LE NÉO-CATHOLICISME
Nous assistons depuis quelque temps à un mouvement intéressant auquel semblent présider les ombres de Montalembert, Lamennais et Lacordaire. Une école s'est fondée en France qui tend à simplifier, à épurer le catholicisme, en même temps qu'à unir d'une façon plus large la foi à la science. Un des chefs de cette école est l'abbé Loisy, qui a été frappé par Rome, mais qui n'en
poursuit pas moins ses belles études. Elle comprend bien d'autres ecclésiastiques encore, notamment l'abbé de Saint-Poli, et aussi des laïques comme xM. Léon Chaîne, dont l'ouvrage les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, en est à sa septième édition.
Il est impossible, nous semble-t-iJ, qu'un pareil mouvement n'aboutisse pas à des résultats sérieux. Ceux qui le dirigent ont le sens trop droit, l'âme trop haute pour ne pas faire de nombreux prosélytes.
M. Chaîne, tout en étant profondément religieux, ne craint pas d'indiquer les réformes qu'il faudrait introduire dans l'Église. Il s'élève vivement contre les cultes parasitaires qui ont fini par créer un véritable polythéisme et contre les injustices qui, dans le temple même, insultent à la doctrine démocratique du Christ. (( Quoi de moins conforme à l'esprit de l'Evangile, dit-il, que ces mariages et ces enterrements fastueux où le jeune homme à la vie scandaleuse voit couronner son hymen, où le riche, qui ne fut pas toujours homme de bien, est porté en terre, escortés l'un et l'autre de prêtres bénisseurs ou pleureurs et qui sont exclusivement là, selon l'expression du jurisconsulte romain, ad pompam et ostentationem ? » M. Chaîne, déplore aussi, en homme de cœur, la façon dont sont formulées certaines annonces de mariage : « Dans le silence de l'église, écrit-il, tombent ces mots : fils ou fille légitime de... et, un instant après : fils ou fille, tout simplement, ce qui signifie « enfant naturel ». Cett« flétrissure publique infligée dans la maison du Dieu de miséricorde ne nous paraît pas justifiée par le souci, très légitmie d'ailleurs, de maintenir le respect dû à l'institution du mariage. »
Ailleurs M. Chaîne regrette les expressions <( Sa Grandeur », (( Son Eminence », dont on se sert pour désigner les dignitaires de l'Eglise. <( Nous lisons couramment, dit-il : « Sa Grandeur Monseigneur l'Evêque a bien voulu présider la cérémonie » ou « donner la bénédiction ». Nous lirons bientôt dans la prose des journalistes bien pensants que « Monseigneur a daigné dire la messe lui-même. » M. Chaîne s'otïusque même de la pompe étalée autour du pontife et de ces cérémonies orientales où il paraît sur sa « sedia gestatoria », entouré des « flabelli », et il rappelle l'histoire, contée par Boccace, de ce juif qui se convertit après avoir vu la cour pontificale. (( Maintenant, dit-il, il faut
bien que je croie à un miracle du Saint-Esprit, puisque la religion catholique a résisté à tout cela ! »
Le néo-catholicisme, qui réclame les droits du libre examen sur le terrain de l'exégèse et du dogme et qui a pour objectif de réconcilier* la science et la foi, nous paraît arriver à son heure. Ce que des isolés tentèrent sans succès à une époque où le monde catholique tout entier treml^lait devant Rome peut être réaUsé aujourd'hui par la brillante pléiade à la tête de laquelle se trouve l'abbé Loisy, a prêtre irréprochable, disait un de nos journaux bien pensants, le XX" Siècle, et savant du plus grand mérite ». Il est vrai que le Saint-Office a condamné ce savant pour avoir soutenu (( des propositions hérétiques touchant les saints sacrements, la résurrection et l'inspiration divine de l'Eglise ));mais la voix de Rome n'a plus la même autorité que jadis, elle ne retentit plus d'un bout du monde à l'autre comme un coup de foudre et les audacieux qu'elle condamne ne se prosternent plus comme au moyen âge, le front dans la poussière, soudainement convaincus de l'énormité de leur faute. Ce n'est pas en vain que nous avons atteint le vingtième siècle. La raison humaine a acquis des droits qu'il n'est plus possible de lui enlever.
Si l'abbé Loisy éprouve de la tristesse, ce n'est pas sur son cas qu'il pleure, c'est sur la situation de Rome dont les théologiens, qui auraient pu la défendre en faisant évoluer les dogmes parallèlement aux progrès de la science, ont failli à leur tâche. Cette armée de docteurs paraît avoir été surtout préoccupée de ne pas tarir de magnifiques sources de revenus en épurant l'Eglise et en chassant du temple les marchands qui exploitent le miracle, vendent les intercessions de saints et trafiquent de la crainte de l'enfer. Que d'esprits libres ont été ainsi éloignés de l'Eglise ! Que d'âmes qui ne demandaient qu'à croire ont été rejetées dans le doute par ce spectacle de vénalité et de fétichisme !