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LA QUESTION JUIVE

Le Sionisme, dont M. Henri Grûnau-Grunzweig nous a parlé samedi dernier à l'Harmonie, est la meilleure réponse que les Juifs puissent faire à ceux qui leur reprochent de manquer d'idéalité. Il s'agit pour la race, on le sait, de reconquérir son ancien berceau, de fonder un Etat en

Judée, de relever Sion, l'antique Jérusalem. C'est un rêve de poète ; d'aucuns même en sourirent à l'origine et n'y virent qu'une irréalisable chimère. Cependant la chimère prend corps, les souscriptions affluent, le nombre des adhérents du retour en Palestine croît sans cesse, et le jour est plus proche qu'on ne croit ou le Sultan, dont les finances sont toujours obérées, se laissera tenter par l'offre d'une grosse somme pour l'acquisition, par les Sionistes, du territoire coîivoîté. Ce territoire est aride et ingrat: plus que tout autre, il exige ce « labor improbus » dont parlait Virgile. N'importe ! Le Juif, pour qui ce sol est sacré, compte pour le transformer sur un prodige de foi et d'amour....

Je viens précisément de lire, à leur sujet, un livre tout récent qui semble retarder de plusieurs siècles. Il est intitulé « les Juifs devant TEglise et l'Histoire » et a pour auteur le R. P. Constant, docteur en théologie et en droit canon. L'auteur s'efforce de justifier toutes les lois d'exception dont les Israélites ont été victimes, sous prétexte que ce le Juif est l'accapareur de l'or, l'envahisseur de la fortune publique, le spoliateur du genre humain » . En réprimant le Juif, ajoute-il, l'Eglise ne fait qu'obéir à la loi élémentaire de la conservation. Il ne va pas jusqu'à approuver les anciens auto-da-fé espagnols ; non, mais lorsque Philippe-Auguste chasse les Juifs de son royaume, il constate que le pape Innocent III « ne trouva pas la mesure excessive » , et il cite avec complaisance les décrets des Souverains Pontifes instituant le ghetto, ainsi que les lois interdisant aux (ils d'Israël la possession du sol. Il voudrait même leur voir imposer un signe distinctif qui serait comme une note d'infamie, et rappelle à ce propos ces paroles odieuses de M. Drumont, qu'il traite d' cf éloquent auteur » : « Si vous obligiez maintenant les Juifs à porter la rouelle jaune vous rendriez service à beaucoup de gens t>.

Les Juifs sont exactement ce que les a faits une législation arbitraire et hostile. On les confina malgré eux dans le commerce de Targent. A l'origine, c'étaient des agriculteurs, des pasteurs ; ils avaient Tesprit tourné vers la poésie, Tart, la philosophie, la science. S'il y a des Juifs usuriers, des Juifs trompeurs, des Juifs abjects, n'est-ce pas le fait de la persécution qui ne cessa de peser sur eux? Ne sait-on pas que Toppresion engendre fatalement la dissimulation et la fraude? Mais le père Constant, claustré dans son moyen âge, ne jure que par les constitutions pontificales sur lesquelles renchérirent encore, pendant des siècles, la plupart des Etats chrétiens, et il verrait avec plaisir refouler le Juif dans ses anciens ghettos, objet des mêmes exclusions que jadis, chargé du même anathème et désigné aux mêmes avanies par la honteuse fouelle jaune.

Ce livre atteste une mentalité effrayante, et l'on respire comme au sortir d'une grotte ténébreuse, quand de ce dogmatisme sombre, on passe aux pages lumineuses que M. Léon Chaine, un noble catholique, celui-là, a consacrées à l'Antiséminitisme dans son livre : Les Catholiques français et leurs difficultés actuelles.

L anlisémilisme, écrit-il, est une doctrine de haine. Celui qui est venu au monde pour sauver tous les hommes ne peut bénir de ses deux bras en croix la guerre d'extermination morale entreprise contre la race dont il est issu. Non seulement en persécutant les Juifs, les catholiques manquent à la charité, mais ils manquent encore à leur foi. Le christianisme n'est-il pas sorti du Judaïsme, le Golgotha n'estil pas le couronnement du Sinaï, Jésus-Christ n'ést-il pas le (ils d'une Juive et Juif lui-même ?

Quelques lignes de cet élan et de cette chaleur suffisent pour faire crouler, dans l'esprit de tout homme généreux, le monument de fanatisme du père Constant. Ajoutons que

la suprématie financière des Juifs qui inquiète tant ce religieux est démentie par des économistes catholiques comme M. Anatole Leroy-Beaulieu, qui n'a pas craint de déclarer : a Si Ton examine les faits, il est impossible de nier que la prétendue suprématie financière des Juifs a été singulièrement exagérée. Si nous comptions les grandes maisons de banque en France, par exemple, nous trouverions qu'il y en a très peu d'israélites ».

Il ne manquait au peuple dispersé qu'un grand but moral, et ce but, le Sionisme le lui assigne. Des millions de Juifs aspirent à se grouper sur la terre des aïeux, prêts à la féconder de leur sueur. Du fond de la Russie, de la Pologne, de la Galicie où tant d'Israélites croupissent dans la fange, sentent suspendue sur leur front une éternelle honte, une foule de mains se tendent fiévreusement vers Tantique foyer qui pourrait être rendu à Israël après deux mille ans d'exil.

Sancho.

V Univers, 13 décembre 1904.

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