‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme. Du nationalisme. Les femmes et la politique. Antisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps (volume 2)Chapitre 58 sur 121 · LES CATHOLIQUES FRANÇAIS, PAR M. LEON CHAINE · texte numérisé non relu

LES CATHOLIQUES FRANÇAIS, PAR M. LEON CHAINE

Avant que d'entreprendre la nécessairement insuffisante analyse de cet ouvrage, j'avoue que rarement travail bibliographique me causa angoisses plus grandes, non à cause des différences d'opinions qui me séparent de l'auteur, — on verra tout à l'heure qu'il n'y en a pour ainsi dire pas, — mais parce qu'il y aurait

presque tout à citer dans cet ouvrage dont une longue étude donnerait à peine une idée complète.

Dire que M. Léon Chaîne fut dreyfusard est presque inutile : tout être doué d'intelligence et de conscience l'est naturellement, à moins d'avoir abdiqué la faculté d'examen ou d'avoir intérêt à ne pas l'être. Son attitude lui a valu une lettre de Mgr Lecot, archevêque de Bordeaux, dont nous détachons, dès l'avantpropos, le passage suivant :

(( Que viendraient faire en tout cela (l'Affaire) les catholiques, les prêtres, les évêques ? Est-ce que les questions de justice, pendantes devant les tribunaux, les regardent ? »

Cela les regarde aussi bien que n'importe qui

Dans le même avant-propos, parlant de l'institution dreyfusiste dite le Comité catholique pour la Défense du Droit, M. Léon Chaîne s'exprime ainsi :

(( Le grand public n'a pas connu ces avocats catholiques de la cause de Dreyfus, parce que les journaux des deux partis en présence leur refusaient obstinément et presque d'une façon absolue la publicité de leurs colonnes. »

En ce qui concerne la presse antidreyfusiste, cela est exact et se comprend de reste. En ce qui concerne l'autre presse, je crois que l'insuccès dicte un peu cette critique. Mêlé de près aux premières phases de la lutte, je n'ai en aucune occasion négligé le précieux appoint que nous offrait un parti à peu près unanimement hostile. Si ce concours n'a pas eu l'éclat et la portée qui lui convenaient, il faut l'attribuer, d'abord, au chiffre infime des opposants de droite ; il faut se reporter aussi à la bagarre générale que provoqua la première affaire Dreyfus. Dans cette mêlée furieuse, il restait bien juste à chacun de nous la faculté de se reconnaître, écrasés que nous étions sous des forcenés cent fois plus nombreux et dont les clameurs ne nous permettaient plus de nous entendre nous-mêmes les uns les autres.

L'immense majorité des catholiques et de ses pasteurs est donc beaucoup plus responsable de cet état de choses que notre soidisant indifférence. Il était, au contraire, pour nous, de la plus haute importance que le dreyfusisme ne fût point l'apanage d'un clan et comptât des partisans dans tous les partis.

L'auteur examine ensuite les diverses questions auxquelles les catholiques se sont intéressés à tort ou à raison. Le militarisme

et le nationalisme lui fournissent un Ijeau champ d'étude, où les idées élevées qu'il y émet sans crainte comme sans forfanterie, avec une véritable élégance de forme, sont d'une modération qui n'exclut pas la fermeté, comme on en jugera. Parlant de la guerre, M. Chaîne ne craint pas de s'exprimer en ces termes, qui feraient hurler à l'irréligion s'ils émanaient de l'un des nôtres :

« Après ces hécatombes humaines, après C€s boucheries sanglantes, on déshonore les cathédrales catholiques en chantant sous leurs voiites augustes de barbares Te Deum, pour remercier nous ne savons quel cruel Dieu des années, dont la conception stupéfiante ne devrait pas pouvoir entrer dans une cervelle chrétienne. »

Voilà certes un langage bien osé chez un catholique. Qu'en disent les abbés de paix, inclinés devant le sabre, plies en deux s'il est bien rouge de sang humain ?

Avec une encore plus incroyable crânerie, M. Léon Chaîne s'indigne contre l'apothéose servile organisée autour de l'expédition Marchand, expédition qu'il compare à celles pacifiques et non moins utiles des autres explorateurs :

« Si, c'est, dit-il, avoir le caractère mal fait d'apporter tant d'admiration à l'héroïque traversée de l'Afrique par Edgar Foa, dont les coups de fusil tuèrent seulement des fauves, qu'il ne nous en reste plus pour cette même traversée* de l'Afrique, accomplie avec un appareil tout militaire, à cette expédition guerrière dont le commandant a excité chez nos chauvins des sentiments d'une maladive adulation et provoqué dans nos rues une explosion d'apothéoses, eh bien ! il faut également l'avouer : nous avons le caractère mal fait.

« L'un a tenté cette exploration au péril de sa propre vie ; le second l'a tentée aux dépens surtout de celle des autres. »

Et ceci, un peu plus loin :

« Le militarisme est la perversion du sentiment raisonnable qu'on doit éprouver pour l'armée, comme le nationalisme est la caricature toute récente du véritable patriotisme.

« Ce n'est pas aimer l'armée que de lui vouer une admiration absurde. C'est la mieux servir que de vouloir y faire pénétrer plus de moralité, plus de raison et plus de justice.

« Les chrétiens devraient donc avoir, plus que les autres, la

violente horreur de la guerre et de saintes colères contre le -militarisme. »

Les chrétiens, je ne dis pas, en se reportant à la signification étymologique qu'à ce mot imprima le Christ ; mais un catholique n'est-il pas l'antipode du chrétien ? Le beau geste de M. Léon Chaîne me retient seul de le dire une fois de plus.

(( Montalembert, cite-t-il encore, qui, de nos jours, aurait prqbablement été avec les intellectuels, flétrissait, de son temps, l'union entre le corps de garde et la sacristie. »

Et le sacerdoce semble à M. Chaîne chose si auguste que cette assimilation entre le prêtre et le soldat lui paraît tout simplement sacrilège.

L'idée de la patrie, telle qu'il la comprend et la veut, n'est pas moins élevée ;

(('Nous ne voulons pas, dit-il, de la patrie un culte étroit, puéril et grossier. Le progrès serait un vain mot, si nous gardions du patriotisme la conception qu'en ont eu les nations de l'antiquité...

« Athènes, Lacédémone et les autres villes de l'Hellade furent en proie pendant des siècles à des luttes fratricides, avant de constituer la Grèce unifiée, victorieuse des barbares

(( Il doit y avoir des gens qui croient que les patries déjà agrandies peuvent s'agrandir encore... Ces rêveurs entrevoient peut- être déjà la constitution des Etats-Unis d'Europe ou même l'avènement de la paix universelle entre les peuples réconciliés. L'utopie de la veille devient la réalité du lendemain.

<( Il est donc tout naturel qu'il paraisse absurde aux yeux du philosophe que des gens se croient obligés de se détester et de s'entretuer parce qu'ils sont nés de deux côtés différents d'une montagne ou d'une rivière. »

A mon regret, à celui non moins vif du lecteur, je dois m' arrêter. Les quatre pages du journal ne suffiraient pas à mettre au jour les fortes pensées contenues dans le livre de M. Chaîne. Nous en restons donc sur cette implacable et profonde ironie de l'auteur, à l'adresse de ceux pour quf le patriotisme n'est que l'asservissement d'intérêts personnels :

(( Les ouvriers ne peuvent demander une augmentation de salaire sans qu'on leur reproche de porter atteinte aux intérêts nationaux, tandis que les patrons ou les grandes compagnies qui

défendent leur caisse passent pour les représentants désintéressés de la cause nationale. Car, vous ne l'ignorez pas, une industrie dont les ouvriers, à tort ou à raison, se trouvent mal payés et se plaignent devient tout de suite une industrie nationale ! »

Et maintenant vous vous demanderez comment il se fait que, solidement imbu de ces principes, un esprit droit et un grand cœur reste au milieu de coreligionnaires qui les combattent, au lieu de venir à ceux qui les professent ? C'est la volonté de la Providence, estime probablement M. Chaîne ; un bienfait du hasard, estimé-je, et un indéniable bienfait puisqu'il fait luire un éclair d'humanité au-dessus des hordes sauvages du nationalisme, de l'antisémitisme, de toute la coalition nationalo-cannibale en un mot.

L'œuvre de M. Léon Chaîne jette un pur rayon d'intellectualisme sur ce monde, qui ne s'est pas, jusqu'à présent, distingué dans l'ordre moral et intellectuel. Certes il serait des premiers parmi nous ; mais, au sein de nos adversaires, il est la conscience dressée en face des intérêts âprement défendus, le remord des égoïsmes farouches, le continuel reproche des oublieux du devoir social. ' • G. JouAUST.

Le Journal de Cette, 15 janvier 1904.

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