CHRONIQUE LITTÉRAIRE
Tout d'abord nous nous excusons auprès de maître Léon Chaîne du retard bien involontaire que nous avons mis à rendre compte de son remarquable livre de combat, lequel a pour titre : Les Catholiques français et leurs difficultés actuelles. Cet ouvrage emprunte aux événements récents une actualité, que recherchent volontiers tous les hommes de bonne foi, de bon sens et d'impartialité. Nos lecteurs n'ont pas oublié la guerre acharnée que fit TEtat aux congrégations, leurs proscriptions, qui eurent pour résultat les lois néfastes de 1901 et 1903, lesquelles se terminent aujourd'hui à la Chambre par le vote de la Séparation,
Or, par une singulière ironie du temps que nous vivons, ceux que nos gouvernants ont chassés des couvents, nous les retrouvons sur les planches de nos théâtres parisiens, voire même subventionnés : là aussi, comme l'écrit fort spirituellement Albert Guillaume, la laïcisation s'impose!... afin de ne plus voir en scène les ministres de Dieu vivre, agir, discuter dans ces temples du plaisir.
Voyez plutôt : à l'Opéra-Comique le Jongleur de Notre- Dame^ à la Gaieté l'Abbé Constantin y au théâtre Molière la Soutane^ à la Comédie-Française le Duel, et enfin au Gymnase Ces Messieurs. Or, ainsi que le faisait remarquer très justement le beau poète, l'éminent critique Catulle Mendès : a Le public ne s'offusque plus de la vie religieuse mise au théâtre... » Cependant un pareil état de chose est — suivant notre humble avis — extrêmement fâcheux pour la dignité du sacerdoce, et porte atteinte au respect ^ue l'on doit toujours et quand même au prêtre.
Les auteurs dramatiques qui mettent à nu ces faiblesses humaines font le jeu des libre-penseurs et attristent profondément les catholiques fervents. A ces derniers nous dirons : lisez le beau livre de Léon Ghaine.
C'est Tœuvre d'un catholique de l'école de Montalembert, d'un croyant dans toute la force du terme, qui a des idées larges, qui rend justice à tous ceux de ses adversaires fussent-ils libre-penseurs ou socialistes, en qui il reconnaît des hommes de bien, et il déclare que s'il avait une statue à élever, il la réserverait à la bonté. On peut être certain qu'il agirait comme il parle, car son livre est empreint d'un grand et large sentiment de bonté, de charité chrétienne. Avec quelle éloquence il prêche la concorde, la justice et la fraternité, rééditant la parole du Christ : « Aimez-vous les uns les autres ». Les Catholiques français et leurs difficultés actuelles est un ouvrage considérable ; son auteur en l'écrivant ne comptait pas sur un succès; ce fut, comme il le dit lui-même, l'indignation qui lui mit la plume entre les doigts, il écrivit pour « libérer sa conscience », et plus loin il ajoute : <« Je cours le risque de voir la marée montante de mes exemplaires invendus battre les piliers des arrièreboutiques de nos quais. « Or, M, Léon Chaine péchait par excès de modestie, puisque aujourd'hui son livre en est à la septième édition ; de plus, comme à chaque édition l'auteur avec une grande impartialité, a joint tout ce que la critique ei autres ont dit de lui en bien ou en mal, la dernière édition a passé de l'in-douze à l'in-octavo et se trouve ainsi enrichie de centaines d'articles de journaux qui sont, dans leur diversité, un intérêt de plus et forment le cadre qui enserre cette œuvre de lutte pour le bon combat.
Parlerons-nous du talent d'écrivain de M* Léon Chaine qui, ainsi que nous avons pu le voir, est avoué du tribunal civil de Lyon. C'est assez dire qu'il n'est rien moins qu'un
écrivain professionnel ; son art consiste à ne pas laisser traîner récits, discussions et tableaux, à exposer avec une clarté non dépourvue de verve les événements de l'affaire Dreyfus, à savoir grouper dans un paragraphe plein de vie ou dans un chapitre méthodique et rapide des résumés de faits très complexes, tels sont : « Tesprit d'égalité et d'humilité dans l'Eglise », puis a de certaines dévotions nouvelles ». En un mot, c'est un livre qui marquera une époque dans le catholicisme, et que nos petits neveux consulteront afin de mieux connaître les temps troublés que nous traversons.
Jean de Gourbesag.
La Croix du Pas-de-Calais (Arras), 21 juin 1905.
Une nouvelle édition vient d'être lancée de ce livre qui fit grand bruit lorqu'il parut, il y a deux ans.
Bien que nous soyons loin d'approuver toutes les idées de M. Léon Chaine, et tout particulièrement son dreyfusisme aigu, nous n'hésitons pas à dire que ce livre est une œuvre remarquable autant que sincère.
La thèse que M. Léon Chaine soutient peut se résumer ainsi : a Les catholiques doivent faire leur med-culpâ ; ils sont en grande partie les auteurs des maux qui les accablent; ils ont attiré eux-mêmes l'orage qui éclate sur leurs tètes ; — mais il n'y a rien là qui puisse justifier la persécution religieuse à laquelle nous assistons en ce moment, cette c révocation de Tédit de Nantes à rebours » qui
causera tant de mal à la France et dont ses ennemis déjà s'apprêtent à profiter. »
Quelles sont donc les fautes dont les catholiques se sont rendus coupables?
M. Chaîne prétend les connaître, et il en est une tout d'abord qu'il dénonce avec une impitoyable sévérité : c'est leur attitude dans la terrible « Affaire » qui divisa si cruellement la France et au cours de laquelle ils furent, à son sens si/stémaiiquemene opposés à toute idée de justice. Le reproche semblera à beaucoup de bons esprits fort injuste, car les catholiques se sont rencontrés dans les deux camps. Sans doute, l'immense majorité des catholiques, comme l'immense majorité des Français, fut antidreyfusarde. Mais que M. Léon Chaîne veuille bien le croire, ce ne fut pas systématiquement.
C'est loyalement, et après sérieux examen que M. Léon Chaîne est devenu dreyfusard.
C'est loyalement aussi, et en connaissance de cause, que la plupart des catholiques ont pris parti contre Dreyfus et ont vu que ses pairs des Conseils de guerre avaient, en le condamnant, fait bonne justice.
En tous cas, où M. Léon Chaîne se trompe plus encore, c'est quand il voit dans cette attitude des catholiques visà-vis de Dreyfus, la principale, sinon la seule cause de leurs difficultés actuelles. C'est sa marotte : Si les catholiques avaient été dreyfusards, on n'eût pas chassé les religieuses, on n'eût fermé aucune école, et aujourd'hui il ne serait pas question de séparation.
On avouera que c'est un peu exagéré.
L'affaire Dreyfus a été non la cause, mais le prétexte, l'occasion des persécutions actuelles.
A défaut de celle-là, la franc-maçonnerie, dont M. Léon Chaîne ne semble pas soupçonner l'action, en eût trouvé une autre.
Par exemple, là où nous sommes complètement d'accord
avec M. Léon Chaîne, c'est quand il dénonce (comme nous ravons fait nous-mêmes avec la Justice sociale et autres journaux démocratiques) les Fausses dévotions ou, pour mieux dire, les superstitions entretenues par certaines congrégations puffistes et mercantiles.
Mais arrêtons-nous, le terrain est dangereux. Terminons en disant que le livre de M. Léon Chaine sera lu avec profit par tous les hommes de bonne foi, de bon sens et de bonne volonté (l).
Revue de Fribourg (Fribourg), 30 juin 1905.
L'Abbé Brugbrbtte : Les Orientations actuelles de la pensée religieuse à Lyon. — Lyon. Paul Phily, 1906, in-8*.
Le titre de cette brochure sera un étonnement pour beaucoup. Peut-il donc y avoir en France des orientations à étudier en dehors de Paris, et la province s'émanciperaitelle du joug de la capitale ? Il le faut croire, après avoir lu la consciencieuse enquête de M. B, Trois manifestations de la pensée religieuse à Lyon y sont passées en revue : 1® L'ouvrage de M. Léon Chaine : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles ^ dont M. Brugerette met surtout en valeur ce qui concerne les déformations de la piété; S'* La biographie de TAbbé Rambaud, ce prêtre d'une charité tout apostolique et en même temps si ouvert aux besoins modernes, dont un pasteur protestant, M. iEschimann, a retracé la vie ; 3° La réunion tenue à
(i) Cet article a été reproduit par la Croix de VOrne du 3o juillet 1905.
Lyon, le 13 novembre 1904, entre croyants de confessions diverses, pour tenter un rapprochensent sur le terrain, non des transactions doctrinales, mais du respect mutuel, de la charité et de l'action morale.
Il serait à souhaiter que d'autres imitent l'intéressante initiative de TAbbéBrugerette et nous renseignent sur les progrès ou les reculs de la vie religieuse dans leur pays. On gagne toujours beaucoup à savoir ce que Ton fait, ce que Ton pense ailleurs. A. C.
La i£/>c?cca (Madrid), 11 juillet 1905.
Por laoportunidad conque ha salido, en estos nomentos de perturbaciôn nacional en Prancia à causa del conflicto religioso, el libro de Mr. Léon Chaîne Los catôlicos francesesj ha tenido resonancia en la Prensa.
Estudia el autor, catôlico pràctico, pero libéral en ideas poli tica, à conciencia el problema palpicante, y con sentido de justicia deslinda los campos. Responsables son, en parte, los catôlicos de los danos que padecen ; pero es injusta la persecuciôn de que las hace objeto elpartido contrario. Si los catôlicos nohubiesen tomado la actituddeintransigeucia y de odio activo en el asunto de Dreyfus, impidiendo que antes se reivindicara la justicia, conducta que trojo una honda perturbaciôn social en Francia, no se hubiescen desencadenado las actuales persecuciones de los adversarios contra ellos. Mas los elementos demagogos, que piden la clausura de los establecimientos religiosos y la expulsion de las Ordenes monasticas, estàn fuera de razôn, perturban el derecho y violan la justicia.
No comprende cômo los socialistas muestren encarni-
zado ahinco en que se expulse à los frailes, que practican la vida en comûn de asociaciôn, y menos que los partidarios de la libertad de enseiianza y de la independencia de la càtedra en el seno de las Universidades» exijan se imposibilite la instrucciôn ortodoxa en los aulas de los Colegios que sostienen varias Ordenes religiosas.
En este libro aconseja Mr. Léon Ghaine temperamentos de prudencia, y discurre con admirable lôgica al analizar el estado actual del problema en Francia.
La Semaine Religieuse d'Avignon^ 15 juillet 1905.
Ce livre d'ardente polémique a eu un succès énorme de presse. En un an, il atteint son huitième mille. Plus de cent journaux Français ou étrangers ont discuté cet ouvrage qui remue d'une plume audacieuse nos plus irritants sujets de discorde. M. Léon Ghaine est un catholique militant et un dreyfusard convaincu. Il est hypnotisé par TAffaire.
Sa thèse est celle-ci : « Les catholiques doivent faire leur meâ'Culpâ. Ils sont en grande partie les auteurs des maux qui les accablent — mais il n'y a rien là qui puisse justifier la persécution à laquelle nous assistons et qui causera tant de maux à la France. » Et quelles sont les fautes dès catholiques? Ils furent, selon Tauteur, systématiquement injustes à Tégard de Dreyfus en le considérant comme un traître à sa patrie. Terrain considérablement dangereux. A côté de cela il blâme avec véhémence les expulsions de nos religieux — les lois de haine et d'exception. Il y a des pages vibrantes en faveur du catholicisme et d'autres pages où les ennemis qu'il flétrit puiseront à pleines mains des arguments nouveaux contre le christianisme qu'il exalte.
Il suffit d'avoir indiqué l'étrange et complexe état d'esprit de M. Léon Ghaine, pour savoir sous quel angle et dans quel ton il a examiné des sujets tels que ceux-ci : militarisme, nationalisme, antisémitisme, etc. Livre d'inextricable confusion avec quantité d'idées justes et beaucoup de pensées fausses. Toutefois on pourra tirer quelques utiles leçons, même administrées sans indulgence et souvent sans justice, de ces paroles d'un croyant, d'un homme de bonne foi (1).
Le Mercure de France (Paris), 15 juillet 1905.