‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme, Du nationalisme, Les femmes et la politique. Anthisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps. Timidité intellectuelle de certains catholiques. L'abus des dévotions nouvelles. Le christianisme social et les conversateurs. La loi du 1er juillet 1901 et les "Dreyfusards". Du clergé séculier et des congrégations. Etc., etc. Articles, comptes rendus, notices bibliographiquesChapitre 44 sur 134 · SALUT DU GLAIVE · texte numérisé non relu

SALUT DU GLAIVE

Depuis le 27 octobre, paratt à Lyon un journal catholique ayant pour titre Demain. Nous détachons le passage suivant de son programme :

La France catholique se meurt. Mais elle succombe beaucoup moins aux attaques de ses ennemis qu'aux défaillances et aux déformations qu^elle s'inflige à elle-même, dans son propre sein. L'inefficacité d'une religion mal comprise et mal pratiquée à retenir la vie qui se retire de nous, surprend beaucoup d'observateurs à courte vue. Ce phénomène de stérilité est des plus explicables cependant : la France catholique est de moins en moins chrétienne. La forme religieuse lui reste assurément. Mais le vase baptisé se vide chaque jour de son contenu spirituel et moral. De telle sorte qu'il ne subsiste plus guère, chez nombre des nôtres, que l'habitude de gestes et de rites dont ils ne savent plus le sens profond ni la fécondité. Comment s'étonner ensuite si le simulacre religieux demeure sans résultat I II s'agit donc de nous guérir tout d'abord nous-mêmes de notre propre mal. Et, puisqu'il est bien démontré que les décadences sociales sur lesquelles tant de pharisiens, étemels frappeurs de la poitrine d'autrui, s'offrent le triste plaisir de se lamenter toujours sans avoir l'humilité de s'en

accuser jamais, ont premièrement en nous leur principe, nous combattrons moins les ennemis du dehors que nous ne trancherons au-dedans de nous-mêmes.

Cette intime refonte de conscience et de mentalité, qui sera l'idée directrice et fixe de notre organe, comporte un double objectif : la guerre aux égoïsmes et aux sophismes d'ordre politique, social, religieux, qui paralysent, compromettent ou font dévier l'action chrétienne ; la prédication, par des paroles appropriées aux circonstances nouvelles, du vieil idéal évangélique que la politique a banni de tant d'œuvres, de tant de cœurs, de tant de bouches.

Trois ordres d'idées bien définis retiendront spécialement, à cet égard, toute notre attention, feront l'objet constant de notre sollicitude : la liberté politiquêy conforme à la morale fondamentale d'une religion qui a libéré les esclaves ; le devoir social, faute de quoi l'Évangile ne serait qu'un insuffisant traité de résignation à l'usage des déshérités ; le progrès intellectuel, dont il y a d'autant moins lieu de s'efirayer que toutes les vérités, rayons épars du même foyer divin, sont solidaires les unes des autres.

C'est à bon droit que la conscience moderne, s'inspirant de l'esprit même du christianisme, a fait de la liberté l'idéal de l'individu. Son règne, malheureusement, est plus facile à proclamer qu'à établir. D'où l'empressement que mettent à annoncer sa faillite ceux qui ont refusé d'en faire l'essai loyal quand ils étaient les maîtres et qui ne luttent pour elle que du bout des lèvres, maintenant qu'ils sont vaincus. Pour notre part, nous n'oublierons jamais que la liberté ne s'acquiert que par un perpétuel combat. Mais, si nous en exigeons tout le bénéfice, nous saurons en accepter toutes les conséquences. L'amour de la liberté sera pour nous l'amour de la liberté des autres. Que nous arrivions à la conquérir, et nous ne l'abandonnerons pas, le jour où nous n'y trouverons plus que le profit d'autrui. Contre toute opinion triomphante, quelle que soit son excellence d'ailleurs, nous réserverons toujours l'imprescriptible droit de dissidence de Tindividu. Nous n'abaisserons point la fierté sacrée de notre cause en laissant croire, par des regrets, qu'il nous est impossible de vivre dans un milieu qui nous refuse des privilèges.

Rompre avec d'anciens partis sans aucunement prétendre à en constituer un nouveau, réveiller ce qu'il reste de sacerdoce engourdi aux pieds des autorités humaines, enseigner au peuple qu'il possède un

droit inaliénable de révolte, quand ses chefs deviennent des tyrans» leurs décrets de proscription fussent-ils signés au nom de la liberté, ne sera qu'une partie de notre œuvre. Au nom de la liberté, nous aussi, et de la morale chrétienne, nous nous jetterons hardiment dans le grand courant démocratique. « La religion qu'il nous faut aujourd'hui, écrivait naguère l'archevêque Ireland, ne consiste pas à chanter de belles antiennes dans des stalles de cathédrales tandis qu'il n'y a de multitude ni dans le nef, ni dans les bas-côtés, et qu'au dehors le monde meurt d'inanition spirituelle et morale. » Dans la cité de demain, la question des pauvres est celle qui réclame de nous la plus urgente solution. Sans doute, Tinégalité est une des grandes lois de la nature, et rien ne l'abrogera. Cette évidence ne doit pas nous être une raison de couvrir notre égoïsme de détours ingénieux. Il faut à une république non pas la communauté des biens, comme le voulait Platon, mais leur répartition la plus équitable. Citoyens des temps à venir, nous collaborerons à l'avènement d'une organisation sociale qui s'efforcera de ne laisser périr aucun être humain, faute d'un morceau de paîn et d'un abri. — Par démocratie, est-il besoin de le dire, nous n'entendons pas la théocratie inédite qui ferait dépendre le juste et l'injuste de la décision du plus grand nombre, chargerait l'État du bonheur public, conduirait le troupeau humain tout entier aux mêmes destinées et aux mêmes p&turages ; non, mais le christianisme, en action, qui exige le don mutuel de l'homme à l'homme, qui nous oblige à considérer un frère dans chacun de nos semblables et un frère préféré dans le plus malheureux, qui incline la cruelle loi du plus fort devant les droits de l'infirme, de la femme, de l'enfant, qui fait de la propriété individuelle la moins contestable et la mieux déterminée une charge sociale et non le droit sans restriction, la possession sans condition des codes païens, qui consacre enfin, par les mœurs et par les lois, c Téminente dignité du travail et des travailleurs. »

Nous ne nous bornerons pas à lutter contre la misère physique. Nous pourchasserons de toutes nos forces, à travers la foule, la misère intellectuelle. Pour subsister désormais en France, le christianisme doit se désolidariser de tous les partis de réaction, aussi bien de réaction intellectuelle que de réaction sociale et politique. L'esprit critique a pénétré dans tous les domaines ; rien ne l'arrêtera plus. Le meilleur est de s'en accommoder et de ne faire usage que de procédés scientifiques. Pour nous, toute vérité démontrée sera une vérité

orthodoxe. Le jour, cependant, où la science prétendrait borner le code de la société humaine aux seules lois de la nature, nous nous souviendrons qu'au-dessus de la science il y a la conscience et la morale chrétienne, commises à la sauvegarde des pauvres et des petits. — Notre but n'étant pas de dogmatiser pour notre propre compte, mais de coopérer à la formation des esprits, nous ne serons inféodés à aucune école. Tout en faisant une large place aux échanges de vues profitables, nous nous abstiendrons soigneusement des polémiques irritantes et vaines, pour rester largement ouverts à tout ce qui est vraiment vivant. Nous ne soutiendrons rien d'ailleurs avec cette logique amère et brutale qui perd tand de causes. Des esprits à redresser ne sont pas des esprits à bouleverser par l'impromptu et l'absolu. Nous ne rationnaliserons pas le sentiment religieux ; et ce ne sera[certes pas l'amoindrir que de le rendre plus conscient et plus désintéressé, le dégageant seulement de la superstition et du mercantilisme. »

Quand nous avons intitulé un article : a Une église qui croule » les feuilles cléricales et antimaçonniques Tout pris de haut : « Jamais, ont-elles affirmé, TEglise n'a été plus puissante. i> Aujourd'hui c'est un organe catholique qui le déclare : « La France catholique se meurt. ». « La France catholique est de moins en moins chrétienne y> . . . <r II ne subsiste plus guère chez nombre des nôtres que l'habitude de gestes et de rites dont ils n'ont plus le sens profond ni la fécondité. »

Mais ce n'est pas tout : si la France catholique se meurt. . . a elle succombe beaucoup moins aux attaques de ses ennemis qu'aux défaillances et aux déformations qu'elle s'inflige à elle-même, dans son propre sein ».

Cela est intéressant à lire au lendemain du jour où l'Eglise vient d'être séparée de TEtat en France. Ce n'est pas trop s'avancer de dire que le journal Demain a été fondé en prévision de cette séparation qui était certaine lorsqu'il a paru le 27 octobre 1905.

C'est pour empêcher « la France catholique » de mourir

que les créateurs de Demain se sont émus et mis en campagne. Ils se présentent non comme des rénovateurs de la religion, ce qui les exposerait aux foudres du Vatican déjà brandies sur leurs tètes, mais comme possesseurs d'une nouvelle manière de la défendre, ce qui est déjà une hérésie énorme lorsqu'il s'agit d'une Eglise dont le chef est infaillible. Il ne sait donc plus conduire sa barque rhéritier de Pierre, et ses prédécesseurs — au moins les immédiats — ne l'ont donc pas su davantage, que de simples passagers, pour la plupart laïques, installent un gouvernail de fortune, et entreprennent de se mettre aux lieu et place de ceux qui y ont été, dit-on placés par le Saint-Esprit lui-même.

Le groupe qui entreprend cette opération de sauvetage est dit : « le groupe de Lyon » et a pour inspirateur M. Léon Chaîne, avoué dans cette ville et auteur d'un livre intitulé : Les Catholiques français et leurs difficultés présentes dont nous avons parlé dans son temps. Dans ce livre, M. Léon Chaine se déclarait dreyfusard, adversaire de l'antisémitisme, et se montrait critique de quelquesunes des superstitions qui encombrent la religion catholique. De toutes les haines des catholiques modernes, il ne paraissait en avoir conservé qu'une seule : celle de la Franc-Maçonnerie. Cependant, il fut touché de l'article impartial que lui consacra VAcacia dans cette revue maçonnique, et il a fait à cet article une place dans la seconde édition qu'il a publiée, et qui est devenu un gros volume parce qu'elle contient, dans son appendice, toutes les critiques et approbations formulées. M. Léon Chaine, il faut en convenir, est un vrai chevalier français, partisan du combat loyal.

Voici la composition du comité de patronage et de la rédaction de cette revue que dirige M. Pierre Jay.

MM. Joseph Aynard, agrégé de l'Université.

Louis Birot, vicaire-général du diocèse d'Albi.

MM. Henri Brémond.

Jean Brunhes, professeur à rUniversité de Fribourg (Suisse).

Paul Bureau, professeur à la Faculté libre de Droit de Paris.

Sylvestre Casati-Brochier.

E. Carry, de Genève.

Louis Le Cardonnel.

Léon Chaine.

Emile Ghénon, professeur à la Faculté de Droit de Paris.

Ulysse Chevalier, correspondant de Tlnstitut, professeur aux

facultés catholiques de Lyon. Auguste Cholat.

Albert Dufourcq, professeur à l'Université de Bordeaux. Albert Ehrhard, professeur à TUniversité de Strasbourg. La comtesse de Fallois de Saint-Germain. James Fitzalan-Hope, membre du Parlement anglais, député de

Scheffield.

Antonio Fogazzaro, sénateur du Royaume dltalie. Victor Giraud, agrégé de l'Université.

Hippolyte Hemmer.

Le baron Frédéric de Hûgel.

Léon de Kerval, à Fribourg (Suisse).

Félix Klein, professeur à l'institut catholique de Paris. Robert Jacquemont.

Page 1