DES VERS DB JEUNES... ET DE VIEUX
La Chanson des Gueuses^ de M. Rémy Broustaille est éditée par Messein. Il semble que les presses de cet éditeur aient été uniquement construites pour donner le jour à un pullulement d'œuvres en vers. Je cite : Impressions et rêves, de Xavier Bailly ; Cris et chansons, de Charles Agé ; la Lyre malgache^ de Sylvain Déglantine ; Poésies de la ifie, par Eugène Lambert.
Un livre se détache parmi tous ces volumes : Les Poésies d'Adolphe Retté. Leur auteur est un des maîtres de notre poésie; ses poèmes sont heureux, vivants, pleins de lumière et semés de vers charmants. A signaler toutefois un léger abus des rimes féminines; cela n'adoucit pas le plus souvent, mais contribue parfois à rendre la cadence monotone, le rythme lent.
Chez Sansot, où les livres de vers abondent aussi, il faut mettre à part les Poèmes de Pierre Chaîne. Pierre Chaine est le fils de M. Léon Chaîne, qui, il y a deux ans, écrivit la remarquable étude sur les Catholiques français. Le fils, laissant son père essayer de trouver la vérité parnni la tourmente des luttes quotidiennes, a préféré fendre les flots bleus de l'illusion au gré d'une voile gonflée de rêve, et, à la proue de sa barque, il a dressé la Victor ire de Samothrace, vêtue de vent, qui lui a paru digne par son envoi de Téiever aux sphères idéales.
Par ce symbole, Pierre Chaine a-t-il voulu nous montrer sa conviction que la poésie n'a nul besoin de tête ou de bras, pourvu qu'elle ait des ailes ?
Ce jeune poète fait très bien le vers, mais pourquoi dans ce recueil, où les poèmes sont peu nombreux, avoir mis un chant de Néron et des sirènes, après le Chant de fête de Néron, de Hugo, et les Sirènes, de Samain ? L'horizon poétique est-il donc si borné que les poètes d'aujourd'hui ne peuvent célébrer que ce qu'ont chanté les poètes d'hier ! A moins que Pierre Chaine ait voulu opposer ses vers à ceux des maîtres disparus.
Paul ÂBRAM.
Lyon Républicain {Lyon), 16 mars .1907.
Poèmes par M. Pierre Chaîne, 1 volume in-12, chez Sansot, éditeur, rue Saint-André-des-Arts, 53, Paris (VP).
Il est toujours agréable de signaler au public les débuts d'un jeune auteur et d'un compatriote — surtout quand ces débuts sont pleins de promesses et s'affirment par une « œuvre ».
Tel est précisément le cas du volume de Poèmes que vient de faire paraître M. Pierre Chaine, fils du sympathique avoué près le tribunal de Lyon, qui publia naguère, aux temps troublés de l'Affaire, un livre courageux et curieux dont nous avons maintes fois parlé.
A notre époque pratique, positive et sportive jusqu'à l'excès, la poésie a vu, hélas! restreindre singulièrement son domaine. Elle n'a plus guère pour elle qu'une élite
pensante et intellectuelle. Et l'on ne saurait trop déplorer cette évolution à rebours.
Les vers de M. Pierre Chaîne ont un charme particulier. Sa pensée solide est servie par une versification élégante, bien rythmée, hardie parfois, mais dénuée toujours de cette vulgarité banale qui trop souvent est Tapanage des jeunes.
L'auteur nous permettra cependant de souhaiter qu'il ne sacrifie pas trop (comme sa préface en prose pourrait le faire craindre) au culte symboliste, dont les procédés sont d'autant plus libres... qu'ils sont plus commodes, et dont la prosodie tortueuse, sous prétexte de profondeur, est agaçante souvent, et n'est certainement pas conforme au clair génie de notre race. Il serait dommage que son talent précoce s'égarât en un tel sentier.
Les réalités matérielles de la vie ne doivent pas tenter les poètes ; elles ont pour les dépeindre le langage de tous : la prose. L'idéal au contraire, quelle que soit sa forme, gagne à être célébré dans la langue imagée, artistique et puissante entre toutes : la poésie, qui élève l'âme, parle à l'imagination et au cœur plus qu'à la raison. C'est une grave erreur de confondre les usages bien distincts de ces deux langages, et les symbolistes y tombent fréquemment. M. Pierre Chaine, qui n'est du reste pas aussi fervent adepte de cette école qu'il le proclame, a trop de goût et de style pour ne pas apercevoir cet écueil et ne pas réussir à s'en écarter progressivement.
Léon Sentupery.
Revue des Poètes (Paris), 18 janvier 1907.
Poèmes, par Pierre Chaîne (Paris, chez Sansot et C**).
M. Pierre Chaine est le fils de l'avoué lyonnais qui s'est fait connaître par son livre les Catholiques français et leurs difficultés actuelles.
Ce n'est point seulement, comme on pourrait croire, par une injuste modestie* que M. Pierre Chaine a donné à son recueil un titre aussi simple en apparence ; il sait bien et il veut que Ton sache qu'il n'a point écrit des vers ordinaires, mais des poèmes patiemment médités, ordonnés et polis où une idée centrale se reflète à travers les images appropriées, identique à elle-même et cependant diverse, comme un visage dans les fragments brisés d'un miroir. De pareils poèmes ne sont-ils pas essentiellement des poèmes sj/mboliques ? M. Pierre Chaine s'en explique dans une très intelligente préface : Il réclame le droit de choisir des symboles qui, moins clairs que des allégories, « suggèrent au moyen des images, l'état d'âme qui correspond à une idée comme le parfum à sa fleur » ou bien, dit-il encore, « d'autre fois le symbole joue le rôle d'un écran derrière lequel se cache le 'poète, tandis qu'il y projette son moi... Ce que certaines confidences auraient de trop individuel, le symbole le corrige en les détachant du poète, et en les présentant sous une forme générale et humaine... »
Le livre répond à la préface. De larges pièces, harmonieuses, graves, éloquentes, expriment tour à tour l'inanité de Veffovi {les Jets d'eau), l'incertitude et l'insuccès de la pensée {les Sphinx), la nécessité de l'illusion {les Voix)^ ou voilent les aventures sentimentales du poète {les Oiseaux ^
les Sirènes). On lira avec plaisir les derniers vers des Jets d'eau :
. . . Les jets d'eau comme des cierges en prière D'un impassible élan montent vers le mystère, Et, beaux dans la ferveur de leur geste hautain, Malgré l'éther immense et l'effort des bourrasques, Eperdument tendus vers l'infini lointain, Pleurent de retomber dans la froideur des vasques.
Faut-il avouer que si leur forme est toujours aussi sûre, d'autres poèmes laissent moins facilement apercevoir Tidée qu^^ils voudraient traduire ou suggérer? J'appréhende, par exemple, de n'avoir pas pénétré le vrai sens du Moulin et des Quatre Cheifauchées... En d'autres pièces, éclairant pour un instant le symbole, le poète se contente d'être un puissant évocateur ; dans ce sonnet, par exemple :