UN DISCOURS DE M. VALLÉ
Nous venons de lire le discours que M. Vallé a prononcé à Marseille lundi dernier, au banquet qui lui était offert par le conseil général et dont nous n'avions eu souS les yeux qu'une insuffisante analyse. Il nous plaît d'en dire quelques mots, ne fût-ce que pour éviter à nos lecteurs l'ennui d'entendre parler encore ici de la loi sur l'enseignement congréganiste. Il faut attendre maintenant quelque nouvel incident.
Nous nous sommes souvent ici même attaqué à cette légende ridicule qui fait des républicains des adversaires déterminés de toute croyance, de tout culte. C'est là une sottise courante que condamne ce beau nom de libre-pensée, détourné parfois de son acception par des esprits maniaques
Ce n'est pas seulement notre opinion ; elle est celle d'esprits clairvoyants et pacifiques comme l'évêque de Tarentaise, comme M. Léon Chaîne, de Lyon, et aussi M. Vallé, et il faut citer ses paroles : « Il me semble, a dit le ministre de la justice, que
(1) L'abbé Henry est l'auteur du livre intitulé le C/tn-tien au A'.V" Sii-rff. >[n'\ vient de paraître et qui, dil-on. est ajjpclc à un fj:ran(l retentissement.
la foi catholique a une part suffisamment belle dans notre société moderne. Elle a ses prêtres, ses temples, ses fidèles et, ce qui n'est pas à dédaigner, son budget.
<( En tant que la religion se pratique dans les édifices qui lui sont réservés, elle a toutes ses franchises ; elle a, de plus, contre ceux qui entreprendraient de la troubler dan^ sa manifestation la garantie du Code pénal ; j'oserais presque dire qu'elle est mieux protégée contre les critiques ou les violences des laïques que les représentants des pouvoirs publics ne sont protégés contre les critiques et les violences des ministres des cultes.
« Qu'elle reste donc sur son domaine, elle y sera respectée et inviolable. »
A. Salomon.
Le Spectateur de la Haute-Saône (Vesoul), 20 mars 1904.
L'ECOLE DE LYOx\
Il y a quelques semaines, répondant à une lettre de M. l'abbé Brugerette, de Lyon, j'écrivais cette phrase que je retrouve en première ligne et première page d'un autre livre : V Affaire Dreyfus et la mentalité catholique en France, écrit dans le même ordre d'idées et par un ecclésiastique également : <( Le Dreyfusisme n'a été Vapanage d'aucun parti. »
L'antidreyfusisme a été couramment un article de foi pour les catholiques.
D'heureuses exceptions vinrent confirmer cette règle passée presque en force de dogme.
Le centre principal de la résistance fut la ville de Lyon, où nous rencontrons les plus militants champions de cette cjuasihérésie : au premier rang, M. l'abbé Brugerette, une déjà ancienne connaissance de nos lecteurs ; puis M. Léon Chaine, dont nous admirions récemment la verve courageuse ; M. Pierre Jay. du jounial lyonnais réactionnaire le Salut Public ; MM. Pallière, Bugeaud d'Isly ; l'abbé Sifflet, etc., etc. C'est cette minuscule, mais valeureuse phalange qui a valu au dreyfusisme catholi-
que le titre communément adopté, d^ ■< Ec(jle de Lyon » et qui fait maintenant surgir de nouveaux lutteurs.
Lutteur ! Rarement ce mot s'appliqua plus justement qu'à M. de' Saint-Poli et peut-être parce que, ouvrier de la dernière heure, est-il des moins lassés
Les dreyfusards font des livres et les anti dreyfusards n'en font pas.
Les antidreyfusards pratiquent bien l'article, qui papillote, qui scintille, qui miroite à la lumière factice du sophisme, du syllogisme fallacieux, l'article qu'on lit et qui passe ; mais, le livre fort et puissant, le livre qui brave le grand jour, l'analyse et la discussion, le livre reste au dreyfusisme, dont ce sera l'honneur d'avoir constitué une riche bibliothèque oii les historiens de l'avenir puiseront à pure et pleine source.
L'Affaire Dreyfus et la mentalité catholique en France est le dernier volume que nous voyions, à ce jour, prendre place sur le rayon ; mais je m'interroge s'il n'en est pas le plus vigoureux et, sous ce côté, il ne me déplaît nullement qu'il ait été écrit par un ecclésiastique, au contraire. G. Jouaist.
Les Dernières Nouvelles (Amiens), 22 mars 1904.
La littérature, si abondante et si toutïue, de l'attaire Dreyfus vient de s'enrichir d'une suggestive brochure intitulée : V Affaire Dreyfus et la mentalité catholique et signée de l'abbé Henri de Saint-Poli.
L'auteur appartient à cette petite et vaillante phalange qu'il convient de continuer à désigner sous cette appellation honorable de (( catholiques dreyfusards ». Par cette brochure se manifeste, à l'occasion de la seconde revision de l'Affaire, ce qu'on appelle V Ecole de Lyon.
Les cléricaux peuvent traiter avec dédain V Ecole de Lyon. Elle a les promesses de l'avenir et la postérité l'honorera à son juste mérite. Elle dira qu'en des temps troublés les ecclésiastiques et les laïques qui composent le Comité catholique pour la
DéfeiLse du Droit furent seuls, parmi leurs coreligionnaires, à avoir une exacte compréhension des intérêts religieux et des nécessités modernes, seuls à rendre témoignage à l'esprit de l'Evangile dans sa pureté première. 'Ils ont sauvé l'honneur du catholicisme.
M. de Saint-Poli a bien voulu, dans sa brochure, faire, en termes trop flatteurs, un sort aux considérations que nous avait suggérées le beau livre de M. Léon Chaîne. Nous le remercions vivement de cet honneur.
Notre école à nous, si école il y a, comprend ceux qui, à l'instar d'Henry Maret, ont dans la liberté une foi absolue et aveugle, confinant à un anarchisme de bon aloi. Comme Bastiat, ce libéral de génie, trop méconnu et oublié de cette génération, nous avons cette conviction que ce n'est pas l'Eglise qui conquerra la liberté, mais la liberté qui conquerra l'Eglise. Et, dans les circonstances présentes, nous sommes quelque peu hantés par la fable si profondément philosophique du cheval qui a voulu se venger du cerf. Dans le premier mouvement de colère et d'indignation, nous avons appelé l'Etat à la rescousse contre l'Eglise. L'Etat n'en profitera-t-il pas pour imposer la Ijride à nos libertés et le mors à nos franchises ? Déjà, l'odieux mot de monopole, avec son cortège de tyrannies et d'exactions, sonne partout et sème l'inquiétude chez les libéraux sincères
Les catholiques dreyfusards ont vu juste et loin. Et leur « dreyfusisme » n'est pas seulement une façon de voir sur un procès célèbre, mais l'expression d'un état d'esprit nouveau que les cléricaux feront sagement de s'assimiler dès qu'ils auront assez de ces discordes civiles et qu'ils auront compris que, pour récolter la tolérance et la justice, il faut d'abord les semer.
Deux voies s'ouvrent devant les cléricaux :
Celle où les entraînent les Croix et la Libre Parole et où ils continueront à rencontrer représailles et luttes désastreuses ;
Celle que leur montre l'Ecole de Lyon, par la voix de M. Léon Chaîne et de M. l'ablié de Saint-Poli, et où sans toucher à l'intégrité de leur foi, ils chemineraient en toute sécurité sous l'égide de la liberté et de la tolérance. '
J. Dessaint.