‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme. Du nationalisme. Les femmes et la politique. Antisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps (volume 2)Chapitre 76 sur 121 · LES SUITES DE L'APFAIRE · texte numérisé non relu

LES SUITES DE L'APFAIRE

L'affaire Dreyfus, comme l'affaire du Collier, comme tous ces grands procès qui surexcitent un peuple et provoquent un règlement de comptes général, devait avoir de grandes conséquences politiques. Ce qui se passe en ce moment en France, l'animosité du parti au pouvoir contre le « cléricalisme » qui se montra impitoyable pour le martyr de l'île du Diable, la proscription des congrégations, dont quelques-unes, les assomptionistes notamment, jouèrent un rôle politique indigne de leur caractère, la guerre faite à l'enseignement qui pétrit des cerveaux antisémites, telle est la réaction, regrettable à notre avis, car nous détestons tous les excès, qui a été la suite de l'affaire Dreyfus. Des catholiques clairvoyants, en petit nombre, avaient prédit ce grave soulèvement d'opinion. Nos lecteurs connaissent déjà l'opinion d'un croyant, M. Léon Chaîne, dont le beau livre : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles eût dû être médité par ses coreligionnaires. Aujourd'hui nous avons à signaler un autre ouvrage, plus sommaire, mais non moins intéressant : l'Affaire Dreyfus et la Mentalité catholique en France, par l'abbé Henri de Saint-Poli, un Lyonnais comme M. Chaîne.

L'abbé Henri de Saint-Poli parviendra-t-il à dessiller les yeux des catholiques qui commettent la faute si grave de confondre la religion avec la politique ? Nous le souhaitons pour lui, car son plaidoyer est aussi courageux qu'éloquent, mais nous avons des doutes. M. Léon Chaîne, au lendemain de la publication de son livre, écrivait avec mélancolie : <( Si j'ai reçu quelques encouragements de la part de membres très distingués du clergé, j'ai dû subir l'animosité de bien des catholiques cléricaux dont quelques-uns ont été féroces. » Hélas ! confirme l'abbé de Saint- Poli, ce n'est que trop vrai ! Et il fait des citations probantes. Le pieux Echo de Fourvière, par exemple, déclara le livrie. de M. Chaîne (( inconvenant ». La catholique Bourgogne écrivit que ce livre (( ne valait pas deux sous » et elle traita son auteur de

« hibou catholique dreyfusard, perché solitaire sur le pignon de la synagogue ». M. de Saint-Poli ne sera pas mieux traité. Ne dit-il pas avec énergie : « Un crime militaire et judiciaire fut perpétré à Rennes contre l'humanité et contre le droit » ? Ne distingue-t-il pas aussi nettement que M. Chaîne les « cléricaux » des catholiques en déplorant la mentalité étroite et sectaire des premiers ? Comment le parti pour qui la religion n'est qu'un instrument lui pardonnerait-il de « ruer ainsi dans les rangs », suivant l'expression inepte de la plupart des politiciens pour qui c'est une forfaiture de n'avoir pas toujours les idées du troupeau ?

A tous ceux qui ont le sentiment de la liberté, quelles que soient leurs opinions philosophiques, il serait aisé de s'entendre avec des hommes comme M. Léon Chaîne et l'abbé de Saint-Poli. Ils feraient aimer même aux mécréants l'Evangile qu'ils révèrent et qui leur inspire de si nobles pensées. Et qu'on ne nous accuse pas de les flatter au nom d'un esprit de parti que nous cherchons, au contraire, à bannir de cette discussion ! Que pourrait, en effet, nous rapporter le concours de ces purs, de ces justes ? Ils sont seuls ou presque seuls. C'est donc pour euxmêmes que nous les estimons. S'il est une balance où tout se pèse, chacun d'eux, par son livre, aura racheté des milhers de cléricaux aveugles, qui, aujourd'hui, les méprisent et les flagellent.

Sancho.

Le Réveil de Binges, 29 mars 1904.

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