L'AFFAIRE DREYFUS ET SES CONSEQUENCES
Au moment oii se prépare en France une reprise de l'affaire Dreyfus, on constate que la position des partis n'a guère changé. Les adversaires de la réhabilitation sont toujours les mêmes, et, parmi eux, se trouvent tous les journaux catholiques. Pourquoi cette unanimité de ce côté, pourquoi ce bloc irréductiblement hostile, si ce n'est à cause de la haine antisémite ? Je me posais cette question hier en rehsant un livre écrit par un catholique sincère, M. Léon Chaîne, qui, voici deux ans déjà, donna les meilleurs conseils à ses coreligionnaires, sans parvenir, du reste, à les convaincre. Dans cet ouvrage intitulé : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, il avait prévu la réaction anticléricale comme une conséquence des fautes et des erreurs de
ceux qui s'en disent aujourd'hui les victimes. Particulièrement, il déplorait la passion avec laquelle les organes catholiques avaient pris parti « contre l'officier juif condamné dans des conditions si odieuses ». Toutefois, disait-il, du côté c dreyfusard », on évita, par intérêt politique d'attirer l'attention sur les courageuses brochures éditées par le Comité catholique 'pour la défense du Droit et notamment sur la Conscience chrétienne et r Affaire Dreyfus, de l'abbé Pichot. En fait il y eut des défenseurs catholiques du prétendu traître ; pourquoi les partisans de Dreyfus ne donnèrent-ils pas plus de retentissement à ces généreuses plaidoiries ?
Nous nous rappelons bien, pour notre part, que le Siècle, organe ardemment révisionniste, parla à diverses reprises de l'abbé Pichot ; mais la conspiration du silence fut faite surtout par le parti catholique qui ne voulait pas admettre qu'un juif ait pu être condamné injustement et pour qui l'officier Israélite vendant sa patrie représentait la justification de l'antisémitisme. Que de fois n'avons-nous pas lu alors dans toutes les Croix dont la France était inondée qu'il n'était pas une infamie dont le peuple (( déicide » ne fût capable et qu'un Dreyfus trahissant son pays n'était que le continuateur de Judas ? M. Chaîne a, du reste, la loyauté de convenir que si les journaux de gauche ne tenaient pas à ce qu'on sût qu'il y avait des dreyfusards catholiques, <( les journaux de droite voulaient cacher à leur clientèle qu'il y avait des catholiques dreyfusards ». « Quelle crise terrible, dit-il, on eût épargnée à la France si la revision, qui devait fatalement s'imposer plus tard, avait été acceptée de suite ! » Cela ne fait pas de doute, mais il faut ajouter que la cause de tout le mal fut l'antisémitisme. S'il est vrai que, dans la grande bataille qui se livra autour d'un innocent opprimé, il y eut quelques justes, comme l'abbé Pichot, qui rachetèrent une foule de pécheurs, il n'en est pas moins vrai que ce fut le parti catholique, pris dans son immense majorité, qui s'opposa systématiquement à la revision et encourut de ce chef une animadversion qui devait se traduire par des représailles politiques.
M. Léon Chaîne s'élève avec éloquence contre l'antisémitisme. » C'est, dit-il, une doctrine de haine. Celui qui est venu au monde sauver tous les hommes ne peut couvrir et bénir la guerre d'extermination morale entreprise contre la race dont il est issu. » Et
plus loin : << Les chrétiens manquent donc à la justice et font mentir la doctrine de celui qui a dit: Aimez-vous les uns les autres, lorsqu'ils s'acharnent sur la race d'où est issu leur Dieu... Jamais il n'est venu à la pensée d'aucun père de l'Eglise de rendre la race juive responsajjle du crime commis sur la personne du Christ par la cabale pharisaïque et les prêtres au pouvoir... Non seulement, en persécutant les juifs, les catholiques manquent à la charité, mais ils manquent encore à leur foi. Le christianisme n'est-il pas issu du judaïsme, l'Evangile n'est-il pas le postscriptum de la Bible, le Golgotha n'est-il pas le couronnement de l'œuvre du Sinaï, et Jésus-Christ n'est-il pas le fils d'une juive et juif lui-même, descendant de la tribu de Juda ? »
Il est certain que si beaucoup de catholiques s'étaient exprimés en France avec une pareille largeur de vues, il n'y aurait jamais eu d'affaire Dreyfus. Mais l'antisémitisme va si loin, il est si subversif non seulement de toute équité, mais de toute logique, que des catholiques ont été jusqu'à incriminer la Bible pour y trouver des armes contre les juifs ! « Oui, constate M. Chaîne, il a été insinué que, tout inspiré par Dieu qu'il fiit, le livre sacré n'en contenait pas moins des traces authentiques de mollesse et d'impiété. Certains textes bibliques témoigneraient de la lubricité des juifs, d'autres érigeraient en vertu la fraude, le vol et la vengeance ! Nous ne croyons pas que l'esprit de parti et l'outrance systématique se soient jamais égarés à ce point. Des catholiques feignant le scandale devant la Bible et jetant, dans la mêlée politique, le livre sacré à la tête des Hébreux ! » — Malheureusement, M. Chaîne a eu beau publier en 1902 sa Lettre d'un catholique lyonnais et plaider la bonne cause en compagnie des abbés Pichot, Frémont et Brugerette, il ne put désarmer la haine de ses coreligionnaires.
Ce qui est plus triste, c'est que le même parti ultramontain, à la veille de la réhabilitation de Dreyfus, observe la même attitude de défi. Il déclare d'avance que rien ne peut le convaincre, que les faux dont on parle ne peuvent exister, que Dreyfus doit avoir trahi uniquement parce qu'il est juif, et que si un conseil de guerre l'acquitte, cette fois, c'est que l'on aura corrompu les juges. En vérité, les sectaires qui parlent et agissent de la sorte ne doivent pas trop se plaindre d'être molestés, car s'ils étaient au pouvoir, ils seraient impitoyables pour ceux qui ne
partagent pas leurs idées. M. Léon Chaîne, longtemps encore, est condamné à prêcher dans le désert, mais tous ceux qui ont l'esprit élevé n'en admireront que davantage ce catholique qui sait allier à des convictions sincères une si fière indépendance personnelle et un tel respect de la liberté d' autrui.