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EDOUARD HERRIOT

A trente-trois ans, Tàge du Christ, M. Edouard Herriot reçoit la croix. Peu de distinctions semblent plus justes, plus méritées, et ne seront aussi unanimement approuvées que celle qui vient déchoir à un des hommes les plus éminents et les plus remarquables de ce temps.

Quelle belle carrière, et surtout quelle jolie carrière que la sienne ! Tout jeune, il était déjà un écrivain renommé ; il fut aussi le plus jeune agrégé de l'Université, le plus jeune professeur de lycée, et, à trente-

deux ans, lorsque M. Âugagneur partit pour Madagascar, il fut nommé maire de la deuxième ville de France. Vous le verrez, demain, député, professeur à la Sorbonne, ministre ... il sera tout ce qu'il voudra tout ce qu'il lui plaira d'être.

Je connais peu d'esprits plus originaux, plus neufs, plus pénétrants.' Il s'est révélé à Lyon comme un administrateur incomparable. Trop juste et trop impartial pour tenir compte des petites divergences d'opinions, trop fin pour s'y arrêter, il est adoré de tous ses électeurs, sans distinction de parti . Il a réalisé ce miracle d'être au-dessus des questions politiques. Et il faut voir comme il est adoré dans la grande ville, dont il est le premier magistrat. On raffole de lui, on l'écoute, on lui demande conseil ; il est un père — plutôt un tout jeune papa — pour ces concitoyens, et cela ne l'empêche pas, je vous assure, d'avoir de l'énergie et de l'autorité.

C'est un des hommes les plus exceptionnels que nous possédions. Son caractère, ses idées, son intelligence le font ressembler, par certains côtés, à M. Briand. La comparaison, lorsqu'on connaît bien ces deux hommes, vient naturellement à l'esprit, avec cette différence cependant que M. Herriot ayant commencé par les lettres avant d'aborder la politique, parvint tout de suite à posséder cette jolie indulgence souriante et ce libéralisme de bon goût, que M . Briand n'a gagné qu'à la longue.

Je voudrais parler surtout de ses qualités politiques, puisque c'est comme maire de Lyon que M. Edouard Herriot vient d'être décoré et je ne puis m empêcher cependant de songer que sa seule valeur littéraire le rendait digne, depuis longtemps, de cette distinction.

Nous devons à M. Herriot un des plus beaux livres qui aient été écrits durant ces vingt dernières années . Madame Récamier et ses Amis demeurera comme un chef-d'œuvre de précision historique, de grâce, de finesse et d'art. M. Herriot n'a pas seulement fait revivre un admirable personnage de roman et d'histoire, il a su ressusciter, par la seule magie de son talent, la plus colorée des époques. Il faut voir s'animer, dans cette lumineuse étude, tous ceux qui formèrent le cortège, le cadre de son héroïne ; il y a là des portraits de Chateaubriand, de M*"* de Staël, de Benjamin-Constant, de Ballanche, de Camille Jordan, d'Ampère, et de vingt autres, qui sont des merveilles de style et de psychologie.

Mais pourquoi tant parler d\me œuvre si connue ? Rappelons-nous

que c'est comme maire de Lyon que Thistorien de Madame Itécamier vient d'être décoré .

Félicitons-le d'accomplir aussi dignement la haute fonction qu'il occupe, d'avoir su, secondé par la plus intelligente des compagnes, recevoir brillamment les municipalités anglaises et le président de la République ; souvenons-nous qu'il est un orateur éloquent, discret et persuasif, et souhaitons, un peu égoïstemcnt, qu'il abandonne un jour la politique locale, et qu'il revienne à Paris, où sa place au Parlement est marquée près de celles d'un Briand, d'un Ribot ou d'un Léon Bourgeois.

Pierre Mortier.

Journal de Tournon (Tournon), 20 juillet 1906.

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