UN BON LIVRE
En tête de son ouvrage : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles^ M. Léon Chaîne pourrait hardiment inscrire ces mots de Montaigne : a C'est icy un livre de bonne foy, lecteur ». Bien que, dans la Démocratie du 11 juin dernier, sous la signature de notre confrère Paul Degouy, nous ayons dit ce que nous pensons de cet ouvrage, nous revenons sur ce sujet qui a provoqué l'attention de toute la presse et qui est encore d'actualité, puisque l'auteur vient de lancer une nouvelle édition des Catholiques français et leurs difficultés actuelles suivi de centaines d'articles de journaux du monde entier appréciant diversement l'œuvre courageuse de M. Chaine.
Oui, Tœuvre courageuse; car M. Léon Chaine, laissant momentanément les dossiers de son étude d'avoué, pour d libérer sa conscience )», en catholique rationnel et sincère, n'a pas craint, à l'occasion de l'Affaire Dreyfus, de dire de dures et cruelles vérités à ses coreligionnaires. a Si, écrit-il, les catholiques souffrent dans notre pays, n'est-ce pas un peu parce qu'ils ont commis de lourdes fautes ? Alors, pourquoi ne pas nous frapper nous-mêmes la poitrine, au lieu de toujours frapper celle des autres ? » Et il passe en revue les fautes commises, en les condamnant hautement. Pendant l'affaire Dreyfus, ce drame de conscience, a dit M. Emile Deschanel, qui bouleversa la France, a les catholiques, dit M. Chaine, il faut le reconnaître, ont laissé surtout à d'autres Thonneur de défendre le Droit et la Vérité ». Ils ont commis l'irréparable faute,
trahissant toutes les doctrines du Christ dont ils se réclament, de se solidariser avec les nationalistes et les antisémites sectaires et haineux, ils ont porté une persistance inexplicable à solidariser le goupillon avec le sabre, à appuyer Tautel sur le trône, alors que le Christ a dit : « tu ne tueras point ! et que la primitive Eglise était républicaine.
Il faudrait lire tout Touvrage de M. Léon Chaine : chaque chapitre intéresse ; il suffit de les citer pour s'en rendre compte : Du Militarisme, du Nationalisme, Antisémitisme, les Catholiques et le bon uieux temps, etc.
Bien qu'étant un croyant dans toute la force du terme, ce entièrement soumis aux directions de la Sainte Eglise a>^ dit-il, M. Léoii Chaine ne craint pas de critiquer les dévotions parasitaires, les préjugés, les cultes mercantiles qu'entretiennent ceux-là même qui s'intitulent les représentants du Christ. C'est ainsi qu'il s'élève contre le mépris dans lequel TEglise tient les pauvres, alors qu'elle se fait petite devant les riches à qui elle réserve ses honneurs moyennant finances, a Vous êtes tous frères », a cependant dit le Christ. M. Chaine condamne également le peu d'égalité qui règne au sein du clergé lui-même ; il persifle les personnages, dont la modestie devrait pourtant être exemplaire, qui se donnent à bouche en veux-tu du a Monseigneur », de ce Son Eminence », de ce Sa Grandeur »)... Et il blâme sévèrement ceux qui entretiennent certaines dévotions absurdes, comme les prières à Saint- Expédit, le pain offert à Saint-Antoine et autres balivernes et stupidités que condamnent le simple bon sens et la claire raison.
M. Léon Chaine est un enfant terrible de la Sainte- Eglise ; il ose même parler de Tavénement d'un nègre au Vatican, — « perspective qui aurait réjoui l'âme du bon Shoelcher », dit l'auteur, mais qui ne peut que bouleverser celle des catholiques qui, dans nos colonies, traitent la
race noire en race inférieure, pour laquelle on ne peut avoir que de la réprobation.
Bien que nos opinions philosophiques diffèrent sensiblement de celles de M. Léon Chaîne, nous ne pouvons nous empêcher d'admirer son indépendance et nous nous inclinons devant sa bonne foi et sa sincérité.
Il n'y a pas longtemps, quand les catholiques de la Guadeloupe, sous la bannière de M. Quillery, curé archiprètre de la Pointe-à-Pitre, fondèrent un journal, la Quinzaine paroissiale, pour défendre leurs intérêts, nous avons formulé nettement notre opinion sur le rôle de l'Eglise dans notre société coloniale dans une Lettre ouverte à M. G. Quillery, parue dans la Démocratie du 22 août 1903. Et, par un hasard curieux, nous avons alors exprimé les mêmes idées de justice et de vérité que M. Léon Chaîne : comme lui, nous avons dit que TEvangile était violé et méconnu. L'Eglise sera sociale ou elle ne sera pas, disions-nous, et nous lui demandions de revenir aux saines traditions du chritianisme primitif.
L'Eglise traverse en ce moment de grandes difficultés : ses fautes sont la seule cause du mal dont elle se plaint. Elle est devenue le centre de toutes les résistances à la démocratie et au progrès humain; et c'est parce qu'elle s'est faite le point d'appui de tous les privilèges que beaucoup veulent, sans colère mais sans hésitation, abolir les privilèges de l'Eglise elle-même et préparer ainsi la ruine des autres privilèges.
L'Eglise romaine, dans la lutte qu'elle soutient pourrait, cependant, sinon conserver la prédominance qu'elle prétend à tort avoir, mais toutou moins grouper encore autour d'elle des sympathies, en écoutant des voix comme celles de M. Léon Ghaine, de l'abbé Loisy, de M. Paul Viollet, de l'abbé Naudet, etc.; malheureusement, routinière, intolérante, conservatrice, elle s'enlise chaque jour.
éloignant d'elle ceux qui pensent et raisonnent. Aussi, la barque de Saint-Pierre fait eau de toutes parts ; et la foi se meurt, la foi est morte. ..
Dernièrement, quand l'abbé Loisy, à la suite de travaux remarquables qui lui valurent d'occuper à la Sorbonne en pleine Université laïque, une chaire de Técole des Hautes Etudes, osa affirmer certaines vérités et voir dans la résurrection de Lazare une allégorie, un symbole, que fit le clergé ? L'ouvrage de Tabbé Loisy, V Evangile et V Eglise^ fut sévèrement condamné par plusieurs évêques et un des plus zélés en cette occcasion laissa même tomber de ses lèvres pastorales cette mémorable sentence : a un évèque ne discute pas, il ne réfute pas, il condamne ».
Il ne faut pas se faire d'illusions; le livre de M. Léon Chaine ne désillera pas les yeux des catholiques; au contraire; avec leur intolérance habituelle, ils crieront : haro !... sur l'écrivain qui — ô profanation ! — ose critiquer, blâmer, condamner ce que le temps a consacré et que la majorité moutonnière approuve sous Tégide de pasteurs plus coupables qu'habiles et clairvoyants.
Et pourtant M. Léon Chaine parle aussi sagement que sincèrement : il est guidé, dit-il, par le seul amour de la religion et le souci respectueux de la vérité.
Les esprits éclairés s'accordent en général, à reconnaître l'incompatibilité de la religion catholique, telle qu'elle est enseignée et pratiquée, avec l'état mental de notre société moderne. Auguste Comte a établi cette incompatibilité avec une saisissante netteté, Michelet et Quinet ont soutenu éloquemment la même thèse. « Je revendique, disait Edgar Quinet, Thonneur de n'avoir cessé, depuis trente ans, de montrer l'incompatibilité radicale, absolue, de cette forme de religion avec la civilisation moderne, avec l'affranchissement des nations, avec les libertés politiques et civiles ».
Des croyants même, sincères et honnêtes, font entendre
leurs plaintes et doléances contre révolution régressive d'une Eglise qui se raccroche, pour prolonger son agonie, aux dernières survivances fétichiques du passé, aux institutions caduques et démodées.
Et cependant, dit M. Léon Ghaine, « nous restons convaincu que la doctrine évangélique n'est pas en contradiction avec les vrais principes de la Révolution française et que ce qu'il y a de légitime dans les revendications de l'esprit moderne n'a rien à craindre de l'Eglise ». C'est vrai ; mais malheureusement les catholiques pensent différemment : généralement, pour employer les propres expressions de M. Ghaine, ils ont a leurs regards fixés sur les drapeaux exilés de la monarchie » et sont c réfractaires au régime républicain. »
L'Eglise voudra-t-elle jamais comprendre que « le catholicisme, avec son Chef élu, n'est au fond qu'une république » et pratiquer le socialisme prêché par Jésus- Christ, ce socialisme dont on trouve la trace dans tous les traités de morale comme dans tous les évangiles ?. .
Nous sommes d'accord avec M. Léon Ghaine pour dire qu' « ils se trompent et ils sont injustes ceux qui font de la guerre à la religion un article nécessaire de leur programme ». Les catholiques payent en ce moment certaines fautes et certaines erreurs ; soit; mais comme l'a dit une voix éloquente et peu suspecte au Congrès de Rome, ce n'est pas à nous « d'opprimer à notre tour nos anciens oppresseurs ». Il suffit que nous les empêchions d'imposer leurs opinions; il importe que nous fassions disparaître la prépondérance de l'Eglise sur la société civile, et cela au nom de la vérité et de la liberté, pour que l'émancipation des esprits, qui, déjà^ se manifeste par des signes caractéristiques, s'accomplisse, lentement peut-être, mais sûrement. Perfectionnons l'homme et laissons faire le temps ! . . .
Dans quel but M. Léon Ghaine a-t-il écrit son ouvrage?
Passionnément épris de justice et profondément attaché à la liberté, malgré ses convictions religieuses^ il pousse a un frêle cri d'alarme » pouvant « éveiller un cri plus sonore et plus puissant. i> Mais, hélas, nous le répétons, nous avons bien peur que sa voix reste sans écho. Qu'importe ! car, pour parler comme M. Léon Chaîne, « nul effort n'est tout à fait vain, puisque, comme le constate le philosophe Ballanche « rien n'est perdu dans le monde moral i> et que, dans tous les ordres d'idées, le pas d'une fourmi pèse sur l'univers ».
Nous ne pouvons qu'applaudir. Le fait que cet ouvrage ait mis en pleine lumière les fautes des catholiques suffit pour établir son utilité. Il vient à son heure. C'est un document, document précieux, car il prouvera plus tard que ceux qui aujourd'hui crient à la persécution ont tout fait pour hâter leur disparition. Et nos petits neveux se réjouiront de savoir que la Raison a toujours guidé ceux qui^ avec une admirable énergie, ont défendu contre l'Eglise conservatrice les principes de la Révolution et les prérogatives de la France, libérant les âmes et les consciences,, comme le dit si bien M. LéonChaine.
H. -Adolphe Lara.
Le Matin (Anvers), 13 décembre 1904.