LA QUINZAINE LITTÉRAIRE
Un jeune Poète lyonnais
Dans ce fâcheux métier de critique, il n'est de plaisir supérieur à celui, très réel, de honnir la gloire usurpée, que le plaisir de faire, — autant qu'on le peut, — justice au talent méconnu, ou largesse au mérite naissant. Connaissez-vous M. Pierre Chaine, dont le père, M. Léon Chaine, est avoué dans notre ville? Je Tignorais, comme vous sans doute, jusqu'à maintenant, et je bénis la bonne fortune qui me permet en m'apportant sa première œuvre, d'être le révélateur d'un véritable talent parmi vous.
Gardez, je vous en prie, la mémoire de ce nom ; vous le retrouverez dans les lettres, où il cheminera rapidement. Son livre est un volume de vers, modestement intitulés Poèmes (librairie Sansot) et qui ont tous les droits à ce titre, dont la simplicité austère pouvait tout aussi bien leur être écrasante. Certes, les vers, de ce temps-ci, ne sont point une marchandise rare ; c'est la poésie qui nous manque. Non que les Premiers Bouquets^ les Heures mélancoliques, ou les Echos de ma lyre dont quelques jeunes personnes, d'ailleurs fort bien intentionnées, et les surnuméraires de l'administration, remplissent honnêtement leurs loisirs, fassent défaut, mais quand ces produc^tions renfermeraient encore des fleuves d'alexandrins, il
n'est pas absolument sûr qu'elles enrichissent la poésie d'un beau vers.
Aussi, lorsque apparaît un poète, un vrai, de cette race qui ne se laisse pas a mourir jeune d, il nous semble que nous ne saurions trop bruyamment crier son nom ni annoncer son œuvre.
L'œuvre de M. Pierre Chaîne a hérité de son auteur certains défauts bien pardonnables à sa jeunesse, — on le dit très jeune — et dont nous ne doutons point qu'il se décide à se dépouiller une autre fois : un peu de puérilité dans les feintes audaces de la forme et à peine de cette abondance verbale qui est, à doses plus fortes, le grand danger des débutants. Nous ne lui en ferions point chicane si son talent était vulgaire; mais la beauté qui se néglige est doublement coupable et moitié moins digne d'indulgence que le commun des pécheurs. Les vers robustement rythmés, pleins de sèves et de saveurs ardentes de M. Chaine ont grande allure, et rappellent la superbe orgueilleuse des vers de Vigny; pourquoi cette tache sinon voulue tout au moins tolérée sur leur mise? Une jolie femme est jolie femme sous un exécrable chapeau, n'est-ce pas ? Mais tout de même on lui souhaite une autre coiffure.
Ceci dit, je me hâte de déclarer qu'il y a dans ce livre assez de mérites pour eff*acer vint fois ces tares insignifiantes. Il est rarement donné de trouver réunis chez un aussi jeune écrivain, autant de science professionnelle, une pareille sûreté de rythme, une maturité de pensée et de style, une richesse de vocables et une originalité d'images aussi grandes. J'ai cité tout à Theure Vigny dont il a le vers puissant et le verbe hautain. Il faudrait évoquer encore Albert Samain dont il possède l'art minutieux et la splendeur plastique. Sa pièce liminaire dédiée à la Victoire de Samothrace pourrait être signée de l'auteur du Chariot cTor. J'en détache ces quelques strophes :
O Vierge mutilée en proue à la galère, Bien que tu sois un corps sans visage et sans bras, Nul. geste et nul regard jamais ne t'égalèrent. Depuis que le ciseau, torse ailé, te cambra !
Les bras las de prier et lourds des tâches viles, Ou meurtris de Tétreinte, ou par le fer durcis. Les bras trop douloureux et les mains trop serviles Ne t'amoindrissent plus de leurs gestes précis.
Et nul ne pourra lire aux plis creux de ta bouche, , Ni dans tes yetix perdus à jamais sous le sol I Mais ton essor toujours s'élèvera farouche, Et Focéan tressaille au souille de ton vol.
Rien de mortel en toi ne fait plier tes ailes Que le temps allégea de tous les gestes vains, Si bien que maintenant ton image étemelle Plane sur nos pensées comme un oiseau divin.
C'est pourquoi mon vaisseau en fuite loin des grèves Afin que la carène aux écueils ne s'échoue. Mon vaisseau d'apparat sculpté selon mon rêve N'érige nul Triton ni Sirène à la proue.
Mais j'ai dressé ta forme idéale en exergue Afin que le grand vol de ton fantôme ailé Joigne son battement aux voilures des vergues Et porte la trirème aux océans stellés I
Il en est de même des pièces intitulées : les Demidieux^ les Sphynx, les Sirènes^ d'une belle inspiration classique, et aussi de son poème les Jets d'eau, dont voici la fin :
Mais les jets d'eaux, comme des cierges, en prière. .. L'une des plus belles pages de son livre est assurément
un poème intitulé : les Fumées. Je vou8 demande la permission d'en reproduire quelques vers :
Vers quel temple invisible ou vers quel ostensoir, Fumée, emportes-tu dans tes sombres spirales . Nos prières, nos pleurs, nos élans et nos râles? Jaillis-tu vers le ciel en colonne d'espoir ? Et quand, droite au-dessus des forges allumées. Gomme un obscur jet d*eau tu te dresses, fumée. Est-ce un encens votif qui monte dans le soir ?
Ou bien t*ériges-tu vers le ciel en blasphème,
Holocauste abhorré sur l'autel des Gaïns
Qui muaient la prière en défi d'anathèmes
Et n'élevaient les bras que pour tendre les poings P
Mais ta plainte est stérile et ta colère est vaine.
Car ton élan d'amour ou ton geste de haine
Cherche un dieu qui réponde et n'en rencontre point.
Bien des bûchers déjà ont fumé vers les astres Qu'allumaient les pasteurs pour fléchir Jéhovah ; Bien d autres ont brillé dans les soirs de désastre, Dont les tourbillons lourds sont allés où tu vas. Et la fumée aussi qui montait de Sodome, Quand brûlèrent ses dieux, ses palais et ses dômes Au-dessus de la terre à peine sMleva I
Les charbons refroidis des vieilles hécatombes Ne sont pas à jamais emportés par le vent. Les peuples, peu à peu, s'écroulent dans les tombes. Mais les œuvres des morts pèsent sur les vivants. L'air est encore impur du soufre de Gomorrhe Et, comme un poison lent, nous respirons encore Les cendres de jadis qui dans nos cœurs retombent
Et toi, la ville chère aux meurtriers d'Abel, Toi qui dardes au ciel l'orgueil des cheminées Butilantes aux soirs d'été, tours de Babel, Que les hommes nouveaux ont enfin terminées.
Tes forges en colère et les fours en travail, Et tes brasiers sanglants où se tordent des rails Etoufferont ta race avant qu'elle soit née.
Le son de ces strophes tumultueuses n'évoque-t-il pas certains vers de la Colère de Samson et de la Maison du Berger ? M. Ghaine ne repousse point d'ailleurs ses glorieuses ascendances, et il les proclame fîlialement dans la préface de ses Poèmes. Cette préface, mon Dieu, je regrette aussi qu'elle soit née, encore qu'elle renferme par ici, par là, de jolies choses. L'auteur annonce qu'il Ta écrite pour ne pas se singulariser et ce serait une mauvaise raison, s'il n'en avait pas d'autre. Je devrais être le dernier à lui en faire le reproche, puisqu'il a bien voulu en causant du mouvement romantique y rappeler mon propre travail sur la matière. Mais j'aime assez que les poètes ne se donnent point l'air de docteurs — à la portée du premier venu. Qu'ils chantent donc, simplement parce que leur mission est de chanter et qu'ils laissent à d'autres le soin d'analyser leurs vocalises et de mettre leur talent en cellule. Les manifestes ne sont plus de notre temps. Laissons-les aux politiciens qui achèvent tous nos vieux habits. Laissons leur également la vanité des étiquettes, l'exclusivisme des écoles. Décadents, symbolistes ou naturalistes, qu'est-ce que cela ? L'embrigadement des sectes littéraires ne rendra point meilleur un poète détestable, pas plus que son isolement, s'il est ligué, ne le ferait pire.
Ceci ne tend point à dire qu'il faille renier ses origines et refuser à ses maîtres la vénération qu'on leur doit. Les briseurs de statues ne sont pas non plus de nos amis. Admirons et aimons ceux qui nous ont ouvert la route. Mais, pour cela, est-il besoin d'emprisonner nos pas dans l'empreinte exacte des leurs ; de prolonger une direction qu'ils eussent abandonnée peut-être, en vivant davantage.
et d'où Ton a sot-inème le devoir de sortir sous peine d'anéantir sa propre personnalité, qui est encore le suprême bien pour le poète et pour l'artiste.
Henri Lardanchet.
Le tournai de Genève (Genève), 28 décembre 1906.
Poèmes, par Pierre Chaîne, 1 vol. in- 12. Paris, Sansot.
Un jour, c'était au sein de l'Affaire et des haines furieuses, un homme, un catholique français et lyonnais, écrivit un livre de courage et d'une plume qui n'était pas ordinaire. On n'a pas oublié ce nom : Léon Chaîne, avoué au tribunal civil.
Son fils, un tout jeune homme, semble avoir hérité de la hauteur de pensée et de la vigueur d'accent paternelles. Il a seulement tourné ces qualités rares vers les régions plus sereines de la poésie, là où les passions des hommes ne se font plus sentir qu'épurées, musicales, à travers l'harmonie des beaux vers.
Cet écho amoindri, d'ailleurs, M. Pierre Chaîne a le bonheur de ne point même l'entendre. Il se meut dans le ciel de tous le plus éthéré : celui de l'Idée. C'est un symboliste, comme il nous l'a dit dans sdi Préface : c'est-à-dire qu'il « cherche à suggérer, au moyen des images, Tétat d'âme qui correspond à une idée comme le parfum à sa fleur ». 11 cherche cela et il y réussit, servi qu'il est par un tempérament poétique incontestable et une maîtrise de vers parfaite. Souvent il rappelle Vigny, dont il se réclame du reste, tout en lui reprochant d'être plus « allégorique »
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que symboliste. L'allégorie, c'est presque comme un rébus dont on nous donne à la fin la clef.
Quel est cet élixir ? Pécheur, c'est la conscience, a dit en effet le maître. Mais, et le disciple, n'en fait-il pas autant? par exemple dans les Jets d'eau :
Ah I je sais votre mal, vous les jets d'eaux mes frères I . . . C'est le vieux rêve humain d'escalader les cieux. . .
Ceci n'est pas un reproche aux poèmes, mais à la préface. De même, pourquoi, au nom de symbolisme, commencer par écraser d'une incidente le Parnasse comme jadis Boileau, d'un coup d'hémistiche, pulvérisait les Scudéry ? Le roi des Parnassiens, Leconte de Lisle, n'estil pas le précurseur du symbolisme, ou plutôt bien plus, son romantisme honteux, voilé, enfoui sous les choses^ n'est-il pas déjà le plus profond, le plus poignant des symbolismes?
Et j'appuierai mon dire en citant de M. Chaine lui-même la plus belle peut-être de ses pages, qui est celle aussi où il est à la fois le plus symboliste d'un symbolisme puissant et sobre, et le plus près — ne lui en déplaise — de l'auteur de Midi :
Il ne faut pas jeter des pierres dans le puits. Chère, tu troublerais l'eau sereine qui songe ; Autour de la margelle étouffons chaque bruit Pour que sa rêverie intacte se prolonge.
L'eau du puits se repose, invisible aux passants ; Respecte sa demeure hermétique et farouche Où nul oiseau du ciel pour boire ne descend Et que n'a violé la soif d'aucune bouche.
Elle n'a pas la foi ni l'orgueil des.jets d'eaux Qui voudraient en montant échapper à la terre. Elle goûte la paix profonde des tombeaux Dans un recueillement pensif et soUtaire.
Séparée à jamais du reste des vivants, Elle ne veut pas voir le soleil ni les arbres ; La caresse» la gifQe ou le baiser du vent N'altère pas sa face immuable de marbre,
Mais (}uand les astres d or se sont voilés d'azur. Et que les clairs jets d'eaux rutilent à l'aurore, Seule dans le mystère et dans le clair-obscur Elle reflète un peu les étoiles encore —
Tu laisses les ruisseaux rire à travers les champs, O Puits I Et les jets d'eaux sangloter en démence. Tu ne joins pas aux leurs ta plainte ni ton chant, Mais grave, avec dédain, tu gardes le silence.
Je trouve cela tout simplement magnifique. Et le Chaine vraiment jeune école n*est pas loin d'égaler l'autre. Ecoutez l'harmonie égarée, troublante, qui se dégage de cette strophe du Moulin :
O vent tiède comme une bouche,
Vent farouche I Doux comme une haleine de femme Et qui passe quand le soleil se couche, Lourd de parfums infâmes.
Vent séducteur, vent corrompu, vent qui te pâmes, N 'as-tu pas soufflé sur mon âme ?
Il faut avoir Taudace de prophétiser. M. Pierre Chaine est poète dans toute la force, dans toute la grandeur du terme, et il deviendra quelqu'un : il lest déjà.
Jean Debrit.
Le SalutPublic (Lyon) 25 novembre 1906.