‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme, Du nationalisme, Les femmes et la politique. Anthisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps. Timidité intellectuelle de certains catholiques. L'abus des dévotions nouvelles. Le christianisme social et les conversateurs. La loi du 1er juillet 1901 et les "Dreyfusards". Du clergé séculier et des congrégations. Etc., etc. Articles, comptes rendus, notices bibliographiquesChapitre 103 sur 134 · LORET · texte numérisé non relu

LORET

La Proi^ince (Le Havre), !•' août 1907.

Les opinions inférieures, propagées par des esprits médiocres, causent tôt ou tard les protestations véhémentes des hs^utes intelligences, de même qu'une politique mesquine engendre d'inévitables révoltes. A ce titre, les idées et les partis extrêmes sont un remède nécessaire; mais lorsqu'ils sont déchaînés, il ne faut plus s'attendre qu*à des discussions intransigeantes, à des luttes furieuses. Si quelque chose de plus fort ou de plus rusé ne les sépare, ils se combattent jusqu'à l'écrasement de l'un deux ; on a vu même des antagonistes s'affaiblir de part et d'autre jusqu'à s'annuler réciproquement. Dans ces grands duels publics, il est heureux que des hommes de juste milieu, avides seulement de mesure et d'équilibre, profitent d'une accalmie, d'une lassitude, ou parfois d'un coin libre à côté du champ de bataille plein de tumultes,

pour saisir les pièces de la querelle, les étudier, chercher les intérêts communs, adoucir ou réserver les controverses trop vives, dresser enfin des propositions de contrat pouvant être admises par les plus raisonnables des belligérants. Quand ce premier succès est obtenu, il est rare qu'il ne s'étende pas aux partisans extrêmes et n'aboutisse au rétablissement delà concorde.

C'est au milieu des dernières phases, très violentes encore, de la tempête dreyfusienne dont la France fut bouleversée pendant plusieurs années, qu'un Lyonnais, M. Léon Ghaine, se décidant à rassembler les motifs, à former les bases d'une entente possible, donna sa large part à l'effort de conciliation tenté par quelques-uns entre les partis aveuglés. Son livre : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles n'eut pas d'autre but.

En chrétien avisé, et en homme paisible qui n'hésite pas cependant à accomplir un devoir avec énergie, il y expose divers excès qui peuvent, qui doivent être supprimés si l'on veut restaurer la paix civile avant qu'une révolution ait éclaté.

Dans l'armée qu'il sait indispensable, il délimite très bien le regrettable et dangereux militarisme, ce culte de la force, approuvé par les barbares Te Deum chantés dans les églises aux lendemains de brutales victoires. « Nous avons inventé le Dieu vengeur, le Dieu jaloux, le Dieu des batailles, remarque-t-il, et c'est ainsi qu'en voulant associer la divinité à nos passions et à nos mesquines combinaisons, nous essayons de la rapetisser à notre taille, d La guerre n'est juste que dans la défense des foyers. Les conquêtes sont méprisables, et maladroites, non seulement entre nations, mais dans le sens colonial : civiliser à coups de fusil est un mensonge d'avides capitalistes ; une véritable civilisation ne se propage que par des émissaires pacifiques. Loin de suivre les tendances qui mettraient l'armée au-dessus de la nation, il faut réduire le service et

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réformer le code militaire. Une autre amélioration, morale et non moins excellente, serait d'honorer les bienfaiteurs de rhumanité avec les grands tueurs d'hommes, et de se persuader que la croix ne doit pas, ne peut pas marcher avec Tépée, qui est antichrétienne. « L'assimilation entre le prêtre et le soldat nous paraît être absolument sacrilège. » Les sermons belliqueux trahissent et combattent la parole de Jésus, et la guerre est aussi déraisonnable que le duel : ce sont des restes de la barbarie ancestrale.

Parallèlement, dans le domaine patriotique, qu'en bon citoyen il sait défendre, il montre que le nationalisme est une exagération provocatrice, et aussi un monopole utilisé comme affiches électorales. Il n'est pas spécial à notre temps; c'est toujours lui qui a poussé aux guerres de conquêtes. Si, pour certains, s'attarder à cette conception étroite de la patrie est anormal, c'est encore plus insensé pour des chrétiens, que leur mission fraternelle devrait détourner de cette voie mauvaise. D'ailleurs, le plus haut idéal, l'idéal divin, règne au-delà de toutes frontières, et par conséquent le vrai, le raisonnable patriotisme, n a lui-même rien à voir avec le christianisme, ni avec les autres religions. Les âmes véritablement religieuses, considérant toute l'humanité, savent reconnaître les qualités des autres peuples, et se guérir de cette présomption qui attribue la plupart des qualités, surtout les mieux réputées, à leur pays natal.

Notre temps a vu naître et grandir par surcroît une de ces doctrines de superstition, plus encore que de haine, dont l'histoire enregistre bien des exemples: c'est Tantisémitisme. Les Juifs, formant une minorité, se sont associés pour se défendre; pourquoi leur reprocher cet acte logique de solidarité? Il eût été plus habile de ne pas fortifier leur cohésion en l'attaquant, puisque, depuis leur admission au droit commun, ils se fondent peu à peu dans la race française. On les accuse de la décomposition contempo-

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raine : elle fut causée par tous et non par eux seuls. Charger le bouc émissaire ne démontre pas quMl est Tunique coupable ; cela trahirait plutôt le secret désir de cacher ses fautes en les reprochant bruyamment au voisin. Si la France souffre du cosmopolitisme, ce mal vient d'autres étrangers beaucoup plus que des Juifs, et s'il fallait renvoyer tout ce qui n'est pas de sang gaulois, même les plus décidés nationalistes reculeraient, sans compter que beaucoup, probablement, devraient revenir germains, latins, anglosaxons et pire encore. Non, ces manies et ces haines ne sont pas d'une époque dite éclairée, et les catholiques doivent tendre à se rapprocher des Juifs.

Ce qui manque aux chrétiens, c'est le libre examen politique. Ils peuvent remarquer cependant que le militarisme, le nationalisme, l'antisémitisme et Tantidreyfusisme ont fait du tort à leur religion, il est temps d'extirper d'elle ces erreurs, de revenir à la seule doctrine, de se libérer de toutce qui n'est pas Tobéissance religieuse. L'Eglise, dans un sens, est une sorte de république qui doit aisément s'entendre avec les défenseurs de la République française; il faut affirmer que le pape ne peut imposer d'ordres en matière politique, abandonner ces légendes, ces idées surannées qui unissaient religion et monarchie. « Depuis quelques années seulement, un prêtre peut se dire républicain sans passer pour hérétique. »

On voit trop les côtés brillants du bon vieux temps, et pas assez les extorsions des rois et des princes, les rançons levées par la noblesse et le clergé. Dans ce passé où il faut apprendre à choisir, letiers état payait seul ; contraint à donner ce qui suffisait à peine à le faire vivre, il était la proie de la famine. Les monarques se servaient du pape et des évoques pour leurs ambitions, rien de plus, et l'Eglise même eut assez de plaies hideuses, comme l'amour des richesses, l'intrigue, l'arbitraire des nominations, les horreurs de l'Inquisition, pour ne pas désirer un retour de

ces mœurs déplorables. Si la religion n'était au-dessus de tout, Tindignité d'une partie de ses ministres Teût depuis longtemps détruite.

Une éducation qui cache ou atténue ces vérités historiques fait plus de mal que renseignement exact et que le libre exercice de Tintelligence. On tait aux élèves des erreurs, des fautes et même des crimes, qu'ils apprendront toujours plus tard, et alors parfois ils se jettent dans le camp adverse, c Arrière toutes ces timidités dangereuses et peu loyales ! >» De plus, selon la remarque de Lacordaire, les catholiques, s'ils réclament Tindépendance doivent la réclamer pour tous les hommes. Trop souvent, au XIX* siècle, le catholicisme a eu des défenseurs maladroits, dont les attaques contre la liberté démocratique se retournent contre la liberté de TEglise.

Certaines dévotions nouvelles doivent aussi disparaître. Les demandes superstitieuses à des saints spéciaux, pour des objets matériels, des guérisons, entr'autres à Antoine de Padoue, culte-type de ce genre puéril et souvent saugrenu, tournent parfois en entreprises de mercantilisme grossier : « Des inepties qui menacent de laisser finir dans le ridicule une religion qui commença dans le sublime, des végétations parasitaires qui ont poussé comme des champignons vénéneux sur le grand arbre de la croix ! 9 Même la vénération des reliques répond à un sentiment humain plutôt que religieux.

Beaucoup de catholiques sont d'une timidité intellectuelle qui étonne. Leur esprit rétrograde n'ose admettre les découvertes scientifiques infirmant certains passages de la Bible. Plus la science se développe cependant, plus elle augmente une des preuves de la grandeur de Dieu ; il faut l'admettre, l'appeler, et non la repousser. A côté de ces prudences irraisonnées, ces esprits timorés acceptent sans rougir, à Téglise, la hiérarchie des situations et de la richesse, les mariages, les enterrements somptueux, et

d'autres usages peu conformes à l'enseignement évangélique. Des cures regorgent de ressources, d'autres sont dénuées de tout. Les évêques, entourés de faste, sont désignés par des mots de Grandeurs, de Monseigneurs, etc., qui n'ont rien de commun avec l'humilité chrétienne. Les pompes du Vatican causent aussi un certain malaise : c'est trop une suite de l'impérialisme romain; d'ailleurs, depuis 1523, tous les papes sont Italiens, habitude qui empêche de démocratiser l'Eglise.

Comme toutes les religions, le catholicisme eut n des sectaires qui se sont déshonorés par les excès de leur violent prosélytisme ». Aujourd'hui encore les consciences et les esprits offrent le triste spectacle des luttes fraticides. Il faut écouter les hommes de bonne volonté qui étudient scientifiquement, qui discutent, joignent la raison à la foi. Il faut devenir social : les chrétiens ont plus à faire que d'autres pour les déshérités, ils y sont tenus par leur doctrine; ils doivent prendre part à tous les efforts tentés pour mettre de la justice dans cette société cruelle aux pauvres, oppressive aux travailleurs.

Abordant plus immédiatement les difficultés actuelles, l'auteur montre que les décrets Combes ne furent pas approuvés de publicistes même hostiles au catholicisme, et que les républicains de principe blâmèrent au moins l'application de la loi du 1*' juillet 1901. Mais il faut être sévère sur soi-même et non s'attendrir aux bonnes paroles des autres : en vérité, si prêtres et moines ne sont guère aimés dans les milieux populaires, c'est que le clergé en masse est resté lié aux réactions. Pourtant il eût fallu peu de chose pour effacer cette suspicion. La plupart des clercs sont bienveillants, serviables, modestes ; par leur vie, plus près du peuple que des nobles et bourgeois, ils sont désignés pour une œuvre de pacification. Là, se lisent de belles et vives pages sur les congrégations dispersées.

Tel est cet ouvrage, sorti de l'afïaire Dreyfus, animé du

désir de défendre le droit. Son auteur ne s'est pas préoccupé de l'opinion publique, qui est si souvent pour l'erreur contre le vrai. Sa profession de foi sincère n'est exprimée que pour une invitation à la concorde, à l'apaisement. « Nous restons convaincu, dit-il, que la doctrine évangélique n'est pas en contradiction avec les vrais principes de la Révolution française, et que cequ'ily a de légitime dans les revendications de l'esprit moderne n'a rien à craindre de TEglise. » Et pour que le lecteur achève de s'éclairer, il lui met sous les yeux, en une partie considérable, sorte d'enquête postérieure qui vaudrait un autre article de conclusions, toutes les polémiques suscitées par l'apparition de son livre.

A chaque page de Léon Chaine, on à l'impression que l'homme dont on entend parler la pensée même est un doux, mais non un faible ; son esprit pacifique sait lutter pour le vrai, son âme tolérante ose livrer ses croyances les plus arrêtées. Dans cet homme qui se montre entièrement, l'auteur s'arme des arguments précis de l'investigation ; il choisit en expert parmi ces preuves des autres, y joint ses appréciations personnelles qu'il présente habilement sous la forme de propositions, et prépare, façonne avec tout cela, une thèse conciliante, tirée à la fois de sa nature paisible et de longues réflexions lui ayant révélé que l'entente est toujours préférable aux disputes même très vaillantes, même très éloquentes. Son ouvrage est écrit simplement, avec clarté; il expose bien tous les faits nécessaires, toutes les idées adverses ou moyennes, en un tableau d'époque ou les hommes, leurs opinions, leurs actions, sont présentés sous l'angle le moins aride, avec l'évident souci d'en reconstituer l'harmonie antérieure. Parfois des pages hautes, émues, vibrantes, dénotent un enthousiasme d'écrivain au cours de ces chapitres de prudent polémiste.

En disant toute sa pensée, il s'expose naturellement, à

soulever quelques contradictions, puisque nul n'est semblable à un autre. J'ai noté moi-même quelques détails à propos desquels je pense différemment. Par exemple, la guerre ne doit pas être faite uniquement pour la défense des foyers, mais encore pour la défense de la vie, de l'être. Les attaques ne sont pas toujours des violences de conquérants; n'est-ce pas attaquer, que d'empêcher quelqu'un de vivre, que de le maintenir dans la pauvreté, la misère, et n'est-elle pas aussi nécessaire, la guerre aux gens soidisant pacifiques qui organisent les pactes de famine? N'est-ce pas attaquer, que d'occuper trop d'espace sur la terre, d'exposer ainsi des nations à languir dans la gêne, et n'est-elle pas aussi légitime, la guerre aux nations proclamées pacifiques qui accaparent trop de domaines terrestres ? Il y a donc des guerres indispensables : celle qui réclame la place au soleil, et celle qui défend les foyers. Toutes les autres, les entreprises de conquêtes dont on na pas besoin^ sont criminelles. — Sur un autre point, lorsqu'il est regretté que les catholiques aient lancé l'opinion contre les Juifs, j'aurais aimé voir nettement, parmi leurs mobiles, celui de faire oublier leurs richesses en ameutant contre celles du voisin. — Plus loin, j'ai lu que le catholicisme, avec son chef élu, n'est au fond qu'une république. Or, c'est le pape qui nomme les électeurs chargés d'élire le papes : il n'y a là que l'apparence d'un système démocratique. Si ces électeurs, les cardinaux, étaient élus par la foule des fidèles, ou seulement par les prêtres et les moines, ce serait là seulement une organisation républicaine, — Enfin, les nobles, clercs et bourgeois seraient aussi du peuple. Ce n'est plus maintenant que le mot peuple est un équivalent du mot nation : l'égoïsme des privilèges a fait des travailleurs un quart état, il faut se résigner à entendre cette vérité, et il ne reste plus aux hommes éclairés et justes des castes possédantes qu'à aller vers ce peuple trop longtemps sacrifié, comme jadis les

Mirabeau, les Lafayette, les abbés Sieyès et Grégoire allèrent au tiers état.

Mais ces détails, et quelques autres de cet ordre, n'entament nullement la valeur d'ensemble du livre, qui, au point de vue social, constitue une excellente base d'apaisement. Il répond tout autant à l'utilité intellectuelle qu'à cherchée l'auteur, en s'imposant l'objet spécial d'éclairer les antireligieux et les antirépublicains sur la possibilité de s'entendre, si l'on veut bien sacrifier les théories extrêmes. Quant aux causes des difficultés actuelles des catholiques, on conclut qu'elles viennent de loin, qu'elles sont plus morales que matérielles, qu'elles naissent aussi de l'alliance avec les réactions, et qu'elles peuvent se résoudre si les chrétiens se réfugient religieusement dans l'idée pure et se rallient politiquement au principe républicain. Toutefois, la république doit s'écarter des tendances révolutionnaires, et se rendre assez large pour contenter les esprits simplement libéraux. Avec quelques autres apports que fournirait l'état d'âme général de nos temps, on voit que les propositions de Léon Chaine peuvent se reprendre, et, avant qu'il soit trop tard, servir de base à des discussions, enquêtes et révolutions nationales établissant l'entente des esprits, l'accord des intérêts, cette harmonie enfin de la foi religieuse et de la raison démocratique, dont il est animé si profondément, si sincèrement, que l'opinion publique presque entière à approuvé sa bienfaisante intervention dans les querelles des partis.

Fernand Clerget.

Le Petit Démocrate (Limoges), 15 août 1907.

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