‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme, Du nationalisme, Les femmes et la politique. Anthisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps. Timidité intellectuelle de certains catholiques. L'abus des dévotions nouvelles. Le christianisme social et les conversateurs. La loi du 1er juillet 1901 et les "Dreyfusards". Du clergé séculier et des congrégations. Etc., etc. Articles, comptes rendus, notices bibliographiquesChapitre 47 sur 134 · DEMAIN · texte numérisé non relu

DEMAIN

A PROPOS d'un PERIODIQUE CATHOLIQUE

Noi abbiamo per dono del cielo e per opéra nostra diritto di città fra î viventi. Abbc MoRRi.

Depuis le mois de novembre 1905, parait à Lyon une revue hebdomadaire, Demain, dont les lecteurs du Journal de Genèçe ont déjà souvent lu le nom ici même : je voudrais aujourd'hui leur dire rexceptionnelle importance de cette publication, qui, malgré ses allures modestes, constitue le témoin par excellence du mouvement religieux contemporain.

L'âme de Demain, e*est son fondateur, M. Pierre Jay. Issu ' d'une vieille famille dauphinoise très attachée aux traditions catholiques, intelligence d'élite, conscience d'une inflexible droiture, et avec cela d'une modestie qui le rend timide à l'excès dans les relations sociales, M. Pierre Jay apparaît à ceux qui l'approchent comme une des personnalités les plus originales qu'on puisse rencontrer.

J'ai fait avec lui un trajet de chemin de fer dans un train bondé. Tous les voyageurs avaient les yeux sur lui, irrésistiblement attirés par ce regard si doux, qui se voilait tour à tour de tristesse, d'ironie, de compassion. On sent aussitôt en lui l'homme dont l'activité infatigable est harmonisée, dirigée vers un but précis, élevé, dont rien ne le distraira. Tandis que trop de nos contemporains s'agitent comme des mercenaires qui détestent le travail, et ne l'acceptent qu'à cause de la rémunération, M. Pierre Jay donne l'impression d'un ouvrier pour lequel l'eiTort physique ne se sépare pas de reflbrt intellectuel et moral, d'un ouvrier qui vit à la fois très près de la nature et très près de Dieu. Tel il m'est apparu dans son énergie native, tel il apparaîtra à ceux qui liront avec attention la belle circulaire annonçant la fondation de Demain,

C'est un morceau de grande allure, d'un style éloigné de toute recherche et qui, par cette belle simplicité même, s'empare de l'esprit du lecteur.

Cependant, si Demain ne représentait qu'un homme, cet homme fût-il d'une valeur excei)tionnelle, l'importance du nouveau journal serait bien restreinte. Mais à peine l'entreprise de M. Jay était-elle connue, que de tous les points de l'Europe lui sont arrivées les sympathies et les collaborations. A peine sa voix était-elle entendue, surtout en Italie et en Angleterre, que les adhésions arrivaient, non pas seulement nombreuses, ce qui ne serait pas grand'chose, mais raisonnécs, viriles, dévouées.

Ce succès s'est maintenu. Beaucoup d'amis auxquels, il y a six mois, j'avais recommandé la nouvelle feuille, m'ont remercié d'avoir attiré leur attention de ce côté, comme d*un service personnel.

Qu'est-ce donc que Demain? Un journal catholique tout court mais catholique pour tout de bon.

Or, ce journal catholique, je le recommande de la façon la plus pressante aux protestants, parce qu'il serait très hygiénique pour eux de connaître d'autres catholiques que les cjitholiques fiévreux et factieux qui exploitent et souvent confisquent à leur profit une Eglise qu'ils terrorisent. A Demain on sert l'Eglise, on ne s'en sert pas. Si les protestants qui confondent l'Eglise avec la • secte » formée par les bandes cléricales sont excusables, il serait pourtant bon qu'ils arrivassent à une vue plus haute et plus vraie de la réalité. Les folies sanguinaires de gS n'ont pas voilé à l'Europe la beauté, la grandeur et l'orientation de l'efibrl révolutionnaire. Ne permettons pas aux folies cléricales actuelles de nous voiler la beauté, la grandeur, l'orientation profonde de l'Eglise.

En recommandant Demain aux protestants, je ne viens donc pas leur recommander des catholiques amoindris, opportunistes, disposés à faire des concessions. M. Pierre Jay et ses principaux collaborateurs sont tout le contraire. Ce ne sont ni des modernistes, ni des libéraux, ni des néo-catholiques, ce sont des catholiques tout net et tout franc, mais des catholiques qui prennent au sérieux, pour ne pas dire au tragique, leur qualité de catholiques qui veulent que leur Eglise soit non seulement une grande école, mais la grande école apprenant à ses enfants le respect des hommes et des idées; et ce respect, bien loin d'être une concession anticipée, est au contraire la conséquence et la suite d'une foi ardente, profonde, sereine, sûre d'elle-même, qui devant une erreur ne songe ni à s'enfuir, ni à se fâcher. Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous?

Ce sont des catholiques qui ont pour l'autorité ecclésiastique des sentiments catholiques et non des sentiments païens. Ils la regardent avec simplicité, amour, confiance, soumission, et non pas en esclaves qui obéiraient brutalement à des ordres brutaux. Sicutfilii : comme des enfants. . . comme des fils qui deviendront pères à leur tour.

Bien loin d'être moins catholiques que nos bruyants cléricaux, ils le sont plus et ils le sont mieux ; ils n isolent pas trois ou quatre bulles des derniers papes, mais ils voient ces documents apostoliques à côté de tous ceux qui les ont précédés ; et se sentant les héritiers de tout le passé, de ses gloires et de ses charges, ils vont vers l'avenir, dans un esprit de travail et de foi.

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C'est par suite de la même tendance qu'ils veulent rester unis à la droite comme à la gauche et qu on sent leur effort principal tendre à ne pas s'isoler, s'individualiser.

Je ne voudrais pas que ces dernières paroles fissent croire à un effort étudié, calculé, car il est parfaitement naturel et réflexe : c'est le résultat du tem])érament catholique ; ce tempérament, qui est encore aujourd'hui la grande force de l'Eglise, est surtout caractérisé par le besoin de travail en commun. Être catholique, c'est sentir e cum Ecclesia, suivant la définition de saint Ignace, paroles qu'on pourrait traduire en français par : Marcher avec l'Eglise. Or, certains cléricaux, pour justifier leur terreur de tout mouvement et de tout progrès, certains anticléricaux, pour justifier leurs polémiques, traduisent ces paroles, comme si être catholique consistait à abdiquer par avance et inconditionnellement toute espèce d'initiative et d'activité. Aux hymnes des uns exaltant l'obéissance passive, cadavérique, répondent les sarcasmes des autres dénonçant cette folie de suicide intellectuel, moral. Mais malgré l'application que prennent certains catholiques, et non des moindres, à ne parler que de discipline et de mot d'ordre, nous ne devons pas accepter une définition si simple, et dans ces trois mots, Sentire cum Ecclesia, supprimer le premier terme, le plus important. Oui, être catholique, c'est être avec V Eglise, mais c'est aussi, c'est surtout s^/i^ir^, avoir sa conscience, sa personnalité propre ; c'est avoir une voix qui n'est pas forcément celle du voisin, celle du curé ou celle du pape, qui même doit être différente ; mais c'est vouloir la mettre en harmonie avec les autres. Être catholique n'est pas se laisser porter paresseusement sur les bras de TEglise, c'est marcher, accepter le pas de ceux qui nous entourent, sans renoncer à les entraîner et à les soutenir à notre tour.

Tel est le catholicisme intégral qu'on pratique à Demain, et voilà pourquoi je salue ces jeunes, venus de tous les coins de l'Europe, avec une joyeuse émotion . Je les aime non seulement parce qu'ils sont sincères, désintéressés, vaillants, mais aussi parce qu'ils préserveront le protestantisme et la libre pensée des victoires trop faciles et ne permettront plus à toutes les constructions lépreuses qui se sont collées à la vieille cathédrale d'en dérober éternellement la vue.

Demain a des ennemis puissants, actifs et très persuadés qu'ils rendent service à Dieu, mais sans être prophète on peut bien assurer qu'une fois de plus la victoire ne sera pas du côté des puissants. Potenies déposait de sede et exaltaçit humiles ! « Le Seigneur a déposé les puissants de leur trône et il a élevé les petits. » Les persécutions sont une arme dangereuse : si nous avions sous les yeux les lettres que reçoit le directeur, nous en trouverions sans doute qui rappelleraient les scènes de toutes les persécutions : T exécuteur des colères officielles demandant pardon à la victime et se déclarant secrètement avec elle.

Je voudrais m'étendre longuement sur la nouvelle Revue lyonnaise, en dire Taspect extérieur, montrer qu'à son catholicisme intérieur en correspond un autre qui frappe au premier regard; je ne veux pas parler d'enseignes au vent, telles qu'on les voit se balancer au-dessus de certaines boutiques. Non, mais constater simplement que chaque numéro, avec ses notes résumant les événements principaux du monde entier, donneun peu Fimpression de catholicisme qu'on éprouve à Saint-Pierre de Rome pendant la semaine de Pâques.

On n'y est pourtant pas à Rome. On y est en France : dans cette mystique cité de Lyon qui fut la première à embrasser le christianisme. Profondément catholique. Demain est aussi une œuvre française jusque dans les moelles : je veux dire que tout à fait étrangère au nationalisme sectaire, frère jumeau du cléricalisme, elle nous mène d'une façon d^autant plus sûre qu'elle n'est pas cherchée sur le terrain de la discussion des idées si conforme au génie de la France.

Aussi voudrais-je que ma voix portât loin, bien loin de nos frontières, pour dire à tous ceux qui croient que la France s'enlise dans le matérialisme, lisez Demain, Lisez-le, non comme on lit un journal ordinaire, pour y trouver les nouvelles, mais lisez-le dans l'esprit où vous allez voir un ami pour recevoir quelque chose de son trésor de vie et pour lui donner un peu du meilleur de vous-même, pour vous harmoniser. Quand vous aurez passé de longs moments dans cette communion bienfaisante, vous vous éloignerez à regret. Puis, en vous rappelant la puissance vag^e de sympathie qui porte vers Demain l'élite de nos curés de campagne et des professeurs de nos Facultés catholiques, vous penserez qu'il

y a là le résultat d^un travail déjà long, profond, mystérieux, que cet effet est peut être Thumble éclosion d'une grande chose.

Paul Sabatier.

Les Annales de la Jeunesse laïque (Poligny), i*'' janvier 1906.

Bon nombre de nos lecteurs ont sans doute entendu parler de cet ouvrage, qui nous parvient un peu tardivement, mais qui sera longtemps encore d'actualité. Il est d'ailleurs particulièrement opportun de le faire connaître au lendemain du jour où le vote de la loi sur la Séparation vient apporter aux catholiques une « difficulté » de plus. Nous le ferons avec un très grand respect de la personnalité de son auteur. M. Léon Chaîne est un a catholique convaincu et pratiquant » soumis absolument — et il s'en fait honneur — au « magistère infaillible de l'Eglise », mais c'est un catholique libéral. Nous nous arrêtons sur son livre parce qu'il est celui, non d'un savant de profession comme l'abbé Loisy, mais d'un homme pratique, d'un j

homme d'affaires qui parle un langage clair, incisif, plein de bon sens et de rondeur.

La profession de foi citée plus haut indique suffisamment que l'auteur n'est pas des nôtres : nous n'en sommes que plus à l'aise pour indiquer ce qui nous rapproche de lui. Nous sommes en présence d'un catholique qui n'aime pas le militarisme, ni le nationalisme, ni l'antisémitisme, ni le cordicolisme, qui n'est pas notoirement hostile au féminisme, ou au socialisme, et qui ose appeler la faute de l'abbé Mouret « une fraîche et ravissante idylle » — toutes étrangetés qui s'expliquent d'un mot en disant que l'auteur fut un des deux ou trois catholiques dreyfusards. Et ce dreyfu-

sisme militant, qui lui a inspire son livre, s'explique tout naturellement quand on réfléchit à cette phrase qui nous j apparaît comme la clé de voûte de tout son état d'esprit.

' Il y a des catholiques, dit Tauteur, « qui, tout en donnant

leur adhésion sincère et sans réserve aux choses de la foi, gardent une jalouse indépendance, en toute matière où I l'autorité de l'Eglise n'intervient point, et s'accrochent

désespérément dans ses cas à la libérale maxime théoloj gique ; In dubiis libertas » (p. 98). Il faut reconnaître que

I l'infaillibilité du pape ne gène pas beaucoup les catholiques

I de cette espèce, pas plus que la science ne gêne Tabbé

j Loisy : une fois en dehors de ce petit champ clos qui

s'appelle le domaine de la foi, la « papalâtrie d pour eux ne s'exerce plus, les opinions les plus hétérodoxes peuvent s'afficher en matière sociale. A vrai dire, nous comprenons mal cet état d'esprit; il nous choque comme une cotte mal ^ taillée, comme un manque de logique, comme un défaut de

saine audace. Où commence, où finit le domaine de la a foi »? A partir de quel point faut-il assigner des bornes à la liberté de penser ? M. Brunetière, dans un article sensationnel sur la Séparation, vient d'écrire : oc sous cette unique restriction (le devoir de se soumettre si a l'autorité légitime » lui dit qu'il se trompe) le laïque n'est încom- \ pètent, comme laïque, et parce que laïque, dans aucune

I des questions qui intéressent TEglise et la Religion du

Christ... pas même dans une question de dogme, aussi longtemps qu'elle n'est pas définie ». Et le Nouvelliste de Lyon^ dans un article serré, le reprend de la belle façon. I a Où donc M. Brunetière a-t-il fait sa théologie ? Il est

I venu vers nous de loin et de bien loin ; il est encore caté-

chumène plutôt que néophyte; c'est un peu trop tôt pour se poser en Père de l'Eglise ». Je ne puis m'empêcher de croire que le Nouvelliste a raison, quand il montre que cette indépendance de la pensée même dans les questions qui ne sont pas de foi est contraire à la tradition — et à

l'esprit de TEglise, à ce que lé Nouvelliste appelle le c côté surnaturel » du catholicisme. Il nous semble, eu un mot, qu'il faut pousser jusqu'au bout le respect du principe d'autorité ou jusqu'au bout le droit de libre critique et de sereine témérité. Nous comprenons mal des intermédiaires entre la soumission intégrale et l'intégrale libre-pensée. Mais nous ne sommes pas obligés de comprendre. Je me hâte de dire que cette impression est toute personnelle, qu'elle ne m'empêche pas de voir le fait ; que certains catholiques veulent par quelque côté être indépendants, et qu'en même temps que je crois devoir la formuler rationnellement, j'en sens rationnellement la vanité. Car nous sommes ici non plus sur le terrain de l'intelligence discursive et de la discussion abstraite, mais des besoins profonds de l'âme. C'est là un domaine qui ne nous regarde pas, où nous n'avons pas le droit d'entrer : il ne faut pas forcer le secret des consciences.

Nous n'avons donc à nous occuper que des opinions de M. Chaine au point de vue social; j'ai indiqué plus haut quelle était leur largeur. Nous combattons le catholicisme en tant qu'il est un instrument d'oppression sociale; c'est dire que nous nous réjouissons quand nous le voyons perdre de son intolérance et de son esprit d'asservissement, quand nous le voyons se pénétrer d'esprit du siècle. Toutefois, M. Chaine nous pardonnera de conserver quelque méfiance. J'ai montré ailleurs que la liberté dans l'éducation religieuse, telle qu'elle était comprise par quelques-uns des intellectuels catholiques les plus éminents et les plus libéraux, ne laissait pas de cacher quelques graves dangers pour la véritable liberté de l'esprit. Et la façon dont quelques-uns des catholiques libéraux qui font groupe avec M. Chaine comprennent la liberté en matière sociale n'est pas non plus pour nous rassurer sur leurs procédés de gouvernement... M. Chaine et ses amis sont une poignée ; je ne crois pas qu'ils puissent

rendre quelque vitalité au catholicisme libéral en France, et viendraient-ils à triompher que le désaccord — vraisemblablement — éclaterait de nouveau en matière économique. Nous sommes donc destinés à nous combattre encore, ce qui nous laisse tout à Taise pour saluer ce très noble effort d'un catholique parlant dans le désert. Et pour terminer par une citation d'actualité, nous livrons à la méditation des amis ou des adversaires de la Séparation, qui s'inquiètent, à juste titre, de voir tomber dans la misère quelques pauvres prêtres de campagne, ces lignes qui apporteraient une solution à cette inquiétude, si Tesprit de charité régnait encore dans TEglise. « Pour parler net, ne serait-il pas équitable que les ressources du culte, désignées sous le nom de casuelf fussent réparties entre toutes les cures d'un diocèse, au prorata de leurs besoins, ou, si cette estimation est impossible, proportionnellement au nombre des prêtres qui les desservent? » (p. 190). Paroles d'autant plus significatives qu'en 1901 Tauteur, bien probablement, ne songeait pas encore à la Séparation.

Georges Guy-Grand.

L Univers Israélite (Paris), 5 janvier 1906.

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