RECTIFICATION
Dans la. Libre Parole de samedi dernier parlant du don , heureux qu'il a et de goûter, de temps en temps, le cordial de l'ironie libératrice », M. Edouard Drumont ajoute :
J'avoue quCy sous ce rapport^ des confrères^ comme M. Armand Charpentier^ m* ont procuré des heures délicieuses .
Drumont machinant l'Affaire Dreyfus avec le Père du Lac^ cela m* a toujours paru exquis...
Je demande à M. Drumont la permisson de rectifier ou plutôt de préciser ma pensée. Je n'ai jamais dit, ni écrit, que M. Drumont ait machiné l'Affaire Dreyfus, Tant de
noirceur n'entre pas dans mon âme. Aussi bien, ma pensée est plus simple et la voici :
Dans La Bretagne Nouvelle, en août 1903, puis dans Les Annales de la Jeunesse laïque et dans divers articles de V Action, j'ai, l'un des premiers, démontré que tous les maux dont souffre actuellement l'Eglise catholique de France découlent de l'Affaire Dreyfus.
Cette opinion est partagée aujourd'hui par un certain nombre de catholiques Dreyfusards, notamment par M. Léon Chaine, qui s'en est fait l'interprète dans divers livres. Récemment encore, en réponse à Tun de mes articles, je recevais l'approbation d'un jeune prêtre. Cet ecclésiastique ajoutait qu'il allait faire paraître un livre, en octobre prochain, dans lequel il démontrerait que le général Mercier et M. Ed.Drumont sont les auteurs responsables des maux dont TEglise catholique souffre actuellement.
Je n'ai jamais dit autre chose. Mon seul mérite fut de l'avoir dit l'un des premiers. J'ai, de plus, donné à ma pensée une tournure ironique en affirmant que MM. Drumont, Coppée, Ferdinand Brunetière et quelques autres catholiques avaient plus fait, en huit ans, pour le triomphe de la Libre-Pensée, que tous les francs-maçons réunis depuis la fondation de la République.
Les événements me donnent victorieusement raison.
Armand Charpentier.
Les Annales de la jeunesse laïque^ 1*' octobre 1906. L'AFFAIRE DREYFUS EST-ELLE FINIE?
NpN, CAR DES ÉNIGMES DEMEURENT Qu'lL FAUDRA RÉSOUDRE ET LA LUTTE ANTICLÉRICALE, PARTIE DE l'aFFAIRE, NE FAIT QUE COMMENCER.
Si l'on ne considère que le point de vue légal, il est bien certain que la fameuse « Affaire » a reçu, le 12 juillet der^ nier, sa solution définitive. Mais il est incontestable aussi, qu'au double point de vue historique et politique, elle est encore loin d'être terminée. Ce sont ces deux côtés que je voudrais examiner, aussi brièvement que possible.
Les débats récents qui ont eu lieu à la Cour de Cassation, le rapport de M. le conseiller Moras et le magnifique réquisitoire de M. le Procureur général Baudoin ont apporté une lumière nouvelle et assez complète sur certains côtés du drame, restés encore dans la pénombre. Enfin, la lecture si instructive des dépositions publiées, ces temps-ci, par le Gil Blas permet encore d'éclairer cette pénombre.
L'un des premiers, j'ai démontré clairement que toute l'œuvre du Bloc, notamment la lutte contre les Congrégations et la Séparation des Eglises, était sortie de TAffaire Dreyfus. Quelques catholiques Tont compris comme moi, M. Léon Chaine et Tabbé Brugerette, pour ne citer que
i ceux-là, considèrent M. Ed. Drumont et Mercier comme
les deux grands auteurs responsables de toutes les cala-
! mités qui fondent sur TÉglise catholique de France.
! Quelqne regrettable que soit pour TEglise catholique la
I rupture du Concordat, sa situation n'était pas désespérée
et pouvait même s'améliorer si une politique d'apaisement et de conciliation avait succédé aux luttes un peu vives de ces dernières années. Or, pour que Tapaisement put se faire, il fallait que le parti nationaliste, vaincu aux dernières élections, acceptât sa défaite avec bonne grâce. Il fallait surtout que les chefs de ce parti, ceux qui sont responsables de tous les ennuis arrivés aux conservateurs
et aux catholiques, reconnussent leur erreur
Une occasion magnifique s'offrait à eux. L'arrêt de la Cour de Cassation leur montrait clairement qu'ils s'étaient trompés, lorsqu'en 1898 ils avaient fondé la Ligue de la Patrie française pour s'opposer à la revision de l'affaire Dreyfus. Tout le mouvement nationaliste étant sorti de cette Ligue; en proclamant leur erreur, ils réparaient ainsi dans la mesure du possible, le mal qu'ils avaient fait à leur propre parti.
Ce n'est pas seulement sur le terrain clérical que TAff'aire a rendu de précieux services à la Démocratie. Sur le terrain social, des lois d'émancipation prolétarienne en sont aussi sorties ou en sortiront. Quant aux conseils de guerre, ce serait une trahison de la part du Parlement, s'ils ne disparaissaient pas avant la fin de la présente année. Loin d'être finie, la lutte continuera. L affaire Dreyfus restera le merveilleux levain qui fait lever les consciences et hâter Téclosion des réformes démocratiques. Aux colères, aux rancunes de nos adversaires, nous répondrons par une action toujours plus féconde et plus vive. Les mots dreyfusards , antidrey fusards , nationalistes disparaîtront, mais Tétat d'âme que ces mots exprimaient persistera. Aussi bien, l'Affaire a-t-elle été une pierre de touche d'une sensibiliié inouie pour les consciences et les intelligences. Elle a été le tamis qui a séparé, par toute la France, les éléments divers, nombreux, complexes qui constituent la foule des citoyens.
D'un côté, il y a eu toutes les âmes généreuses, tous les esprits qui critiquent, toutes les intelligences qui se passionnent, tous les cœurs simples que la souffrance émeut. Ceux-là, catholiques ou athées, conservateurs ou anarchistes, intellectuels ou ignorants furent les dreyfusards. Et, de Tautre côté, nous avons Téternelleet immortelle légion des jobards, c'est-à-dire de tous ceux qui croient aux paroles révélées^ qu'elles viennent d'un Dieu, d'un prophète ou d'un général ; des jobards, c'est-à-dire de tous ceux qui, à travers le cours des siècles, se cramponnent désespérément au passé par crainte de l'avenir ; des jobards, c'est-à-dire de tous ceux auxquels les sorciers en imposent, que ces sorciers aient en mains une baguette magique, un goupillon ou un sabre.
Et, pour la première fois peut-être depuis la rotation de la planète, l'expérience dreyfusiste a nettement défini le jobard^ le naïfy le gogo, celui que l'on appelle familièrement une /?oi>^, en montrant que l'instruction, la culture des Belles-Lettres et même une apparente intellectualité n'étaient pas incompatibles avec une bêtise intense. Oh ! les belles poires que nous pûmes cueillir au « jardin de
Bérénice !... »
Armand Charpentier.
La Cras^ache (Lyon), 7 octobre 1906.