‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme. Du nationalisme. Les femmes et la politique. Antisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps (volume 2)Chapitre 55 sur 121 · A PROPOS DE L' (( AFFAIRE · texte numérisé non relu

A PROPOS DE L' (( AFFAIRE

Parlant, l'autre jour de la reprise de « l'Affaire », j'émettais cette opinion que le dreyfusisme ne fut l'apanage d'aucun parti

politique et que les adversaires les plus irréconciliables se donnèrent la main pour cette grande bataille d'idées, la plus palpitante qui ait agité la conscience mondiale. A l'appui de cette thèse, je citais les noms d'un certain nombre d'ecclésiastiques, et non des moindres, qui s'étaient joints à nous pour défendre le droit et la justice contre les masses égarées et fanatisées.

M. Brugerette est une exception que l'on est trop heureux d'admirer pour ne pas accorder à sa lettre la place d'honneur. Elle en serait digne par sa seule franchise d'allure, par sa vigueur et sa fierté, si les titres et les qualités de son signataire n'appelaient à eux seuls la controverse honnête et loyale. Voici cette lettre ; on y verra combien sont souvent près l'un de l'autre les adversaires les plus diamétralement opposés, mais jalousement' épris du bien :

(( Lyon, ce 20 décembre 1903.

« Monsieur le rédacteur en chef du Spectateur,

<( Je ne puis que confirmer vos déclarations et celles de mon excellent ami M. Léon Chaîne : j'ai été et je suis encore dreyfusard. Injure et scandale pour les uns, honneur et mérite pour les autres, ce nom de dreyfusard évoque à ma pensée tout un cortège de luttes et de souffrances dont je suis très fier parce qu'il n'est pas donné souvent à l'homme de payer à la justice et à la vérité un tribut de cette nature.

(( Je le reconnais également avec vous. Monsieur : un prêtre dreyfusard est encore de nos jours une rareté, une sorte de monstruosité, comme dirait Pascal. Mais, ne l'oubliez pas, ie vous en prie, un prêtre républicain donnait lieu, il y a quinze ans environ, à la même surprise, à la même animad version de la part de ses coreligionnaires. Aujourd'hui, quel est le prêtre qui oserait prendre ouvertement parti pour l'empereur ou pour le roi, sans encourir les anathèmes de la majorité du parti catholique ? L'esprit nouveau a fait de l'exception la règle.

« La reprise de l'affaire Dreyfus nous ramènera-t-elle les mêmes efîets ? Aurons-nous les dreyfusards ralliés, les dreyfusards de la onzième heure ? Allons-nous assister au réveil de la conscience chrétienne si longtemps endormie dans la nuit d'une foi trompée ? Je me contente de poser la question, bien convaincu d'ailleurs

que la Libre Parole, les Nouvelliste et les Croix n'ont pas épuisé leurs tristes moyens contre ce renouvellement possible de la mentalité catholique. Au fond, l'anti-dreyfusisme n'est pour beaucoup de gens qu'un excès de confiance en des guides qui, jouant supérieurement la vertu et le patriotisme, ont excellé, nous devons leur rendre cette justice, à mystifier leurs contemporains.

(( Malheureusement, les catholiques éclairés trop tard, partis trop tard, comme les vierges folles de la parabole évangélique, arriveront, suivant leur habitude, au spectacle quand le rideau sera tombé. La pièce aura été jouée, devant tout le monde civilisé, sans eux et contre eux. Ils en payent déjà les frais de la perte de toutes ces libertés, que nous avaient conquises les vaillants et loyaux efforts des Montalembert, des Lacordaire et des Gratry. Avant peu, nous aurons reculé de cent ans, peut-être au delà. Voilà bien la meurtrissante vérité ! Nous avons trempé dans les entreprises du pouvoir contre le droit d' autrui, comment s'étonner qu'on méprise aujourd'hui le nôtre : « On usera envers ((. nous, dit l'Évangile, de la mesure dont nous aurons usé envers « les autres. » Ce sont là les retours de l'inmianente justice des choses.

(( Certes, l'idée chrétiemie survivra, j'en ai l'intime conviction, à toutes ces ruines, mais elle ne reprendra sa féconde expansion que le jour oij les catholiques français auront définitivement rompu avec toutes ces doctrines d'intolérance, de mensonge et de haine qui sont la négation de l'esprit évangélique, le jour où redevenus, conformément à leur glorieuse destinée, <( des fils de lumière » ils ne seront plus ni cléricaux, ni antisémites, ni nationalistes, mais chrétiens et chrétiens dans leurs paroles comme dans leurs actes.

<( Veuillez agréer. Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués (1). « Abbé Brugerette. »

A première vue, je m'étais promis de n'ajouter à cette lettre aucun commentaire. Je n'ai nullement, en effet, l'intention de

(1) Le docle et libéral abbé Brugerelte ne donne pas ici un compte rendu de notre livre, mais il jiistifii^ avec trop d'aiitoritn tout ce que nous avons dit de l'affaire Dreyfus pour que nous ne reproduisions pas sa liMIre si significative, avec une partie des commentaires dont l'accompagne le rédacteur en chef du Spectateur de la Unute-Saùne.

me lancer à corps perdu dans la reprise de l'Affaire et je ne serai

pas de ceux qui la feront dévier dans la politique. Certes, si les combattants manquaient cette fois encore, je n'hésiterais pas à reprendre ma place dans la mêlée ; mais, puisqu'il y a maintenant des « ralliés », je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas leur tour de marcher.

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