UN CATHOLIQUE DREYFUSARD
Ce catholique d'une espèce rare, grâce à Dieu, nous adresse la lettre suivante :
« Lyon, le 15 avril 1902.
(( Monsieur le Directeur,
« Un ecclésiastique de mes amis, abonné à votre important et honorai3le journal, m'a communiqué l'article du 9 avril intitulé « Catholiques dreyfusards » dans lequel j'ai l'honneur d'être attaqué en l'excellente compagnie du R. P. Maumus, dominicain que je vénère et que j'admire pour ses doctrines libérales et vraiment évangéliques.
« Vous critiquez ma Lettre à un Evêque sur Vattitude de la grande majorité des catholiques dans Vaffaire Dreyfus.
(( Votre collaborateur, M. Charles Maignen, dit que la Ligue dés Droits de l'Homme composée de huguenots et de francs-maçons n'a pas dédaigné de s'adjoindre un sous-comité dit catholique, et il sous-entend que j'en fais partie.
« Je n'appartenais à aucun comité.
« Depuis la publication faite dans la feuille du courageux abbé Naudet, qui comprend le droit qu'on a de ne pas penser comme lui, j'ai reçu, entre autres marques de sympathie, de la part de membres du haut clergé, la lettre d'un vicaire général
qui m'a fait connaître le Comité catholique pour la défense du Droit, fondé et présidé par Téminent M. Paul Viollet, membre de l'Institut.
« Ce comité, qui vient de me faire l'honneur de m' admettre parmi ses membres correspondants, se réclame aussi de la déclaration des Droits de l'Homme, mais il n'en est pas moins tout à fait distinct de la Ligue avec laquelle, pour les l^esoins de votre polémique, vous voulez le confondre.
(( Vous ne devriez pas faire fi des Paul Viollet, des abbé Pichot, et des autres membres de cette phalange héroïque qui ont démontré une fois de plus que l'on peut être catholique et libéral, avoir la foi sans rien abandonner des droits de la raison. Ils ont lutté ma lettre, mais ne me permettrez-vous pas de répéter qu'à mon métaphore ; on ne combat parfois que pour mériter des revanches que vous doit ensuite l'avenir.
<( Vous n'avez pas voulu infliger à vos abonnés la lecture de ma lettre, mai^ ne me permettez-vous pas de répéter qu'à mon sens l'affaire Dreyfus semble avoir départagé, d'une part, les hommes qui aiment avant tout la vérité, la justice et le droit ; d'autre part, ceux qui obéissent surtout à des préjugés, à des antipathies ou à des sympathies traditionnelles.
« Les plus modérés ne devraient-ils pas reconnaître, comme on me l'évrivait naguère, « que l'on n'a pas su, assez nettement et « assez tôt, distinguer l'aspect juridique et universel de ce cas (( et, sans rien préjuger sur le fond qui relevait des- tribunaux, <( reconnaître au moins que les garanties du droit ne peuvent « être violées pour personne et qu'il n'y a pas d'intérêt supérieur « à la justice. »
(( Ma protestation est-elle inutile et tardive ? Non. car l'affaire n'est pas terminée et les catholiques qui pensent comme moi et qui sont plus nombreux que vous ne croyez, doivent travailler de toutes leurs forces à ce que l'opinion de leurs coreligionnaires soit mieux préparée aux expériences futures.
<( S'il est des points qui nous séparent. Monsieur le Directeur, bien d'autres doivent nous unir.
(( Comme vous, je demeure attaché d'une façon inébranlable à notre sainte religion que ne peuvent tuer ni les fautes, ni les maladresses de ses adeptes, puisque, selon les promesses de son divin fondateur, elle est immortelle.
(( Comme vous, je suis catholique convaincu et pratiquant, soumis absolument au magistère infaillible de l'Eglise et, de plus, ce qui n'est pas obligatoire, je suis soumis aux directions politiques de Léon XIII, ce pape nonagénaire dont la pensée toujours jeune et tendue vers les choses de l'avenir est en si parfaite harmonie avec l'éternelle jeunesse de l'Eglise.
« Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l'assurance de mes sentiments très distingués.
(( Léon Chaîne. »
M. Chaîne s'est mépris sur le sens de notre article. Nous n'avons pas l'intention d'entrer en discussion sur l'Affaire. L'opinion des catholiques est faite, Dieu merci, depuis longtemps.
Nous avons seulement voulu prouver que les plus avancés, parmi les catholiques libéraux, suivent les révolutionnaires jusqu'au dreyfusisme inclusivement.
La nouvelle lettre de M. Léon Chaîne n'est pas faite pour infirmer cette opinion.
Il suffit de cette simple observation.