parler de ce séjour des immortels puisque Coppée et Lemaître ont leur fauteuil sous la fameuse coupole), ce n'est pas sans admiration, disons-nous, que nous voyons ces hommes de lettres ou de science qui, de divers côtés de l'opinion, ont quitté leurs académies ou leurs laboratoires pour descendre délibérément sur le forum, prendre courageusement leur part de responsabilité dans l'ardente bataille livrée entre des opinions contraires.

Tous ont paru vouloir s'inspirer de cette prévoyante et virile loi de Sparte qui obligeait chaque citoyen de la République à prendre parti dans une guerre civile et lui défendait de rester neutre. Ce sont des sentiments absolument identiques que nous éprouvions, quand nous avons entendu, au cours de Tannée dernière, l'allocution si vibrante que prononça M. Thureau-Dangin, lorsqu'il vint présider une conférence donnée par M. LeroUe, l'éloquent député de Paris.

Pour revenir à M. Coppée, on a fait, nous le savons, des plaisanteries faciles sur « le bonnet à poil » qu'en mi jour de délire patriotique il a découvert dans le cœur de tous les bons Français ; on a ri moins spirituellement des cataplasmes et des tisanes de l'auteur de la Bonne Souffrance : car l'ancien président de la Patrie Française, en surmontant ses malaises physiques pour se jeter vaillamment dans l'âpre mêlée des partis, a montré que, selon la forte expression de Bossuet, <( une grande âme sait toujours rester maîtresse du corps qu'elle anime ».

Mais ce dimanche, 16 mars 1902, M. Coppée passa la mesure de ce qu'il était ]jermis de dire à un public intelligent sur le .syndicat de trahison, le péril juif et la France aux Français.

Après avoir pris connaissance de la diatribe enflammée prononcée par le doux poète, d'abord dans le Nouvelliste de Lyon (sans contredit l'un des plus importants des journaux de notre pays, dont nous faisons notre lecture, chaque matin, bien que nous ne partagions pas toutes ses idées en matière polilique et sociale), ^lous voulûmes consulter la version donnée par VEj}>ress, jouriud liliéial |)rogre.ssiste très bieji renseigné et fort

bien fait dont la nuance modérée s'ac-corde davantage avec nos l.iopres opinions ; version identique aussi dans le Réveil Réjniblicain, journal de vaillants et de jeunes, où nous avons des amis dont les premières manifestations politiques promettaient beaucoup pour la défense du catholicisme libéral mais que l'affaire Dreyfus a rejetés, comme malgré eux, dans le camp des naiionalistes et des césariens. Le Lyon Républicain et le Progrès de Lyon, qui sont les organes les plus importants de la politique radicale dans tout le Sud-Est de la France, n'avaient prêté que peu d'attention ù la manifestation du poète-président de la Patrie Française.

Le soir même, nous tirions notre manuscrit du secrétaire, où il était resté en sommeil, et nous l'adressions au vaillant et libéral directeur de la Justice Sociale.

Mais pourquoi, direz-vous, après avoir commis la Lettre avoir commis le Livre ? Errare humanum est, perseverare diabolicum !

L'idée ne nous est pas venue <( de nuit », comme cela arrivait au troubadour Valmajour, d'Alphonse Daudet. Non, mais elle nous est venue alors que retiré en notre maison des champs, pendant les fêtes de la Pentecôte, nous nous étions mis à arranger et classer les cartes, lettres, brochures et livres qui nous avaient été adressés à l'occasion de ce que l'on a appelé notre intempestive manifestation publique. Le Paraclet, troisième personne de la divine Trinité, n'était évidemment pour rien dans ce dessein. Au surplus, les personnes mystiques pourront choisir, à leur gré, le moment précis où elles voudront que nous ayons été assisté de l'Esprit saint, puisque, dans cette même journée de la Pentecôte, nous avons conçu et puis nous avons abandonné notre projet .

Nous l'avons repris et mis à exécution pendant l'époque bénie des vacances que, selon le goût de beaucoup, nous aurions mieux fait d'employer de plus hygiénique façon. Nous n'avons ])as été habitué au jeu cruel de la chasse et l'on ne peut se promener toujours ni passer tout son temps à contempler les beautés de la nature.

('ommencé au milieu des événements de la tin juillet, ])oursuivi pendant les péripéties d'un voyage de fin d'année scolaire fait en famille, ce livre dont, à l'estimation de bien des esprits, le besoin ne se faisait pas du tout sentir, a été achevé pendant les

heures charmantes des avaut-iiiidi d'octobre, heures de travail que nous faisions précéder de courses tranquilles dans cette campagne lyonnaise qui enserre notre cité, pendant la belle saison, d'une ceinture d'émeraude fraîche et verte, mais dont les arbres déjà jaunissants empourpraient alors le paysage de leurs riches couleurs automnales. Malgré la précipitation visible, hélas ! avec laquelle nous avons tracé ces pages, nous n'avons pu les faire paraître avant la rentrée du Parlement, puisque, pendant ces belles journées d'arrière-saison, nous en promenions encore les modestes méditations sur les chemins de notre Caluire, en vue des fortes et gracieuses ondulations des monts d'Or et des montagnes du Lyonnais, un peu plus lointaines, qui bornent notre horizon du côté de l'occident.

Le 20 avril, M. Salomon Reinach, le savant membre de l'Itislitut, dont on connaît les travaux, nous écrivait une bien éloquente lettre de félicitations que nous regrettons beaucoup de ne pouvoir reproduire en entier ici : <( Si, nous disait-il, le Calas du xix^ siècle étant un juif, Voltaire avait été un évêque, quelle gloire pour l'Eglise et quelle réponse à ceux qui l'accusent d'avoir toujours servi les puissants ! »

Détail particulier : M. Salomon Reinach avait eu connaissance en Italie de notre Lettre à un Evêque ; il y avait rencontré M. Paul Sabatier, au retour d'un voyage que venait de faire à Assise, prope limina sancii Francisci, le célèbre auteur de la Vie de saint François ; et c'est ce dernier qui lui fit lire le numéro de la Justice Sociale du 29 mars, numéro dont le contenu avait été honoré de sa complète approbation. Le grand admirateur de l'idéal franciscain, l'infatigable propagateur des doctrines du docteur séraphique est, en effet, l'un de ceux qui ont été le plus indignés des monstruosités du procès Dreyfus.

Donc, comme nous le disions plus haut, les ennemis de la cause de Dreyfus (1) ne désarmaient pas ; la campagne de mensonges

(1) Cela est incontestal)le : quelques spectateurs impartiaux, qui ont suivi les débats de Rennes, ont été mal impressionnés par l'attitude impassible et froide de l'accusé : ils auraient voulu de sa part des protestations plus énergiques, plus violentes. On ne s'est pas rendu compte que ce polytechnicien, cet X fait homme, ennemi de toute déclamation, pensait vaincre l'accusation par la seule force de la Vérité. On n'a pas suffisamment observé le caractère surtout

éhontés, d'insinuations perfides, de fausses nouvelles était savamment entretenue.

Tantôt on racontait à l'abonné bénévole qui n'avait pas lu Cinq ans de ma vie qu'en acceptant sa grâce après ce long martyre,

scientifique de cet accusé qui voulait démontrei- son innocence comme un théorème de géométrie. La nature particulière de son esprit se révèle bien dans les termes de la lettre qu'il nous fit l'honneur de nous écrire, le 20 avril 1902, et dans laquelle il parle des événements qui passionnaient le monde à son sujet avec le même sang-froid que si sa personne n'y avait pas été mêlée.

(( Il est évident, nous écrivait-il, que dans une question de Justice et de Vérité, tous les hommes de bonne foi, quelles que fussent leurs conceptions philosophiques ou religieuses, auraient dû se trouver réunis dans une même pensée de solidarité humaine, et c'est une de mes plus grandes tristesses d'avoir été obligé de constater jusqu'à quel point l'esprit de parti et la passion peuvent obscurcir la conscience.

<i Je vous remercie donc d'avoir élevé la voix et je souhaite qu'elk soit entendue »

On nous a conté la première entrevue qui eut lieu entre Dreyfus et le colonel Picquart, cet héroïque soldat qui a montré tant de courage civique. C'est à peine si Dreyfus parla de lui-même et de son épouvantable aventure. Mais durant tout le .cours du déjeuner qui réunissait la victime à celui qui avait tant fait pour l'arracher à ses Ijourreaux, il fut surtout question, paraît-il, des campagnes de Napoléon dont l'officier juif a fait des études approfondies.

Voici, d'autre paî% la lettre que M. Alfred Dreyfvis a adressée au Journal des Débats, le 4 août 1902, en réponse aux commentaires de M. le général de Galliffet sur l'acceptation de sa grâce :

(( A Monsieur le gérant du Jowrmil des Débats.

« Monsieur, vous avez publié, dans le numéro portant la date du samedi 2 août, une lettre de M. le général de Galliffet où je n'ai pas lu sans une douloureuse surprise et sans indignation ces lignes : <( En signant son recours en grâce, M. Alfred Dreyfus s'est reconnu « coupable ».

c( Les souvenirs de Ml le général de Galliffet le servent mal : Je n'ai jamais signé de recours en grâce. Et comment me serais-je reconnu coupable d'un crime dont je suis innocent ? Je constate en outre que M. le général de Galliffet dans la lettre qu'il voua adresse ne conteste pas cependant le propos qu'il tenait récemment à M. Joseph Reinach et que je rappelais dans ma lettre à M. Ranc : (( Le bordereau, disait le général de Galliffet, est d'Esterhazy qui « avait deux complices. Quant à Dreyfus, il n'a jamais eu de rap- « ports avec l'Allemagne, etc. »

(t J'ai également le droit, Monsieur le gérant, de rappeler à votre journal les conditons où j'ai été gracié :

<( Condamné à Rennes, le 9 septembre 1899, je signai le soir même mon pourvoi devant le .conseil de revision militaire. Or, dans la nuit

le « traître )> avait expressément accepté sa condamnation, et s'était reconnu coupable ; tantôt on annonçait, cette fois d'une façon absolument officielle, que Labori (1), écœuré de la con-

du 11 au 12 septembre, mon frère, M. Mathieu Dreyfus, arrivait à Rennes porteur d'une lettre de M. le général de Galliffet à M. le général Lucas. M. le général de Galliffet alors ministre de la guerre invitait M. le général Lucas à faire pénétrer inunédiatemenl; mon frère dans ma cellule pour une communication urgente et de la plus haute importance.

(( Le 12 septembre, à six heures du matin, mon frère était dans ma cellule. Il me dit que le gouvernement avait décidé dans la journée du 11 septembre de me gracier.

<i Si j'avais! été coupable du plus abominable des crimes, est-ce que le général de Galliffet, ministre de la guerre, et ses collègues auraient jamais eu l'idée de proposer ma grâce au président de la République trois jours après ma condamnation ?

« Seulement, le président du conseil, M. Waldeck-Rousseau, et ses collègues se trouvaient arrêtés par mon pour\oi dans leur dessein de me gracier immédiatement. En conséquence, mon frère avait été prié d'obtenir de moi le retrait de mon pourvoi et c'est pour que mon frère m'y décidât que le général de Galliffet invitait le général Lucas à lui ouvrir d'urgence l'accès de ma cellule.

<( Mon frère me fit valoir d'une part l'effet considérable que produirait ma grâce au lendemain d'une seconde condanmation inique, d'autre part l'inutilité de mon pourvoi de pure forme. En effet alors même que le pourvoi eût été admis, le conseil de guerre devant qui j'aurais été traduit n'aurait statué que sur le vice de forme qui aurait été relevé dans le jugement et cela sans entendre de témoins, sans m'entendre moi-même. Mon frère me fit en outre valoir mon devoir vis-à-vis de ma femme, de mes enfants, des miens.

(( J'étais, en effet, totalement épuisé par cinq années d'atroces tortures physiques et morales. Je voulais vivre pour remplir jusqu'au bout mon devoir, pour poursuivre la revision légale de mon procès. Après avoir longuement discuté avec mon frère, je me décidai à retirer mon pourvoi.

« Je n'ai donc pas demandé ma grâce : je l'ai acceptée. Dois-je ajouter cpi'en sortant de prison, je protestai de mon innocence et de mon inflexible résolution de poursuivre la revision légale de mon procès ? Le loyauté et la loi vous font un devoir d'accueillir ma lettre, et je vous prie d'agréer l'expression de mes sentiments distingués.

(( Alfred Dreyfus. »

(1) (( Samois, le 4 mai 1902.

(( Monsieur Chaîne, avoué, Lyon.

<( Mon cher Maître,

<( Je sors seulement d'une bataille électorale où, à raison de ce que j'entends ne dépendre que de ma conscience, j'ai reçu une fois

diiite de son client, l'avait abandonné ou que Zola, enfin revenu de ses erreurs, avait déserté sa cause. Les amis de Labori connaissaient bien l'opinion du grand avocat. Quant à Zola, il prit la peine d'écrire une lettre à M. Vaughan pour démentir la nouvelle (1).

Les incidents qui ont suivi la mort récente de cet homme de lettres ont bien montré qu'un feu toujours intense couve sous la cendre de ce foyer que, cependant, l'on déclare tous les jours éteint.

de plus de toutes parts de rudes coups auxquels j'ai encore pu faire face avec un bonheur relatif.

(( Votre lettre et l'article de la Justice Sociale m'ont profondément touché. Je crois que les catholiques se sont fait à eux-mêmes un mal irréparable en ne comprenant pas quel était le vrai devoir des chrétiens, s'ils étaient sincères, au milieu de la latte que nous avons traversée.

« Le grand malheur de ce pays est qu'il semble avoir perdu tout idéal. Comme vous le dites fort bien, il ne me paraît pas possible à moi non plus que tout soit terminé, et quoi qu'il advienne, ce sera ma joie tant que je vivrai d'avoir été soutenu de loin par quelques amis de bonne foi, à quelque confession religieuse qu'ils appartiennent ou à quelque doctrine phjlosophique qu'ils se rattachent

Croyez, je vous prie, à tous mes sentiments les meilleurs et les plus sympathiques.

(( Labori. »

Cette lettre d'un caractère privé n'était pas destinée à la publicité, mais sa reproduction ne saurait offrir le moindre inconvénient. car tout le monde sait avec quelle conviction ardente l'éminent avocat soutient encore la justice d'une cause pour laquelle il a déjà dépensé tant de dévouement et de talent.

(1) (( Paris, le 13 mai 1902.

(( Mon cher Vaughan,

(( Je crois devoir sortir de mon silence pour donner à M. Hugues Le Roux le plus formel démenti.

« Jamais Alfred Dreyfus n'a signé de recours en grâce ; jamais il n'a reconnu être coupable même d'une incorrection. Aujourd'hui, comme autrefois, j'affirme sa complète innocence, et j'ai gardé pour sa personne la plus grande admiration et la plus grande tendresse.

(( J'attends l'inévitable justice, avec la seule amertume de voir que pas un de ceux qui savent et qui peuvent ne trouve le courage de guérir la France du mal honteux dont elle souffre toujours.

(( Bien amicalement à vous.

(( Emile Zola. »

Cette mort soudaine qui aurait dû, par les circonstances tragiques dont elle a été environnée, inspirer plus de respect, ou tout au moins plus de retenue, a été l'occasion d'un débordement nouveau de diffamation et d'injures.

Certes non, nous sommes loin d'être l'un des admirateurs de l'œuvre de Zola. Bien avant l'affaire Dreyfus, Drumont a pu dire de l'auteur de ISana et de Pot-Bouille qu'il avait fait baisser le niveau moral de la France.

Nous souscrivions et nous souscrivons encore à ce jugement sévère et justifié.

Mais ce que nous trouvons odieux, c'est que Zola ait pu perdre cette popularité acquise par une littérature malsaine au moment oi^i, s'élevant au-dessus des obscurités et des lâchetés ambiantes, il accomplissait un acte noble et généreux. On aura beau dire que son esprit, dans cet acte de révolte contre tant de défaillances intellectuelles, a eu beaucoup plus de part que son cœur, l'acte vaillamment accompli n'en mérite pas moins nos applaudissements.

Cet homme jusque-là honoré, adulé, encensé par la foule pour ce qu'il avait fait de mal, a été bafoué, honni, vilipendé pour ce qu'il a fait de bien. Porté au Capitole pour avoir écrit avec un immense talent des ordures, il a été précipité de la roche tarpéienne le jour où, sans souci de l'impopularité, il a proclamé la Vérité. Quant à nous, nous préférons au père naturaliste des Rougon-Macquart l'auteur de la courageuse et prophétique lettre J'accuse.

Nous espérons que Celui qui a dit qu'un verre d'eau ne serait jamais donné ici-bas sans récompense en tiendra compte à l'homme qui a essayé un jour d'abreuver les foules à des ondes de vérité. Mais il aurait fallu un autre Moïse pour faire jaillir d'un autre Oreb ce torrent de vérité dont on avait un si grand besoin.

Quoi qu'il en soit, certains journalistes pieux, qui ont jeté l'insulte sur cette tombe, auraient mieux agi en y faisant descendre une prière chrétienne.

Tout n'est pas mauvais, d'ailleurs, dans l'œuvre colossale du maître. Il nous souvient d'avoir lu, jeune encore, dans cette ravissante et fraîche idylle qui a nom la Faute de Vabbé Mourez une paraphrase délicieuse et touchante des litanies de la sainte

Vierge. Puissance merveilleuse de l'artiste ! A parcourir ces pages vraiment religieuses, il paraît impossible qu'au moment même où il les écrivait, l'auteur n'ait pas été comme transporté dans les régions sereines du mysticisme le plus pur.

Qu'il l'ait voulu ou non, Zola a encore honoré la sainte mère du Christ par son Lourdes. Que l'on ne crie pas au paradoxe !

Il est des gens qui avaient lu sans en être vivement touchés le livre cependant si impressionnant de Lasserre et que celui de Zola a bien autrement frappés et même bouleversés ; il en est aussi qui n'avaient jamais ouvert l'ouvrage de Lasserre et qui se gardaient de pareilles lectures comme bonnes seulement pour de pieuses femmes et des enfants.

Pour beaucoup, il ne se passait rien de bien extraordinaire dans ce chef-lieu d'arrondissement du département des Hautes- Pyrénées. Il n'en a pas été tout à fait de même, quand le grand romancier a fait pénétrer, dans certains milieux, le récit des merveilles qui s'y accomplissaient. Comme tant d'autres, quoique catholique pratiquant, ce n'est qu'en touriste que tout d'abord nous avons plusieurs fois passé à Lourdes. Et ce n'est qu'après avoir eu connaissance du livre de Zola que nous y avons été en pèlerin.

Dans de précédents voyages à travers les stations thermales de ces pays si pittoresques ou sur les plages de l'Océan, à Biarritz, nous avions admiré les bords escarpés du Gave roulant ses eaux neigeuses au milieu du cirque sévère et grandiose des montagnes pyrénéennes. Et c'est seulement en passant que nous avions aperçu le flamboiement de la grotte mystérieuse, illuminée par les feux de milliers de cierges qui ne s'éteignent « ni jour ni nuit ». Mais nous ne nous étions pas beaucoup préoccupé de la réalité d'une apparition à laquelle, qu'on le sache bien, l'Eghse n'ordonne pas du tout d'ajouter foi.

Tout en admettant, sans la moindre difficulté, que d'autres les nient, aujourd'hui nous croyons, nous, aux grâces et même aux miracles obtenus à Lourdes ; et c'est Zola qui nous a mis sur le chemin de cette croyance.

Ce qu'il a fait pour nous, il l'a fait assurément pour beaucoup d'autres ; beaucoup, en effet, ont préféré accepter l'idée du miracle que s'assimiler les explications abstruses qu'il donne des faits absolument merveilleux dont, de très bonne foi, il reconnaît

l'exactitude et qu'il raconte avec une puissance de description sans égale.

Si, dans le moment, il n'a pas paru tirer grand profit pour luimême de ses entretiens avec le digne et excellent docteur Boissarie (qui, vivant perpétuellement dans une atmosphère saturée de mysticisme, ne montre pas, paraît-il, aux yeux des incroyants suffisamment d'esprit critique et serait empreint de ce qu'on pourrait appeler trop d'optimisme miraculaire), il a, néanmoins, de ses mains robustes porté lui-même très haut un gigantesque flambeau dont il n'a pas vu la lumière mais qui a éclairé bien des voyageurs au loin sur la route.

Que Notre-Dame de Lourdes accueille avec miséricorde cet homme que ses amis disaient bon et pitoyable et qui, dans tous les cas, a fait se tourner plus d'un esprit vers cette grotte de Massabielle, où tant de courages abattus sont relevés, tant de douleurs de l'âme et du corps calmées, tant de souffrances humaines guéries ou apaisées.

Quoi qu'il en puisse être, c'est en prenant, soit par amour de la justice, soit par passion de la logique, le parti de celui que poursuivaient de leur haine des catholiques et des libres-penseurs, des conservateurs et des révolutionnaires que Zola, qui avait été l'idole de la foule, s'est trouvé subitement en butte à son animadversion.

Car les catholiques n'ont pas été les seuls à accepter trop facilement et les poursuites et les moyens criminels avec lesquels elles ont parfois été conduites. Nous avons surtout été peiné et troublé par l'attitude de la grande majorité de nos coreligionnaires, mais nous n'avons jamais voulu dire que ces derniers fussent les seuls responsables. La défaillance a été générale, l'erreur endémique, et si nous avons trop appuyé sur la part revenant aux nôtres, dans le grand naufrage de la raison et de l'équité, nous ne demandons pas mieux que de rétablir équitablement la vérité et d'atténuer un peu ce qu'auraient pu avoir d'excessives nos premières déclarations.

C'est Bernard Lazare qui, avec sa loyauté coutumière, va nous en donner les moyens ; nous ne pouvons recourir à une meilleure autorité en pareille matière. C'est encore aux Cahiers de la Quinzaine du mois d'août dernier que nous ferons ce nouvel emprunt.

A Jaurès qui venait d'écrire : « Il y a des crimes politiques et

sociaux qui se paient, et le grand crime collectif commis par l'Eglise contre la vérité, contre l'humanité, contre le droit et contre la République va enfin recevoir son juste salaire », Bernard Lazare répondait avec sa franche logique :

(( Que les crimes politiques, sociaux ou moraux reçoivent un châtiment, c'est là le dogme judéo-chrétien des récompenses et des peines. Qu'il soit formulé par un des nôtres ou par l'Eghse, sa valeur n'en est pas plus grande et nous ne devons pas davantage l'accepter. D'ailleurs, il faut le dire, si ces crimes et ces attentats se payaient, les congrégations ne seraient pas seules à en mériter le prix. L'Eglise, au cours du drame où .Jaurès a joué si noblement sa partie, l'Eglise n'a pas été la seule coupable. Si elle a pu violer le droit, elle ne l'a pu qu'avec la complicité de tous les pouvoirs, du pouvoir exécutif, du pouvoir législatif, du pouvoir judiciaire, du formidable pouvoir de l'opinion. Or, c'est presque tout un Parlement qui approuvait Méline disant : <( Il n'y a pas d'affaire Dreyfus », c'est le parti radical et radical socialiste, presque tout entier, à l'exception de quelques-uns, comme Clemenceau, comme Ranc, qui marchait derrière l'état-major (1). »

L'écrivain qui prit la parole sur la tombe de Zola, au nom des amis du maître, et qui était, certes, le plus qualifié de tous pour parler des événements auxquels l'illustre mort avait été mêlé de si retentissante façon, n'a pas craint de s'exprimer ainsi :

(( Avec le calme et la fermeté que donne le spectacle de la mort, je rappellerai les jours obscurs où l'égoïsme et la peur étaient assis au conseil du gouvernement. L'iniquité commençait à être connue, mais on la sentait soutenue et défendue par de telles forces publiques et secrètes que les plus fermes hésitaient. Ceux

(1) Nous au&si, nous avions déjà tiré argument de ce dogme judéochrétien des récompenses et des peines dont Bernard Lazare reproche à Jaurès de faire état. Le puhliciste philosophe aurait pu aussi faire remarquer en passant au trihun socialiste que, malgré lui, il demeure heaucoup plus pénéti-é de christianisme qu'il ne le croit.

Voici ce que nous écrivions dans notre lettre à Mgr X... : (( Les crimes des individus ne sont pas le plus souvent punis dans ce monde, et c'est même l'une des plus fortes preuves morales de la nécessité et partant de l'existence d'un autre. Mais les crimes nationaux demandent et ne peuvent avoir que des expiations nationales, les collectivités dont la vie est longue subissent nécessairement icibas les châtiments qu'elles méritent. »

qui avaient le droit de parler se taisaient ; les meilleurs, qui ne craignaient pas pour eux-mêmes, craignaient d'engager leur parti dans d'effroyables dangers. Egarée par de monstrueux mensonges, exciitéô par d'bdieusofS déclamations, la foule du peuple, se croyant trahie, s'exaspérait. Les chefs de l'opinion, trop souvent, caressaient son erreur qu'ils désespéraient de détruire ; les ténèbres s'épaississaient ; un silence sinistre régnait. C'est alors que Zola écrivit au président de la République cette lettre mesurée et terrible qui dénonçait le faux et la forfaiture. »

Ce que nous reprochons à nos amis, c'est d'avoir trop suivi et même accéléré le mouvement injuste qui entraînait l'opinion. Mais ce serait, on le voit, une grossière erreur que de croire qu'ils ont été les seuls à se laisser entraîner dans ce courant. Bernard Lazare et Anatole France, l'un après l'autre, viennent de nous le bien montrer : d'anciens communards, des révolutionnaires ont suivi le panache blanc ou plutôt les plumes d'autruche du général Mercier.

Rochefort, l'ancien pensionnaire de l'île des Pins, qui fut si dur pour celui de l'île du Diable, n'est pas clérical. Depuis longtemps il n'écrit plus des odes à la Vierge. Mais il a beau nous donner d'édifiants spectacles, défendre la discipline dans l'armée, enseigner le respect de la hiérarchie sociale, il n'est pas pour cela passé dans les rangs de ces (( calotins » qu'il aurait voulu autrefois envoyer lui-même à Nouméa.

La facilité avec laquelle le directeur de Y Intransigeant s'est mis à adorer ce qu'il brûlait jadis témoigne seulement de l'exiraordinaire souplesse d'un talent qui n'a pas vieilli. Nous ne sommes pas de ceux qui disent :

Nul n'aura de l'esprit hors nous et nos amis.

Lorsque nous sommes -tentés de lui en vouloir par trop, nous mous rappelons le temps déjà lointain où il écrivait que la France comptait trente-six millions de sujets sans compter « ceux de mécontentement », dans un journal, la Lanterne, que nous lisions avec la même avidité que les Châtiments, brûlots incendiaires que le terrible journaliste et le grand poète avaient lancés contre le vaisseau désemparé de l'Empire. Et puis, de son carquois un peu usé, le vieux sagittaire tire encore des traits parfois assez finement acérés !

— Mais vous le voyez bien, allez-vous nous dire, les hommes de tous les partis sont contre vous ! Ne sentez-vous donc pas que, chez ces hommes d'esprits divers, le sentiment national, l'instinct de la race a été plus fort que toutes les préventions individuelles et qu'il est donc bien juste ce sentiment qui fut assez puissant pour réunir tous les vrais Français de France ! Vainement vous essaierez de remonter un pareil courant, vous avez contre vous le consensus unwersus.

Eh bien ! nous l'avouerons franchement, au risque de passer pour avoir des idées originales, ce qui d'ailleurs n'est pas défendu : le consensus universus ne nous touche pas du tout. Et quand, en théologie ou en philosophie, certains veulent se senir de cet argument, nous en sommes toujours surpris. Le consentement universel, autrement dit l'opinion publique, a été si souvent du côté de l'erreur contre le vrai ! Il a été contre Christophe Colomb, il a été contre Galilée, il a été contre Socrate, longtemps même il a été contre Jésus. Stultonim infinitiis est numems, disent nos Livres saints {Ecclésiaste, chap. I, verset 15). Mais citons, à propos de l'opinion publique, quelques lignes d'un article fort spirituel de M. Pierre Jay, le leader si apprécié du Salut Public :

(( Le publiciste qui a écrit que « les obligations pullulent sous « les régimes de liberté » ne s'est point douté probablement de toute la portée de son axiome, de toute l'étendue de vérité contenue dans son affirmation. C'est que les régimes dits de liberté sont basés sur la tyrannie par excellence, je veux dire le règne de l'Opinion.

- (( Quand les solennels prudhommes de la politique ont parlé de la souveraineté de cette opinion, il semble que toutes les forteresses soient démolies, tous les fossés comblés, toutes les chaînes brisées, toutes les entraves rompues et que l'humanité n'a plus qu'à marcher sur une route large, droite et sans cailloux vers les destinées qu'il lui plaît de choisir.

(( Quelle aberration ! Le règne de l'opinion publique ? Mais c'est la muraille de Chine encerclant le monde dans l'éternelle barbarie, à tel point que l'indindu n'est libre que dans la proportion des brèches qu'il lui fait. Le règne de l'opinion interdit pendant vingt ans aux paysans français afïamés l'usage de la pomme de terre. Au x\if siècle, l'opinion, sous la forme du duel,

assassine dix mille gentilshommes en vingt ans. Elle supplicie, chaque année, des millions de femmes par la torture du soulier chinois et du corset européen.

(( Si l'opinion publique, sous le nom de consentement universel, a proclamé la croyance en Dieu, elle a donc bien compensé, depuis, cet acte de raison. Il n'est pas, en effet, de brutalités, pas de stupidités féroces qui ne soient écloses dans cette atmosphère d'esclavage mental. Elle a contraint tous les pouvoirs à proclamer successivement et à imposer ses credos les plus contradictoires et les plus absurdes. Elle a poussé Pilate dans ses derniers retranchements, enfermé Galilée dans le plus affreux dilemme : le désaveu ou le bûcher. Triomphante aujourd'hui plus que jamais et maîtresse directe de tous les pouvoiro, son apogée peut marquer la fin de la dernière des libertés individuelles. »

Combien, parmi ceux qui n'ont pas voulu désespérer de la Justice, ont dû se souvenir du fier hexamètre classique :

Yictrix causa diis placuit, sed vicia Catoni 1

Ils marchèrent contre l'immense majorité des Français de tout culte, de tout parti, de toute foi ; ils marchèrent contre le million de lecteurs du Petit Journal, contre les millions de lecteurs de centaines de journaux dont certains directeurs commirent la faute impardonnable de se laisser conduire par l'opinion au lieu de la diriger. Il est, en effet, un grand nombre de journalistes qui n'ont pas osé résister au sentiment public et affronter, pour eux-mêmes et pour leur journal, mie impopularité qu'ils redoutaient par-dessus tout. Quelques-uns ont eu cette audace et, quel qu'ait été le prix de leur effort, il sera leur honneur éternel.

Le respect profond et la grande liberté avec lesquels nous avons parlé de choses vénérables et saintes déplairont iieut-être à la fois aux croyants et aux incroyants ; les uns seront choqués de nos audaces, les autres de ce qu'il y a de sincèrement religieux dans nos sentiments ; et aux yeux de beaucoup nous passerons ainsi pour une sorte de garibaldien mâtiné de soldat du pape. Il nous est sans doute arrivé, nous le confessons, de toucher d'une main un peu lourde à des sujets bien délicats (puisque nous avons même osé aborder quelques points de philosophie religieuse).

On sait, à ce sujet, la précaution que prennent souvent des ■écrivains catholiques de désavouer par avance ce qu'ils pourraient publier de contraire à l'enseignement de l'Eglise. M. l'abbé Naudet, par exemple, fait précéder chaque numéro de la Justice Sociale de cette catégorique déclaration :

<( Le directeur et les rédacteurs de la Justice Sociale déclarent soumettre humjjlement toutes les assertions, théories ou doctrines exposées ou professées dans ce journal au jugement et à la sanction de la Sainte Eglise catholique et du siège apostolique de Pierre. Ils réprouvent, condamnent, effacent par avance tout ce que son autorité y pourrait trouver à effacer, à condamner, à réprouver. Fasse Dieu que nous n'hésitions jamais à sacrifier nos opinions personnelles, et ce que l'infirmité de l'esprit humain nous aurait fait croire bon, juste et vrai à l'enseignement intégral et aux décisions infaillibles du vicaire de Jésus-Christ. »

Vous nous direz que cette habile et pieuse précaution une fois prise, il se permet de tout avancer. Le courageux publiciste prend la liberté de dire toute sa pensée, cela est certain ; mais sa précaution préalable n'est pas une habileté ; elle n'est qu'une sincère profession de foi que, sincèrement, nous aussi, nous faisons aujourd'hui pour notre compte et dans le même esprit de déférence et de soumission.

Non seulement, nous diront quelques-uns, vous avez essayé de convertir le clergé au « dreyfusisme » , mais vous vous êtes permis, comme Gros Jean, <( d'en remontrer à votre curé » par cette série de vœux formulés d'une façon qui, quelque respectueuse qu'elle soit, sent un peu trop sa remontrance.

Il est possible, en effet, que nous ayons quelque peu pris les allures de Gros Jean. A ceux-là toutefois, nous répondrons, par le dicton populaire, qu' <( un chien regarde bien un évêque ». Le mot, quoique vulgaire, est d'autant plus de circonstance que c'est à tous les membres de l'épiscopat français que fut adressé le numéro de la Justice Sociale contenant notre lettre sur l'affaire Dreyfus.

II est cependant un évêque à l'égard duquel, ainsi que nous l'avons écrit au début de ce livre, il nous parut convenable et discret de nous abstenir d'un envoi d'où s'exhalait, en somme, <comme une plainte, c'est au vénérable cardinal sous la juridic-

tioii religieuse duquel nous nous trouvons placé et pour lequel nous ne devons avoir d'autre sentiment qu'un filial respect.

Nous n'avons donc pas cru devoir faire parvenir un exemplaire de cette lettre ouverte au cardinal Coullié qui fut si longtemps l'auxiliaire de Mgr Dupanloup et qui a apporté sur le siège de primat des Gaules quelque chose de la flamme qui embrasait le cœur du grand évoque d'Orléans et comme des parcelles vivantes de sa belle âme. Et pourtant, les sentiments que nous exprimions n'eussent pas été trop mal accueillis peut-être au palais de l'Archevêché, puisque, dit-on, l'un des prêtres qui touchaient de très près à la famille épiscopale ne cachait point qu'à ses yeux, au cours de ces déplorables événements, beaucoup de chrétiens avaient manqué de prudence et de bonté.

Nous croyons, nous aussi, que cette crise, ainsi d'ailleurs que tant d'autres calamités et malentendus sociaux, aurait pu être évitée si, de par le monde, il y avait un peu plus de bonté.

Si j'avais une statue à élever, je rélèverais à la bonté, nous disait un jour le docteur Dubois, une des illustrations médicales de la Suisse, qui fait de la sympathie l'un des premiers agents curatifs d'une maladie psychique ou physique et qui voit accourir dans sa fameuse clinique de Berne des neurasthéniques de toutes les parties du monde. Le propos de ce thérapeute éminent, qui est en même temps un profond philosophe, nous avait beaucoup frappé et nous le rapprochions de la belle parole de Bossuet, si digne d'être méditée. Dans son oraison funèbre du prince de Condé, que tous les amis des lettres conservent précieusement dans leur mémoire, morceau d'éloquence d'un bout à l'autre admirable, sans une faute, sans une défaillance, j)lus belle par conséquent que la vie glorieuse du héros qu'elle célébrait, le grand orateur sacré, <( des restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint », nous parle ainsi de la bonté : « Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l'homme, il y mit premièrement la bonté comme le propre caractère de la nature divine et pour être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. »

Combien, hélas, parmi nous, ne portent plus dans leur cœur cette marque de la main bienfaisante de leur Créateur !

La charité est la forme chrétienne de cette bonté ; et, pour notre part, nous ne croyons pas en avoir manqué au cours de ce mo-

deste ouvrage qui touche cependant par tant de points délicats à l'âme et à la chair vivante de tant de nos contemporains. Nous n'avons de colère que contre les doctrines et nullement contre les personnes. C'est l'indignation ressentie par nous contre les idées exprimées et les propos tenus dans les journaux réactionnaires et dans les milieux ultra-conservateurs où nous vivons qui a fait oe livre, livre de « bonne foy », selon l'expression de Montaigne. Cette indignation légitime, si elle n'a pas fait violence à notre modestie (qui est modeste en ce monde ?) a du moins triomphé de notre timidité et de notre goût pour la retraite et le silence.

Mais Dieu nous garde d'avoir voulu forger une arme de combat ou dresser quelque insolente forteresse contre des concitoyens, en apportant notre petite pierre à une tour de justice que de bien plus autorisés, dans la force sereine de leur conscience, ont, malgré tous les obstacles, su élever au-dessus de terre. Ce que nous avons désiré, c'est de contribuer, dans la mesure de nos forces, à faire œuvre de concorde et d'apaisement.

Que l'on ne nous accuse pas davantage, quand on lira nos quelques pensées libérales, d'avoir tenu à esquisser pour la galerie « le geste auguste » du Semeur et d'avoir cherché, avec trop de présomption, à jeter aux quatre vents de la publicité des idées que rien ne nous obligeait à exprimer, alors que nous n'avons été guidé que par le seul amour de la religion et le souci respectueux de la vérité.

Non ! si nous avons eu la témérité de prendre ainsi la plume, ce n'est pas pour courir le risque probable de savoir la marée montcinte de nos exemplaires invendus battre de leur trise flot les piliers des arrière-boutiques de nos quais ; ce n'est pas non plus pour jouir du vain plaisir de nous voir exposé à la vitrine d'un libraire avec le traditionnel et provocateur vient de paraître. Ce n'est même pas pour goûter la joie légitime d'exprimer et de défendre des idées qui nous sont chères. Notre but a été de dire enfin à haute voix ce que nous pensions depuis longtemps, en un mot, de « libérer notre conscience et notre âme », — pour employer une expression chère au directeur de la Libre Parole dont nous avons lu et relu avec beaucoup d'intérêt les livres et les articles et qui, si ces pages lui tombaient sous les yeux, trouverait sans doute que nous n'avons pas assez su profiter de nos lectures ni tirer parti de ses leçons !

Il se peut que, trop débile, nous ayons fait un vain effort. Cependant si, malgré notre faiiilesse, nous avons pu communiquer à rame de quelques catholiques réactionnaires (et il y en a) une étincelle de libéralisme, si nous avons pu démontrer à quelques personnalités antichrétiennes que non seulement il n'existe aucune incompatibilité entre les sentiments religieux et les idées les plus généreuses mais qu'il n'est rien au monde de libre et de juste que l'Eglise du Christ n'encourage et ne protège, si, enfin, nous pouvions convaincre certains de nos adversaires et, en ce moment surtout, quelques membres du Parlement que l'on peut avoir reçu et gardé l'empreinte d'une éducation catholique tout en conservant dans son cœur un réel sentiment de tolérance, un désir inextinguible de justice, un sincère attachement à toutes les libertés, nous nous trouverions suffisamment récompensé d'avoir osé élever la voix ; nous serions satisfait de notre œuvre, quelque imparfaite que nous la sachions ; et nous ne regretterions pas d'avoir ainsi assumé une tâche bien au-dessus de nos forces et au cours de laquelle notre bonne volonté a si souvent été trahie.

Elevé par des parents chrétiens, instruit par des. prêtres et par des moines, si nous avons conservé enracinées dans notre esprit nos convictions religieuses, nous n'en sommes pas moins resté passionnément épris de la justice et profondément attaché à la liberté.

Nous restons convaincu que la doctrine évangélique n'est pas en contradiction avec les vrais principes de la Révolution française et que ce qu'il y a de légitime dans les revendications de l'esprit moderne n'a rien à craindre de l'Eglise.

Ils se trompent donc et ils sont injustes ceux qui font de la guerre à la religion un article nécessaire de leur programme « de défense républicaine ». Nous craignons, nous, qu'au lieu d'être les défenseurs de la République, ils n'en soient que les fossoyeurs.

Nous sera-t-il permis, en terminant, d'appeler l'indulgence du lecteur sur ces lignes qui auront, si souvent peut-être, heurté ses sentiments et quelques-unes de ses convictions ? Nous présentons au public, est-il besoin de le lui dire, non pas l'œuvre d'un maître écrivain, mais celle d'un jeune auteur ; nous disons « jeune »

bien que nous touchions déjà à l'automne de la vie. Ces pages un peu pâles et décolorées ne sont pas douées des tons chauds que nous leur aurions peut-être communiqués à un autre âge ; elles manquent de la fougue et de l'ardeur que l'on aimerait à mettre dans la défense de ses convictions. Mais on les trouvera du moins, nous osons l'espérer, empreintes de cette calme raison et de cette sereine impartialité qui ne donnent que plus de poids à des idées exprimées sans passion. Que si, par fortune, elles viennent à tomber sous les yeux de vrais auteurs, nous pensons que ces derniers seront moins sévères que tous autres pour leur confrère improvisé.

Que l'on nous soit donc indulgent ! Nous promettons de « ne pas recommencer », et cela avec d'autant plus de franchise et de ferme propos que nous avons dit, ou à peu près, tout ce qui nous était à cœur, dans ce volume oij le désordre est plus apparent que réel et dont toutes les parties se tiennent par un lien invisible qui est le respect de la vérité, par une trame secrète qui est l'amour de la liberté et la passion de la bonne foi.

Et maintenant qu'il s'en aille notre cher livre. Si, de par le monde il ne doit pas rencontrer d'amis, s'il ne doit susciter autour de lui que la froide indifférence, il est quelqu'un auquel il restera toujours cher, c'est à l'auteur sans expérience mais non sans amour, qui l'a fait jaillir, avec toute la sincérité de son esprit et de son cœur, des entrailles mêmes de son âme.

Un départ, a-t-on dit, est toujours triste ; la mer a beau être calme, le ciel limpide et sans nuage, la voile qui se gonfle au souffle de la brise laisse toujours planer une ombre sur les passagers ; la fumée du steamer couvre toujours quelque voyageur de son panache noir, symbole grave ou funèbre présage des vents contraires et des écueils semés sur la route.

Qu'arrivera-t-il donc de la fragile barque que, téméraire, nous jetons hardiment sur une mer démontée, au milieu des bruits sinistres de la tempête et des effrayantes clameurs de l'orage ? Pauvre livre ! à Dieu, va !

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