‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme, Du nationalisme, Les femmes et la politique. Anthisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps. Timidité intellectuelle de certains catholiques. L'abus des dévotions nouvelles. Le christianisme social et les conversateurs. La loi du 1er juillet 1901 et les "Dreyfusards". Du clergé séculier et des congrégations. Etc., etc. Articles, comptes rendus, notices bibliographiquesChapitre 106 sur 134 · LES CATHOLIQUES ET LA PAIX · texte numérisé non relu

LES CATHOLIQUES ET LA PAIX

C'est ce que font déjà depuis plusieurs années, dans leurs Revues, leurs ouvrages, leurs Congrès, ces « pacifistes »

dont les gens soi-disant sérieux et qui souvent ne les connaissent que de nom, sourient si volontiers. Nous, catholiques, nous avons, au point de vue philosophique, moral, social, politique, économique, les mêmes motifs qu'eux d'adhérer à leurs idées et de participer à leur action ; mais, de plus, nous avons l'Evangile qui devrait nous placer parmi les plus dévoués et les plus ardents des Apôtres de la Paix.

Et s'il n'en est pas ainsi, c'est que beaucoup d'entre nous ont subi, en ce qui concerne Tidée de la guerre, une véritable déformation religieuse à laquelle a pour une grande part, contribué Joseph de Maistre. Nous ne sommes pas assez compétents en théologie pour discuter jusqu a quel point sa conception de la nécessité, de la sainteté, de la conformité avec le plan divin, des massacres des champs de bataille, est compatible avec l'idée d'un Dieu que pour notre part nous aimons à appeler le a bon Dieu ». Mais nous croyons que Ton a trop oublié que J. de Maistre n est point un père de TEglise, que tout ce qu'il a écrit n'est pas « parole d'Evangile », et que lorsqu'il a dit, par exemple : a Dieu aime à s'appeler le Dieu de la guerre », c'était à la fois une erreur matérielle, une hérésie et un blasphème.

Que de conséquences déplorables a également eu la très fausse interprétation et c'est la plus répandue, au mot « Dieu des armées ». Combien peu de gens savent que les armées dont il s'agit sont les milices célestes, es légions d'anges, les armées de martyrs {martyr^^ ^^^^ citas, dit le Te Deum) et non les armées humaines avec leurs fusils et leurs canons. On se demande vraimen comment a pu dans des cerveaux chrétiens entrer c ^ conception d'un Dieu Moloch heureux de voir s'entr égorger des créatures qu'il a faites à son image.

Nous avons, dit M. Léon Chaîne, dans son ouvrage si *^^'''^®™^ ment et si profondément religieux : les Catholiques français et eu^^^ difficultés actuelles inventé le Dieu vengeur, le Dieu jaloux, le t>ieu

batailles, et c'est ainsi qu'en voulant associer la Di\tnité à nos passions et à nos mesquines combinaisons, nous essayons de la rapetisser à notre taille.

Et il rappelle la fameuse boutade :

Au commencement, Dieu fit l'homme à son image, mais depuis lors l'homme le lui a bien rendu. Combien pour notre part nous préférons la conception de ce peintre qui dans un tableau célèbre, représente Jésus-Christ descendant une colline au pied de laquelle se trouvent, séparés de lui par des monceaux de cadavres, les massacreurs très chrétiens de l'histoire auxquels il adresse d'un air triste ces paroles de reproche : Je vous avais pourtant dit de vous aimer les uns les autres.

Mais il est bien entendu, d'autre part, que les catholiques pacifistes n^accepteront pas comme Tolstoï le principe de la non-résistance au mal, quand il s'agira non d'euxmêmes individuellement mais des autres, et de la collectivité à laquelle ils appartiennent. La mort n'est pas le plus grand des maux, la guerre non plus, et nul parmi nous n'est partisan, ni comme homme, ni comme chrétien, ni comme Français de la paix à tout prix.

Ainsi le pacifisme des catholiques ne différera de ce que certains ont appelé le pacifisme laïque, avec lequel ils travailleront parallèlement, la main dans la main à la diminution, sinon à la disparition des guerres, qu'en ce qu'ils trouveront dans leurs principes religieux un motif supplémentaire de dévouement à la cause de la paix.

Comment, en effet, ne pas travailler plus que d'autres à établir entre les nations des rapports juridiques, permettant de résoudre, non par le droit du plus fort, mais conformément à la justice les conflits entre les peuples, comme cela a lieu dans les pays civilisés pour les conflits entre les particuliers, lorsqu'on a la conception d'une fraternité humaine résultant, non pas seulement de la descendance d'un ancêtre commun, singe ou homme, mais de la paternité d'un Dieu qui nous a tous créés à son image et nous a donné à tous, sans distinction de natio-

nalité, ni de races, des âmes pour le salut desquelles ce Dieu s'est fait homme et est mort sur une croix; quand les enseignements donnés par ce Dieu dans l'Evangile nous recommandent avant tout la Justice, la Douceur, la Miséricorde et nomment Enfants de Dieu ceux qui aiment la Paix et travaillent à l'établir et à la maintenir.

Et ce sera un travail bien intéressant, fort instructif et sans doute très profitable que de remettre en lumière les traditions et les enseignements de l'Eglise à ce sujet : les scrupules des premiers chrétiens dont quelques-uns allaient jusqu'à refuser le service militaire — les institutions des Paciaires au xi' siècle, véritables Sociétés de la Paix, mi-laïques, mi-religieuses, avec leurs cotisations et aussi leurs excommunications pour ceux qui manquaient à leurs engagements — les efforts de l'Eglise pour empêcher ou rendre moins terribles les guerres chez les peuples encore à demi barbares; la trêve de Dieu, le rôle joué au moyen âge par les Papes dans la République Chrétienne, à laquelle il est impossible de penser sans songer en même temps à ces Etats-Unis d'Europe, idéal de certains pacifistes; les doctrines des Pères de l'Eglise dans lesquelles domine surtout la préoccupation de la Justice, c'est-à-dire des causes légitimes des guerres; les grandes leçons des Bossuet et des Fénelon, si peu écoutées et encore moins suivies par le pouvoir absolu des rois; les confréries de la Paix du xvii® siècle, créés par les Rose-Croix, qui voulaient, au nom du Christ dont ils se disaient les courtiers, faire disparaître les guerres delà surface du Globe et qui furent tellement persécutés qu'ils se réfugièrent dans la Franc- Maçonnerie, laquelle aujourd'hui combat le Christianisme avec des armes qui lui appartiennent; enfin dans des t-emps plus rapprochés, les écrits du P. Gratry sous le nom duquel nous nous sommes groupés parce que ce nom est à lui seul un programme : car le P. Gratry fut tout à la fois un grand pacifiste et un grand patriote.

Les pacifistes qui ne partagent pas nos idées religieuses ont fait, et nous saisissons volontiers Toccasion de les remercier publiquement d'un accueil sur lequel nous savions d'ailleurs pouvoir compter, une réception chaleureuse à rentrée en corps des Catholiques dans le mouvement pacifiste. Elle peut être pour la Cause de la Paix, à écrit l'un d'eux, l'origine de succès inespérés, et M. Novikow, qui n'a jamais dissimulé qu'il était matérialiste, disait publiquement l'année dernière au Congrès de Milan : <r l'Eglise Catholique peut, pour la Paix universelle, plus que tous les Pacifistes du Monde. x>

C'est qu'en effet, Tardeurqui anime les vrais catholiques, leur communauté complète d'idées et de convictions religieuses, l'unité du Catholicisme et sa docilité à suivre les appels de son chef, peuvent devenir des facteurs extrêmement importants dans un mouvement vers la Paix du monde.

Car, ne l'oublions pas, catholique signifie universel. Le mouvement pacifiste catholique qui se dessine en France peut et doit logiquement s'étendre à toutes les nations. I']t qui pourrait mesurer l'influence qu'exercerait un mouvement d'ensemble des catholiques de tous les pays du monde vers une modification de l'état d'anarchie internationale dans lequel ces pays vivent actuellement les uns par rapport aux autres ?

Pour nous, une chose nous a toujours surpris c'est que, 1900 ans après la naissance du Christ, la guerre existe encore et qu'elle soit considérée, non comme une chose horrible, digne du mépris et de la réprobation des hommes, mais comme une institution nécessaire, organisée, respectée et honorée par les peuples qui se disent chrétiens.

A. Vandbrpol.

La Province (Le Havre), 1" septembre 1907.

Page 1