‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme. Du nationalisme. Les femmes et la politique. Antisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps (volume 2)Chapitre 82 sur 121 · LE COLONEL MARCHAND · texte numérisé non relu

LE COLONEL MARCHAND

Nous avons une affaire Marchand. C'est une bonne aubaine pour les nationalistes, professionnels sauveurs de la Patrie, qui n'avaient plus rien à se mettre sous la dent depuis quelques semaines et dépérissaient à vue d'œil. L'affaire Marchand est un morceau de pain qui leur tombe pour ainsi dire du ciel. Grâce à cette manne, ils vont reprendre des forces et jouer avec plus de verve que jamais la comédie de l'indignation patriotique oik ils excellent et qui écœure tous les braves gens.

M. Marchand, nul n'en ignore, est le héros de Fachoda. Les nationalistes, à son retour d'Afrique, lui firent connaître toutes les ivresses du triomphe, et sa gloire éclipsa un instant toutes les autres. Ses partisans allèrent même jusqu'àse demander pourquoi ayant la chance de posséder un tel homme, le gouvernement hésitait à déclarer la guerre à l'Angleterre. Pour Marchand tout seul, les nationalistes consentaient à détourner leurs regards de la frontière de l'Est.

Comme on ne voulait pas commettre la sottise de se battre avec l'Angleterre, de dépenser dans les pays d'outre-Manche les énergies réservées pour les futures batailles d'outre-Rhin, les nationalistes furent déçus et accusèrent de lâcheté le gouvernement. En même temps ils s'emparèrent de la personnalité de Marchand et l'exploitèrent politiquement sous les prétextes les plus patriotiques du monde. Les ovations les plus enthousiastes furent organisées en faveur du héros qui ne rapportait rien que des embarras dans les plis de sa tunique. On nous accuserait de parti pris si nous jugions nous-mêmes ces ovations ; nous laissons cette mission à un catholique lyonnais, M. Léon Chaîne, qui n'est pas ministériel, il s'en faut même de beaucoup, et qui a été exaspéré par les extravagantes manifestations de l'idolâtrie nationaliste.

Ecoutons M. Léon Chaîne qui n'est pas des nôtres :

« Si c'est avoir le caractère mal fait, dit-il, d'apporter tant d'admiration à l'héroïque traversée de l'Afrique par Edgar

Foa dont les coups de fusil tuèrent seulement des bêtes fauves, — qu'il ne nous en reste presque plus pour cette autre traversée de l'Afrique, accomplie avec un appareil tout militaire, à cette expédition guerrière dont le commandcuit a excité chetz nos chauvins des sentime'jits d'une maladive adulation et provoqué dans nos rues une explosion d'apothéoses, — eh bien ! il faut l'avouer, nous avons le caractère mal fait.

« L'un a tenté cette exploration au péril de sa propre vie ; le second l'a tentée aux dépens surtout de celle des autres. »

M. Léon Chaîne est sévère. Nous trouvons même, pour notre part, qu'il est trop sévère. Il est vrai que les manifestations nationalistes furent ridicules au delà de toute expression. Mais il serait injuste de contester son mérite et sa bravoure à M. Marchand. En réalité, personne n'y songe. Seulement il faut ajouter que la bravoure et le mérite sont choses assez communes chez nos officiers et nos soldats. Dans sa traversée de l'Afrique, M. Marchand eut à ses côtés une petite troupe de valeureux Français qui eurent à souffrir autant que lui et montrèrent un courage égal au sien. Ceux-là étaient dans le rang. Ils sont bien oubliés aujourd'hui. On ne connaît même plus leurs noms.

D'autre part, est-ce que l'on fait du bruit autour de ce général Dodds dont la vaillance nous a valu la colonie du Dahomey, autour de ce général Gallieni qui, après tant de services rendus, nous rend encore celui d'organiser en ce moment notre colonie de Madagascar, autour de tant d'autres qui font œuvre utile modestement et sans tapage ? Ah ! ceux-là, la Patrie Française: de MM. Coppée, Lemaître et Drumont ne songe guère à les mettre sur le pavois.

Georges Dailly,

La Justice sociale (Paris), 23 avril 1904.

Nous avons déjà signalé à nos lecteurs ce livre un peu

tendancieux à notre avis, mais éminemment suggestif. Le fait qu'il est parvenu en si peu de temps au septième mille prouve.

mieux que tout commentaire l'accueil que lui a fait le grand public. Que de vérités, en effet, au cours de ces 400 pages ! Sans doute, sur plus d'un point et en particulier à propos de « l'Affaire » on peut contester certaines des assertions de l'auteur, c'est d'ailleurs le propre des ouvrages de cette sorte ; mais quel faisceau de lumière se dégage de l'ensemble ! Certes, nous n'en serions pas où neus en sommes si les catholiques de France et notamment les chefs de file avaient ainsi compris l'orientation des idées et des œuvres. Nous souhaitons que ce livre, du reste fort bien écrit, trouve encore beaucoup de lecteurs.

The Observer (Londres), 24 avril 1904.

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