‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme. Du nationalisme. Les femmes et la politique. Antisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps (volume 2)Chapitre 60 sur 121 · UN CATHOLIQUE ORIGINAL · texte numérisé non relu

UN CATHOLIQUE ORIGINAL

C'est M. Léon Chaine que je veux dire.

Catholique, il l'est sincèrement et ardemment. Il ne doute point de l'infaillibilité du pape, il est soumis aux évêques, il est dévot à N.-D. de Lourdes, et non seulement il croit, mais encore il <( pratique ».

Or, ce catholique n'est pas militariste. Il respecte l'armée, il ne l'idolâtre pas ; il la considère comme une partie de la nation, il ne la veut ni au-dessus ni en dehors d'elle ; il ose avouer qu'il y a des choses plus honorables, plus utiles, plus belles et plus saintes que la guerre.

Ce catholique n'est pas nationaliste. Il aime sa patrie, mais sans prétendre avoii^ le monopole de cet amour ; il tient à la France, mais sans jeter pour cela l'insulte à l'étranger ; il ne faudrait pas le pousser beaucoup pour qu'il s'écriât avec Lamartine :

.Te suis copcitoyen de tout âme qui pense ; La vérité, c'est mon pays !

Ce catholique n'est pas antisémite. Il déclare qu'il y a des juifs qui sont de braves gens et qui ont d'autres soucis que d'égorger des nouveau-nés ; il n'a pas vu dans l'Evangile que Jésus- Christ, lorsqu'il recommandait à ses disciples d'aimer tous les hommes et même leurs ennemis, leur ait dit : « Excepté les Hébreux ! »

Ce catholique ne pense pas que la monarchie de Louis XIV, ni le moyen âge aient réalisé l'idéal absolu de la justice, du bonheur, de la liberté ; il se résigne volontiers à la République ; que dis-je ! il semble qu'il ait des tendresses pour elle, qu'il lui reconnaisse quelques vertus et quelques attraits.

Ce catholique a la passion de la vérité. Il n'admet pas qu'on tripatouille l'histoire, fiit-ee ad usum delphinorum, qu'on cache à l'enfant les anecdotes gênantes, les aventures de certains papes, les Dragonnades, la Saint-Barthélémy, l'Inquisition, la condamnation de Galilée ; il n'entend pas qu'on se défie de la science, qu'on fasse obstacle à la marche du progrès.

Ce catholique, enfin, d'un bout à l'autre d'un livre de quatre cents pages, prêche la charité, la tolérance, le respect d'autrui, le culte désintéressé du droit, de la raison, de la sagesse ; il voudrait ramener les chrétiens à l'idéal évangélique... On ne saurait être plus original.

Et voyez comme la question religieuse est la grande question des temps modernes aussi bien que de tous les temps, et comme le cri d'une âme sincère sait trouver dans les âmes un écho profond ! Ce livre, écrit à bâtons rompus par un homme qui a des lettres et du goût, mais dont ce n'est pas le métier de polir des phrases, d'arrondir des périodes, ce livre a pénétré partout, et partout il a remué, il a intéressé, il a valu à son auteur et à l'Église qu'il défend des sympathies précieuses. Croyants et incroyants l'ont lu avec une égale curiosité. M. Henry Maret l'a loué comme M. Cornély, la Fronde comme quelques journaux religieux ; il a eu les honneurs de la Chambre. Une édition nouvelle est devenue nécessaire ; elle paraît aujourd'hui.

Quelques catholiques n'en ont pas approuvé sans réserve toutes les pages ; certains aperçus les ont un peu déroutés ; les abonnés de telles gazettes anthropophages eurent peine à reconnaître leur religion dans ce catholicisme large, indulgent, éclairé. Mais le plus grand nombre furent heureux d'entendre proclamer hautement ce qu'ils se disaient tout bas, et leur foi, loin d'être ébranlée, s'en trouva affermie. Rien de sérieux, en effet, ne se fonde que sur la vérité. La vérité est ce roc inébranlable sur lequel doit être bâti l'édifice qui veut braver les tempêtes.

M. Léon Chaîne n'est pas un écrivain de profession ; c'est lui qui nous l'apprend, et il s'en excuse avec une bonne grâce charmante. Il est avoué à Lyon : il n'est plus tout à fait jeune, et il n'a nullement le dessein d'abandonner Thémis pour les Muses. Mais un jour, k propos de l'affaire que vous savez, voyant la masse des catholiques s'engager dans une voie qy'il estimait périlleuse, il se mit à écrire tout simplement, de bonne foi, ce

qu'il avait sur le cœur. Comme l'auteur a une âme enthousiaste et loyale, comme il a des connaissances variées et de l'esprit, il se trouva qu'il avait écrit, à son insu, un livre éloquent et un beau livre, un livre qui restera :

Ah ! frappe-toi le cœur ! c'est là qu'est le génie.

Un peu toufïu peut-être, touchant, pour les pouvoir approfondir, à trop de choses ; mais qu'importe ! On oublie ces légers défauts en le lisant, on pardonne à l'auteur ses hardiesses, on s'indigne, on sourit, on espère avec lui, on arrive à la fin du volume sans fatigue, — et non pas, certes, sans profit.

L'abbé Henry (1).

Le Patriote de la Savoie (Chambéry), 18 mars 1904.

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