LETTRES PARISIENNES
Paris, 1" jfinvier.
Le Théâtre Antoine et le Gymnase sont prêts à représenter Ces Messieurs, de M. Georges Ancey, si l'interdiction qui a frappé cet ouvrage vient à être levée. Les directeurs des deux théâtres en question semblent faire un acte de vaillance en s'offrant à monter la pièce que l'on a jouée à Bruxelles, et qui n'est nullement irréligieuse •; l'auteur s'est nettement expliqué l'autre jour sur ce point.
Et nous avons là un intéressant élément d'appréciation sur l'état des esprits en France. Au vingtième siècle, on ne pourrait plus représenter sur nos théâtres des pièces anticléricales que
l'on y représenta jadis à l'applaudissement du peuple et de la bourgeoisie. C'est une des conséquences de la loi Falloux.
Au sortir des capucinades de la Restauration, les Français exprimèrent sous toutes les formes, parfois même sous des formes un peu vives, leur horreur de l'obscurantisme et des complots de couvents et de sacristies. Le journal, le théâtre, la chanson, révélaient l'ardeur de la réaction anticléricale et l'allégresse de la délivrance. Un écrivain catholique, Amédée Gabourd, a dit dans son Histoire contemporaine : « On ne peut sans doute se dissimuler que le parti vainqueur en juillet ne fût animé de passions antireligieuses dont il ne cherchait pas à faire mystère, mais le clergé de France, dans la plupart des diocèses, avait pris une attitude imprudente dont il recueillait tristement les fruits. »
Cette remarque est à rapprocher de celle que fit récemment un autre catholique attristé, M. Léon Chaîne, à propos du discours batailleur prononcé à Lourdes par le jésuite Coubé : « De tels discours ont beaucoup aidé M. Waldeck-Rousseau à obtenir la loi sur les associations. »
Ceci est de toute évidence, mais il n'en reste pas moins acquis qu'en un demi-siècle la loi Falloux a profondément modifié la mentalité française. Sous la monarchie de juillet, le bourgeois voltairien fredonnait les Hommes noirs et le Missionnaire de Montrouge, de Déranger. Si l'on chantait maintenant ces chansons dans un café-concert, des bandes de sif fleurs accourraient et mêleraient à Teurs coups de sifflets des clameurs indignées !
Et voilà bien l'œuvre du rusé et prévoyant M. de Falloux.
Al}>ert Robert.
Cet article a été reproduit par la Petite Gironde et par le Républicain Orléanais du 4 janvier.
UArdèche Républicaine (Privas), 9 janvier 1904. LA RENTREE DES CHAMBRES
Au cours de cette session qui va s'ouvrir viendront en discussion d'importants projets qui, par leur nature, ne manqueront
pas de donner de l'animation aux débats et d'exciter les passions politiques.
Parmi les plus importants de ces projets, les uns revêtent un caractère purement économique, comme ceux concernant le rachat des compagnies de l'Ouest et du xMidi et les retraites ouvrières ; d'autres, comme le service de deux ans, intéressent l'avenir de la nation, sa grandeur et sa force ; d'autres enfin, comme la séparation des Eglises et de l'Etat et l'interdiction aux congrégations d'enseigner, sont purement politiques, et doivent être considérées comme le dernier épisode de la lutte ouverte entre l'esprit laïque et l'esprit clérical.
En ce qui concerne le projet de loi portant l' interdiction d'enseigner aux membres des congrégations autorisées, il émane de M. Combes, et nous en avons donné ici même en son temps les grandes lignes.
Ce projet sera donc voté, et nul ne se fait illusion à cet égard dans le camp de nos adversaires. Si ceux-ci sont atteints, ils ne devront, comme le leur a si sagement déclaré M. Léon Chaîne, s'en prendre qu'à eux-mêmes de ce qui leur arrive. Par leur intolérance, par le mépris des lois, par l'action mauvaise qu'ils ont exercée sur les congrégations, ils ont fait de celles-ci le bouc émissaire des rancunes et des colères de la nation qui leur fait payer, par un arrêt de mort, les maladresses commises par leurs amis.
Albert Sapet.
Le Spectateur de la Haute-Saône (Vesoul), 13 janvier 1904.