‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme, Du nationalisme, Les femmes et la politique. Anthisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps. Timidité intellectuelle de certains catholiques. L'abus des dévotions nouvelles. Le christianisme social et les conversateurs. La loi du 1er juillet 1901 et les "Dreyfusards". Du clergé séculier et des congrégations. Etc., etc. Articles, comptes rendus, notices bibliographiquesChapitre 33 sur 134 · I) LE COLLÈGE D'OULLINS — LES DOMINICAINS ENSEIGNANTS · texte numérisé non relu

I) LE COLLÈGE D'OULLINS — LES DOMINICAINS ENSEIGNANTS

Au sujet d'une brochure parue sur le Collège d*OulIins et ses fondateurs et intitulée : A la Mémoire de Vabbé Chaine, le Salut Public publiait le i3 août 1893, sous la signature de M. Henri Thiers, son rédacteur en chef, un article dont nous donnons cet extrait qui parait à sa place ici :

« Ce n'est point seulement de notre temps que datent les

entreprises contre la religion. A Tépoque de Lamennais et de Lacordaire, des hommes de foi et de science se préoccupaient avec une légitime inquiétude de ce que Tavenir réserverait à notre pays si Tablme se creusait de plus en plus entre ces deux directions de l'esprit humain : celle qui va vers Dieu et celle qui s'en éloigne sous prétexte de rationalisme et de science.

L'abbé Dauphin écrivait à l'un de ses condisciples du grand séminaire, l'abbé Chaine, « jeune prêtre au cœur ardent et généreux », dit M. Eugène Beluze :

« Lorsque je considère notre pauvre société telle que l'impiété

« Ta faite, dévergondée, égoiste, dissolue, haletante pour les jouis- « sances matérielles et froide à toute idée religieuse, je me dis en c moi-même : Il est vraiment impossible d'entamer cette masse « corrompue par des moyens ordinaires. Prêchez et on ne « vous écoutera pas. Ecrivez ; si vous le faites avec une logique « brûlante comme M. de Lamennais, on dira peut-être : « C'est

< une puissance » ; si vous le faites avec un cœur d'ange comme « M. de Montalembert, avec un cœur navré des maux de la foi, « quelques amis pleureront sans doute, mais l'opinion publique « rira de votre sentimentalité religieuse. Que faire donc, après c qu on a prié, puisque la prière est le premier, le plus efficace « moyen de succès ? Nous l'avons dit souvent ensemble, cher ami, « il faut reprendre la société par la base. Il faut, avec l'aide de

< Dieu, faire une génération neuve qu'on pénétrera de foi et € de science; une génération intelligente et religieuse qui devienc dra comme un centre d*attraction capable d'amener à soi peu à « peu la société tout entière. Ceci sera long, sans doute, et ne a pourra être que l'œuvre du temps et d'efforts puissamment aidés <* du bon Dieu; mais pourquoi n'essayerions-nous pas nous- » mêmes, pour notre part, de résoudre ce grand problème. Tu c m'as dit souvent que tu aimerais à te lier à une société d'amis « consacrés à l'enseignement. Eh bien, mon cher ^Pierre, mettons « nous sans retard à la besogne ».

L'abbé Ghaine demanda quelques jours pour réfléchir et finalement donna son adhésion. L'Ecole de Saint-Thomas était fondée.

Ce fait, au point de vue local, a sans doute son importance, surtout si l'on considère la prospérité que cette école acquit et les résultats qu'elle a donnés. Mais ce n'est pas sous cet aspect seulement qu'il faut apprécier l'œuvre de ces prêtres animés du zèle de la foi. Ce qu'ils ont fait à Lyon, c'était en effet ce qu'il fallait faire partout à l'époque où ils vivaient. Ils ont donc été les initiateurs d'une sorte d*apostolat auquel on ne songeait pas et qui a porté d'heureux fruits.

Mais si, maintenant, nous rapprochons les besoins moraux et religieux dans la France d'il y a cinquante ans, des conditions de la foi et des mœurs à l'heure où nous vivons, nous estimerons encore plus haut ces missionnaires de l'intelligence qui sentaient la nécessité de porter la foi non plus chez les peuples sauvages.

mais chez les raffinés de la civilisation que Forgueil ramène à la barbarie.

Ces émules de Lacordaire sont au courant de tout le travail intellectuel. L'abbé t)auphin écrit à Tabbé Chaîne :

« Toi qui aimes Thistoire naturelle, ne manque pas de lire V Oiseau, le nouvel ouvrage de ce malheureux Michelet. Cette fois, cette espèce de fou sublime m'a saisi et ému d'une vive jouissance. Ce n'est ni de la science ni de la politique mais c'est très souvent de la poésie originale et enthousiaste. Il y a une préface de sa femme qui est un morceau délicieux.

Hier, j'ai dîné en compagnie de Lamartine, de Laprade, d'Autran, de l'aimable et spirituel Armand de Pontmartin et d'autres encore. C'était, tu le vois, un vrai dîner de poètes. Lamartine a toujours une noble figure et, avec une familiarité de bon goût, des airs de roi détrôné. Ce pauvre grand homme plie sous le poids de ses dettes. Si tu peux t' abonner à son Cours de Littérature, rendslui ce service : c'est une aumône au génie indigent... (!!ombien il serait triste que notre plus grand poète mourut dans la misère ! »

L'abbé Chaîne est mort en décembre 1860. On peut dire de lui et de ses collaborateurs, qu'ils travaillèrent les premiers à conquérir la liberté de l'enseignement et furent ainsi les précurseurs des de Falloux, des Montalembert, des Dupanloup... ^ .

Henri Thiers.

Le Collège d'OuUins (Ecole Saint-Thomas-d'Aquin) a été fondé en i833 par trois jeunes prêtres lyonnais, les abbés Dauphin, Chaîne et Lassalle. Cette institution qui, antérieurement à la loi de i85o, fut l'un des trois collèges jouissant du privilège de plein exercice était déjà célèbre avant que le Père Lacordaire auquel il fut cédé en i853 vint l'envelopper comme d'un rayon de sa gloire.

Voici comment dans un discours de distribution de prix l'abbé Dauphin caractérisait l'esprit de cette maison fondée dans une pensée à la fois chrétienne et libérale :

« Lorsque nous fondâmes le Collège, nous étions fort jeunes, mes confrères et moi, aimant d'un cœur enthousiaste notre pays et notre temps, mais tenant à la religion par toutes nos racines et en désirant le triomphe pour notre caractère sacré

« Plus d'une fois nous avions gémi et souffert de voir les forces

vives de la société se développer presque toutes en dehors de rinfluence religieuse, le plus souvent même en opposition contre elle. Les lettres, les études, la science, Tindustrie, renseignement, tous ces glorieux éléments de la vie sociale échappaient au moins à Tinspiration chrétienne quand ils ne la combattaient pas directement. Il nous sembla donc que c'était le devoir et la gloii*e de réducateur de travailler pour sa part à empêcher ce funeste divorce entre la religion et le progrès de l'esprit humain, et c'est à cette pensée de conciliation et de zèle qu'est due la fondation de notre établissement.

<x Nous voulions apprendre à nos élèves à respirer la foi comme Tair natal de leur âme et à ne jamais séparer le développement de leur esprit par Tétude, de la formation de leur conscience par une sincère et libre piété.

« Dans notre pensée, en effet, entre la doctrine chrétienne et les divers enseignements classiques, il n'y a pas la moindre contradiction ; c'est sur tous les points une harmonie visible et constante qui, à rinsu même de nos élèves, doit exercer sur leurs convictions une action pénétrante. La religion ne se sépare donc ni de l'histoire, ni de la vie, ni de Tâme. Elle tient à l'ensemble du plan divin et se lie à tout ce qui honore l'humanité, à tout ce qui touche le cœur.

« Entre les élèves et les maîtres, régnait alors chez nous comme à présent, un perpétuel échange d'affection et de confiance ; les visages étaient ouverts, les mouvements spontanés, les manières pleines d'aménité et de naturel. Peu ou point de cette hostilité sournoise, de cette vulgarité scolaire, de ce genre criard et grossier qui va toujours plus loin que la surface. C'était en un mot, l'esprit d'une famille plutôt que d'un collège. »

Tout l'enseignement convergeait donc vers l'idée de Dieu ; mais les exercices du culte étaient ordonnés avec une sage discrétion. Les élèves jouissaient pour Taccomplissement de leurs devoirs religieux de toute la somme de liberté compatible avec le caractère de la maison. Ils n'assistaient réglementairement à la messe qne le jeudi et le dimanche, car on s'était bien gardé de leur en faille une obligation quotidienne. Que de jeunes gens sortis des établissements ecclésiastiques abandonnent les pratiques religieuses un peu parce qu'ils en ont été saturés, et ne vont plus du tout à la

messe, pour avoir été contraints pendant des années à y assister tons les jours! Que d*enfants ainsi plies par ordre aux plus étroites, aux plus minutieuses pratiques d'une certaine dévotion, qui, aux environs de la vingtième année, dès le premier tumulte des passions, ou plus tard lors de certaines exigences de Tesprit, ne veulent plus trouver â leur taille cette grande religion du Christ, qui a satisfait le cœur et l'esprit des Newton, des Pascal, des Thomas d'Aquin et des Michel- Ange, à laquelle iront encore jusqu'à la fin des temps, les hommages et les adorations de tant d'âmes d'élite, de tant d'hommes illustres et de tant d'éclatants génies ! religion que certains scribes et mêmes certains princes des prêtres essayent vainement de rapetisser et de déformer I

Ennemis sur ce point comme sur les autres d'une éducation servile, les Directeurs d'Oullins cherchaient à éclairer leurs élèves, à exercer leur liberté pour laquelle ils marquaient un très grand respect, et ils n'auraient pas permis qu'on les menât aux sacrements comme des soldats à la parade.

Leur but était d'inspirer à la jeunesse qui leur était confiée un sentiment religieux aussi éloigné dans ses manifestations des outrances dangereuses de l'ostentation que des lâches compromissions du respect humain.

Les fondateurs d'Oullins avaient de l'éducation chrétienDC un autre idéal que celui qui a été reproché à d'autres maîtres de la jeunesse. Quelques-uns pouvaient trouver que leurs élèves n'étaient pas suffisamment vaccinés contre les curiosités de l'esprit en matière religieuse, mais respectueux à la fois de la science et de la liberté ils ne se seraient cru ni le devoir ni le droit d'amputer chez les jeunes gens dont ils voulaient faire des hommes toute faculté d'esprit critique.

Dès l'origine, Oullins fut comme -par une sorte de divination placé sous le vocable de Saint-Thomas d'Aquin et eut pour devise : Deu8 scientiarium Dominas.

Vingt ans après, les Directeurs du Collège pensèrent assurer l'avenir de leur chère école si laborieusement créée en la cédant au grand orateur de Notre-Dame, dont l'empire naissant venait de fermer la bouche éloquente et qui avait résolu de finir sa vie dans le métier auguste de c: maître d'école ».

Nous lisons à la page 194 ^^ ^^ Vi^ de Mgr Dauphin, par Eugène Beluze (in-i8, Jules Gervaîs — Paris 1886) :

<( Des ouvertures furent faites en vue de la cession du collège

par Tentremise d'une personne amie (M"® Yéméniz), de la part des Pères de la Compagnie de Jésus qui commençaient alors à fonder dans la plupart des grandes villes des maisons d'éducation. Assurément, si Tabbé Dauphin et ses collègues avaient été des hommes d'argent, ils auraient trouvé là une belle occasion de réaliser d'importants bénéfices ; mais il leur répugnait de voir leur institution en c[uelque sorte tranformée dans son esprit et dans ses traditions, et ils préférèrent une autre solution qui, tout en ne leur présentant pas les mêmes avantages au point de vue financier, pouvait vraisemblablement perpétuer Tœuvre telle qu'ils Tavaient conçue dès Torigine.

<( Deux des professeurs les plus estimés du collège, Tabbé Mermet et l'abbé Cédoz, le premier, prêtre, et lautre diacre, ainsi que deux de nos condisciples, Tabbé Mouton et Eugène Captier, avaient à plusieurs reprises exprimé le désir de continuer OuUins, lorsque les forces de ses fondateurs viendraient à décliner ; mais afin de donner plus de cohésion et d'intensité à leur dévouement, leurs desseins étaient de se rattacher, par une sorte de Tiers-Ordre régulier, aux religieux de Saint-Dominique, pour lesquels, à raison sans doute de leur grande admiration pour le Père Lacordaire, ils se sentaient un attrait particulier, jd

Ainsi, les quatre premiers dominicains du Tiers-Ordre enseignant furent deux professeurs du Collège et deux de ses anciens élèves. Ce fut l'un d'eux, le P. Captier, qui, après avoir fondé en 1864 à Arcueil l'Ecole Albert-le-Grand, tomba héroïquement en 1871 avec quelques-uns de ses frères sous les balles de la Commune.

OuUins a donc été le berceau du Tiers-Ordre enseignant de Saint- Dominique; il fut la première ruche d'où ces religieux essaimèrent ensuite à Sorrèze, à Arcueil, à Arcachon, à Saint- Brieuc, en Espagne et dans les deux Amériques.

Aujourd'hui les institutions dominicaines ont été balayées du sol de France par la tourmente, et l'on ne voit plus, sous les cloîtres de leurs couvents et sur les terrasses de leurs collèges le

froc toujours glorieux et maintenant plus de six fois séculaire des disciples de Saint-Dominique.

Cette robe blanche que le P. I^acordaire montrait autrefois aux auditeurs de ses conférences de Notre-Dame comme une liberté a dû chercher un refuge sous d'autres cieux.

Les responsabilités de ce recul des libertés religieuses ne sont pas toutes du même côté et nons sommes de ceux qui n'avons pas craint de parler haut des fautes que, du côté catholique, nous avons à nous reprocher.

Le lecteur a vu que le critique littéraire qui appréciait Tœuvre de Louis Fournier avait cité le nom de quelques élèves du Collège d*Oullins. A ceux qu'il a donnés il aurait pu ajouter celui d'Edouard Aynard qui fut Tun des plus brillants disciples de Tabbé Dauphin et de Tabbé Chaine.

L'éminent député du Rhône dont toute la vie a été un perpétuel acte de foi en la Liberté est certes de ceux qui font le plus honneur à la vieille maison fondée par ces prêtres libéraux du jeune clergé de i833.

Quant à nous, lorsque, nous rappelant notre temps de Collège, nous nous reportons, avec la doace mélancolie qui accompagne d'ordinaire ces retours en arrière de l'âme, à ce passé qui, hélas ! commence a devenir lointain, nous lui rendons pleinement justice et c'est avec reconnaissance que nous pensons à nos 'anciens maîtres. Fidèles à la saine tradition mais amis de tous les progrès, attachés à leur temps et à leur pays, ils nous ont mis au cœur, avec l'amour de notre propre religion, la tolérance sincère des idées d'autrui.

Nous avons passé auprès de ces éducateurs d'hommes, personnes de foi et de science, les heureuses années de notre jeunesse, années que, par la puissante et mystérieuse magie de la mémoire, nous avons souvent revécues depuis, car nous sommes de ceux chez qui le souvenir des êtres chers et des choses aimées reste toujours vainqueur du temps.

Le Collège d'Oullins n'a pas rouvert ses portes à ses élèves lors de la rentrée d'octobre 1907.

Depuis deux années on essayait de le faire vivre sous la direction de prêtres du diocèse, mais malgré le dévouement et le talent de ses nouveaux maîtres il ne put triompher des circonstances défavorables qai lui étaient faites.

Le vieil arbre planté en i833 ne devait pas devenir centenaire, il a été déraciné par la tourmente qui renversa tant d'institutions religieuses dont les racines jonchent la terre natale sous nos regards désolés.

L*année précédente, Arcueil et les autres écoles dominicaines avaient dû déjà licencier leur personnel ; ni la gloire de Lacordaire, ni le libéralisme incontesté de la plupart de ses fils spirituels n'avaient pu sauver du naufrage ces diverses maisons d'éducation vraiment chrétienne qui restaient comme marquées au coin du génie du grand orateur. Et cependant ces religieux étaient de ceux que Ton ne pouvait accuser d'être des « moines d'affaires » ou des « moines ligueurs ».

Il faut bien l'avouer, le souvenir de certain discours prononcé à l'une des distributions des prix d' Arcueil n* était pas fait pour induire en modération les maîtres de l'heure.

En ce jour de malheur, le P. Didon fut comme pris du vertige dont tant de gens étaient alors frappés, car démentant en un instant tout le libéralisme de son généreux passé, il se laissa aller, lui, l'homme de parole et de pensée, à faire entendre à un auditoire qu'il était fait pour dominer et aux préjugés duquel il n'avait pas à s'asservir, une grossière glorification de la force, une véritable apologie du coup d'état.

Le retentissement qu*eut ce malencontreux discours éveilla des échos douloureux dans bien des consciences et il ailligea tous les serviteurs de la Justice, tous les amis de la Liberté.

Cette défaillance de Téloquent religieux qui ne sut pas se défendre des influences ambiantes et ne se défia paTsuflisamment de l'ivresse de son verbe n'était pas de nature à faciliter la tâche des quelques républicains qui voulaient sauver son ordre et quelques autres congrégations de la proscription générale.

Chassés de chez eux, les Dominicains d'Oullins se réfugièrent dans cette Suisse, pays classique de la liberté, où sur un petit territoire vit un bien grand peuple. Nous sommes sûrs quepatriotiquement oublieux de leurs griefs contre les lois actuelles de leur

pays ils continaeront à donner, dans leur nouveau Collège de Lausanne, sons Tégide du droit commun helvétique, une éducation libérale et toute moderne aux jeunes Français qui les ont suivis dans leur exil ; nous sommes sûrs que, bien que frappés d'ostracisme, ilsn*en inspireront pas moins à leurs élèves fidèles, Tamour de la France qui les a bannis et qu'ils se garderont bien d'en faire des « émigrés à l'intérieur » pour nous servir d'une expression d'un autre temps. De pareilles représailles ne seraient ni dignes du passé de ces grands éducateurs, ni dignes des retours de fortune que l'avenir leur réserve.

Correspondance Helvétique (PdiTv^), 24 mai 1905.

Si vous voulez être bien au courant de la production littéraire de 1904, procurez-vous le volume qu'Emmanuel Glaser vient de faire paraître chez Ollendorf et pour lequel M. Paul Hervîeu, de l'Académie française, a écrit une curieuse préface dans laquelle il souhaite que le Moui^ement littéraire ne soit point une publication éphémère, mais qu'elle continue d'année en année. On trouvera parmi les articles d'Emmanuel Glaser une excellente étude sur le livre de Léon Chaîne, sur ce livre qui a mérite d'être lu par tous les hommes de bonne foi, de bon sens et de bonne volonté qui sont, il est permis encore de • l'espérer, la grande masse des citoyens français. » En parlant élogieusement des Catholiques français et leurs difficuliès actuelles^ Emmanuel Glaser ne fait qu'imiter les nombreux écrivains et journalistes de tous pays rendant hommage à l'homme qui a voulu contribuer dans la mesure de ses forces à faire œuvre de concorde et d'apaisement dans cette France aujourd'hui si divisée et où les ignobles théories d'un Hervé non carrément répudiées par

Jaurès, le chef du parti socialiste parlementaire, viennent encore ajouter des divisions nouvelles à toutes les divisions anciennes, politiques et religieuses.

Un savant modeste, doué d'un esprit de large tolérance — esprit qui manque totalement à nombre de politiciens du Palais-Bourbon et du Palais du Luxembourg — , le D' Marcel Rifaux, vient, dans un livre intitulé L'agonie du catholicisme et publié chez Plon-Nourrit, répondre à cette redoutable interrogation qui trouble actuellement tant de consciences : Peut-on intellectuellement rester catholique en face d'une société qu'ébranle la Libre Pensée et qui tend à effacer Dieu de ses codes, de son institution et de son enseignement ? Nous disons de son ce enseignement », car, alors qu'il devrait rester neutre dans un pays habité par une immense majorité de catholiques et par un certain

nombre de protestants, il est fort loin de rester neutre

Jacques Helvète (l).

L'Action (Paris), 2 juin 1905.

LETTRE D'UN CATHOLIQUE Les Jésuites et les Assomptionnistes jugés par un chef du

PARTI CATHOLIQUE DE FrANCK. La SÉPARATION DES ÉgLISES

ET DE l'Etat est le résultat de la campagne entreprise, EN 1898, par mm. Arthur Meyer, Edouard Drumont, et Henri Simond. — Eloge de Rodays, Cassagnac et Hervé par un catholique.

Les lecteurs de l'Action qui me font Tamitié de me lire, se rappellent sans doute Tune de mes dernières chroniques

(i) Jacques Helvète est le pseudonyme de M. Louis Maçon, Directeur de la Correspondance Helvétique, Président d'honneur du Syndicat de la Presse Etrangère à Paris.

qui avait pour titre : Semailles et moissons. Dans ces quelques lignes, je traçais la chaîne mathématique qui reliait la Séparation des Églises et de l'État à la naissance du Nationalisme.

Et comme le nationalisme est sorti en 1898 de l'Affaire Dreyfus, qu'il a été le parti dans lequel se sont groupés tous ceux qui s'opposaient à la revision du procès de 1894, — depuis les pseudo-socialistes de V Intransigeant jusqu'aux moines ultramontains des Croix, — je déduisais avec uae logique rigoureuse que, sans cette résistance à l'œuvre judiciaire de la Revision, la Séparation des Eglises et de l'Etat ne serait pas prête à devenir une réalité.

Comme, d'autre part, les véritables chefs du parti conservateur et catholique en France, MM. Edouard Hervé, Paul de Cassagnac et Fernand de Rodays étaient partisans, en 1898, de la revision du procès de 1894, et le disaient clairement dans leurs journaux : Z^ 5o/tfî7, V Autorité, le Figaro, si les catholiques et les conservateurs les avaient écoutés à cette époque, ils n'eussent connu ni Waldeck- Rousseau et sa loi, ni Combes et ses décrets.

Mais les catholiques d'alors, véritables gribouilles, ont dédaigné les sages avertissements de MM. Edouard Hervé, Paul de Cassagnac et Fernand de Rodays ; ils ont préféré suivre d'autres catholiques, des catholiques d'autant plus exaltés que leur catholicisme n'est pas de vieille date, et c'est ainsi que MM. Drumont, Arthur Meyer et Valentin Simond, ont par leur campagne dans la Libre Parole, le Gaulois et VEcho de Paris, hâté d'un demi-siècle l'œuvre la Séparation des Eglises et de l'Etat, dont les radicaux les plus anticléricaux commençaient à désespérer.

C'est ainsi que je viens de recevoir au sujet de mon article Semailles et moissons une lettre infiniment curieuse, signée du nom de l'un des chefs les plus autorisés, les plus respectés du Parti catholique de France.

Malheureusement, il ne m'autorise pas à le nommer — et je le regrette bien vivement, car son nom donnerait une plus haute signification à sa lettre, que voici :

« L'affaire Dreyfus avec les imbécilités et les injustices commises par les assomptionnistes de la Croix et par quelques jésuites, voilà bien la principale cause de la Séparation telle qu'elle va se faire.

« Je crains bien que le catholicisme libéral soit seul à en pâtir. Vous ne pourrez arracher la religion du cœur et même de l'esprit des hommes. Mais les catholiques vont être plus ultramontains que jamais. Nous aurons des évèques et des curés jésuites, et chose plus redoutable encore, des évèques et des curés assomptionnistes !... »

Enfin, mon correspondant rappelle, avec raison, le nom de Paul VioUet qui, aux jours dramatiques de 1898 et 1899 fut à nos côtés, bien que catholique. C'est entendu, et à ce nom pourrait être ajoutée une douzaine d'autres noms, notamment celui de Léon Chaîne dont le beau livre sur Dreyfus est présent à toutes les mémoires, et celui de l'abbé Brugerette et de quelques autres.

Mais qu'est-ce que cela prouve ? Sinon que sur trente millions de catholiques, il s'en est trouvé une centaine à peine qui furent intelligents et justes. C'est peu. Par contre, lisez les listes rouges et vous verrez là le plus bel armoriai, le plus immortel Gotha de fripouilles, de bandits, de crétins, d'assassins qui aient jamais empoisonné l'air pur de leur souffle pestilentiel... (1).

Armand Charpentier.

(i) Les journaux réactionnaires ont beaucoup reproché aux dreyfusards de s*appuyer sur Topinion pour ainsi dire unanime de l'étranger dans la campagne qu'ils avaient entreprise pour la défense des principes de justice qui doivent régir toutes les nations civilisées. Plus tard lors des incidents qui suivirent la loi sur la Séparation des Eglises et de l'Etat, les mêmes journaux firent à

leur tour avec inconséquence, mais avec raison grand état de Topinion étrangère pour lutter au nom des intérêts de F Eglise catholique (qu'ils compromettaient d'ailleurs) dans la grande bataille alors livrée entre le Saint Siège et le gouvernement de la République.

Ils montraient bien par là que la justice s'élève au-dessus de tontes les frontières et qu'en matière de principe il ne sied pas d'être trop nationaliste.

Mais si ces feuilles mirent une complaisance légitime à reproduire tout ce qui paraissait en faveur de leur cause dans les gazettes d'outre-Rhin, elles se gardèrent bien de faire connaître à leurs lecteurs certains jugements portés par nos coreligionnaires allemands sur l'attitude des catholiques français.

C'est ainsi que nul d'entre eux ne souffla mot des déclarations faites au lendemain des élections de février 1907 au correspondant du Temps par M. Ersberger, membre influent du « Centre » du nouveau Reichstag.

Le correspondant du grand journal français lui avait demandé ce qu'il pensait de la situation faite dans notre pays aux catholiques, en avait obtenu un avis dont nous détachons ce qui suit :

€ Nous autres, catholiques allemands, dit M. Ersberger, nous déplorons profondément, au point de vue religieux, ce qui se passe en France. Mais loin de nous l'idée d'intervenir en faveur des catholiques français. Lors du Kulturkampf , nous n'avons demandé et nous n'aurions même pas accepté l'aide de personne. Les catholiques français sont dans le pétrin par leur faute; qu'ils s'en tirent ! Qu'avaient-ils besoin de s'allier à tous les Boulangers et sous- Boulangers qui ont sui^i en France ? Tous les agitateurs qui se figuraient que leurs clameurs mettraient la République par terre ont eu leur appui et ont été remarqués par eux. Ils ont fini par se jeter dans les bras du nationalisme et aujourd'hui, conséquence fatale, la République leur fait payer chèrement leurs fautes, leur imprévoyance. Qu'avaient-ils besoin de s'attarder aux anciennes formes de gouvernement et de vouloir les restaurer avec le concours de tous les farceurs qui se présentaient? Tout cela est très triste pour la religion. Mais espérons que la leçon profitera aux catholiques français, auxquels une intervention, uiie aide de notre parti, ne pourraient que porter le dernier coup?

On le voit, les idées que réminent député catholique du Wurtemberg a exprimées sur ce point ne diffèrent pas beaucoup de celles qu'a exposées dans V Action et ailleurs avec autant de verve que d* à-propos le radical libre-penseur Armand Charpentier.

Cornély qui reproduit cet interview^ dans son article du Siècle du la février 1907 Taccompagne de ce court mais suffisant commentaire. » Je ne crois pas qu'il y ait rien à ajouter à ces paroles d'un Allemand perspicace. »

On pourrait cependant reproduire encore d'autres propos de catholiques allemands tenus depuis, à ce fameux congrès de Vurtzbourg qui eut lieu en septembre 1907 et que présida son Ëminence Vannutelli, cardinal Légat.

M. Kauffmann ne se gêna pas pour dire aux Evéques et aux ecclésiastiques français présents à ce congrès que s'ils avaient employé à leur organisation, à leur propagande et à leur presse les millions du Sacré-Cœur de Montmartre ils ne seraient pas dans la situation acl^uelle. (Il aurait pu ajouter que les millions ainsi gaspillés n'avaient pas enfanté un chef-d'œuvre et à propos de cette basilique du « Vœu national » il aurait pu dire d'autres choses encore).

Quant à l'abbé Gass, il s'est écrié en pleine assemblée : « En France tout le monde est coupable. Les laïques sont coupables, les prêtres sont coupables, les Evoques sont coupables, et Rome môme, malgré l'infaillibilité, a commis des bévues. »

Et c'est en € France » que, par définition, on devrait avoir le plus son franc-parler !

Les catholiques allemands nous donnent des leçons ; sachons-les recevoir avec cette modestie qui n'est pas, comme on le sait, une de nos principales vertus nationales. Il est vrai qu'il en est des peuples comme des gens, il n'en est pas qui soit modeste.

C'est en ce même mois de septembre 1907 que la Germania^ le célèbre organe du « Centre » publia ces lettres de son correspondant romain qui eurent tant de retentissement. Le grand journal de l'Allemagne catholique, ne craignit pas, malgré son dévouement à l'Eglise, ou plutôt à cause de ce dévouement même, ne craignit pas, disons-nous, de critiquer avec vigueur la politique religieuse du cardinal Merry del Val qui lui paraissait néfaste.

Le Triboulet (Paris), 18 juin 1905.

Page 1