‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme, Du nationalisme, Les femmes et la politique. Anthisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps. Timidité intellectuelle de certains catholiques. L'abus des dévotions nouvelles. Le christianisme social et les conversateurs. La loi du 1er juillet 1901 et les "Dreyfusards". Du clergé séculier et des congrégations. Etc., etc. Articles, comptes rendus, notices bibliographiquesChapitre 52 sur 134 · PARMI LES CATHOLIQUES-ROMAINS LIBÉRAUX · texte numérisé non relu

PARMI LES CATHOLIQUES-ROMAINS LIBÉRAUX

Le Siècle du 5 décembre 1905, publie une correspondance de Rome annonçant que le Saint-Office poursuit des enquêtes sur certains catholiques romains de France dont l'orthodoxie serait suspecte aux congrégations romaines.

Ces enquêtes, au nombre de trois, visent : 1"* un certain nombre d'évéques et un cardinal ; 2^ des ecclésiastiques et des laïques libéraux ; 3"" des laïques qui n'exercent pas sur rÉglise une influence assez grande pour que leur condamnation soit urgente.

Le correspondant de ce journal donne les noms des ecclésiastiques etdes laïques visés parla seconde enquête. Les laïques sont MM. VioUet, Blondel, Fonsegrive, Chaine et Sangnier.

Parmi les plus connus de ces laïques nous remarquons M. Chaine, avoué à Lyon, dont le livre, les Catholiques français et leurs difficultés actuelles^ a eu un immense succès et jouit d'une réputation quasi-universelle.

M. Léon Chaine est un catholique romain croyant et pratiquant. Il se déclare entièrement soumis aux directions de la Sainte Église^ il accepte tous les dogmes nouveaux ; il croit même, sans y être obligé, aux apparitions de Lourdes. Mais avec cela, il est libéral ; il réclame le libre examen en matière politique, il veut la liberté de la science, de la critique historique ; il demande enfin pour tout le monde la même liberté que pour lui. En un mot, il n'a rien de l'esprit sectaire. Aussi la Vérité française le trouve un catholique d'une espèce rarcy la Gazette de

France lui fait une vilaine grimace et un autre journal clérical le traite de hibou catholique solitaire. Il est juste de dire pourtant, que plusieurs de ses coreligionnaires, dont des évèques et des prêtres^ ont fait bon accueil à son livre. Mais la plus grande partie ou Ta injurié, ou a fait autour de son ouvrage la conspiration du silence.

M. Chaîne dit donc à ses coreligionnaires que leurs difficultés actuelles viennent en grande partie de leur attitude fâcheuse en plusieurs circonstances ; et il s'efforce de leur faire reconnaître leurs fautes. En faisant cela, il agit en véritable ami, car le salut d'une collectivité, comme celui d'un individu, est dans la reconnaissance et laveu de ses fautes.

M. Chaîne fait d'abord à ses coreligionnaires des reproches d'ordre politique. Nous ne nous y arrêterons pas^ ces questions n'étant pas de la compétence de notre journal, exclusivement religieux. Nous dirons seulement qu'il leur reproche leur attitude dans l'affaire Dreyfus, et leur sympathie pour le militarisme et le nationalisme. Ce n'est pas que M. Chaîne soit ennemi de l'armée. Loin de là, il l'estime quand elle .a pour mission la défense delà patrie menacée: «Mais, dit-il, nous abhorrons toute guerre de conquête; nous abhorrons surtout, au nom des principes chrétiens comme au nom de la conscience humaine, les odieux abus de la force commis sur de paisibles populations, sous l'hypocrite prétexte d'agrandir le domaine colonial et d'étendre l'influence de la patrie. »

M. Chaine est aussi un patriote, mais qui aime sa patrie sans avoir de haine pour les autres patries et sans éprouver le moindre mépris pour les idées qui surgissent en dehors de nos frontières. Ajoutons encore qu'il est ennemi déclaré et convaincu des haines religieuses ; aussi réprouve-t-il hautement l'antisémitisme et Tantiprotestantisme. Enfin, il ne craint pas de publier et de condamner les fautes et les crimes de l'ancienne monarchie française, de lui

préférer le régime républicain actuel et de se réclamer des principes de la Révolution et de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen.

Au point de vue social, notre auteur croit que le monde du travail a droit à de sérieuses améliorations de son sort et il pense que le prolétariat, tel qu'il est constitué, n'est peut-être pas la forme définitive de l'organisation du travail et surtout de la distribution de ses produits. Il voudrait voir les chrétiens appliqués à l'amélioration des classes pauvres. Mais que de gens que l'on appelle catholiques et qui ne sont que d'âpres conservateurs ! Ils ont accepté, constate M. Chaîne, avec une ostensible mauvaise humeur, toutes les lois qui ont pour but la protection des travailleurs. Si une grève se produit, ils prennent immédiatement, sans examen, le parti du patron, comme si le tort ne pouvait pas être de son côté.

M. Chaine, en cela, a bien raison. Certes, les ouvriers peuvent avoir des torts ; mais souvent, il y a chez eux, quoique la plupart du temps antireligieux, plus d'esprit chrétien que chez ces féroces et égoïstes conservateurs qui font parade de pratiques religieuses. C'est qu'il faut distinguer la lettre et l'esprit. La lettre c'est la doctrine; et l'esprit, c'est la charité et la fraternité. La doctrine est nécessaire pour conserver l'esprit qui ne peut subsister toujours sans elle ; ainsi il ne faut pas plus se contenter de l'esprit sans la doctrine que de la doctrine sans l'esprit.

Je comparerais volontiers la doctrine à un flacon et l'esprit au parfum qu'on y peut renfermer. Si vous tenez le flacon hermétiquement fermé, le parfum sera inutile ; et c'est ce que font les conservateurs chrétiens. Si vous brisez le flacon, le parfum se répandra, il embaumera, mais bientôt il se perdra complètement, et c'est ce que font les socialistes antireligieux. Les chrétiens pourraient préparer et amener une solution pacifique des questions sociales si aiguës aujourd'hui ; mais il faudrait qu'ils

comprissent ces choses et qu'ils fissent Teffort nécessaire pour ouvrir le flacon. Le feront-ils ? cela est bien douteux. Il est plus probable qu'ils regarderont comme des ennemis et comme d'affreux révolutionnaires ceux qui leur donnent ce conseil.

Mais nous avons hâte de suivre M. Chaîne dans Texamen de quelques questions religieuses.

Il n'admet pas, et nous l'en félicitons, les falsifications de l'histoire si communes, hélas ! dans son Eglise; il veut^ en histoire, une critique indépendante ; il veut que l'on avoue franchement les fautes et les crimes des mauvais papes. Il trouve même admirable et édifiant que Borgia, dans ses décisions pontificales, prises entre deux orgies, n'ait pas commis une erreur de doctrine, et il semble trouver là un argument en faveur de l'infaillibilité du pape.

Mais M. Chaîne semble ignorer qu'outre les papes notoirement immoraux, l'histoire nous montre des papes hérétiques. Nous lui rappellerons que Saint Hilaire de Poitiers a dit trois fois anathème au pape Libère, fauteur de l'hérésie arienne et que le pape Honorius a été condamné comme hérétique par deux conciles généraux et par son successeur Léon II et les autres papes de ce temps. Le fait était même consigné autrefois dans le bréviaire romain à la fête de saint Léon II, comme l'a remarqué Bossuet. Il est impossible d'accorder l'histoire vraie et sincère avec l'infaillibilité du pape, parce qu'à côté de papes immoraux et criminels dont on pourrait encore tirer édification, elle présente des papes notoirement hérétiques.

M. Chaine remarque qu'à l'époque du concile du Vatican, toutes les personnalités libérales étaient opposées à une promulgation qu'ils estimaient inopportune ; mais il ne parait pas comprendre cette expression (T inopportune. Pour qu'un dogme soit inopportun, il faut qu'il ne soit pas un vrai dogme ; car un vrai dogme au point de vue catho-

lique est une vérité nécessaire à l'Église et connue depuis les apôtres ; un vrai dogme est toujours opportun. L'opposition au concile du Vatican, en se servant du terme d'inopportun combattait le fond même de la doctrine discutée, mais elle le faisait avec des formes douces et polies. Il ne parait pas que M. Chaine ait bien compris cela. Quoiqu'il en soit il continue ainsi :

Nou3 n'avons pas été, quant à nous, jusqu'à partager la douloureuse émotion des catholiques qui, quelques années auparavant, parlaient du décret alors futur comme de la plus grande insolence qui se soit encore autorisée du nom de Jésus-Christ.

Nous comprenons encore bien moins ceux qui se sont séparés de l'Eglise au lendemain de la décision du concile. Outre que Tinfaillibilité papale, telle qu'elle a été définie, est tout à fait différente de l'idée que beaucoup de gens s'en font, comment admettre que ceux qui ont toujours cru à l'infaillibilité des conciles puissent sérieusement éprouver une répugnance intellectuelle à admettre celle des papes.

A un point de vue purement humain, il n'est pas plus logique de croire à l'infaillibilité d'une assemblée qu'à celle d'une personnalité unique. Ces deux propositions sont également absurdes car, philosophiquement, il n'y a pas de degré dans l'absurde. Ils admettaient déjà un mystère ceux qui croyaient que des hommes pouvant isolément se tromper, ne le pouvaient plus dès qu'ils étaient réunis.

Ont donc été tout au moins inconséquents avec eux-mêmes ceux qui firent alors, en Suisse et en Allemagne, le schisme des vieux catholiques.

M. Chaine n'a pas compris de quelle manière on a toujours entendu parmi les catholiques, avant 1870, l'infaillibilité des conciles généraux en matière de foi et de morale. Il croit qu'on attribuait aux évèques réunis une infaillibi* lité personnelle, comme celle du pape, infaillibilité qu'ils n'avaient pas étant dispersés. En cela, il se trompe lourdement. Les évèques dans les conciles généraux ne devaient apporter ni leurs idées personnelles, ni un raisonnement de philosophes ; mais ils devaient être les témoins de la

foi de leur Eglise particulière, et non pas, qu'on le remarque bien, de croyances actuelles plus ou moins pieuses, mais de la foi constante et immuable, selon le Quod semper de saint Vincent de Lérins. On ne demandait donc pas à un évêque : Que pensez-vous de telle doctrine au point de vue philosophique ? Que croit-on à présent dans votre Eglise sur ce point ? mais : Est-ce que votre Eglise a toujours cru cette doctrine ? Ainsi, supposez un évêque de Paris, croyant personnellement à l'infaillibilité du pape, le concile n'aurait pas eu à s'occuper de son opinion personnelle ; et ce prélat aurait dû témoigner que son Eglise lui a toujours été généralement très opposée. Le rôle des évèques dans les questions de foi et de morale est donc celui de témoins de la foi constante de leur Eglise. Or, quand tous s'accordent dans leur témoignage, ou que les Eglises non représentées s'associent ensuite à ce témoignage, le concile représente l'Eglise universelle, il est œcuménique, et il ne peut pas se tromper, parce qu'il a constaté avec une méthode sûre un fait historique. Cette infaillibilité des conciles généraux est donc d'une nature toute différente que l'infaillibilité personnelle du pape. Je ne doute pas que M. Chaîne qui est un homme sincère et de bonne foi le reconnaisse volontiers. J'espère même qu'il comprendra comment un homme qui a toujours cru à l'infaillibilité des conciles généraux peut éprouver sérieusement une répugnance intellectuelle à admettre celle des papes. C'est qu'avec la première, il est certain de ne croire que ce qui a toujours été cru dans l'Eglise, tandis qu'ave<S la seconde, il peut être obligé de croire des doctrines nouvelles, inconnues pendant bien des siècles de christianisme.

Telle qu'elle a été définie, le 18 juillet 1870,rinfaillibilîté papale est une porte largement ouverte à toutes les fantaisies d'un homme, car le décret ne met qu'une condition, c'est que le pape parle ex cathedra^ c'est-à-dire

comme pasteur et docteur de tous les chrétiens ; or, cette condition dépend du pape seul, et du reste, pour qu'on ne puisse en douter, le décret ajoute que la définition papale n'a pas besoin du consentement de l'Eglise {ex sesCj non autem ex consensu Ecclesiae) pour être infaillible.

Il n'y a pas là de quoi eflfrayer l'intelligence d'un catholique éclairé et conscient.

Les ultramontains sincères qui ne veulent pas torturer l'histoire et qui avouent les changements doctrinaux de leur Eglise ont imaginé dans ces derniers temps, pour les justifier, une tradition latente et une évolution des dogmes ; mais ce sont-là des principes tout nouveaux et absolument contraires à l'enseignement des Pères et des docteurs de l'Eglise pendant dix-huit siècles.

Il ne peut y avoir, dans le sens chrétien, de tradition latente, car la tradition chrétienne se prouve, se démontre par les témoignages de tous les Pères et docteurs ayant autorité incontestable dans l'Eglise, par conséquent son caractère essentiel est d'être publique. Il y a donc, quand on parle de tradition latente, contradiction dans les termes.

Quant au progrès dans le dogme, il ne consiste pas dans une évolution du dogme tendant à le changer, puisque le dogme est une vérité divine ; mais il consiste à le comprendre et à l'expliquer de mieux en mieux, ce qui est le propre de la théologie, science humaine. Ainsi le dogme reste toujours le même, mais la théologie progresse et évolue. Nous n'insistons pas aujourd'hui sur ce point, pourtant capital, parce que nous avons tant de fois expliqué ce principe, que nous ne ferions que fatiguer nos lecteurs en nous répétant.

M. Chaîne combat ensuite certaines dévotions nouvelles, telles que celle de saint Expédit, la dévotion donnant donnant à saint Antoine de Padoue. 11 s'élève avec justice contre certaines interprétations de la Bible contraires à la

raison ; mais sur ce point nous lui reprocherions volontiers de ne pas assez distinguer entre la Bible elle-même et les interprétations qu'on lui a données. Evidemment il n'est ni théologien , ni exégète, et il suit trop aveuglement M. Loisy dont la science théologique présente certaines lacunes. Il y a longtemps que saint Augustin s'est élevé contre les interprétations ridicules et contraires à la raison de la Bible : « Quelque clair que paraisse, dit-il, ce qu'ont peut retirer de l'Ecriture sur un sujet quelconque, si cela est manifestement contre la raison, il faut qu'on se trompe dans Tintelligence de ces endroits de l'Ecriture ; et alors ce sens qui est contraire à la vérité, n'est pas le vrai sens de l'Ecriture, ce n'est que celui que nous lui donnons au lieu du véritable que nous n'avons pu pénétrer )>. {Ep. cxLiii ad MarcelL édit. Bédéd.),

Avec ce principe, la Bible n'est jamais et ne peut jamais être en conflit avec la science et la raison.

Enfin M. Chaine se plaint des partialités qui existent dans l'Eglise catholique-romaine en faveur des riches et des puissants ; il déplore qu'on fasse commerce dans la maison des prières ; il regrette la domination des évêques et même du pape et les titres pompeux que prennent les prélats pour relever leur dignité ; il voudrait que les laïques ne fussent pas dédaignés et mis de côté comme quantité négligeable. Il a sur tous ces points cent fois raison, et nous voudrions, pour le bien de son Eglise, à laquelle nous ne souhaitons pas la mort, mais la conversion et la vie, que sa voix fût écoutée par ceux qui peuvent appliquer les remèdes qu'il réclame. Plus l'Eglise romaine se sera débarrassée des abus qui la défigurent, plus elle sera proche des autres Églises chrétiennes plus fidèles à l'Évangile, et par conséquent, plus la grande œuvre de Tuniondes chrétienssi malheureusement divisés, deviendra possible et réalisable.

M. Chaine termine son livre par une véhémente protes-

talion contre la loi du l'*^ juillet 1901 et contre l'expulsion des congrégations enseignantes, prédicantes et commerçantes, qui en a été la conséquence. Il admire même ceux qui ont résisté par la force à Texécution de cette loi. Nous ne pouvons pas le suivre jusque là. Nous admirons les martyrs chrétiens, mais nous ne pouvons admirer des chrétiens troublant TÉtat, méprisant la loi, résistant à la force publique par des moyens violents, prêchant la guerre civile. Nous n'avons pas oublié les enseignements de Jésus-Christ : a Ne résistez pas à la violence. Si quelqu'un vous prend votre robe, abandonnez-lui encore votre manteau. Si Ton ne veut pas vous recevoir dans un endroit, allez dans un autre. Rendez à César ce qui est à César. »

Que M. Chaine en soit bien persuadé, si les congrégations qu'il défend, et parmi lesquelles il y avait certainement d'excellentes âmes, si ces congrégations avaient été animées de l'esprit libéral, tolérant et désintéressé qui l'inspire, elles seraient encore tranquilles en France. Aucun gouvernement n'aurait pensé à les dissoudre et à les chasser, ou, tout au moins, aucun gouvernement n'y aurait réussi. L'opinion publique ne l'aurait pas permis.

En réalité, M. Chaine n'a vu que les beaux dehors de ces congrégations, il ne les connaît pas telles qu'elles étaient. Nous pourrions lui en révéler quelque chose, mais outre que notre article est déjà long, nous ne voulons pas augmenter sa tristesse.

Nous formons le vœu très sincère que l'Eglise romaine dont il est un fils respectueux et dévoué écoute sa voix éloquente et qu'elle se laisse persuader par cet homme à l'esprit noble et au cœur généreux. Mais nous craignons bien qu'elle n'ait pas cette sagesse. Quos vult perdere Deus dementat.

Déjà autrefois, un catholique libéral que M. Chaine admire avec, raison, Montalembert, avait contribué, par

son libéralisme sincère, à conquérir la liberté d'enseignement si profitable au clergé. Rome a bien voulu, dans le besoin, profiter de son libéralisme; mais quand elle a eu la loi Faîloux, son langage a changé et elle a condamné le libéralisme par le Syllabus de Pie IX. Et le grand et noble Montalembert est mort découragé et indigné. Il faut entendre le cri de sa conscience dans son Testament spirituel : a J'ai passé depuis longtemps, dit-il, Tâge des mécomptes et des émotions passionnées, mais j'avoue qu'à la lecture de ces palinodies effrontées y j'en ai rougi jusqu'au blanc des yeux et frémi jusqu'au bout des ongles. Je ne suis plus assez enfant pour me plaindre de l'inconséquence ou de l'ingratitude des hommes en général et des jésuites en particulier, mais je dis tout haut que ce ton de faquin et de pédagogue, appliqué à d'anciens défenseurs qui ne sont pas tous morts, à d'anciennes luttes qui pourront se renouveler demain, ne convient ni à des religieux ni à d'honnêtes gens : cela est peut-être parfaitement orthodoxe ; je ne suis pas juge en fait de théologie, mais je crois l'être en fait d'honneur et d'honnêteté, et j'affirme que cela est parfaitement malhonnête, d Et Montalembert terminait ainsi : a II faut convenir qu'ils ont inventé une singulière façon de servir la religion, de la faire accepter, comprendre et aimer du monde moderne. On dirait qu'ils traitent l'Église comme une de ces bêtes féroces que l'on promène dans les ménageries. Regardez-la bien, semblentils dire, et comprenez ce qu'elle veut, ce qui est le fond de sa nature. Aujourd'hui elle est en cage apprivoisée et domptée par la force des choses ; elle ne peut pas vous faire de mal quant à présent ; mais sachez bien qu'elle a des grifFes et des crocs, et si jamais elle est lâchée, on vous le fera bien voir. »

Un avenir prochain nous dira si M. Ghaine doit être atteint par les griffes et les crocs.

Quoiqu'il en soit nous engageons nos lecteurs à se

procurer son livre qui est d'une lecture facile et agréable et qui fait du bien ; ils y trouveront certainement plaisir et profit.

G. Volet.

The Guardian (Londres) l**" février 1906.

THEOLOGICAL NOTICES

Les Catholiques français et leurs difficultés actuelles. — This book bears the name of Léon Chaîne, a barrister at Lyons. Il has been published simultaneousiy in two éditions, one large and one small. The larger volume contains three times as much matter as the smaller ; but the différence is made by a very bulky appendix, in which are placed an immense amount of press-notices and the like. The book hasattracted a great deal of attention in France, and is worthy of being read in England by ail who wish to understand how it was that the poiicy ofM, Combes received so large an amount of support, not merely from avowed unbelievers an secularists, but also from numbers of persons who cannot be suspected of being enemies of Christianity or even Roman Catholicism. M. Léon Chaine is a loyal Roman Catholic, who deeply déplores the disadvantage at which his Church has been placed in France during récent years, and especially by the présent crisis of the séparation of Church and State. He traces the disaster to the fatal error which the large majority of Roman Catholics (and especially of their leaders) committed in the terrible Affaire. In that frenzied controversy the Roman Catholic Church in France threw its great influence on the side of injustice against the innocent

Dreyfus, and it is now rcaping ihe fruit of its misdeeds. This is exaggeration ; but M. Léon Chaîne himself supplies the means of correcting it. The nation, nodoubt, has been shocked by the Une which the majority or the French clergy took in stimuiating préjudice against a deeply wronged officer, who happened to be of another religion. But ithas aiso been shocked by the way in which religions bodies (and especially those which were engaged in educational work) hâve abused their opportunities by inculcating sentiments of hostility to the Government which protected them. And it has been shocked, as M. Léon Chaine shows, by the unhealthy, absurd, and even immoral forms of dévotion which are encouraged by some teachers, especially in the case of culîus of the saints. The greed of some of the convents, and the heartless treatmentoftheyoungwomen who work for the « Sisters» might also be mentioned. Underthe pressure ofnotorious scandais of this kind, the excellent work done by many clergy and many monks and nuns has gone to the wall, and the meritorious hâve suffered with the guilty. But the great interest of M. Chaine's book lies in the fact that it speaks for a body of educated French laymen, who are devout members of the Homan Church, and yet hâve the moral insight to perceive and the moral courage to condemn a great deal of what discrédits Roman Gatholicism in the eyes of many sincère Roman Catholics in France. The essays on Militarism, on Nationalism, on Intellectual Timidity in some Catholics, and on the Abuse of New Dévotions are specially worth perusal.

— 2Mx —

Bulletin de Littérature Ecclésiastique, publié par rinstitut catholique de Toulouse (Paris), 20 février 1906.

Le livre de M. Léon Chaîne, les Catholiques

français et leurs difficultés actuelles (Paris 1905, nouvelle édition) a eu un très grand succès de presse : plus de deux cents articles de journaux et de revues ajoutés aux dernières éditions en sont la preuve palpable. Ce n'est pourtant pas une œuvre-d'art : la composition en est défectueuse ; de nombreuses digressions en retardent trop souvent la marche. Ce n'est pas davantage un récit complet et méthodique des faits qui ont rempli l'histoire de TEglise de France durant ces trente dernières années : les sujets sont à peine effleurés et vus sous un angle très subjectif. C'est du moins une œuvre de sincérité et de franchise : le ton de loyauté et de conviction émue qui domine tout l'ouvrage explique l'accueil généralement sympathique que lui ont fait les journaux de tous les partis. — Mais si ce livre a été signalé par les principaux organes de la presse européenne, cela vient principalement de ce que toutes les idées qu'il renferme gravitent autour de r « Affaire ». C'est là ce qui en fait la véritable originalité; et c'est là aussi ce qui en montre la faiblesse. Est-il bien vrai que si les catholiques sont persécutés avec la ténacité haineuse que Ton sait, c'est parce qu'ils n'ont pas voulu prendre en main la cause de M. Dreyfus ? M. Léon Chaine n'a-t-il donc jamais lu les comptes rendus des Convents maçonniques ? Ignore-t-il que la lutte actuelle est avant tout une lutte doctrinale, une lutte d'idées? La guerre religieuse dont nous sommes les victimes est une forme particulière du conflit existant bien avant 1' « Affaire » entre la libre-pensée et la Foi. M. Aulard le lui a dit en termes très clairs : « Ma conclusion à moi, c'est que le

livre de -M. Chaine ne change rien à l'idée que les républicains français doivent se faire de TEglise catholique. Cela ne suffit pas pour que nous nous imaginions que TEglise romaine se dévouant par la plume de M. Chaine veuille se réconcilier avec ce qu'on appelle « la civilisation moderne » et cesser ainsi d'être TEglise romaine » (p. 528). L'Aflfaire Dreyfus n'a été qu'un prétexte, les faits le disent assez haut ; si on avait aimé la justice, comme on l'afGrmait, on l'aurait aimée pour les catholiques comme pour les Juifs. N'insistons pas davantage sur ce point. Ce que doit être l'attitude des catholiques dans les questions à l'ordre du jour, antisémitisme, antiprotestantisme, anticléricalisme, M. A. Leroy-Beaulieu, dans son livre trop peu répandu, les Doctrines de Hairie^ l'a indiqué avec beaucoup de tact et de mesure. Ce qu'il faut penser de l'abus des dévotions nouvelles, M. Tabbé Hemmer Ta sagement exposé dans la Semaine religieuse de Paris. Et ses articles ont été reproduits par la plupart des Semaines de Province. Quant à la timidité intellectuelle des catholiques, le Bulletin^ plus d'une fois, en a fait une critique dont la justesse s'impose, semble-t-il. C'est au chapitre de la timidité intellectuelle que M. Chaine rattache la question biblique. Deux citations permettront déjuger de l'étendue de sa documentation. « Il est souverainement imprudent de considérer comme inspiré le contenu tout entier des Saintes Ecritures. Une école à la tète de laquelle se trouvait en France, M*' d'Hulst, et dont actuellement M*' Le Camus, évèque de la Rochelle, est un des plus savants représentants, admet d'une façon très limitative l'inspiration de la Bible » p. (107). « 11 sera peut-être bientôt enseigné hautement que l'on peut rester attaché à l'orthodoxie sans croire que le monde a été créé 4004 ans avant Jésus-Christ et en six jours, sans croire à l'histoire de la pomme du paradis terrestre et à celle du démon tentateur déguisé en serpent, sans croire à tant d'autres faits merveilleux et mythiques sans rapport du

reste avec les vérités dogmatiques enseignées par notre religion )^ (p. 116).

Un dernier mot M. Chaîne reproche aux catholiques de faire leur med-culpâ sur la poitrine des autres. Mon Dieu, c'est une forme de repentir qui n'est pas à l'usage exclusif des catholiques. Dans les deux cents articles ajoutés à son livre, M. Chaine peut voir si l'intolérance n'existe pas chez nos adversaires. Que de fois il nous frappent à la poitrine et au visage ? Ne se complaisent-ils pas dans des généralisations hypocrites ? Ne nous prêtent-ils pas des intentions perverses tout à fait gratuitement.^ Malgré ces réserves, nous ne pouvons que louer M. Chaine de l'effort qu'il a fait pour dégager les catholiques de tous les partis, pour séparer la doctrine chrétienne de tous les systèmes qui en altèrent la physionomie, pour réagir contre les pratiques enfantines ou intéressées d'une piété mensongère. . . .

La Rédaction.

L Union Libérale {Dinain), 25 février 1906.

Page 1