LE SNOBISME SOCIALISTE
De même que les vêtements, les idées ont leur mode. En politique, en littérature, en art, il y a, à certaines heures, de véritables courants pour telles opinions, telles écoles, telles esthétiques. Qui niera Tinfluence du Naturalisme, mis à la mode par Flaubert et les Concourt, pendant les années qui allèrent de 1875 à 1895 ?,..
Oui, vraiment, il y avait à cette époque une belle poussée sociale qui rapprochait dans un même élan de fraternité des classes jusqu'alors en antagonisme d'intérêts. Ceux-ci se baissaient, ceux-là se haussaient. Les bourgeois devenaient socialistes et les travailleurs manuels s'affinaient aux foyers des Universités populaires.
Cette situation pouvait-elle durer éternellement? Ceût été une folie de Tespérer, une naiveté de le croire. Sans doute, chez quelques hommes, la conversion fut sincère, us rompirent définitivement avec la classe bourgeoise et se donnèrent sans arrière-pensée, corps et âme, au Socialisme. Mais ils furent une minorité.
Chez les autres, le socialisme ne fut qu'une espèce de snobisme. Que leurs sentiments fussent sincères, certes oui! Ils l'étaient; mais cette sincérité tenait uniquement aux événements sous la poussée desquels ces sentiments étaients nés. Que les événements cessassent d'exister, que la politique revînt au calme, et, forcément leur belle ardeur socialiste disparaîtrait d'elle-même, s'éteindrait à la façon a un foyer d'incendie qui ne serait plus alimenté.
Ce fut ce qui se produisit à la suite des mesures d'apaisement que M. Waldeck-Rousseau prit, en octobre 1899.
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Sans doute, Tabcès n'était pas crevé; mais le geste du président Loubet, calma la fièvre, lui enleva son acuité. De ce jour, la convalescence commença.
Les réunions publiques n'eurent plus leur raison d'être, les journaux baissèrent le ton de leur polémique, les Intellectuels remontèrent dans leur tour d'ivoire, les savants rentrèrent dans leur laboratoire.
Puis, sans que personne s'en aperçût sur l'instant, le terrain de la bataille se modifia insensiblement. Après s'être battu pour une idée générale, une idée de justice tellement haute qu'elle dominait tous les partis et par cela même pouvait les réunir, on se battit pour des idées plus précises, des idées de programme politique.
Ce ne fut pas encore la débandade, mais ce fut déjà la division parmi les troupes. Comment demander à des catholiques sincères comme M. Aynard, ou M. Léon Chaîne qui étaient avec nous, d'approuver la Séparation des Eglises et de l'Etat ? C'était impossible.
Cependant, il faut bien le dire, ce n'est pas la question religieuse qui nous divisa le plus. Beaucoup de Français, certes, pratiquent leur religion ; mais ils n'ont plus la foi assez militante pour partir à la conquête du tombeau du Christ ou simplement dresser des barricades. On le vit bien lors des inventaires.
Et ce fut la grande erreur de la Papauté de croire qu'un mouvement religieux pourrait se déchaîner en France à la suite du vote de la loi de Séparation. Les guerres de religion ne sont plus de notre siècle. Même dans une région profondément croyante comme la Bretagne, il serait impossible de déterminer une insurrection religieuse. Si la Cour du Vatican avait été mieux informée qu'elle ne l'est, elle n'aurait pas commis la faute de refuser les libéralités de la loi Briand.
Mais le travail de désagrégation que la Foi n'avait pu accomplir, l'argent devait le faire. L'argent, c'est-à-dire
la crainte pour les classes bourgeoises d'être dépossédées de leur situation. En voyant le mouvement socialiste grandir et s'affirmer, beaucoup de bourgeois plus ou moins capitalistes qui, la veille encore, se croyaient sincèrement socialistes, prirent peur du Socialisme.
Tant qu'il s'était agi de bâtir en rêve la cité future, on consentait volontiers à apporter sa pierre à l'œuvre. Mais voici qu'il s'agissait de réalités et non plus de théories. On parlait de retraites ouvrières, on préparait l'impôt sur le revenu. L'heure approchait où il faudrait tenir ses promesses et payer l'addition.
Ce fut, pour les snobs du Socialisme, un sauve-qui-peut général. Aussi bien, pour excuser leur fuite, les prétextes ne manquèrent point ; mais le meilleur leur fut fourni par les outranciers du Socialisme, par M. Gustave Hervé et par ceux qui, en' s'unifiant, déclarèrent la guerre aux républicains qui ne s'inclinaient pas devant leur Evangile.
Seule, une opposition violente aurait pu empêcher, ou tout au moins retarder cette débandade. Mais à l'heure actuelle^ il n'y a plus d'opposition. Le Nationalisme n'existe plus guère qu'à l'état de souvenir. Quant aux réactionnaires intégraux, ils ont subi de telles pertes qu'ils sont trop occupés à compter leurs morts et à panser leurs blessés pour songer à livrer de nouveaux combats. Il n'en reste plus guère de ce côté qu'une petite élite que M. Charles Maurras essaie d'enrôler sous la bannière un peu fanée de l'Action française^ mais sans y parvenir. De temps à autre, il fait coller de grandes affiches multicolores sur les murs ; mais personne ne les lit et, ce qui est plus grave, personne ne les déchire.
C'est un vent d'apaisement qui souffle sur la France ; après la tempête de 1899 et de 1900, voici l'accalmie. Ainsi s'explique la disparition de cet espèce de snobisme socialiste — et quelquefois libertaire — qui s'était emparé
des classes moyennes de la société, au cours de la grande bataille nationaliste.
Les socialistes d'hier — je parle des snobs — sont devenus des modérés en attendant qu'ils redeviennent des conservateurs.
Est-ce à dire que les idées de progrès social — sinon de Socialisme — n'aient pas avancé ?... Telle n'est pas ma pensée. On ne crée point de grands mouvements politiques, même par snobisme, sans qu'il en reste quelque chose. Quand le moissonneur ouvre la main au-dessus du sillon, il se peut que le vent éparpille une partie des grains ; mais il suffit que quelques-uns tombent dans la terre pour qu'une moisson se lève au soleil de Messidor (1).
Armand Charpentier.
(i) Nous avons reproduit cet extrait de Tarticle de M. Armand Charpentier, bien que notre nom y soit seulement cité (il est vrai à côté de celui de M. Edouard Aynard) ; nous l'avons fait à cause de sa portée générale. M. Armand Charpentier est de ceux qui ont le plus étudié l'affaire Dreyfus et qui surtout en ont le mieux pénétré la philosophie et aperçu les incalculables conséquences. C'est dans de nombreux articles de journaux et de revue qu'il a magistralement traité ces questions et il en a même fait le sujet de son intéressant roman la Beauté du Devoir (Librairie Paul Ollendorff, 1907).
Le Peuple Français (Paris), 30 août 1907.