UN NOUVEAU SYLLABUS
Une dépêche de Rome nous annonce que VOsservatore Romano publiera « un décret du Saint-Office portant un Syllabus de 65 erreurs nnodei^nes ».
Ce document vise, à n'en pas douter, les théories des jeunes historiens et savants catholiques qui, durant ces dix dernières annés, n'ont pas craint de chercher à accorder leurs croyances avec les vérités scientifiques, ou à expliquer les Ecritures d'une manière conforme aux données générales de l'histoire.
C'est le cas en France de beaucoup déjeunes ecclésiastiques des plus distingués, dont le plus célèbre est labbé Loisy. Ce malheureux jeune prêtre professait à TEcoledes Hautes Etudes un cours des plus intéressants que, sur les divulgations d'un certain nombre de ses collègues et de M. Montagnini, l'autorité ecclésiastique lui a interdit de continuer. La mort dans l'âme le pauvre abbé a dû obéir et même a abjurer ses erreurs ».
Mais le mouvement a des causes si profondes que ce cas devait se reproduire, non seulement en France, mais dans tous les pays où les catholiques se mêlent plus ou moins à la vie de la pensée, et notamment en Italie. Dans son roman intitulé 11 Santo (Le Saint) le célèbre écrivain Fogazzaroa, comme lecatholique français Léon Ghaine, demandé une réforme du catholicisme. Son ouvrage a été condamné par rindex. Tous les prêtres qui se sont mêlés au mouvement nouveau ont été condamnés, interdits, excommuniés.
Ces jours-cî, c'était M«' Fracassini, recteur du séminaire de Pérouse, et Tabbé Pandozi, curé de Mariano. Ce dernier a été frappé d'excommunication pour ses ouvrages sur le Christ.
La revue moderniste Rinnovamento (1), organe du mouvement nouveau, qui parait à Milan, a été condamnée par le Saint-Siège et Ton reproche au cardinal Ferrari, archevêque de Milan, de n'avoir pas réussi à en empêcher la publication.
C'est pour expliquer toutes ces mesures et pour les motiver que le nouveau Syllabus a été jugé nécessaire.
Le premier Syllabus^ œuvre de Pie IX, condamnait les idées politiques modernes, propagées par la Révolution Française, le deuxième Syllabus condamnera le mouvement même de la conscience catholique soucieuse d'accorder sa foi avec ce qu'elle croit être la vérité. .....
(i) Lorsque le Itinnoçamento,la grande revue milanaise, qui est le principal organe des catholiques progressistes de l'Italie fut frappé par un décret de l'Index, ses directeurs, prévenus de la mesure par M^' Ferrari, cardinal archevêque de Milan, firent la réponse suivante :
Milan, i5 via Bigli, i3 mai 1907.
« Ayant eu communication, dans la soirée du 10 mai 1907, par l'intermédiaire de TEm. cardinal Ferrari, archevêque de Milan, de la lettre du cardinal André Steinhuber, préfet de la Sacrée Congrégation de Tlndex, publiée dans VOsserçatore Romano du 3 mal ;
« Nous soussignés, directeur de la revue mensuelle R Rinnoçamento, renouvelant l'expression de notre entier respect, comme catholiques, pour l'autorité ecclésiastique, exprimons notre douleur profonde de voir attribuées à notre œuvre des intentions qui nous furent toujours étrangères e% qui sont en contradiction avec notre amour sincère de l'Eglise et repoussons de la manière la plus explicite la prétention de nous attribuer dans l'Eglise la fonction de docteurs.
« Nais nous ne croyons pas devoir cesser notre publication, parce que cet acte impliquerait de notre part la reconnaissance du droit de la Congrégation de Tlndex à imposer aux laïcs l'abandon de leurs études scientiûco-religieuses, politiques et sociales, qui doivent être et paraître indépendantes, afin de ne pas justifier cette assertion que seulement hors de TEglise peut se rencontrer, avec la liberté des méthodes et le calme de la recherche, une sereine et sévère activité intellectuelle.
Nous sommes les premiers à reconnaître les difficultés et les insuffisances de notre œuvre ; c*est pourquoi nous attendons les objections et nous acceptons les critiques, soit du point de vue 8cienti6que, faites au nom d'une recherche plus large et plus sûre, soit du point de vue religieux, au nom d'une vie spirituelle plus élevée, soit du point de vue catholique, au nom d'une expression plus autorisée de la vérité chrétienne. Mais nous ne pourrons pas renoncer à penser et à exprimer notre pensée ; nous ne pourrons surtout pas interrompre notre travail à son début avant d'avoir pu fournir à lautorité elle-même et au public les éléments suffisants pour nous juger, nous et notre œuvre, avec justice.
Cette attitude, qui nous fait revendiquer pour nous et pour les autres, sans orgueil mais aussi sans faiblesse, le droit de penser et d'étudier avec plus de confiance dans l'Eglise catholique, pourra peiner peut-être quelques consciences timides et fournir des armes à nos adversaires. Mais nous nous sentons disposés à voir incompris un acte loyal dont nous avons médité longuement et sans aucune préoccupation personnelle toutes les conséquences possibles, et qui montre que la charité qui ordonne d'obéir, peut aussi imposer une humble mais ferme résistance à des' mesures dont nous ne saurions justifier l'acceptation, ni devant notre conscience, ni devant celle des autres.
Nous prions Dieu que dans cet acte puisse se manifester le très vif amour que nous portons à l'Eglise catholique, de laquelle nous ne voudrons ni ne pourrons jamais nous séparer.
« Aiace- Antonio Alfieri.
« Alessandro Casati.
« F,-Tommaso Gallarati-Scotti. »
La Dépêche de Rouen (Rouen), 19 juillet 1907.
Pie X n'a plus rien à envier à la gloire de Pie IX. Il vient, lui aussi, de lancer son Syllabus,
Ce document a été donné à Rome, le mercredi 17 juillet et V Osservatore Romano en publie le texte latin. C'est un décret du Saint-Office, qui énumère soixante-cinq propositions que le pape condamne. Tous ceux, prêtres ou laïques, qui continueront à les soutenir encourront les foudres du Saint-Siège.
Ce nouveau Syllabus qui marque une date historique dans le mouvement de la pensée religieuse et de la critique contemporaine était annoncé et prévu.
Le Syllabus de Pie X contient la condamnation de toutes les propositions des exégètes contemporains. C'est l'arrêt brusque du mouvement intellectuel catholique qui avait à sa tête, en France, des hommes remarquables comme l'abbé Loisy, comme M. Léon Chaine, comme Tabbé Bricout, directeur de la Rei^ue du clergé français ; en Italie) l'écrivain Fogazzaro, l'auteur d7/ Santo, des prélats comme MM. Fracassini et Pandozi; en Allemagne, nombre d'éminents théologiens des Universités.
Le nouveau Syllabus est la suite et le complément du premier. Celui de Pie IX, publié le 8 décembre 1864, avec l'encyclique Quanta Cura, condamnait en bloc le libéralisme politique et le progrès social. Il mettait hors de l'orthodoxie, les Montalambert, les Lamennais, les Hyacinthe, les Lacordaire et les Dupanloup. Il avait creusé un fossé infranchissable entre la papauté et la société contemporaine. Le Syllabus du 17 juillet 1907, agrandit ce fossé et y ensevelit la liberté intellectuelle,
cette liberté de conscience dont les catholiques se sont prétendus dépouillés par la République, alors qu'elle la leur assurait pleinement en séparant TEtat de toutes les Eglises. Et il se trouve que c'est le pape lui-même qui^ dans sa fièvre d'orgueil et son aberration d'homme ignorant, arrache aux catholiques les plus intelligents, à ceux qui eussent peut-être réussi à sauver la religion du péril, le droit le plus sacré, celui de penser et d'exprimer sa
pensée'
Les libre-penseurs doivent-ils s'alarmer de cette nouvelle manifestation d'intolérance de la papauté? Non pas, carie Saint-Siège tire aujourd'hui sur ses propres troupes, sur l'élite intellectuelle et morale du catholicisme mondial.
Le Matm{Anyers), 29 juillet 1907.