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LORGNETTES LYONNAISES M. LÉON CHAINE

La physionomie de M. Léon Ghaine appartient doublement à notre crayon de silhouettiste, car il joint en lui deux personnalités également sympathiques et distinguées : celle d'un des meilleurs et des plus appréciés avoués de notre Tribunal civil, et celle d'un publicisteque son livre de haute et forte pensée, et la largeur tolérante de ses vues ont placé au premier rang des polémistes et des sociologues.

Une figure de douceur et de cordialité éclairée d'une pointe de malice sans sarcasmes, Tamabilité franche d'un homme de bon ton et la finesse d'un esprit de choix. Une sincérité parfois redoutable, toujours écoutée. Voilà un rare ensemble de qualités qui font de M. Léon Chaîne un caractère et lui valent le respect et l'estime de tous.

Jo d'Azaï

Le Réveil du Gard (Nîmes), 27 novembre 1904.

M. Léon Chaine a trouvé son chemin de Damas dans l'affaire Dreyfus. Il aurait été bien inspiré d'imiter le grand apôtre et sa discrétion au sujet du coup de foudre de sa conversion. M. Chaine au contraire insiste, au point d'en devenir quelque peu agaçant, sur les fautes des catholiques, de ceux du moins qui se firent leurs impru-

dents coryphées, au cours de cette interminable affaire. Ces fautes, réelles, incontestables, il les analyse, les exagère, les développe au point d'en faire un plaidoyer déplacé qui constitue comme un livre dans son livre. Au demeurant, aujourd'hui que depuis cinq ans des ministères Dreyfusophiles travaillent en vain à la réhabilitation de Tex-capitaine, on peut dire que les antidreyfusards ont manqué moins à la justice qu'au respect de la légalité. Comme le juge du bon La Fontaine, ils ont

... prétendu qu'à tort et à travers On ne saurait manquer condamnant un pervers.

L'auteur gâte sa cause par ses propres exagérations et son parti pris de ne pas voir le chambardement dont nos prétendues fautes n'ont été que le prétexte pour les ennemis du Catholicisme.

M. Léon Chaine est encore antimilitariste. En cela il ne cesse pas d'être catholique. Il l'est avec ces admirables catholiques néerlandais, dont la devise fut « Nul ne doit être soldat contre son gré » et qui ont su conquérir une si grande place dans le gouvernement de leur patrie protestante. Il s'élève avec raison contre l'abus du cliquetis des images guerrières dans un grand nombre de sermons tapageurs où les préoccupations de la charité sociale auraient été mieux à leur place.

Mais pourquoi faut-il qu'il outrage le colonel Marchand au profit d'un Foa quelconque? Pourquoi en veut-il tant au président-panache Félix-Faure et réserve-t-il ses tendresses pour le soliveau Carnot ou le jonc Loubet? L'humble et douce figure de Coppée ne trouve pas grâce non plus à ses yeux en raison de son nationalisme. Et puis il y a certain chapitre sur le bon vieux temps qui veut être une page d'histoire, mais d'un tel raccourci qu'il confine à Terreur. Combien nous préférons sur le même sujet les philosophiques notules du Vicomte d'Avenel.

Ce sont là des taches, et des taches d'autant plus regrettables qu'elles ont dû prévenir défavorablement bien des esprits contre ce qui fait Tessence du Livre et les empêcher d'être touchés par l'originale nouveauté des vues si profondément vraies de l'auteur sur les défauts et les vices de notre mentalité catholique française.

Cette partie du Livre, la seule intéressante et la seule juste, échappe à toute analyse. Ce ne sont ni des chapitres, ni des articles, mais des espèces de graffiti dont quelquesuns s'élèvent à l'éloquence lapidaire : Telle cette phrase : < ne faisons-nous pas plus de crédules que de croyants ? d

Ceux-là seuls qui dorment la mort prochaine sous le mancenillier de la routine, regretteront le cri du stylet dans la pierre ou dans leur épiderme.

Nous devrions avoir présente à l'oreille cette phrase de l'explorateur Parry à ses compagnons : « quiconque s'endort, meurt. » Combien hélas de catholiques se sont arrêtés, endormis et meurent.

Il n'est pas mauvais qu'un homme énergique vienne nous secouer avant que le poison et le froid aient fait leur œuvre. Nous nous sentons tour à tour pris en pitié par l'auteur, tournés en ridicule, humiliés, fustigés,... le traitement n'est pas mauvais. Beaucoup ont crié : c'est que nous ne sommes pas tout à fait morts.

Ce livre est un de ceux qui font penser, on ne saurait le lire sans profit. Si quelques étincelles brûlent, d'autres éclairent. Il faut être vraiment ceint d'un triple aveuglement pour ne pas en conserver des lueurs, de ces phosphorescences qui pénètrent jusqu'au fond le plus obscur des préjugés.

L'auteur a eu l'idée de prime abord singulière de compliquer son ouvrage d'un appendice (accessoire devenu principal), composé de plus de 400 articles consacrés à son livre. Beaucoup sont intéressants au milieu d'un plus grand nombre sans valeur.

Nous n'avons pas l'intention d'analyser ces analyses, mais on nous permettra d'insister sur un double phénomène qui a bien dû surprendre M. Léon Chaîne. D'une part, quelques catholiques plus bouillants qu'éclairés, le retranchent du giron de l'Eglise Une^ Sainte, Catholique et Apostolique comme il se plaît à la nommer. D'autre part, les protestants du Signal avec plus de bienveillance que de raison, osent lui offrir l'hospitalité de l'Eglise protestante. Cela ne fait l'éloge de l'entendement religieux ni des uns ni des autres et prouve qu'ils ne savent pas mieux les uns que les autres où commence et où finit leur croyance. De la part du Signal y cela nous étonne plus que de la part de certains (t catholiques professionnels ». J'ai hâte de dire que d'autres critiques ont donné la note juste et ont fait à M. Léon Chaîne, l'honneur mérité de le lire et de le comprendre.

Je crois lui prouver que je suis du nombre en citant cette phrase caractéristique : « L'Université et la République sont la chose de tous les Français : prenons-y la place qui nous appartient, celle que nous y méritons. »

Docteur Fortuné Màzel.

Rei/ue d'histoire et de littérature religieuses (Paris), !•■• décembre 1904.

Les Catholiques français et leurs difficultés actuelles (Paris, Storck, 1903) par M. Léon Chaîne, un honorable avoué de Lyon, forment un ensemble de méditations politico-religieuses où il essaye de montrer que les catholiques ont beaucoup perdu à se solidariser avec les

partisans du militarisme, du nationalisme, de Tantisémitisme, à prôner sans mesure « le bon vieux temps », à se montrer timides où il conviendrait de faire preuve de virilité intellectuelle. La plupart des questions abordées par l'auteur sortent du cadre de la Revue et ne peuvent être traitées ici, tout au long. Des considérations souvent fort justes et toujours personnelles, portant sur un très grand nombre de points, distinguent ce livre sans qu'on y puisse voir une série d'études critiques approfondies. L'auteur donne le bon exemple d'un homme qui pense et qui, sur toutes les questions brûlantes, essaye de se faire une opinion solidement raisonnée, avec un grain de défiance à l'endroit des préjugés qui circulent dans son milieu. Sa franchise et sa vigueur intellectuelles sont de natuce à lui valoir la sympathie de ses coreligionnaires, dussent-ils différer d'avis dans le détail, au sujet de Tune ou de l'autre opinion émise dans le livre.

Dalbrbt

Bibliothèque universelle [109"° année] (Lausanne, Paris, Londres, Leipsig), l" décembre 1904.

Sous ce titre, M. Léon Ghaine, un catholique convaincu, avoué à Lyon, vient de faire paraître, en nouvelle édition, un volume qui a attiré à juste titre l'attention de la presse, et mérite d'être lu par tous ceux qu'intéressent les destinées actuelles de la France. Nous aurions aimé le signaler plus tôt, mais l'inconvénient de ce retard est heureusement atténué par le fait que le livre de M. Chaine

JO

est d'une actualité qui ne s'efface pas du jour au lendemain.

M. Chaine constate avec tristesse ce phénonïène singulier que, dans son pays, de population et d'éducation catholiques, le catholicisme, non seulement n'a plus pour lui la faveur de la nation et l'appui du gouvernement, mais est vivement attaqué par l'une et par l'autre, persécuté même, puisque la loi sur les congrégations a le double caractère d'entraver son développement naturel et de constituer une loi d'exception.

Ce phénomène étonnant, beaucoup de catholiques français le constatent et le déplorent comme M. Chaine. Seulement, tandis que la plupart d'entre eux se bornent à en accuser l'esprit du siècle, l'influence des juifs et des protestants, l'action delà franc-maçonnerie, la licence de la presse et la faiblesse du gouvernement, M. Chaine, — et avec lui quelques-uns de ses coreligionnaires clairvoyants — se sont demandé sérieusement si les catholiques n'étaient pas en partie la propre cause de l'hostilité qui se déchaîne aujourd'hui contre eux, et s'ils n'ont pas étéeuxmèmeslesprincipauxfauteursde leurs actuelles difficultés. A cette question franchement posée, l'ouvrage de M. Chaine répond en exposant avec une égale franchise quelles ont été, selon lui, les erreurs et les fautes des catholiques français. Les énumérer à la suite de l'auteur, ce sera le meilleur moyen de faire connaître son volume et de faire ressortir la justesse et le courage de ses critiques.

Une première faute des catholiques de France a été leur attitude dans l'affaire Dreyfus. Presque à l'unanimité, et sans examiner de bonne foi les allégués des a dreyfusards, » eux et leurs journaux ont pris parti contre Dreyfus ; ils n'ont voulu reconnaître ni les injustices commises, ni les procédés odieux employés dans cette affaire. Stupidement et aveuglément, ils se sont solidarisés avec le général Mercier et son état-major, oubliant qu'ils

professaient une religion dont le fondateur était, lui aussi, un juif, injustement condamné. Ce qui les a entraînés dans cette voie antichrétienne, c'est tout d'abord le désir de profiter, comme parti politique, de l'état de l'opinion publique, qui, en France, était à l'origine presque unanimement antidreyfusarde, à gauche comme à droite. Ce furent aussi ces deux états d'esprit, connexes l'un de l'autre, qui s'appellent le militarisme et le nationalisme et contre lesquels M. Chaine est justement sévère.

Le militarisme, écrit-il, est la perversion du sentiment raisonnable que l'on doit éprouver pour l*armée, comme le nationalisme est la caricature toute récente du véritable patriotisme. Ce n*est pas aimer l'armée que de lui vouer une admiration absurde : c'est la mieux servir que de vouloir y faire pénétrer plus de moralité, plus de raison, plus de justice. . . Nous sommes de ceux qui crient guerre à la guerre ! parce que ce cri si humain résume, à lui seul, les principes mêmes du christianisme, parce qu'il n'est que le fidèle et légitime écho de la loi divine. Ceux qui récitent la belle prière que nous a enseignée le Christ : Notre père qui êtes aux deux, devraient donc avoir, plus que les autres, la violente horreur de la guerre et de saintes colères contre le militarisme.

Au lieu d'associer et d'assimiler sans cesse le prêtre et le soldat, de glorifier bêtement la guerre, avec Joseph de Maistre, M. Chaine invite ses coreligionnaires à se souvenir et s'inspirer plutôt du beau mot de Fénelon : « Toute guerre est une guerre civile. »

Proche parent du militarisme, le nationalisme ne vaut pas mieux. Avec autant de raison que de courage, M. Chaine dénonce ce qu'il y a d'étroit, de puéril et d'antichrétien dans cette prétention de tant de ses coreligionnaires à revendiquer pour eux, en France, le monopole du patriotisme, — et de quel patriotisme! — une admiration et un enthousiasme aveugles et exclusifs pour tout ce qui est français, joints au dédain et au mépris

Je l'étranger. Certes M. Chaine veut être patriote, mais pas de ce patriotisme-là ; se souvenant que catholique signifie universel, il veut à bon droit mettre la grande patrie, Thumanité; au-dessus de la petite, la France, et servir la première dans la seconde.

Avec de tels sentiments, on conçoit que M. Chaine n'est pas tendre pour Tantisémitisme :

A bas les juifs I c'est là un cri de guerre infiniment grave et dangereux : dangereux pour le corps social qui en assume Todieuse responsabilité, grave pour l'Eglise qu'un trop grand nombre de ses fidèles compromettent en faisant mentir, par ce témoignage aveugle et systématique de haine, ses principes de justice et de charité. . . L'antisémitisme est une doctrine de haine. Celui qui est venu dans ce monde pour sauver tous les hommes ne peut couvrir et bénir de ses deux bras en croix la guerre d'extermination morale contre la race dont il est issu. . . Non seulement, en persécutant les juifs, les catholiques manquent h la charité, mais ils manquent encore à leur foi.

M. Chaine est trop perspicace pour voir dans l'antisémitisme, le nationalisme et le militarisme, qui se sont donné libre carrière à Toccasion de l'affaire Dreyfus, Tunique cause de la défaveur et de l'hostilité que les catholiques rencontrent aujourd'hui en France, Il en signale d'autres encore, plus profondes et plus permanentes. C'est d'abord d'avoir trop longtemps persisté à associer le trône et l'autel, le catholicisme et la monarchie. a II y a trente ans, à peine, on ne pouvait entrer dans le modeste salon d'un presbytère de village sans y voir, côte à côte, et sur le même rang, les images de N. S. J.-C, de la Sainte Vierge et du comte de Chambord. » Pour trop de catholiques, l'idéal politique auquel ils aimeraient revenir, c'est le bon vieux temps, c'est-à-dire celui de la royauté. Or, ce bon vieux temps de la royauté, M. Chaine rappelle, en quelques pages saisissantes, de quelles misères il a été témoin, et comment ces rois qui se

nommaient les pères du peuple n'en furent souvent, à part quelques exceptions, que les tyrans. II montre que l'église catholique n'avait guère à se louer des us et coutumes de Fancienne monarchie, et, à propos de la vie de certains prélats d'ancien régime, il ne craint pas d'écrire ces paroles qui ont dû faire bondir les vieilles douairières légitimistes des deux sexes :

Des catholiques ultra font entendre des plaintes aussi irrespectueuses qu'imméritées sur la façon dont se recrute, de nos jours, 1 episcopat français qu'ils déclarent sous le joug d'un pouvoir athée; qu'ils réfléchissent, et ils nous diront si les candidatures présentées par M. Dumay, directeur des cultes de la troisième République, ne valent pas celles qui étaient agréées par les représentants de l'ancienne monarchie.

A ces sentiments monarchiques qui ont rendu les catholiques français suspects aux républicains, ceux-là ont trop souvent joint, au gré de ceux-ci, une défiance prononcée vis-à-vis de la liberté et du libéralisme. Ils ont admiré l'Inquisition, glorifié la révocation de l'édit de Nantes, combattu la liberté des cultes. Ils n'ont pas écouté l'éloquente objurgation de Lacordaire s'écriant : « Oui, catholiques, entendez-le bien : si vous voulez la liberté pour vous, il vous faut la vouloir pour tous les homines et sous tous les cieux. Si vous ne la demandez que pour vous, on ne vous l'accordera jamais ; donnez-la où vous êtes les maîtres, afin qu'on vous la donne où vous êtes esclaves. » Avec Louis Veuillot, ils ont réclamé la liberté pour eux, mais non pour tous. Par cette attitude, ils se sont attiré la défiance des esprits libéraux, et cette défiance a rejailli sur le catholicisme lui-même.

La timidité intellectuelle d'un grand nombre de catholiques a aussi contribué à élargir le fossé entre le catholicisme et le siècle présent. Pourquoi, dans les instituts catholiques, avoir trop souvent caché ou déguisé la vérité

historique, quand elle n^était pas d'accord avec l'idéal catholique ?

Vous ne pouvez déchirer les annales de Thisloire ni en effacer les pages qui ne vous plaisent pas. Le mieux est donc de ne pas cacher à vos élèves des faits qu'ils apprendront toujours plus tard ; mais alors il pourront penser que, si vous les avez si soigneusement dissimulés, c'est que vous les estimiez vous-mêmes en contradiction avec la foi et destructeurs de la doctrine catholique. Apprenez-leur et expliquez-leur ces grands événements ; ce sera à la fois plus habile et plus honnête. Ils seront mieux préparés ainsi aux contradictions et aux luttes qu'ils auront à soutenir contre les autres ou contre eux-mêmes. C'est les désarmer avant le combat que de leur donner, sur ces divers points, une instruction à dessein tronquée et tout à fait insuflisante.

Clairvoyantes paroles, que plus d'un protestant ultraconservateur ferait bien de méditer, tout comme celles-ci :

La défiance instinctive que certains catholiques ont montré i Tégard de tout progrès scientifique, et l'esprit rétrograde avec lequel ils ont envisagé les découvertes faites dans l'ordre naturel ne pouvaient qu'inciter les incrédules à exploiter ce progrès et ces découvertes contre nos croyances. La grande erreur a été notamment de voir dans la Bible et ce qui ne pouvait y être et ce qui n'y était pas. La Bible, tout inspirée qu'elle soit, n'est pas un traité d'astronomie ni de sciences naturelles. Elle donne de hautes leçons de morale ; elle révèle des vérités d'ordre spirituel et métaphysique dans le langage que pouvaient parler et comprendre les hommes du temps... Le domaine dogmatique et le domaine scientifique doivent demeurer distincts l'un de Tautre, et la confusion que veulent en faire à tout propos des amis trop zélés et bien maladroits de la religion ne peut que compromettre cette dernière à bien des yeux. Laissons donc aux savants toute leur liberté d'investigation et n'essayons pas de les enchaîner d'avance par des textes plus ou moins sacrés.

On ne saurait mieux dire, et M. Chaine touche là à la cause principale du discrédit où le catholicisme est tombé aux yeux des savants. Mais celui-ci peut-il être aussi large que le demande M. Chaine dans les dernières paroles

citées? Nous n'en sommes pas- certain, et à Tappui de notre doute, nous invoquons M. Chaîne lui-même. Après avoir signalé l'institution, par le pape, d'une commission des études bibliques, il ajoute : a Le pape édicté les règles opportunes, les recherches des auteurs, afin que ce soit le Saint-Siège lui-même qui fixe ce qui doit être inviolablement conservé, ce qui doit être l'objet de nouvelles investigations, et ce qui doit être laissé au jugement de chacun. » M. Chaine espère ^que cette commission comprendra et exercera son mandat avec une grande largeur, et nous le souhaitons avec lui ; mais qu'elle se montre large ou étroite d'esprit, — et nous souhaitons^ quant à nous, qu'elle soit large, — sa mission, — fixer ce qui doit être invariablement conservé, ce qui doit être Tobjet de nouvelles investigations, et ce qui doit être laissé au jugement de chacun, — sa mission est de telle nature que la science ne saurait s'en accommoder. On ne saurait dire à la science, — à la science théologique pas plus qu'à une autre, — « tu iras jusque- là et pas plus loin. » La science doit aller aussi loin qu'elle peut aller; elle doit examiner librement et impartialement toutes les questions, tous les problèmes qu'elle rencontre sur son chemin. Il lui est impossible, sans se renier elle-même, de s'incliner d'avance devant telle ou telle solution promulguée par le pape sur le préavis d'une commission, si compétente, si bien informée que soit celle-ci. Car demain peut amener au jour une découverte qui renverse la décision d'aujourd'hui. Nous reconnaissons cependant qu'il est de nombreuses questions d'exégèse biblique dont la solution est indifférente pour le dogme catholique, et où, sans danger pour celui-ci, pleine liberté peut être laissée, par l'Eglise, à l'exégète. Mais la susdite commission saura-t-elle toujours faire la distinction entre ce qui est indifférent au dogme et ce qui ne l'est pas ? L'attitude de la cour papale vis-à-vis de l'abbé Loisy nous permet d'en douter un peu .

M. Chaine critique aussi, dans son église, labus des cérémonies et les concessions faites à la vanité des fidèles. Il craint que les différences de traitement entre riches et pauvres, dans les mariages et les enterrements, ne nuisent à l'église dans Tesprit du peuple. Il trouve que les évêques de France sont quelquefois entourés de trop de faste, et, surtout, il voudrait plus de simplicité dans les mœurs, les us et coutumes de la cour pontificale. Il est de fait que, lorsqu'on lit les détails d'une messe papale à Saint-Pierre, lorsqu'on voit le pape s'avancer, coiff'é de la tiare, sur la sedia gestatoria, entouré de ses gardes-nobles, au milieu des génuflexions de la foule, on ne peut s empêcher de comparer la pompe du vicaire de Jésus-Christ avec l'humilité de celui qu'il prétend remplacer ici-bas, et cette comparaison n'est pas à l'avantage de Sa Sainteté le Soui^erain Pontife. Ici encore, l'Eglise aurait tout à gagner de suivre les conseils de M. Chaine. Mais, jusqu'à ce qu'elle le fasse, il coulera encore beaucoup d'eau sous les ponts du Tibre. Le curé n'aime pas que Gros-Jean lui fasse la leçon. Qu'il se montre fils obéissant et payant, voilà sa tâche.

Mais Gros-Jean, — je veux dire M. Chaine, — ne s'intimide pas pour si peu, et poursuit hardiment sa critique, tout inspirée d'ailleurs, — cela se sent dans toutes ses pages, — par un amour profond pour son église. Du reste, la plupart de ses critiques s'adressent plutôt aux catholiques, à ceux qui disent et passent pour tels, qu'à l'Eglise elle-même. C'est ainsi qu'après avoir blâmé leur attitude dans l'alTfaire Dreyfus et leur opposition systématique au régime républicain, il reproche à la majorité d'entre eux et à leur presse un conservatisme égoïste et étroit en matière sociale.

Que de gens, sëcrie-t-il, que Ton appelle catholiques et qui ne sont que d'âpres conservateurs ! Beaucoup de ceux-là ne voient dans le clergé, pour lequel ils marquent un certain respect, qu'une sorte de

gendarmerie spirituelle aidant la maréchaussée h garder leurs biens, leurs personnes et leur vie. L'âme de TEglise et l'esprit du Christ sont depuis longtemps morts en eux... Il n'est pas dans Tordre politique, administratif, social, une initiative généreuse, une mesure libérale, qu'ils n'aient tournée en ridicule, quand elle était inévitable, ou dont ils ne soient montrés les adversaires résolus, quand elle avait chance d'être combattue avec succès. Ils ont accepté, avec une ostensible mauvaise humeur, toutes les lois qui ont eu pour but la protection des travailleurs... Ce sont les mêmes gens qui, transformés en moralistes imprévus, craignent toujours que la journée de travail ne soit trop courte, sous le prétexte charitable que les ouvriers, hors de l'atelier ou de Tusine, pourraient faire un mauvais emploi de leurs heures de repos.

« Faut-il s'étonner maintenant, conclut M. Chaîne, après quelques autres critiques du même ordre, qu'avec un pareil état d'esprit, les conservateurs aient essuyé toutes les défaites sur le terrain politique et social ? Quand on songe que, de 1871 à 1875, ils étaient les maîtres de tous les postes de TEtat, depuis celui de président de la république jusqu'à celui de garde-champêtre, que Tarmée toujours zélée des fonctionnaires de tous grades était à leurs ordres, de quelles fautes, de quelles maladresses ne faut-il pas qu'ils aient été coupables pour s'être fait expulser, jusqu'au dernier, du pouvoir, que les circonstances leur avaient donné et dont ils occupaient toutes les avenues ? »

On conciprend que ce réquisitoire, sévère, mais fondé, n'ait pas été du goût de la majorité des coreligionnaires de M. Chaîne, lesquels, dans la presse à leur dévotion, ont fortement malmené son volume. La seule partie de celuici qui ait trouvé grâce leurs yeux, c'est la dernière, consacrée à défendre la cause des congrégations, contre la loi du l**" juillet 1901, et son application par le ministère Combes.

Quelques-uns de ceux qui, dans la presse républicaine

et ministérielle, ont fortement apprécié le livre de M. Chaine, se sont étonnés de le voir défendre énergiquement et habilement les congrégations. Cet étonnement nous étonne. Si des hommes comme MM. René Goblet, Gabriel Monod, Michel Bréal, Henri Maret, le sénateur Bérenger, Clemenceau se sont trouvés d'accord pour réclamer le droit commun pour les congrégations religieuses, et rien que le droit commun, comment M. Chaine, en sa double qualité et de catholique et de libéral, auraitil pu être d'un autre avis ? Un catholique pourrait-il oublier les services rendus à son église par les ordres religieux ? Un libéral pourrait- il interdire à des personnes majeures de s'associer, sous une règle de vie commune, en vue soit de l'instruction de la jeunesse, soit de l'accomplissement d'œuvres de bienfaisance, soit pour se vouer à la méditation, à la prière et à la mortification ?

En quoi la société moderne, la raison et la liberté, les principes démocratiques et républicains sont-ils intéressés à ce qu'un moine ignoré, agenouillé dans sa cellule derrière les murs de quelque Trappe ou de quelque Chartreuse, perdue elle-même au fond des solitudes, soit chassé de cet inhabitable abri^ rejeté dans la foule qu'il a fuie et où ne s'agitent déjà que trop d âmes vaines, de vulgaires et grossières ambitions, ou contraint de chercher un asile dans les forêts et les montagnes de l'étranger? Voici, au milieu de l'ardente lutte pour la vie, en pleine et sanglante bataille où tant de désirs et tant d'appétits restent inassouvis, voici toute une élite qui renonce aux compétitions du pouvoir, de l'argent, de la gloire humaine; elle fait vœu d'obéis- 'Â

sance alors que tous aspirent à commander, vœu de pauvreté quand pa^

tous se ruent vers les richesses, vœu de chasteté alors que la bête i^^^

humaine sacrifierait tout, pourvu qu'il lui fût permis de se vautrer en ;>.■

paix dans l'ivresse et la luxure... Les sectaires laisseront envahir les ^ '

rues de nos villes par les filles de joie, triomphantes et tapageuses ; toute liberté sera accordée à l'impudeur et au vice ; leurs asiles légaux ^

seront respectés et protégés et, par surcroît, la place publique leur • ^^i

appartiendra. Mais que de saintes filles que le bonheur a dédaignées, ou "^'pl

qui ont laissé à leurs sœurs leur part de joie permise, se réfugient dans ^-^^^

l'ombre et le silence, qu'elles s'en aillent loin du monde dans leur innocence imperturbable ou avec leurs inapaisables douleurs, et le monde, dans ce qu'il a de plus abject et de plus brutal, les poursuivra et les dispersera.

Si ces éloquentes paroles s'appliquent spécialement aux congrégations contemplatives, il va de soi que M. Chaine ne prend pas avec moins d'ardeur la défense des congrégations enseignantes et hospitalières, dont l'utilité lui parait encore plus manifeste. Il s'indigne de ce que <k le droit de s'associer librement soit à tous : aux socialistes pour détruire la société ; aux ouvriers en grève, pour ruiner le patron et empêcher le travail; aux financiers qui veulent grossir leur bourse par des spéculations; aux francs-maçons surtout, pour imposer leurs caprices sectaires... mais pas aux congréganistes. »

Ces paroles vigoureuses et généreuses seraient absolument convaincantes, si l'histoire, tant passée que présente, ne venait pas montrer, à côté du bien fait par les congrégations monastiques, en France ou ailleurs, le mal qu'elles ont commis. Ne sont-ce pas les Jésuites et les Dominicains qui ont été les agents les plus actifs de rinquisition? Les moines ne portent-ils pas en bonne partie la responsabilité de la décadence de l'Espagne? L'affaire Dreyfus n'a-t-elle pas révélé un étrange état d'esprit chez les anciens élèves des écoles congréganistes? N'est-il pas étonnant que, de l'aveu même de M. Chaine, les chefs de la libre-pensée, les plus ardents adversaires des congrégations enseignantes, les radicaux les plus sectaires et les plus intolérants ont été souvent élevés dans des maisons religieuses? NVt-on pas signalé maintes congrégations soi-disant hospitalières qui, comme Torphelinat du Bon-Pasteur à Nancy, exploitaient leurs protégés? C'est ainsi que la Reçue bleue du 13 août dernier citait le cas, en Flandre, de nombreuses écoles

professionnelles dirigées par des congréganistes et rapportant vingt fois plus que ce qu'elles coûtent.

En présence de ces faits, on conçoit que les républicains français aient cru devoir prendre des mesures énergiques contre les congrégations. Qu'ils aient dépassé la mesure nécessaire, qu'ils aient été injustes et antilibéraux, nous l'accordons, mais il y avait certainement quelque chose à faire pour restreindre le développement des ordres religieux. Certes, les congrégations sont un fruit naturel, nécessaire même, de la religion catholique, et quiconque est comme nous partisan résolu d'une liberté religieuse aussi complète que possible, doit demander le droit, pour les catholiques, de s'associer librement en ordres et congrégations en vue d un but licite. Mais ce droit, — comme tous les droits d'ailleurs, — n'est pas absolu ; il est limité par les exigences de la prospérité générale de TEtat, de la nation. Or, si l'existence d'un certain nombre de couvents et de maisons religieuses ne nuit pas à la prospérité nationale, celle-ci souffre certainement de leur développement excessif. Le sel est un excellent condiment, à la condition qu'il n'y en ait pas trop. Voilà pourquoi l'état moderne se voit forcé de prendre des mesures pour restreindre ou prévenir un accroissement exagéré des congrégations, pourquoi, par conséquent, nous ne pouvons pas souscrire complètement aux pages consacrées par M. Chaine à la défense des congrégations.

Cette réserve ne nous empêche pas de rendre pleinement justice à la courageuse franchise, au bon sens, à l'esprit à la fois religieux et libéral qui distinguent son volume. Puisse-t-il donc, selon le souhait de l'auteur, ouvrir les yeux à beaucoup de catholiques français, pour le plus grand bien et de leur église et de la France.

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