IDÉES D'UN GATHOLIQUE-ROMAIN LIBÉRAL
Nous avons déjà publié une analyse très succincte du livre de M. Léon Chaine, les Catholiques français et leurs difficultés actuelles et, en faisant certaines réserves sur quelques-unes de ses idées, nous n'avons pu que louer son libéralisme très généreux et très sincère. Mais M. Léon Chaine n'est pas à Lyon un isolé ; il y a en effet dans cette ville un groupe de catholiques-romains libéraux comprenant des ecclésiastiques et des laïques, qui a été si remarqué qu'on l'a même appelé V École de Lyon.
Les hommes de ce groupe publient depuis quelques mois un organe sous la direction de M. Pierre Jay, organe qui porte le titre significatif de Demain.
Ce journal fort bien rédigéet très intéressant ne ressemble guère aux journaux cléricaux d'hier et d'aujourd'hui. On n'y trouve ni leur esprit sectaire, ni leur fiel dévot, ni les injures par lesquelles ils remplacent ordinairement les arguments sérieux. Les rédacteurs de Demain ont pour principe le respect des opinions sincères des adversaires, et aussi le respect des personnes, ils admettent la liberté pour tous, ils sont ennemis des superstitions et des abus qui défigurent la religion, ils admettent la franche discussion de toutes les opinions et donnent l'hospitalité à des opinions anti-ultramontaines d'une grande hardiesse.
Par exemple, nous trouvons dans le numéro du 12 janvier 1906, une lettre d'un catholique irlandais, M. William Gibson, qui demande à ses coreligionnaires de France de faire revivre l'Église gallicane de la Pragmatique Sanction^ et qui juge avec une grande indépendance les concordats qui Ton bâillonnée. L'auteur de cette lettre est, selon Demain\ l'un des plus érudits des catholiques irlandais, et on n'en peut douter en le lisant
Le Polybiblion (Paris), avril 1906.
Les Catholiques français et leurs difficultés actuelles^ par Léon Ghaine, Paris, Stock, 1904, in-18 de xx-413 p. — Prix : 3 fr. 50. Edition complétée par les articles, comptes rendus, etc., 1905, in-8 de x-754 p. — Prix : 7 fr. 50.
Ce livre est l'œuvre d'un homme que j'ai lieu de croire bien intentionné, mais qui^ dans son inconsciente mala-
dresse, a tout fait pour servir et réjouir nos ennemis. Rien ne sert de faire profession de la foi chrétienne, et de dénigrer systématiquement l'Eglise : rien ne sert de plaider chaleureusement la cause des innocents persécutés, et de les affliger en même temps par des attaques d'autant plus cruelles qu'elles viennent d'un ami.
Ramasser contre TEglise toutes les accusations, fondées ou non, lui reprocher avec aigreur ses fautes, ses hésitations et jusqu'à ses ridicules, n'est pas un moyen de la servir. J'ajouterai que, littérairement parlant, il est difficile de trouver plus d'incohérence que dans ce pot-pourri où se coudoient les personnages les plus hétérogènes, où, sous les titres précis qu'annoncent les têtes de chapitres, on ne trouve que des délayages indigestes, où un avoué, qui doit être un excellent homme de loi, discute et tranche avec une impertublable incompétence les questions les plus ardues de l'histoire et de la théologie, dont chacune, pour être sérieusement étudiée, demanderait un volume.
Aux yeux de l'auteur, l'Eglise doit se frapper la poitrine parce qu'elle a fait cause commune avec le nationalisme et avec le militarisme ; — ce serait à démontrer. — Fallaitil donc qu elle se lançât dans le pacifisme et Thervéîsme ? L'auteur parait regretter qu'elle ne l'ait pas fait et nous affirme que beaucoup de ses amis pensent comme lui. Selon lui, c'est de cette association avec des partis que M. Ghaine n'aime pas, que dérivent tous les malheurs actuels de l'Eglise. Que les francs-maçons aient joué un rôle quelconque dans les derniers événements qui conduisent non pas l'Eglise, mais la France à sa ruine, M. Chaîne n'a pas l'air de s'en douter, ou n'en a cure : en tout cas, rien, dans son livre, ne peut faire croire qu'il connaisse l'existence de leur société.
Tout ceci serait inintelligible si nous n'apprenions de M. Chaîne qu'il croit à l'innocence de Dreyfus. Or, si l'Eglise y a cru, elle ne l'a pas dit, et elle aurait dû le dire.
Donc, tout ce qui lui arrive de fâcheux a le caractère d'un juste châtiment. Tel est le raisonnement de M. Chaîne, telle est la raison d'être de son livre.
L'édition in-8 est identique à l'édition in-18, mais l'auteur a reproduit dans les 500 dernières pages du volume, qui en a 750, tous les articles, flatteurs ou non, qui ont paru à propos de son ouvrage. La corporation des critiques ne saurait être que très flattée de tant ne considération pour ses arrêts. J'ignore si l'on trouvera beaucoup de lecteurs assez patients pour lire ce volumineux appendice.
P. PiSANl.
Le Républicain du Gard ÇSimes) y 15 avril 1906.