UN LIVRE HONNETE ET COURAGEUX
Je viens de lire d'un bout à l'autre, sans en passer un seul mot, ce livre d'un caractère si original et en même temps d'une si haute inspiration et j'ai ressenti de cette lecture un tel contentement que je voudrais inspirer à d'autres le désir de le lire à leur tour. Je suis convaincu qu'après l'avoir lu, ils me remercieraient de mon conseil.
Quel but l'auteur s'est-il proposé en prenant la plume pour écrire ce livre singulier ? Un but très simple et très noble à la fois.
Catholique convaincu et dévoué, mais clairvoyant, il a vu très nettement quelles imprudences ont été commises, au cours des cinq dernières années, et il pense que ces imprudences ont causé, en partie, les graves difficultés de l'heure actuelle. Et un jour
il s'est dit : « Je me lèverai au milieu de mes frères et je leur crierai ; Attention ! l'ennemi nous regarde, épie nos fautes pour en profiter et nous battre. N'en commettons plus. »
Ce qu'il s'est dit, il l'a fait et de main de maître. Si j'en ai été charmé, je puis dire que je n'en ai point été surpris : je connais personnellement M. Chaîne, ayant eu récemment la bonne fortune de causer quelques minutes avec lui dans son cabinet de travail, à Lyon. Quelque courte qu'ait été notre conversation, elle m'a néanmoins permis d'apprécier toute l'élévation de son esprit et la générosité de son cœur. La lecture de son beau livre a confirmé en moi cette première impression.
Voulez-vous, lecteur, en faire l'essai sur vous-même et qu'en attendant nous parcourions ensemble la table des matières ?... Voici, par exemple, quelques titres de chapitres : le Militarisme, le Nationalisme, l'Antisémitisme, les Catholiques et la liberté, l'Education historique des Catholiques . Ah ! les titres suggestifs ! pensez-vous sans doute, et qui promettent beaucoup. Je puis vous assurer qu'ils tiennent plus encore qu'ils ne promettent. Et je ne veux pas tout citer, mais tenez, il y a encore un curieux chapitre sur certaines dévotions nouvelles qui, Sous la plume d'un laïque, ne manque pas de piquant. Lisez-le et vous verrez que le bon sens y est d'accord avec la vraie dévotion.
Je m'empresse de vous avertir tout de suite, pour que vous n'ayez pas de surprise, que l'auteur n'est ni militariste, ni nationaliste, ni même antisémite. Il respecte l'armée, mais d'un respect sans fétichisme, il aime sa patrie, mais son patriotisme n'a rien d'exclusif ni d'étroit, enfin c'est un catholique croyant et pratiquant qui ne se croit pas tenu pour cela de crier : A bas les juifs !
Vous allez sûrement penser qu'un esprit si pondéré, si équitable doit être en même temps un esprit libéral, et en effet vous ne vous trompez point, il l'est et de la bonne manière ; il veut la liberté pour lui et pour les autres, comme Montalembert et Lacordaire dont il se montre l'admirateur enthousiaste. C'est pourquoi tous les opprimés trouvent en lui un défenseur.
Ah ! par exemple, il n'est pas tendre pour les égoïstes et les jouisseurs dont l'apathie est, un peu... ou beaucoup, la cause des maux que nous subissons. Ils passent avec M. Chaîne un mauvais quart d'heure.
Je ne prétends pas, quelle que soit mon admiration pour le livre de M. Gliaine, que tout ce qu'il contient, absolument tout, mérite d'être admiré. Il serait, en vérité, tout à fait surprenant que dans un volume qui compte plus de 400 pages et traite des questions passionnantes, il ne se soit pas glissé quelque opinion erronée ou au moins empreinte d'exagération. J'en ai relevé, pour ma part, deux ou trois que je veux signaler en passant, ce dont le large esprit de M. Chaîne, j'en suis sûr,ne s'offensera point.
Tout le monde sait, par exemple, que le Lourdes de Zola fut conçu et composé pour ruiner dans les âmes contemporaines la foi au surnaturel. EJi bien ! s'il faut en croire M. Chaine, ce roman, en dépit des intentions très évidentes de Zola et par la façon même dont les faits y sont présentés et expliqués, produirait sur le lecteur un effet tout contraire à celui que l'auteur en attendait, posséderait en somme une grande force convertissante. Je vous entends, lecteurs, crier au paradoxe et protester énergiquement. Je joins ma protestation à la vôtre, avec la même énergie que vous. Non, non, le livre de Zola n'a pas la vertu que lui prête M. Chaine ; c'est une œuvre incomplète, déloyale, antiscientifique même, malgré ses prétentions et que le talent incontesté de l'auteur rend fort dangereuse à lire. Que si l'on veut sur les faits de la célèbre grotte une étude complète, loyale, rigoureusement scientifique et véritablement convertissante, «e n'est pas au mauvais hvre de Zola qu'il faut la demander, mais à l'excellent ouvrage du très compétent docteur Boissarie : Lourdes depuis 1858 jusqu'à nos jours.
Je ferai encore à M. Léon Chaine une petite querelle à propos de la peine de mort, dont très carrément il demande l'abolition, comme d'une horrible coutume qui souille notre Code pénal. Bien volontiers, répondrai-je à M. Chaine, slipprimons la peine de mort ; seulement, comme dirait Alphonse Karr, que MM. les assassins commencent !
Grâces à Dieu, j'en ai fini avec les critiques, bien qu'on pût relever encore de ci de là quelques opinions un peu risquées, mais en voilà assez sur le fond de l'œuvre, passons à la forme dont je voudrais dire en quelques mots ce que je pense. Franchement, j'en pense beaucoup de bien.
D'abord le style est d'une belle franchise et j'adore cette qualité-là : ici pas de précautions oratoires, pas dp circonlocu-
tions habiles. L'écrivain s'exprime toujours très nettement, du premier coup et sans elïort l'on pénètre toute sa pensée. Il n'y va pas, comme on dit, par quatre chemins.
Aperçoit-il quelque préjugé tenace, quelque vieille routine bien enracinée, il n'hésite pas un seul instant, ne demande pas grâce, mais d'une allure délibérée, rapide, il marche droit à l'ennemi, l'attaque sans peur, le bouscule sans pitié et c'est plaisir de voir la sûreté presque impeccable des coups qu'il porte. J'ajoute que cette vigueur dans l'attaque ne Va pas — et ceci est un charme de plus — sans une certaine élégance et bonne grâce qui dénote chez l'auteur l'homme de parfaite éducation.
Peut-être trouverez-vous, quand vous l'aurez lu, gu'il s'égare parfois un peu loin des limites qu'il s'était marquées au début, mais, croyez-moi, vous aurez du plaisir à le suivre même dans ses digressions qu'il sait rendre intéressantes et dont du reste il revient assez vite.
Peut-être lui reprocherez-vous encore de ne pas toujours ciseler ses périodes, et il est vrai qu'il n'est pas ce qu'on nomme un styliste, mais il ne songe nullement à l'être, n'a pas même le temps d'y songer ; au lieu de s'attarder à ces bagatelles, il court au plus pressé qui est d'instruire le lecteur, et cela n'empêche pas la phrase de sortir facile, claire, limpide, souvent élégante, jamais vide, disant toujours quelque chose et le disant bien, et si en remarquant ces mérites littéraires, vous songez que M. Chaîne n'est pas un écrivain de profession mais un homme de loi qui un beau matin s'est réveillé auteur, un peu étonné peut-être luimême de sa métamorphose, vous conviendrez sans peine que d'avoir, pour un coup d'essai, fait ce coup de maître, cela n'est pas banal du tout.
Ce qui l'est moins en'core que tout le reste, ce sont deux belles qualités morales qui, dans cet ouvrage, brillent du plus vif éclat, je veux dire le courage et la loyauté.
Qu'au moins ses graves enseignements ne soient pas perdus pour l'avenir et que chez nous on les mette en pratique sans retard. Nous n'avons plus une faute à commettre, si nous voulons conserver à notre pays le suprême bien de la foi catholique, et c'est pourquoi il est éminemment souhaitable que ce livre, en somme excellent malgré ses imperfections, si honnête et si courageux, se répande à profusion en France, dans un camp comme
dans l'autre, et que tous les Français, quelles- que soient leur couleur politique ou leurs opinions religieuses, le lisent avecattention et sans prévention. J'ose affirmer qu'ils ne le liront pas sans profit. Veridicus.
Le Petit Centre (Limoges), 28 janvier 1904.
Je viens de lire un intéressant volume paru il y a quelques mois et qui a pour titre : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles. L'auteur, M. Léon Chaine, est un de ces rares hommes de cœur du parti catholique qui eurent un instant le courage de se dégager des préjugés et des haines de leur milieu, qui pensèrent qu'un innocent condamné au mépris de toute justice ne devait point être maintenu au bagne simplement parce qu'il était juif, qui estiment qu'il n'est point de raison d'État ni de pseudo-patriotisme capable de justifier et d'anoblir les crimes les plus infâmes et les machinations les plus odieuses de quelques officiers félons. Ces hommes honnêtes fondèrent le Comité catholique pour la Défense du Droit, qui recueillit de trop rares adhérents, et qui fut avec nous, les républicains et les socialistes, dans la lutte pour la justice et pour la vérité.
Durant l'affaire, M. Chaine, qui, par la plume, avait vaillamment combattu pour la bonne cause, avait vu avec une profonde affliction ses coreligionnaires faire preuve, pendant cette crise qui a si profondément agité la conscience française, d'une regrettable absence d'intelligence et de sens moral. La bataille terminée, il a voulu, en publiant son volume <( libérer sa pensée et son âme » et montrer aux catholiques la faute lourde qu'ils ont commise en prenant la défense de l'injustice et de l'illégalité.
L'auteur, dans une langue claire et précise, démontre, dans la première partie de son étude, la monstruosité de ce culte du sabre et de ce faux patriotisme qu'on appelle le militarisme et le
nationalisme. Il flétrit avec indignation les exécrables forfaits commis à l'occasion des expéditions coloniales par les armées des peuples dits civilisés, sans en excepter la France. Massacres, viols, incendies, pillage, dévastation de territoires, et traite de la chair humaine : c'est le bilan de la politique militaire ! Et M. Chaîne s'étonne et s'afflige de voir les catholiques qui « comme chrétiens devraient avoir plus que les autres la violente horreur de la guerre et de saintes haines contre le militarisme >. prendre maladroitement parti par la voix de leurs journaux, comme par celle de leurs prédicateurs, pour cette politique de haine et de sang qui est celle des nationalistes.
Il y a de belles pages, qu'il faut lire, contre l'intolérance, contre l'antisémitisme, contre ce fétichisme d'un passé déplorable et odieux, contre ces temps de la monarchie, que les catholiques semblent regretter comme un âge d'or perdu dont on doit souhaiter le prochain retour, et qui ne fut, comme le démontre M. Léon Chaîne, que misère, qu'exploitation du peuple et qu'avilissement de la vraie religion.
« Ce que le peuple eut à souffrir, dit l'auteur, d'abord des seigneurs féodaux, pui^ des rois de France, est, en effet, absolument inimaginable. Les vols, les pillages, les dévastations, les incendies, les attentats les plus odieux constituent l'état presque permanent, pour ne pas dire régulier de tout le moyen âge et des époques qui le suivirent. Des annales ensanglantées de notre histoire s'élève un immense cri de douleur et de détresse que nous n'entendons plus, parce que des récits menteurs nous ont rendu sourds... Revenons aux misères du bon vieux temps, sacré encore, en dépit de la morale chrétienne, pour bon nombre des nôtres. »
Et il cite des « témoins irrécusables » : Vauban, écrivant à Louis XIV que (( tous les peuples qui composent ce royaume sont universellement ruinés » ; M"^ de Sévigné, qui, dans une lettre singulièrement cynique, raconte à sa fille. M""* de Grignan, la manière dont à Rennes on recueille les impôts. Voici comment s'exprime cette (( spirituelle et charmante femme », comme on a l'habitude de l'appeler :
(( Voulez-vous des nouvelles de Rennes ?
Puis c'est Saint-Simon signalant que le royaume « est un
vaste hôpital de mourants à qui l'on prend tout en pleine paix <>. Massillon, évêque de Clermont-Ferrand, écrivant ; « Le peuple de nos campagnes vit dans une misère affreuse. » Le cardinalarchevêque de Nancy disant au roi, à Touverture des Etats- Généraux :
(( Sire, le peuple sur lequel vous régnez a donné des preuves non équivoques de sa patience. C'est un peuple martyr à qui la vie semble n'avoir été laissée que pour le faire souffrir plus longtemps. ))
M. Chaine s'élève contre cette déformation de l'histoire qu'où enseigne dans les écoles religieuses, contre cette (( doucereuse confiture intellectuelle » qui n'est pas faite pour donner à la jeunesse catholique « la fermeté et la robustesse du véritable esprit chrétien ». Il proteste contre l'idolâtrie grossière oii sont tombés la plupart de ses coreligionnaires et contre ces fables stupides et ridicules que les journaux catholiques servent chaque jour à de milliers de naïfs lecteurs.
« Faut-il s'étonner maintenant, dit-il, qu'avec un pareil état d'esprit les conservateurs aient essuyé toutes les défaites sur le terrain politique et social ? »
Nous ne nous en étonnons pas plus que M. Chaine. Mais ce qui nous surprend c'est de voir que l'auteur, dans la deuxième partie de son ouvrage, ne sait pas profiter lui-même des si belles leçons qu'il donne à ses coreligionnaires. Il ouljlie la bataille inachevée, les angoisses de sa conscience troublée, ses indignations généreuses contre les infâmes. Il pleurait hier sur l'iniquité monstrueuse et sur la crédulité de la masse trompée. Il ne veut rien faire aujourd'hui pour éviter le retom^ de ces événements déplorables. Au soir de la victoire, il ne se souvient plus que ce sont les républicains et les socialistes qui ont mené le combat pour la justice et pour la vérité, et que les catholiques, à quelques honorables exceptions près, ont été les champions de T injustice et du mensonge. Il se retire sous la tente de l'ennemi. Il s'étonne de voir que c'est l'Église ^ui va payer les frais de l'affaire Dreyfus, dont elle a été l'artisan. Il exalte les vertus des
congrégations et du clergé catholique. La prétention des républicains de réduire à l'impuissance, par la loi, ces ennemis de la conscience moderne lui semble monstrueuse :
« Les républicains qui demandent des chaînes pour la liberté et qui se mettent ainsi en contradiction violente avec leurs principes ne le font, ils ne s'en cachent pas, qu'en haine de la religion catholique. Ils veulent déchristianiser la France. Cette parole de Leibnitz les hante : « Laissez-moi Véducation de deux (( générations et je me charge de refaire le monde. )> Ce qu'ils essayent en effet, c'est de refaire un monde païen. »
L'auteur se trompe : Nous ne voulons point de (( chaînes pour la liberté » ; mais il est une liberté que nous ne voulons point laisser aux cléricaux : c'est celle de supprimer la République. Nous ne voulons point refaire un monde païen : ce que nous voulons, c'est faire un monde moderne, et nous le ferons.
Les excellents conseils que M. Chaîne donne à ses adversaires d'hier ne les corrigeront du reste pas. C'est un vain rêve que de vouloir arrêter l'Eglise sur la pente glissante de la décadence irrémédiable oîi elle s'est engagée. Elle accumule faute sur faute, et forge elle-même de ses propres mains des armes pour ses ennemis.
Quos vult perdere Jwpiier dementat !
Les germes pernicieux que M. Chaîne a remarqués dans le catholicisme contemporain^ sont du reste plus profonds qu'il ne le croit. L'Église catholique cesserait d'être elle-même si elle devenait ce que M. Chaîne voudrait qu'elle fût. Ce n'est point notre faute si pendant 19 siècles le christianisme s'est fait le geôlier de la pensée libre, le défenseur des privilèges iniques, l'exploiteur éhonté de la crédulité humaine, l'artisan du mensonge et de la tyrannie. L'Eglise a voulu se mettre en travers du progrès social ; tant pis pour elle si la société l'écrase dans sa marche triomphante vers le bonheur et vers la vérité !
C'est contre elle et malgré elle que s'est formée la société d'aujourd'hui : c'est sans elle que s'épanouira la cité harmonieuse de demain, dans laquelle l'homme sera meilleur, parce qu'il sera dégagé des dogmes religieux et des superstitions sociales qui compriment son esprit et son cœur. La métaphysique religieuse a donné tout ce qu'elle était capable de donner. Le christianisme qui agonise ne sera remplacé par aucune autre religion dogmati-
que ; le culte s'accorde aussi peu que le dogme avec l'esprit de la cité future. Et nous pouvons dès' maintenant saluer avec allégresse l'aurore de ces temps nouveaux où les prêtres, les églises, les prisons et les échafauds ayant disparu, les peuples plus parfaits étudieront notre imparfaite civilisation avec autant d'étonnement que nous étudions la sombre nuit du moyen âge chrétien.
Jacques Darcy.
L'Avenir de l'Orne (Alencon), 19 février 1904.
Sous ce titre les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, un catholique croyant et pratiquant, M. Léon Chaîne, avoué à Lyon, a publié un livre d'une sincérité émouvante et dont on peut dire, plus que de tout autre ouvrage : « Ceci est une œuvre de bonne foi. » Le livre de M. Chaîne comprend deux parties : dans la première il dit assez vertement leur fait aux catholiques ses coreligionnaires ; il leur reproche leurs sympathies pour le militarisme, leur alliance avec les nationalistes, leur ignorance voulue dans beaucoup de questions scientifiques, et surtout la persistance avec laquelle presque tous ont refusé au cours de l'affaire Dreyfus de reconnaître l'innocence, pourtant démontrée, du condamné. Puis, après avoir blâmé les catholiques, M. Chaîne se retourne contre le gouvernement actuel et ses soutiens ; la seconde partie de son volume est un plaidoyer, ou plutôt un dithyrambe en faveur des congrégations dissoutes. Est-il vrai de dire que cette apologie des oYdres religieux ait seule évité aux audaces du livre de M. Chaîne la condamnation en Cour de Rome ? Nous ne le croyons pas : M. Chaine est un fils respectueux de l'Église catholique, et l'on sait que la papauté ne se montre intraitable que pour les écarts dogmatiques.
Que M. Chaine soit un catholique sincère et fidèle, cela ressort avec évidence de nombreux passages de son livre : « ...Nous ne pouvons admettre, dit-il, qu'un croyant abandonne la reli-
gion catholique poul' quelque motif, pour quelque avantage que ce soit. » — « Nous pensons que le Dieu des catholiques n'a rien à craindre des découvertes déjà faites et de celles plus merveilleuses encore que nous réserve l'avenir, sa gloire immense grandit au contraire dans la proportion même où la Nature créée révèle la puissance infinie du Créateur. . . Le catéchisme enseigné aux petits enfants du dernier de nos hameaux contient dans ses modestes pages plus de vérités de l'ordre métaphysique et moral qu'il ne s'en trouve dans les traités sublimes d'Aristote et de Platon, etc. »
Il y a plus ; si M. Chaîne blâme le culte rendu à saint Antoine de Padoue ou saint Expédit, s'il déplore le développement du mercantilisme autour de certains sanctuaires, il professe, par un singulier illogisme, la croyance dans les miracles de Notre- Dame de Lourdes : (( terr.e bénie, écrit-il, terre de grâce et de miracles de Notre-Dame de Lourdes ».
Entendez-le enfin parler de la franc-maçonnerie et vous ne douterez pas qu'il n'ait puisé dans les milieux catholiques son opinion inexacte sur cette société, «. congrégation non autorisée (singulière erreur juridique !), écrit-il, qui date ses documents de la mort d'Hiram et qui voudra bientôt nous empêcher de faire partir notre ère de la mort (sic) du Christ ».
Mais, parce que M. Chaîne est un excellent catholique, ses opinions sur les catholiques français n'en ont que plus de prix, et l'on comprend aisément d'ailleurs qu'elles aient causé dans le monde réactionnaire un véritable scandale. — <( Le militarisme est la perversion du sentiment raisonnable que l'on doit éprouver pour l'armée, comme le nationalisme est la caricature toute récente du véritable patriotisme... Les chrétiens devraient avoir plus que les autres la violente horreur de la guerre et de saintes colères contre le militarisme. » Au contraire, il existe chez beaucoup d'ecclésiastiques un « engouement indéniable » pour l'armée, et, rappelant le discours fameux prononcé à Lourdes en 1901 par le P. Coubé et publié sous ce titre métaphorique : Glaive électoral, M. Chaîne rend l'éloquent jésuite en partie responsable du vote de la loi du l*"" juillet 1901. — « Nous ne voulons pas, écrit l'auteur, de la patrie un culte étroit, puéril, grossier. » Les catholiques sont les enfants d'une Eglise qui, par définition et par nature, est aussi internationale que possible : ce
n'est donc pas à eux de professer un « nationalisme puéril, étroit et sectaire ». Reprenant la vigoureuse critique dirigée par M. Anatole Leroy-Beaulieu contre l'antisémitisme, M. Chaîne condamne avec indignation cette doctrine de haine et flétrit les « effroyables calomnies » d'un Drumont. « Le christianisme, observe-t-il du reste, n'est-il pas issu du judaïsme ; l'Évangile n'estil pas comme le post-scriptum de la Bible ? »
Le cri : « A bas les juifs ! » est grave pour l'Eglise, « qu'un trop grand nombre de ses fidèles compromettent en faisant mentir, par ce témoignage aveugle et systématique de haine, ses principes de justice et de charité ». — Les catholiques, constate l'auteur (et quelle plus grave critique pourrait-on faire du catholicisme ?) ont inconsciemment ajouté à la défiance du libre examen en matière religieuse la défiance du libre examen en toutes choses, et particulièrement dans les questions politiques. Presque tous exaltent le « bon vieux temps », et M, Chaîne n'a pas de peine, à l'aide de citations des auteurs, à montrer les horreurs de ce passé tant regretté.
(( Beaucoup de catholiques ont accepté, les yeux fermés, les histoires à dormir debout inventées par quelques officiers de l'état-major » ; ils ont cru « à la dame voilée, au document hbérateur », aux histoires de du Paty de Clam et de Gribelin. Mais ce sont au reste les mêmes gens qui, pendant des années, ont, sur la foi de Léo Taxil, cru « à l'apparition du diable avec ses cornes dans les loges de francs-maçons ». Et pourquoi cette excessive crédulité ? La faute n'en est-elle pas à l'éducation des catholiques ? <( Certains établissements congréganisles ont pris l'habitude de prodiguer à la jeunesse on ne sait quelle doucereuse confiture intellectuelle... Quelques-ims de nos maîtres semblent... redouter la vérité historique. »
Nous ne pouvons suivre M. Chaîne dans tous ses développements d'un si puissant intérêt cependant ; nous voudrions le montrer «'indignant contre la fiscalité ecclésiastique, contre l'exploitation de la vanité des fidèles, contre les inégalités que l'on établit dans les églises entre riches et pauvres et reprochant aux (( conservateurs » leur esprit routinier, leur opposition à toute réforme militaire, sociale ou juridique. M. Chaîne aurait donc quelque droit, lui vraiment libéral, à invoquer la liberté en
faveur de ces congrégations dont il se fait, en dépit de leurs fautes, le généreux et éloquent défenseur.
Mais, M. Chaîne nous permettra de le lui dire, il est un catholique illogique. Il se déclare à maintes reprises (( catholique libéral ». Mais qu'est-ce qu'un catholique libéral ? A-t-il oublié le Syllabus de Pie IX, auquel il doit la déférence, et qui condamne expressément le progrès et le libéralisme moderne ? M, Chaîne exalte les « admirables enseignements » de Léon XIÏI. Mais Léon XIII n'a pas désavoué le Syllabus, et il ne pouvait le renier, et son libéralisme n'est-il pas tout superficiel ? N' a-t-il pas luimême, dans une de ses encycliques (encyclique sur la liberté humaine, 1888) dénoncé « cette école si répandue et si puissante des hommes qui veulent être appelés libéraux » et condamné comme des impiétés la liberté des cultes, la liberté de penser, la liberté de la presse, la liberté de l'enseignement « qu'on donne comme des conquêtes à notre époque » ?
Il y a quelque chose de tristement plaisant à voir M. Chaîne exalter le mouvement de renaissance intellectuelle qui se produit dans l'Église. Il loue le pape d'avoir institué une commission des études bibliques : « Vabbé Loisy, l'abbé Houtin et l'abbé Grosjean, écrit-il, marchent avec résolution dans la voie que leur ont tracée le cardinal Meignan et Mgr d'Hulst. » Hélas ! l'aljbé Loisy a appris à ses dépens ce qu'il en coûte à un prêtre de chercher hardiment la vérité.
M. Chaîne défend les congrégations enseignantes. Mais, en montrant leur œuvre de dissimulation voulue, ne les a-t-il pas condamnées lui-même ? Dissimuler en certaines matières, c'est mentir, et la démocratie républicaine n'a-t-elle pas le droit de se défendre et surtout de défendre ses enfants contre une éducation (( tronquée » et, par conséquent, malfaisante ? M. Chaîne a d'ailleurs écrit ce passage d'une singulière justesse : (( Par les portes de nos lycées, entend-on dire, sortent bien des indifférents et des sceptiques ; par celles de certains de nos collèges religieux sortent de dangereux sectaires et parfois aussi de terribles controversistes. Tel qui, avec des instituteurs libéraux, serait resté chrétien ou, tout au plus, fût devenu sceptique, parce qu'il a eu des maîtres d'une foi trop étroite, a été pris de sentiments plus farouches ou même a passé irrité dans le camp de ceux que nous flétrissons du nom de renégats. »
Vous êtes bien sévère, Monsieur Chaine, pour ces (( renégats », vous ignorez œ qu'il leur a fallu d'efforts sur eux-mêmes et de luttes contre leurs proches pour s'affranchir des servitudes du dogme. Ce n'en est pas moins un de ces (( renégats » qui recommande à tous les hommes que préoccupent les grandes questions actuelles la lecture de votre livre. Georges Dubois.
Cet article a été reproduit par le Progrès de Coutances, du 28 février.
Le Clairon de l'Ardèche (Privas), 19 février 1904.
Tel est le titre du livre que M. Léon Chaine a lancé dans le public pour prouver que les catholiques ont eu tort d'ajouter foi aux décisions de deux conseils de guerre, condamnant le juif Dreyfus.
Cette théorie, un tant soit peu hardie, n'a eu de succès qu'auprès des journaux dreyfusards, tout heureux de ce prétexte pour se venger sur les catholiques des peines infligées à l'ex-capitaine.
L'auteur prend en pitié tous ces pauvres juifs dont la fortune, les honneurs, la puissance lui paraissent tout légitimes.
Selon M. Chaine, il aurait fallu que tous les catholiques subissent sans se plaindre toutes les atteintes à leurs libertés pour désarmer leurs adversaires.
Avant d'exposer tout au long cette singulière théorie, M. Chaine aurait peut-être bien fait de méditer la fable de notre grand fabuhste <( Le loup et l'agneau ».
Si les catholiques avaient résisté énergiquement aux premiers assauts livrés, s'ils avaient montré les dents, ils ne seraient pas des ilotes dans un pays où ils sont la majorité.
Telle est ma conviction... et je ne suis pas le seul.
Jehan Petrus.
L'Indépendance Bretonne (Saint-Brieuc), 20 février 1904.
Le livre de M. Léon Chaine a fait sensation. Il a été annoncé clans les journaux d'opinions diverses, loué par les uns, blâmé par les autres, discuté par tous, ce qui indique suffisamment qu'il s'agit d'une étude consciencieuse, digne d'attirer les réflexions des penseurs.
Ce n'est pas un livre quelconque que celui de l'avoué lyonnais.
Quoique catholique « entièrement soumis aux directions de la sainte Église », M. Chaine a reçu plus de félicitations de gauche que de droite.
Pourquoi ? Parce qu'il est antimilitariste et dreyfusard. Il reproche au clergé de n'avoir pas étudié l'affaire Dreyfus et de n'avoir pas pris parti pour le juif innocent.
Une simple objection : est-ce qu'il appartient à chaque citoyen français de rechercher si tous les jugements rendus par les tribunaux et les conseils de guerre ne sont pas des erreurs judiciaires ? Il aurait trop à faire. Dreyfus a été condamné deux fois par ses pairs ; cinq ministres de la guerre ont affirmé sa culpabilité. ^' 'est-ce pas assez pour rassurer nos consciences ?
Une agitation fiévreuse a été entretenue dans tous les départements en faveur de Dreyfus par les sections nombreuses de la Ligue des Droits de l'Homme, mais celles-ci sont les premières à monter des coups contre des pi'êtres innocents, victimes des machinations des loges. Comment pourrions-nous alors croire à leur bonne foi ?
La seconde partie du livre de M. Chaine constitue une éloquente critique de la législation sur les congrégations. Les journaux avancés qui ont loué le dreyfusisme de l'auteur s'empressent « d'éreinter » son catholicisme, prouvant une fois de plus que ce que chacun trouve de mieux dans un livre, c'est l'appui qu'il y trouve en faveur de sa propre opinion.
G. CORFEC.
Le National (Aix-en-Provence), 21 février 1904.
Voilà un beau livre de franchise, d'indépendance et de courage. M. Léon Chaine, qui a rencontré dans le parti catholique de hauts encouragements de même que des critiques passionnées, nous y donne le spectacle d'une raison qui s'affirme, d'une volonté qui se dégage, crime âme et d'une pensée qui se libèrent.
Catholique fervent, l'auteur des Catholiques français et leurs difficultés actuelles est resté fidèlement soumis aux dogmes de l'Église apostolique et romaine. Mais il rêve de voir la conduite de ses coreligionnaires plus en accord avec les véritables doctrines du Christ. Il leur prouve qu'ils ont eu tort lors des dernières crises d'être nationalistes et militaristes, car, dit-il, le catholicisme est une internationale sublime, et d'autre part, la guerre, fantôme sanglant et funèbre, doit être particulièrement odieuse aux héritiers du sublime enseignement de paix et de fraternité qui, il y a deux mille ans, sanglota, dans la pourpre du Golgotha, les primes paroles d'amour ! Les catholiques ont 'le tort, d'après M. Léon Chaine (le christianisme social et les conservateurs), de ne pas assez comprendre leurs devoirs et leurs responsabilités vis-à-vis des humbles *et des déshérités, de laisser à d'autres partis le monopole des revendications démocratiques, de ne pas se rendre compte qu'une société nouvelle a des besoins nouveaux; et aussi de tourner trop souvent des regards de regret vers les régimes déchus, et de ne pas oser affronter la lumière de l'avenir!
Le même accent de mâle conviction et de fervente tolérance anime toutes ces pages, soit que l'auteur évoque l'écrasement d'une victime expiatoire par les forces coalisées du mensonge et de l'erreur, soit qu'il déplore des lois qui chassent de leurs Thébaïdes pacifiques les âmes charitables et mystiques qui s'y abritaient du monde.
Mais je veux voir surtout dans ce beau livre l'acte d'ardente bonne foi et de bonne volonté qu'a tenté M. Léon Chaine pour faire une œuvre de concorde et d'apaisement, pour tâcher de con-
cilier, grâce à un vrai libéralisme, les honnêtes gens de tous les partis, pour pousser un grand cri de sincérité, de franchise, de bonté, d'amour humain, en l'honneur de la justice, en faveur de la liberté 1
La Semaine Religieuse de l'archidiocèse d'Albi, 27 février 1904.
M. Léon Chaine est un catholique sincère qui cherche avec une grande indépendance d'esprit les raisons de la crise religieuse dont les catholiques de France sont victimes. Il en découvre quelques-unes, peut-être ne les indique-t-il pas toutes. Il insiste surtout sur les défauts et les erreurs qui de notre part ont, à ses yeux, contribué à l'aggraver. Il ne faut donc pas s'étonner que son livre n'ait pas été unanimement approuvé ; cela ne l'a pas empêché d'arriver à son septième mille, et nous engageons vivement ceux de nos lecteurs qui, sans adopter d'avance ioutes les idées de l'auteur, désirent s'exercer à l'indépendance du jugement à en entreprendre la lecture.
Bulletin Religieux du diocèse de Tareiitaise, V mars 1904.
C'est la septième édition d'un livre qui, l'année dernière, a fait beaucoup de bruit et qui continue à faire un bien très réel. Cette édition présente plusieurs modifications très heureuses, modifications de forme, mais surtout modifications de fond. C'est ainsi que certaines assertions trop tranchées sur des points délicats ont été précisées et rectifiées. Mais, en dépit de ces remaniements et de ces retouches, le livre n'en reste pas moins ce qu'il était au début, un livre d'affranchissement et de courageuse initiative. Si vous avez l'esprit tant soit peu fermé aux idées neuves, ne lisez pas cet ouvrage : vous le trouveriez abominable. Mais si vous avez réussi à vous dégager des préjugés et des antiques routines, si surtout vous voulez penser par vousmême sans vous faire l'esclave des idées de votre entourage, lisez. ce petit livre de sincérité et de bonne foi ! Vous verrez qu'il vous
fera réfléchir, vous éclairera et vous charmera. Quand vous l'aurez lu, vous comprendrez pourquoi les catholiques sont arrivés peu à peu, par leurs propres fautes autant que par la violence des sectaires, à être les proscrits qu'ils sont aujourd'hui.
Les Coulisses (Nice), 5 mars 1904.