CONTRE UN PREJUGE DE L'IGNORANCE
Chaque fois que M. Al>el, rédacteur en chef de la Flandre Libérale, est satisfait du labeur de sa prose, il en fournit la primeur à la Meuse, sous son nom
Comme on le suppose bien, ce n'est pas contre cette persécution-là que le rédacteur en chef de la Flandre protestera jamais.
C'est à propos d'un livre de M. Chaîne, que M. Abel se répand en ces lamentations :
« M. Chaîne, écrit-il, défend l'Eglise d'avoir jamais prononcé une parole contre la race juive. Nous n'avons fait aucune recherche à ce sujet. »
Par ces derniers mots, M. Abel avoue son ignorance. Et après cet aveu, il a le front d'accuser et d'insulter l'Eglise .et la papauté :
(( Si l'Eglise n'a prononcé aucune parole contre les juifs, à coup sûr n'a-t-elle jamais prononcé la moindre parole pour les protéger contre des traitements infâmes, pour les arracher à la mort quand des souverains catholiques menaçaient leur vie. Il aurait peut-être suffi à la Papauté de lever la main — comme un imperator romanus qui, dans un cirque, faisait grâce à une victime — pour que bien des créatures humaines eussent été épargnées.
« Jamais la Papauté n'a fait ce geste de clémence et n'a prononcé un mot d'amour. Elle a fermé les yeux sur les exactions et les massacres. A Rome oii elle fut toute-puissante avant 1870,
elle parqua les Israélites en un ghetto infect que des chaînes clôluraient la nuit comme un antre de bandits ou un asile de pestiférés. »
Voilà ce qu'écrit un gaillard qui avoue n'avoir fait aucune recherche sur la question !
La question des rapports entre l'Eghse et les juifs n'est point neuve. Mais il est bon d'y revenir à ce moment où les librespenseurs, qui taxent l'Eglise d'intolérance, jettent bas leurs masques et déploient contre la liberté religieuse des catholiques toutes les ressources de la ruse et de la férocité.
Bornons-nous à quelques documents essentiels.
Signalons, d'abord, au sujet du ghetto, le témoignage d'un israélite converti, le R. P. Ratisbonne, dans son livre : la Question juive :
« L'Eglise a énergiquement condamné par l'organe des pontifes les fureurs de ces inimitiés cruelles, alors même qu'elles étaient des représailles. Elle a couvert de son égide les juifs tremblants ; elle ne s'est pas bornée à les arracher aux passions populaires ; elle leur a ouvert des asiles inviolables, oiî ils trouvaient la sécurité. C'est Rome qui a donné l'exemple de cette charité protectrice ; elle a concédé aux juifs un quartier à part, et plusieurs autres villes ont imité Tinitiative des pontifes romains. Grâce aux lieux de refuge, les juifs vivaient ensemble autour de leur synagogue, conformément à leurs lois, sous l'autorité de leurs chefs spirituels, et ils avaient la jouissance pleine et entière de leur culte. De là les ghettos, dont l'origine se rattache à une pensée hospitalière, trop oubliée, trop calomniée de nos jours... Ce sont les juifs qui les ont maintenus dans l'état où ils se trouvent... Depuis le commencement de son règne. Pie IX a mis tous les quartiers de Rome à leur disposition et, cependant, ils s'obstinent à ne pas quitter le ghetto et ils y restent volontairement attachés. »
La ville des papes, dit le comte de Maistre, ne s'appelait-ello pas proverbialement au moyen âge le paradis des juifs ?
Tandis que souverains et peuples accablent les juifs de leur
haine, Grégoire le Grand, Alexandre II, Urbain II, Alexandre III, etc., édictent des ordonnances particulières pour protéger leurs personnes et leurs biens. Grégoire IX, Innocent III, Innocent IV et Nicolas III défendent sous des peines sévères de profaner leurs cimetières, de dégrader ou de détruire leurs synagogues, et de les inquiéter dans l'exercice de leurs pratiques religieuses :
« Suivant les traces de nos glorieux prédécesseurs, dit Innocent ïil, Mous défendons expressément à qui que ce soit de forcer les juifs à recevoir le baptême, car celui qui est forcé n'est pas censé avoir la foi ; que personne ne les trouble dans leurs jours de fête, soit en les frappant, soit en leur jetant des pierres, soit en les violentant de quelque autre manière ; que personne ne leur impose pendant ces jours des travaux que réprouve leur foi. Ceux qui contreviendront à ces défenses seront excommuniés. »
Il est plus d'un pays oii les catholiques seraient heureux d'être protégés par un pareil décret dans le libre exercice de leur culte.
Innocent III — ajoutons-le — n'innovait point. La tradition constante de l'Eglise était que les juifs — ni d'aillem^s aucun infidèle — ne pouvaient être contraints de recevoir le baptême. Bien plus, et ceci mérite d'être noté à notre époque oij les hbrespenseurs prétendent destituer les parents de leur autorité paternelle, il était même interdit de baptiser les enfants des juifs malgré la volonté des parents :
Hoc ecclesiœ usus, dit saint Thomas d'Aquin, nunquam habuit quod Jud<eo7iim filii invictis parentibus baptizarentur. Ratio est duplex : una quidam propter periculum fidei. — Alia vero ratio est quia répugnai justitiœ naturali.
Voilà non le geste de clémence, mais le geste de justice !
Beugnot, dans les Juifs d'Occident, V^ partie, p. 138, écrit :
« Dès que l'établissement des pontifes à Avignon fut décidé, on y vit affluer de l'Espagne, de la France et de l'Allemagne une nuée de juifs que le commerce, autant que l'espoir du repos, y attirait. Clément V les reçut à bras ouverts. »
Le juif Halévy, Histoire des juifs (p. 39), est du même avis :
« La translation du Saint-Siège à Avignon, dit-il, fut très utile aux juifs des autres royaumes. Avignon devint le refuge des juifs persécutés dans toute l'Europe. »
Cette protection des papes, accordée aux juifs, est un fait si incontestable qu'en 1807, le grand Sanhédrin, réuni à Paris, le proclamait officiellement.
C'est donc une calomnie d'imputer à la religion catholique ou aux papes les exactions et les cruautés dont, à certaines époques, les juifs furent \ictimes. A qui persuadera-t-on, par exemple, que Philippe-Auguste et Philippe le Bel, qui les expulsèrent de France, après avoir confisqué tout ou partie de leurs biens, en agirent ainsi pour complaire à la papauté ? Et aujourd'hui encore, est-ce pour témoigner leur docilité à l'égard de Léon XIII que le libre-penseur Max Régis, le socialiste Picard ou même l'antisémite Drumont, adversaire avéré de la politique pontificale, mènent campagne contre les juifs ?
071 comprendra pourquoi ce très intéressant article a été reproduit ici dans ses parties essentielles bien qu'il ne contienne pas une analyse du livre à l'occasion duquel il a cependant été écrit.
Le Matin (Anvers), 7 avril 1903.