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ROME

On nous écrit de Rome :

La publication par Fogazzaro, d'un roman intitulé // Santo, œuvre d'une belle venue littéraire et d'une inspiration à la fois catholique et novatrice, a profondément ému le Vatican. Depuis trois semaines, on n'a pas cessé de discuter sur la condamnation du livre. Quelques cardinaux ont déclaré que le romancier, en cette affaire, avait subi des influences françaises.

Les pourvoyeurs habituels du Saint-Office profitent de ces circonstances exceptionnellement favorables, et il serait fort possible que les enquêtes commencées dès la fin de 1903 eussent, un jour ou l'autre, leur solution.

Ces enquêtes sont au nombre de trois :

1** L'enquête A porte sur un certain nombre d'évêques et sur un cardinal ;

2** L enquête B et BB s'occupe des personnages dont je vous envoie les noms ;

3* L'enquête G vise des personnages notoirement catholiques, mais qui ne sont pas engagés dans les ordres sacrés et qui n'exercent pas sur l'Eglise une influence assez grande pour que leur condamnation soit urgente.

Les personnes sous le coup de la deuxième enquête sont les suivantes :

B (ecclésiastiques) : MM. Duchesne, Baudrillard, Batiffol, Vacandard, Turmel,Garnier, Lemire, Naudet, Dabry, Calippe, Ract, Six, Millot, Grosjean, Guarriguet, Toussaint, Hervelin, Klein, Laberthonnière, Brugerette, Sifflet, Maumus;

BB (laïques) : MM. Paul Viollet, Blondel, Fonsegrive, Paul Marc, Léon Chaîne, Sangnier, Leroy.

Tous les renseignements que j'ai sont concordants. Le Vatican s'apprête. Toutes les manifestations de liberté, chez les catholiques de France, seront poursuivies avec la dernière rigueur (1).

(I) SYLLABUS DE PIE IX : Paul Viollet.

[V Université catholique de Lyon].

Une partie de ces pronostics ne devait pas tarder beaucoup à se réaliser. En effet le même Journal (le Siècle, 8 avril 1906) contient moins de quatre mois après la note suivante :

h^ Osservatore romano du 6 avril publie un décret de la congrégation de Tlndex qui met à Vindex un volume de M. Paul Viollet, de l'Institut, portant le titre : Ylnjaillibilité du pape et le Syllabus : et deux ouvrages du P. Laberthonnière, prêtre de la congrégation de TOratoire, intitulés, Fun, Essais de philosophie religieuse^ et Tautre le Réalisme chrétien et ^idéalisme grec. Le même décret met à Tindex le Santo, le dernier roman du sénateur Fogazzaro.

De tous les défis que Pie X a lancés à Tesprit moderne, bien peu auront, pour la vie intérieure de l'Église, d'aussi graves conséquences que ce décret de l'Index.

La condamnation de M. Viollet est particulièrement éloquente-

L'illustre membre de l'Institut avait essayé de débarrasser l'Église de trois ou quatre propositions particulièrement absurdes et scandaleuses du Syllabus, Il effritait doucement et respectueusement leur autorité. Le pape ne l'a pas laissé faire. 11 maintient tout le Syllabus et spécialement que le pontife romain ne peut pas et ne doit pas se réconcilier avec la civilisation moderne.

Nous le savions depuis longtemps. N'aimant point les équivoques, nous sommes heureux de le voir affirmer de nouveau et par un acte authentique. Nous nous réjouissons de l'intrépidité de ce pape ingénu, tout en plaignant un vieillard aussi vénérable que M. Viollet et un prêtre aussi respectable que M. Laberthonnière de se voir dépouiller de leurs illusions. Le pape aurait pu, semble-t-il, ménager les meilleurs de ses fidèles . • ,

Il y a lieu d'ajouter que dès la première heure quelques théologiens ont observé avec intérêt que la seconde édition de la brochure de Paul Viollet. Infaillibilité et Syllabus, Réponse aux Études (qui présente d'ailleurs quelques modifications) n'était pas frappée de la même censure.

Il se trouve en effet que sur les deux brochures de Paul Yiollet si l'une est condamnée l'autre reste indemne, cette dernière défendant vigoureusement la première tout en la corrigeant sur quelques points.

Au surplus, tous les catholiques doivent le savoir, la Congrégation de rindex n'est pas l'Église, elle n'est même pas le Pape et ses arrêts les plus solennels ne peuvent jamais être considérés comme infaillibles.

Il est si vrai que ses décisions ne participent pas à l'Infaillibilité qu'elles sont parfois rapportées ;

C'est ainsi que la dévotion au Sacré-Cœur de N. S. /. C. par un père de la Compagnie de Jésus (le P. Croiset) qui parut en 1691 fut condamnée un 1704 par un décret de l'Index ; mais, le ao décembre 1887, un nouveau décret de l'Index, infirmant le précédent, enlevait du fameux catalogue le livre autrefois frappé.

Si, plus tard, un troisième décret inspiré par le même sentiment que celui qui fit porter le premier remettait de nouveau le livre du P. Croiset à l'index, il est des catholiques qui ne protesteraient pas.

Mais il serait à souhaiter qu'à défaut de son auteur disparu, ses représentants pussent le défendre, car on ne saurait tenir beaucoup à cette procédure archaïque et secrète qui est, pour quelque temps encore, en usage devant les tribunaux ecclésiastiques romains. On ne comprend plus aujourd'hui qu'une juridiction si haute et si respectable qu'elle soit, puisse frapper un accusé sans Favoir entendu.

Quoiqu'il en soit, on voit par l'aventure arrivée au livre du père Croiset, qu'en l'an de grâce de 1704, ce n'était pas toujours la congrégation de Jésus qui requérait contre autrui les condamnations romaines.

Le Demain àvi 20 avril igo6 contient au sujet des mesures prises contre Fogazzaro, Paul Viollet et l'oratorien Laberthonnière une lettre fort intéressante signée L. B. Docteur en théologie, dont nous extrayons ce qui suit :

« Nous pouvons parfaitement tenir pour avérés les

faits présentés par M. Yiollet et garder, dans ses grandes lignes, la façon qu'il propose d'envisager le Syllabus, Cette façon, d'ailleurs, ne lui est pas personnelle, études maîtres de la théologie

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pacifier notre querelle. Au surplus, l'Envoyé Extraordinaire a bien voulu me dire qu'elle serait utile à plusieurs et que, peut-être môme, elle créerait un terrain d'entente, sur lequel mon honorable adversaire et moi pourrions opérer notre réconciliation. Ce serait fort heureux, car voilà quatre mois que les hostilités sont ouvertes, et elles menacent de dm^er indéfiniment.

« Or donc, de ce que le Syllabus est un document pontifical, il ne suit pas qu'il soit un document infaillible. Tout document infaillible est nécessairement pontifical, car Tinfaillibilité est personnelle au pape qui ne peut la déléguer, mais tout document pontifical n'est pas infaillible.

« Le pape n'est donc pas toujours infaillible ? Non, certainement Il est toujours aidé, et d'une manière spéciale, dans le gouvernement de l'Eglise, du secours de l'Esprit Saint, mais, pour lui comme pour les autres hommes, ce secours n'exclut pas l'action de la liberté humaine, laquelle demeure sujette à l'erreur. Quand donc le pape est-il infaillible et comment peut-on savoir que l'acte qu'il fait est ou n'est pas infaillible? Le concile du Vatican, qui a proclamé son infaillibilité, expose les conditions dans lesquelles seulement il use de cette prérogative. « DefinimuSy dit la Constitution, Pastor œternus (c. IV), Romanum Pontijîcem quant ex cathedra loquitur, id est, cum omnium christianorum Pastoris et Doctoris munere fungens pro supremâ suâ apostolicâ Auctoritate doctrinam dejide çel moribus ab unioersâ Ecclesiâ tenendam définit,., infaillibilitate pollere.,. »

« Donc le pape est infaillible, mais seulement lorsqu'il parle ex cathedra. Or il ne parle ex cathedra queJorsqu'ii remplit quatre conditions, qui sont i*» de parler comme Pasteur et Docteur de tous les chrétiens; 2<» d'invoquer sa suprême Autorité apostolique: 3** de s'adresser à toute l'Eglise ; 4* de définir une doctrine de foi ou de mœurs. Ces quatre conditions sont inséparables ; l'absence de l'une quelle qu'elle soit, suffit pour que l'on puisse dire que le pape ne parle pas ex cathedra. Pratiquement, il est rare qu'il parle ainsi. Dans toutes les constitutions doctrinales et elles sont nombreuses — il met en exercice son magistère souverain. On ne poui'rait refuser de s'incliner devant son enseignement, sans se ri'ndre coupable, mais rarement ces coustitutioos sont ex cathedra. Ainsi je ne pense pas qu'on en trouve — le concile du Vatican

mis à part — depuis la bulle IneffabiUs qui a proclamé llmmaculée Conception.

t Quelle différence y a-t-il pratiquement entre un enseignement ordinaire du magistère suprême et un enseignement ex cathedra'^ A tous les deux il faut prêter respect et obéissance, mais à Vex cathedra, outre l'obéissance extérieure, il faut donner l'adhésion interne de son esprit, alors même que l'on ne saisirait pas très bien le fondement ou la nature de la vérité définie, en se disant que le pape n'a pu se tromper, et que soi-même l'on finira par comprendre. Au lieu que, si Ion croit sincèrement que l'enseignement ordinaire du Magistère Suprême est erroné, il suffit de ne pas le combattre ; on le doit même par discipline. Mais on n'est pas hérétique, on n'est que téméraire, présomptueux ou indocile en ne l'acceptant pas mentalement. Autre différence pratique : l'enseignement ex cathedra est irréformable ; une fois porté, l'Ëglise elle-même ne peut plus y toucher, tandis qu'elle peut modifier l'enseignement ordinaire, le réformer, le corriger.

«Dans le Syllabus, le pape n'a pas parlé ex cathedra. Ce qui le prouve, c'est, sans autre signe, l'absence de la quatrième condition prévue par le concile du Vatican : la définition d'une doctrine. Qui dit définition dit quelque chose de positif. Or le pape, dans le Sj-llabus, ne définit aucune doctrine positive, il ne définit même pas du tout, il condamne des erreurs. Mais; dira-t on, le pape définit indirectement la vérité de la proposition contradictoire. Il n'importe dans l'espèce. Les textes sont de stricte interprétation. Définir doit être pris dans son sens obvie Le pape n'est infaillible que lorsqu'il définit positii^ement une doctrine qui doit être tenue par l'Eglise universelle. La proposition contradictoire doit être -tirée par un théologien. Or une opération Ihéologique n'est pas une opération ex cathedra. Peut-on refuser adhésion au SyUaôtts ? Adhésion externe, non; interne, oui. — Je m'excuse d'employer des termes techniques, il le faut. — Il est bien entendu que le refus de l'adhésion interne est aux risques et périls, au point de vue de la bonne foi ou de la docilité, vis-à-vis du Siège Apostolique, de celui qui le fait, mais il ne comporte pas d'hérésie, ni de mise hors de l'Eglise. On peut donc admettre — j'avoue que je n'ai pas le temps de Texaminer — qu'il y ait dans le Syllabus des propositions contingentes ou relatives qu'un jour peut-être le

Saint-Siège modifiera lorsque les temps auront transformé notre milieu doctrinal et politique, mais en attendant elles demeurent pontificales. Il faut s'incliner devant elles.

« Franchement, — je le répète à M. Viollet, je ne pense pas que le Sj-llabus soit une barrière si forte qu'il paraît le croire à la réconciliation du siècle avec l'Eglise. Et puis, quand cela serait, qu'y pouvons-nous? Sous prétexte de se faire aimable, l'Eglise ne peut pourtant pas abandonner ce qu'elle regarde comme son droit inaliénable, l'indépendance de son enseignement. Quant à nous, ses enfants, sous prétexte de faire le pont entre elle et ceux qui sont de l'autre côté, ne diminuons pas plus qu'il ne convient la valeur de ses actes ou de ses doctrines, ce serait de la mauvaise besogne ; disons la vérité, quelle qu'elle soit et telle qu'elle nous paraît, et advienne que pourra.

Le Syllabus existe ; c'est un document pontifical. Aussi longtemps que le pape laissera subsister ce document, nous devrons l'accepter et agir en conséquence. S'il empêche des gens de venir à l'Eglise, eh bien I c'est que Dieu ne les appelle pas encore.

M. l'abbé Parayre reconnaît donc que l'on peut refuser « l'adhésion interne » au Syllabus sans être hérétique.

Quelques temps après cette mise à Findex de l'ouvrage de Paul VioUet nous recevions de l'un de nos amis une lettre où nous lisions ce qui suit :

« Quelles puissantes influences ont donc fait condamner avec si peu d'égards Paul Viollet ? Gomment, voilà un homme savant entre tous, philosophe, historien, théologien, canoniste il a étudié toutes les objections faites dans le passé comme dans le présent à la croyance catholique, il connaît à fond les annales de l'Eglise en ayant étudié les pages navrantes comme les pages glorieuses, et malgré cela, c'est un croyant, c'est un pratiquant, c'est un catholique soumis et fidèle et cet homme que vous devriez « monter en épingle » puisqu'il est une apologie vivante de votre religion si

attaquée dans les milieux intellectuels, vos tribunaux aussi secrets qu'ecclésiastiques le condamnent sans Tentendre.... j>.

Nous partagions avec d*autant plus d* entrain la stupéfaction de notre correspondant que, nous le savions, l'œuvre mise à Tindex à Rome avait reçu non seulement l'imprimatur de l'archevêque de Besançon, mais aussi les approbations significatives de prélats français et étrangers connus pour être de ceux qui jouissent de la plus haute autorité dans TEglise.

Un an plus tard, nous avions sous les yeux le discours prononce par l'abbé Naudet, le 3 décembre 1906, salle des Sociétés savantes à Paris, sous la présidence de Paul VioUet en réponse à M. Viviani, ministre du travail qui, le 8 novembre précédent, venait de proférer devant la Chambres des Députés un peu ahurie sa fameuse apostrophe « ensemble et d'un geste magnifique, nous avons éteint dans le ciel des lumières qu'on ne rallumera plus ».

L'abbé Naudet, dès les premiers mots de sa conférence a fait de M. Paul VioUet un court portrait que nous avons plaisir à citer : {Dieu ne meurt pas, Bloud et O®, Paris i9oj).

« Me permettrez- vous, d'abord, de remercier M. le Président du si remarquable exposé de principes que nous venons d'entendre et du très grand honneur qu'il a bien voulu me faire en acceptant de présider cette conférence.

« Je n'ai pas besoin de vous dire ce qu'est M. P. VioUet. Vous savez, comme moi, combien haute est sa valeur scientifique; vous n'ignorez pas davantage que, président du Comité catholique pour la Défense du Droite il a mené d'admirables campagnes pour la cause des intérêts religieux et celle des opprimés. M. VioUet a voulu être des nôtres, ce soir, afin d'affirmer, une fois de plus, les convictions profondes de son âme de vrai croyant. Se pencher sur les manuscrits, écrire dans les revues, publier de beaux livres, apporter sa contribution au labeur intellectuel qui mène le monde, certes, Messieurs, c'est faire œuvre utile, et les travailleurs de la pensée méritent une large place dans notre admiration. M. VioUet a commencé par là. Beaucoup auraient pensé que cela suffisait amplement pour occuper une vie; en d'autres temps, M. VioUet l'aurait peut-être pensé aussi. Mais un jour il a senti que le devoir s'imposait pour lui d'entrer dans la mêlée, et en maintes rencontres, à son métier de savant, il a voulu joindre le métier du

soldat. Puisse son exemple être de plus en plus fécond. A nos sentiments de gratitude, j'ajoute cette espérance, dans le salut respectueux qu'au nom de toute l'assemblée j'adresse à notre président. »

Nous n'essayerons pas d'énumérer les écrits de M. Paul Viollet. Les livres, les brochures, les lettres de toute sorte publiés par cet infatigable travailleur ne se comptent plus.

Tout le monde connaît son Histoire du Droit Ci^il Français ({vl est devenue classique et le véritable monument historique en trois volumes qu'il a élevé sous ce titre : Histoire des institutions Politiques et administratiifes de la France, œuvre colossale à laquelle Fauteur doit donner une suite .

Puisque nous venons de citer les deux principaux ouvrages du président du Comité catholique pour la Défense du Droit, il paraîtra naturel que nous citions aussi quelques-uns des écrits du secrétaire de ce Comité, M. J. Quincampoix :

Les Echos de ma lyre — poésies — in-ia, Desclée, éditeur, Lille, 1895. — La Voix d'un Catholique, ami de la Justice et de la Vérité, broch. in-3a. Société d'éditeurs, Paris, I899. — Les Victimes d'une iniquité, poème, par un catholique, Stock, éditeur, Paris, 1900. — La Frontière des Alpes, Savoie et Nice (1860), par un contemporain, Impr. française, J. Dangon, 1904. — La Vérité sur Forbach, épisode de la guerre de 1870.

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