CHRONIQUE LITTÉRAIRE
La Gardienne de la lumière et autres histoires canadiennes par Henry Van Dyke, adaptées de l'anglais par E. Sainte-Marie Perrin. 1 vol. chez Calmann-Lévy, rue Auber, 3, Paris.
Poèmes, par Pierre Chaîne (1900-1906), 1 voL avec un frontispice de Jean Cuaurand, chez Sansot et C**, rue Saint-André-des-Arts, 53, Paris.
Je ne sais pas ce que sont, dans leur version originale, les sept nouvelles que M°* Sainte-Marie Perrin a adaptées pour nous d'un volume d'Henry Van Dyke The Ruling Passion. Il est sûr, en tout cas, que la forme sous laquelle elles nous sont présentées aujourd'hui les rend infiniment agréables et attrayantes, et que tous ceux qui les liront seront reconnaissants à M"*® Sainte-Marie Perrin de leur avoir révélé d'abord un écrivain qu'ils ignoraient et qui méritait d'être connu, d'avoir ensuite heureusement contribué à Tœuvre d'assainissement entreprise par son père, M. René Bazin, en enrichissant notre langue d'un ouvrage qui, à ces précieuses qualités littéraires, joint encore l'avantage d'être parfaitement irréprochable et de pouvoir être placé entre toutes les mains.
J'ai, cette fois, la bonne fortune de n'avoir à présenter à nos lecteurs que des auteurs lyonnais. M. Pierre Chaîne, dont le volume nouvellement paru, porte le simple titre de Poèmes, est aussi des nôtres, comme M™* Sainte-Marie
Perrin, et, comme elle, il est tout jeune, comme elle encore il livre aujourd'hui au public son premier ouvrage; comme elle enfin, il a de qui tenir, car le nom qu'il porte est de ceux qui ont déjà fait parler d'eux, et il n'est personne qui ne connaisse, au rpoins par les discussions qu'il a soulevées, le livre remarquable de son père, M. Léon Chaine : Les Catholiques français et leurs difficultés actuelles.
Bien que Boileau ait proclamé que
C est en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur, Pense de lart des vers atteindre la hauteur, S'il ne sent point du ciel l'influence secrète,
et que M. Pierre Chaine déclare, dans sa préface, répudier le « Parnasse », il n'est pas douteux que ce jeune homme ne soit un poète, un vrai poète, hautement inspiré et doué. « Le Parnasse », avec lequel il se défend d'avoir de commun n'est point, du reste, le mont sacré habité par les Muses, c'est celui dont le nom a servi à désigner l'école, en elïet bien surannée aujourd'hui, des successeurs du romantisme, et on comprend assez qu'un nouveau venu dans la carrière poétique ne tienne pas à se réclamerd'une formule désormais abolie.
Il prétend, d'autre part, ne pas se poser en novateur, et il se classe lui-même parmi les symbolistes, c'est-à-dire qu'il n'ambitionne pas le vain honneur de marcher en dehors ou même en avant de la voie frayée et suivie par les plus glorieux de ses contemporains. Il lui paraît suf isamment flatteur de se rattacher à un groupe qui compte des Henri de Régnier et des Emile Verhaeren, et cequ» Test plus réellement c'est d'être jugé digne de leur être comparé. Après avoir lu ses Poèmes, je ne crois pas être téméraire en allant jusqu'à cette opinion. . ^
Des poètes que je viens de nommer, M. Pierre Cham ne se contente pas d'avoir la prosodie un peu libre qui
partie de leurs procédés, mais qui n'est pas ce que j'admire le plus en eux. Il a aussi, ce que je trouve plus louable, leur rythme abondant et sonore, leur belle envolée lyrique, leur aisance hautaine et magnifique, leur vocabulaire riche parfois jusqu'à la prodigalité. Je ne puis détacher de son volume, à titre d'exemples, que quelques courts passages. Ils suffiront, je pense, à donner une idée du reste et, en même temps, à inspirer le désir de le connaître. Voici d'abord une pièce intitulée la Maison du Passé,
J'ai rêvé d'un retour dans la maison déserte, Dans la vieille maison où je dormis enfant : J'avais, en m'en allant, laissé la porte ouverte, Au matin d'un départ crédule et triomphant.
Car en abandonnant la vieille maison verte, Je pensais que peut-être un jour, las et confus J'aurais besoin d'un gîte et d'une porte ouverte Et qu'au moins la maison n'aurait pas de refus.
Après avoir couru la moitié de la terre,
Las de m 'être enivré de tous les mauvais vins,
Regrettant les raisins de l'enclos solitaire.
Un soir vers ma maison, en chantant je revins,
Mais le vent qui soufflait a refermé la porte Qu'enlinceule à présent le lierre jusqu'au seuil; Rien ne m'a répondu dans la chaumière morte. Et le vantail frappé rend des bruits de cercueil.
Alors, en attendant que l'aube fût éclose, En silence, accoudé sur le mur du verger, J'ai pleuré dans la nuit, près de ma maison close. Où résonnait mon pas comme un pas d'étranger.
Quand le jour fut venu, je serrai mes sandales, Et sans me retourner vers la vieille maison. J'ai repris mon chemin vers les collines pâles Dont les moutonnements barraient mon horizon.
Et voici un fragment d'une autre pièce intitulée le Puits,
une des plus bellespeut-ètredu recueil avec les Jets d'eau^ que mon distingué confrère Henri Lardenchet a cité dans son compte rendu de la Dépêche de Lyon, et qui, comme il l'observe fort bien, fait songer, par endroits, à Albert Samain :
L'eau de puits se repose, invisible aux passants.
Salles.
Demain (Lyon), 30 novembre 1906.
Poèmes, par Pierre Chaîne (Paris, Sansot, 1 vol. in-i6, 3 fr. 50).
M. Pierre Chaine, fils de notre éminent ami M. Léon Chaine, vient de publier un recueil de vers. Ces prémisses énergiques contiennent beaucoup plus que des promesses. Il y a dans ses poèmes des forces et des beautés que le jeune auteur égalera certainement, mais ne dépassera plus.
Un vrai tempérament littéraire nous y est révélé ; et, en même temps que cette force initiale faute de quoi les habiletés se trouvent vite en déroute, une inspiration stoïque et réfléchie qui porte toutes les richesses en elle. De tous les jeunes poètes qu'il nous a été récemment donné de lire, M. Pierre Chaine est celui qui suggère le plus impérieusement la pensée de de Vigny, ce grand parmi les grands, les délicats^ les sincères, les précis.
La Petite République (Paris), 28 février 1907. LES NOUVEAUX LIVRES