‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuelles. Du militarisme, Du nationalisme, Les femmes et la politique. Anthisémitisme. Les catholiques et le bon vieux temps. Timidité intellectuelle de certains catholiques. L'abus des dévotions nouvelles. Le christianisme social et les conversateurs. La loi du 1er juillet 1901 et les "Dreyfusards". Du clergé séculier et des congrégations. Etc., etc. Articles, comptes rendus, notices bibliographiquesChapitre 81 sur 134 · SUUM CUIQUE LE COMITÉ VIOLLET LA SUPPLIQUE AU PAPE · texte numérisé non relu

SUUM CUIQUE LE COMITÉ VIOLLET LA SUPPLIQUE AU PAPE

Il est exact que depuis quelque temps dans plusieurs diocèses les curés ont apporté dans la façon dont ils annoncent les

mariages des enfants naturels les modifications charitables que nous leur avions demandé au cours de Tun des chapitres de notre livre. Nous avons donc été entendu sur ce point. Le qox clambat in deserto est donc ici comme d'usage cité à contre sens car lorsque Jean le Précurseur se rendit dans le désert, des foules Vj suivirent pour écouter sa voix .

Ceci dit, c'est bien à tort, devons-nous ajouter, qu'en parlant de ce groupe de catholiques libéraux le journal lyonnais dont nous venons de reproduire un extrait nous place à sa tête. Nous saisissons une fois de plus cette occasion de protester contre une pareille inexactitude. Entré le dernier dans le Comité nous sommes loin d'y occuper une place prépondérante à laquelle, d'ailleurs, rien ne nous donnerait droit. Nous ne connaissons même pas son existence lorsque nous écrivîmes la Lettre d^un catholique lyonnais à un Evêque, lettre dans laquelle, à notre vif regret, nous n'avons pu lui rendre l'hommage qui lui était dû. C'est au lendemain de la publication de cette lettre dans la Justice Sociale du ag mars igo!* qne nous reçûmes de son éminent fondateur et président la très honorable invitation d'en faire partie.

Bien avant notre modeste intervention, le Comité Viollei avait éloquemment protesté contre les violations faites au Droit et beaucoup plus tôt il avait même virilement agi.

Dès 1899, durant les jours tragiques pendant lesquels se déroulèrent les séances du second conseil de guerre il faisait placarder une énergique proclamation sur les murs de Rennes, proclamation que nous avons reproduite plus haut. Ses membres ne craignaient pas de donner audacieusement de leur personne dans cette ville à ce point enfiévrée par les passions, qu'on y tirait des coups de revolver sur Labori, le courageux avocat de l'accusé, et cela aux ricanements de la Croix dont les excitations sauvages s'étalaient sous l'image ainsi profanée du doux Jésus crucifié. (Nous parlons de la Croix d'alors, de celle des Assomptionnistes et non de celle d'aujourd'hui. On sait que Léon XIII fit cesser ce scandale en donnant à ces religieux (1) Tordre d'abandonner ce journal qu'ils n'avaient que trop longtemps dirigé et administré).

Quoiqu'il en soit des hommes comme Quincampoix le très distingué publiciste. comme Le Roy-Dupré, le chef d'une grande banque parisienne, le chevaleresque marquis de Nadaillac, Feray

Bugeaud d'Isly, le brillant et ancien officier neveu du vainqueur d'Abd-El-Kader, le baron de Loumel fier et délicat écrivain, tous membres du Comité Viollet, apposaient parfois de leurs propres mains leurs affiches vengeresses sur les murailles de Rennes et les gardaient au besoin contre les lacérations de bandes à la solde du général Mercier.

Quant à la Supplique au Pape c'est bien à tort également que l'on nous attribuerait une part dans sa rédaction.

Elle dit en termes excellents d'excellentes choses, mais elle contient quelques passages qui ne sauraient avoir notre complète approbation.

M. Paul Viollet a déclaré en son nom et en celui de ses amis qu'il ne fallait pas en chercher les inspirateurs parmi les membres de son Comité.

Les journaux qui s'étaient fait l'écho de cette nouvelle inexacte ont publié des rectifications.

Le Nouvelliste de Lyon du i4 septembre 1906 insérait ce qui suit:

« Le Comité catholique pour la Défense du Droit ayant été mis en cause par la Patrie à propos de la supplique anonyme publiée par le Temps, M. Paul Viollet, membre de l'Institut, président du Comité catholique pour la Défense du Droit a publiquement déclaré que les membres de ce Comité et lui-môme étaient absolument étrangers à la rédaction de ce document ».

Le Demain du ai septembre même mois contenait le filet suivant :

« Le Comité catholique pour la Défense du Droit mis en cause pour la Patrie à propos de la supplique anonyme publiée par le Temps, M, Paul Viollet, membre de l'Institut, Président du Comité catholique pour la Défense du Droit a publiquement déclaré que les membres de ce Comité et lui-môme étaient absolument étrangers à la rédaction de ce document ».

M. Paul Sabatier auquel on avait attribué avec quelque apparence de raison une part dans la rédaction de cette éloquente et catholicisante supplique et que, de plus, on avait accusé, bien à tort, d'user de l'incontestable ascendant dont il jouit pour pousser

certains catholiques à former des associations cultueUes schismatiques, à écrit au Directeur de YOssercatore Romano la lettre suivante :

MONSIBVR,

« Dans le numéro du 9 courant de voire honorable journal, TOUS me faites l'honneur de me nommer à propos de la « Supplique adressée par un groupe de catholiques français à Sa Sainteté . et de m'attribuer je ne sais queUes manœuvres pour l'organisation d'associations cultuelles schismatiques.

« Permettez-moi de vous déclarer :

. i« Que j'ai connu le texte et l'existence de la suppUque seulement par le journal le Temps ;

« a» Que jamais je ne me suis occupé, à aucun degré, des associations cultuelles schismatiques ou non schismatiques. Si mon opinion, à cet égard vous intéresse, je puis bien vous dire que je considère la formation d'associations schismatiques comme une erreur et un enfantillage.

. De mystères et de subterfuges, on n'en a pas besoin chez moi. Ayant admiré la supplique, je l'ai envoyée à des amis, tout comme il marrive de leur envoyer - pour des raisons diverses - VOsservatore Romano ou la Civiltà.

« J'espère, je vous l'avoue, n'avoir pas été le seul à être secoué d'émotion à la lecture de ces pages qui, venant après tant de documents où les préoccupations publiques se trouvaient au premier plan, jetaient vers la suprême autorité ecclésiastique un cri d mdicible angoisse religieuse.

« Veuillez agréer. Monsieur, l'expression de mes sentiments les

plus distingués.

« Paul Sabatier ».

Nous disions que c'était avec quelque apparence de raison qu'une part dans la rédaction de cette suppUque avait et^ »«"buée à M. Paul Sabatier. En effet, personne ne l'ignore, 1 illustre auteur de la Vie de Saint-François d'Assise ne se desintéresse pas des choses du catholicisme, et cela à fort bon droit car il sait bien qu'il appartient à lame de l'Eglise Universelle.

U action des laïques dans V Eglise Catholicisme et cléricalisme.

Nous aurions adhéré sans la moindre réserve à la pétition des « vingt-trois • adressée aux Archevêques et Evoques de France, (pétition dite des « Cardinaux Verts » parce que ses signataires appartenaient pour la plupart à Tune de nos cinq Académies) et c'est avec un étonnement mêlé de regrets que nous avons vu comment cette requête, ferme autant que respectueuse, avait été accueillie dans les hautes sphères ecclésiastiques. Elle méritait plus de considération. Ce n'est d'ailleurs pas sans peine que nous avons vu Tallusion qui y était faite dans TEncyclique Vehementer

nos où il est dit : « Quanta la multitude elle n'a pas d'autre

devoir que celui de se laisser conduire et, troupeau docile, de suivre ses pasteurs... n

Il est bien certain que les laïques n'ont pas dansTEglise la même place que les clercs, mais si nul d'entre eux n'a le pouvoir d'accomplir le mystère de la transubstantiation, de faire descendre sur son geste et par son verbe Dieu lui-même dans le pain et dans le vin du Saint-Sacrifice, il n'en est pas moins vrai qu'un excellent catholique de cet Institut de France qui est comme la parure intellectuelle du pays, peut avoir sur Dieu, sur les rapports de son Eglise et de l'Etat, des vues plus hautes et plus justes que celles que pourrait avoir parfois le dernier vicaire du dernier de nos villages,

Que l'on ne se méprenne pas sur notre pensée, bien des hoberaux, bien des châtelains, d'ailleurs fort cléricaux, qui traitent leur chapelain ou leur curé avec plus de sans façon qu'ils ne traitent leurs fermiers, sont loin d'avoir de Téminente dignité du sacerdoce l'idée que nous en conservons. Nous trouvons fort impertinent, mais non tout à fait dépourvu d'une certaine logique, le propos tenu à Madrid par le moine Nithard au duc de Lerma, premier ministre d'Espagne : « Monsieur le duc, vous devriez saluer plus humblement un homme qui a tous les matins votre Dieu dans ses mains et votre reine à ses pieds. » Seulement, si nous voulons bien nous mettre aux pieds du prêtre quand sa puissance surnaturelle appelle Dieu lui-même sur la pierre sacrée de l'autel du sacrifice, nous ne nous en redressons que plus libre-

ment, lorsqu'il s'agit d'exercer hors de l'Eglise nos droits de citoyens et dans l'Eglise même les droits qui appartiennent à tous les chrétiens.

Il est donc vrai que c'est en abusant un peu de la métaphore é vangélique du troupeau et du pasteur que l'on peut dire que des de Vogue, des d'Haussonville, des Denis Gochin, des Edouard Aynard par exemple doivent sans cesse, et particulièrement en ce qui concerne les questions de politique religieuse, avoir les yeux toujours fixés sur la houlette du curé de leur paroisse. Ils ne peuvent pas dire la messe, ils ne peuvent que la servir, c'est entendu, mais rien ne doit les empêcher de faire usage de leur raison qu41s tiennent de Dieu.

Aussi Edouard Aynard et quelques autres députés catholiques ne firent-ils que se servir de la liberté leur appartenant, lorsqu'au Parlement, ils votèrent, avec les membres de la gauche, l'ordre du jour par lequel la Chambre française, s'élevant contre l'intervention de la curie romaine dans la politique du pays, protestait contre les inacceptables prétentions de la chancellerie pontificale qui venait de blâmer si mal à propos la visite du Président de la République française faite au roi d'Italie dans la capitale de son royaume. En cette circonstance comme en d'autres, ils eurent raison de ne prendre conseil que de leur conscience, car il n'avaient pas à soumettre, sur cette question purement poli" tique, leur jugement à une autorité ecclésiastique, quelque haute qu'elle fût.

La liberté du catholique doit être illimitée pour tout ce qui n'a pas été défini dans le magistère infaillible de l'Eglise, pour tout ce qui ne concerne ni la foi ni les mœurs.

Au surplus, les laïques qui condamnent comme vétusté, irrationnel et contraire au droit moderne le pouvoir temporel du Pape, ne se souviennent-ils pas mieux du t mon royaume n'est pas de ce monde n que les hommes d'église qui croient et que ceux d'entre eux qui feignent dé croire à la légitimité et au droit divin de cette institution d'un autre âge.

Si le Christ a promis d'être toujours avec Pierre, il n'a pas promis d'empêcher les Secrétaires d'Etat que se donneraient ses successeurs de commettre des maladresses diplomatiques. Et si les simples fidèles regrettent un peu haut ces maladresses qui sont

d*ailleurs exploitées contre rEglise,ils ne manquent pas pour eela à leur devoir de bons catholiques.

C'est, en somme, la question da pouvoir temporel imprudemment posée par la Curie romaine à l'occasion du voyage à Rome du Président Loubet qui a fourni aux adversaires de TEglise le prétexte qu'ils cherchaient pour rappeler notre ambassadeur. Quant à notre ministre des Affaires Etrangères d'alors, il désirait si peu la rupture avec la Papauté qu'il fit tout ce qui dépendait de lui pour que le Chef de la République française pût franchir les fameuses portes de bronze.

Le cardinal Mazarin, ministre du roi très chrétien, venu parmi nous de la patrie de Machiavel, disait irrespectueusement du Pape d'alors : « C'est un homme auquel il faut baiser les pieds, mais tenir les mains. » M. Delcassé, ministre des Affaires Etrangères de la République, n'a voulu aller ni à l'une ni à l'autre de ces deux extrémités : Il tenait à s'acquitter à l'égard du Souverain Pontife des hommages que lui rendent tous les gouvernements, mais il ne pouvait accepter sou ingérence dans la direction des affaires diplomatiques du pays.

Le pouvoir temporel des Papes a été l'un des plus graves impedimenta qui ait alourdi la marche de l'Eglise à travers les siècles, et le plus souvent il n'a fait qu'entraver son action divine, mais il semble bien aujourd'hui que ce qui « fut la question romaine » soit définitivement résolu. Chez le Pape-Roi la couronne royale cachait et même écrasait trop souvent la mitre du Pontife. La sainte et tranquille majesté de la chaire apostholique n'avait d'ailleurs rien à gagner à s'entourer des vains et fastueux oripeaux d'un trône terrestre et tout à perdre à descendre dans les difficiles, dans les dangereuses et parfois vulgaires complications d'une administration civile. Jésus « le premier des anticléricaux », si nous osons employer l'expression hardie de l'abbé Jehan de Bonnefoy, n'a pu vouloir une pareille confusion du temporel et du spirituel, puisque, bien au contraire, il est venu séparer précisément ces deux choses qui ne se distinguaient pas l'une de l'autre dans le gouvernement des sociétés païennes. C'est en ce sens que le même abbé Jehan de Bonnefoy a pu dire dans ses « Leçons de la Défaite ou la Fin d'un catholicisme » que « Jésus fut un séparatiste. »

L'ignorance religieuse de certains catholiques. Le catholicisme d'esprit large

Non seulement ces questions qui touchent à la politique, tombent sous le jugement de tous, mais même au point de vue strictement religieux, le rôle des laïques dans le catholicisme n'est pas aussi nul que d'aucuns le croient ou voudraient le faire croire.

C'est ainsi que Ton pourrait voir dans l'ignorance où nous, catholiques, nous sommes de la doctrine catholique, l'une des principales causes de l'affaiblissement de la Foi dans notre Pays, l'un des motifs les plus certains du discrédit indéniable dans lequel sont tombées nos croyances dans cette France où la statistique compte encore plus de trente millions de baptisés.

Combien peu, parmi nous, savent ce qu'il faut croire et quelles raisons nous avons de le croire ! C'est à tel point qu'il n'est pas besoin pour embarrasser un catholique et le mettre en déroute de lui demander les raisons de sa croyance qu'il suffit de lui demander à quoi il croit ». On le voit alors « incapable de répondre, {CLi'ïl au nombre des catholiques éclairés ». (Articles d'Edouard Lk Roy, la Quinzaine, i5 avril 1906 )

Pour la plupart, en matière religieuse, nous restons d'éternels enfants, car nous conservons de ces choses à vingt, trente et cinquante ans exactement la même notion que celle que nous en avions lors de notre dixième année.

Nous continuons, après cet âge de dix ans, à cultiver notre intelligence ou, pour mieux dire, nous commençons vraiment à ce moment ce travail d'instruction qui, pour quelques-uns, dure toute la vie et qui porte sur toutes les branches du savoir humain, hormis sur la question religieuse. Combien nous suivons peu la recommandation de l'apôtre Pierre qui disait aux premiers chrétiens : a Sachez rendre compte de votre espérance. »

Nous n'avons pas, on le croira sans peine, entrepris l'étude des vénérables in-folio qui contiennent la Somme de saint Thomas d'Aquin, mais nous avons trouvé dans un des récents nutnéros de la Justice sociale (14 septembre 1907) comme extrait de l'œuvre géniale, du plus illustre parmi les glorieux enfants de saint Dominique cette sentence qui mérite toute notre attention : <i Celui qui croit sans raison n'est pas un fidèle, c'est un fanatique. »

Saint Thomas passe pour le prince des théologiens ; on a même en ce moment tendance a faire de son époque et de celle des grands Docteurs du même temps, le point culminant, Tftge classique du catholicisme. Une telle exagération paraît être en contradiction avec le respect dans lequel nous devons tenir renseignement apostolique et celui des premiers Pères de l'Eglise ; elle pourrait aussi constituer une injustice à l'égard des penseurs religieux dont le génie a brillé depuis le treizième siècle dans le ciel de l'église comme à l'égard de ceux que nous réserve encore un long avenir, car tout le catholicisme ne peut rester prisonnier de la scolastique du moyen-age.

Quoiqu'il en soit, on ne saurait trop méditer sur la portée de la maxime de l'Ange de l'école que nous venons de rappeler et qui malgré sa date ancienne est de la plus criante actualité.

On voit, en effet, de grands et bons jeunes gens élevés dans les maisons religieuses, des hommes d'âge mur ayant conservé leurs habitudes cultuelles et qui en sont restés, sur les choses de la Foi, aux enseignements reçus lors de leur première communion.

Ce que ces catholiques connaissent le moins, c'est leur catholicisme; ils ont pu acquérir un savoir même approfondi dans le domaine des Lettres, des Sciences, des Arts, mais ces hommes « bien pensants » ne pensent rien en matière religieuse, et ils ont gardé de Dieu et de nos devoirs envers lui l'enfantine notion qu'ils en avaient lorsqu'ils étaient sur les genoux de leur mère, ou sur les bancs de leur première école.

Comme ils n'ont pas sur ces sujets de si haute gravité le développement qu'ils ont acquis sur tous les autres et qu'ils demeurent avec une mentalité religieuse atrophiée, ne font-ils pas penser |

avec raison à ces malheureux dont un membre n'a ni grossi ni I

grandi avec le reste du corps ? Dans l'ordre intellectuel, oseronsnous le dire, ce sont des infirmes, ce sont des monstres ! j

Aussi tombent de leur bouche sur les choses de l'Eglise des j

propos qui font frémir. Ils croient avec la plus grande facilité à j

la réalité du merveilleux le plus légendaire, ils admettent par !

exemple sans la moindre hésitation la translation d'une maison de 1

la Palestine en Italie, sur les épaules des anges, leur crédulité |

accepte tout prodige pieux. Saturés de surnaturel et se préservant j

comme d'un péché grave de tout semblant d'esprit critique, plus

une chose est incroyable, plus ils trouvent qu'il y a mérite à y croire, ils font une vertu de la foi aveugle ; ils sont béatement disposés à voir partout des interventions miraculeuses de la puissance divine ou des esprits infernaux.

G*est avec cette simplicité naïve qu'ils acceptent encore toutes les inventions plus ou moins saugrenues dont on a farci la vie de bien des saints même de ceux qui n'ont pas existé. Que ne lisent-ils, pour se déniaiser, les nombreux et savants ouvrages de Tabbé Sifflet, catéchiste et théologien éminent dont Tâme d'apôtre continue à Lyon un peu de l'œuvre sociale du saint abbé Rambaud. Elle est de lui et bien marquée de son robuste bon sens cette appréciation d'une certaine hagiographie : « Il y a vraiment des recueils d'histoire pour catéchismes qui ne dépareraient pas les contes de Perrault ou plutôt y jureraient, parce qu'au moins les prodiges des fées sont donnés comme des fables, tandis que ces recueils risquent de faire passer des extravagances pour des vérités de tradition solide, pour des actions sublimes, dignes d'imitation. Les contes de fées n'ont jamais fait un incrédule, tandis que les Vies des Saints sans critique mises en circulation les multiplient. »

Que ces gens qu'il faudrait renvoyer aux enseignements de Texcellent abbé Sifflet et des théologiens de son école y prennent garde, ce sont eux qui ont fait dire ce mot injuste et cruel : « Certaines congrégations excellent à faire des catholiques obtus et inertes et des francs-maçons actifs et intelligents » .

Lorsqu'ils énoncent dans l'ordre accoutumé les vertus théologales, la Foi, l'Espérance et la Charité, ils ne voient pas assez que cette gradation est ascendante et que de ces trois vertus fondamentales c'est la dernière nommée qui de beaucoup est la plus éminente. N'ont-ils pas le tort également au nom des vertus surnaturelles dont ils sont peut êlre doués de ne pas estimer les vertus naturelles à leur juste prix et savent-ils assez que le bon chrétien doit être avant tout un honnête homme. Ils sont dévots à des saints et saintes parfois problématiques, comme Expédit et Philomène, portent sur eux de pseudo-reliques de Saint Joseph de Cupertino, s'agenouillent avec autant de crédulité que de ferveur près du tombeau de la visionnaire de Paray-le- Monial, pélerinent sans cesse de sanctuaires en sanctuaires.

mais adorent-ils suffisamment en esprit et en vérité le Dieu Étemel ?

Puisque nous venons déparier de saints, nous nous permettrons de le dire, nos démonstrations de piété envers quelques-uns exigent d*autant plus de discrétion et de mesure que dans les premiers siècles de TEglise et par une large application de Tadage Qox populi, çox Dei des acclamations populaires et certains engouements de la foule avaient vite fait de nimber d'or des chrétiens défunts par des canoaisations rapidement improvisées et qui n'avaient rien de commun dans les formes avec celles auxquelles il est procédé depuis Urbain VIII et Benoit XIV. On sait que ce sont ces deux papes qui ont réglé d'une façon si minutieuse les enquêtes solennelles, mais hélas coûteuses, dont sont précédées les béatifications et canonisations à Rome. Il est juste, certes, il est édifiant de rendre un culte pieux aux chrétiens qui ont passé avant nous ici-bas et qui durant leur vie nous ont donné les meilleurs exemples, mais l'Eglise qui a déjà changé les formes des jugements par lesquels elle nous les propose en modèle pourra les changer encore. Tout n'est pas éternel dans Tactuelle organisation de ces procédures qui se déroulent avec tant de pompe et.de lenteur devant les hauts dignitaires dont se compose le Tribunal appelé de ce nom prestigieux, la « Sacré Congrégation des Rites ». On peut encore le présager sans irrespect, bien des choses seront, un siècle ou l'autre, changées des usages depuis longtemps établis dans cette autre Congrégation romaine, la « Sainte et Universelle Inquisition » formée des a: Révérendissimes et Eminentissimes Seigneurs, Inquisiteurs généraux », revêtus de la pourpre cardinale qui, au milieu des « sacrés palais apostoliques » auprès du Pape, le serviteur des serviteurs de Dieu, le successeur de Pierre, humble batelier de Galilée, veillent sur le dépôt sacré de la Foi et sur le maintien de la plus rigide orthodoxie dans cette Eglise dont ils sont appelés les « Princes ». Ces changements prévus n'enlèveront pas un article du Symbole de Nicée, pas un iota des Evangiles.

Nous parlons de réternelle vérité concrétée dans les Evangiles, encore convient-il de ne pas être trop « littéraliste » il est bien des passages empreints de symbolisme dans le livre divin dont il faut entendre l'esprit. Ainsi, quand nous lisons à l'épisode du

possédé de Gerasa (Marc, V, i3) ce verset : et exeuntes spiritas immundi introierant in porcos; et magno impeta grex prœcipitatus est in mare ad duo millia et suffocati sunt, il e^t difficile de ne pas voir que la diabolique noyade de ces deux mille animaux, qui n*en pouvaient mais, est de sens métaphorique. Il n'est pas jusqu'à notre Credo lui-même dont il importe de ne pas prendre toutes les expressions au pied de la lettre. Le sedet ad dexteram Patris est évidemment pris au figuré; un pur esprit ne s'assied pas et ne se tient pas plus à droite qu'à gauche. C'est que les langues humaines participent forcément de l'infirmité de notre nature et ne peuvent se mesurer avec le divin; c'est que, comme l'homme, elles sont incapables de définir Dieu.

Cette interprétation de bon sens ne semblera pas entachée d'un libéralisme tel qu'elle puisse offusquer quiconque, pas même le cardinal jésuite Steinhuber, Préfet de la sacrée, mais terrible congrégation de l'Index.

L'Eglise n'est pas, comme tendraient à le faire croire certaines gens atteintes d'une conservatisme suraigu, un édifice vermoulu qui ne pourrait subsister qu'à la condition de ne pas oser y toucher même pour enlever un peu de poussière ; non, il est même possible d'y parler un peu haut entrefrères sans risquer de rébranler jusque dans ses fondements. C'est à ceux qui ne le voient pas que l'on peut dire : « Hommes de peu de foi ».

Mais ces considérations nous ont déjà entraîné trop loin. Revenons donc aux jeunes gens des milieux réactionnaires dont tout à l'heure nous nous occupions et reconnaissons qu'à leurs yeux, cela nîest que trop manifeste, c'est faire œuvre pie que s'associer à toutes les doctrines rétrogrades qui entravent la marche en avant de l'humanité et cela, que ce soit en philosophie, en sociologie ou en politique.

Ils croient naturellement au droit divin de la royauté appuyé sur la pieuse mystification de la « sainte ampoule » et ils sont de ceux pour lesquels le pouvoir temporel du Pape est un véritable article de Foi. Ce sont les mômes qui, sous le prétexte vain d'assurer la liberté du père de famille, vitupèrent contre la législation des héritages heureusement sortie de la Révolution française. Toutes ces hérésies se tiennent, car de même que la vérité est « une », l'erreur est, en quelque sorte, « une » aussi.

Royalistes ou impérialistes ils sont réactionnaires et demeurent, en perpétuelle révolte contre les institutions que le pays s'est donné ; c'est k eux, mais bien inutilement, que s'adressait Monseigneur Fuzet, archevêque de Rouen, dans son discours du 23 juin 1907 au Congrès d'Yvetot.

Voici ce que disait cet illustre prélat qui aime son temps et et qui sait bien que Ton ne ressuscite pas plus le passé que Ton ne ressuscite les morts.

« Catholiques français d'aujourd'hui, pensez et agissez en Français d'aujourd'hui. Soyez, en conséquence, les citoyens les plus loyaux envers la Constitution, les observateurs les plus scrupuleux du devoir civique et les amis les plus désintéressés du peuple. Ne soyez pas de ces habiles dont le dévouement envers le peuple n'est qu'un manteau d'hypocrisie jeté sur des visées secrètes pour séduire ceux qui les écoutent. Quand des projets de rélorme économique s'élaborent, sachez ce qu'ils valent avant de vous prononcer ; n'approuvez, ni ne condamnez sans contrôle. Enfin, qu'on me pardonne le mot puisqu'il a pris droit de cité dans notre langue, soyez sociaux sincèrement, si cela veut dire oublieux de l'iAtérêt individuel pour l'intérêt public, partisans d'une répartition moins disproportionnée du bonheur terrestre, promoteurs, à l'égal des plus zélés, d'œuvres d'instruction, d'assistance, d'épargne, d'hygiène ».

Ces catholiques rétrogrades qui transforment les règles de la religion en procédé de conservation et de justification des privilèges de leurs classes et qui trop souvent tiennent plus à « bien croire )> qu'à a bien faire » sont des amis très dangereux pour la cause qu^ils croient défendreet ils font beaucoup, dans tous les cas, pour entretenir profond le fossé qai sépare tant de gens du catholicisme.

Ils sont restés les contemporains vieillots de nos ancêtres du moyen-âge; pour eux, l'Eglise demeure inerte et immobile, ils lui dénient sa perpétuelle jeunesse et ils ne voient pas que, soumise en quelque sorte, comme tout organisme vivant, à la loi providentielle d'une légitime « évolution », elle doit toujours aller en avant et précéder de son flambeau divin l'humanité marchant sur la route sans fin de tous les progrès.

Nous venons de prononcer le gros mot d' « évolution » ; mais le

R. P. Dominicain Bernard AUo, professeur à TUniversité catholique de Fribourg, dont nul ne suspecte les tendances, n'écrivait-il pas récemment a partout où l'idée religieuse n'évolue pas, elle se dissout, à moins de subsister, pétrifiée en des intelligences partiellement pétrifiées aussi. » (Enquête sur les Questions Religieuses Mercure de France, n° du 15 août 1907).

Ces esprits, toujours hantés par Tidée des condamnations et des anathèmes que leur semble mériter leurs frères, ne se souviennent pas assez que lorsque Jésus naquit à Tétable de Bethléem, ses anges, selon le merveilleux récit, chantèrent, sous les étoiles de Judée : Gloria in excelcis Deo et in terra poM hominibus bonœ çoluntatis.

Chaque matin ou plutôt à chaque seconde du temps qui s'écoule et sans qu'il y ait à compter ni avec les jours ni avec les nuits, il est toujours un point de la terre d'où ce cantique qui est descendu du ciel y remonte en une invocation puissante. Comme chaque coucher de soleil sur un horizon est une aurore sur un autre, il ne s'écoule pas un instant sans que d'un autel consacré, sous telle ou telle latitude, s'élève, par la bouche d'un prêtre, au nom de la religion dont il est le jninistre, et comme une prière sans fin, ces paroles de miséricorde et d'amour : Paix aux hommes de bonne volonté.

Quelle haute leçon de tolérance, quel grand enseignement de charité dans cette évocation ininterrompue de l'angélique cantilène, solennelle promesse de paix, faite du haut du ciel à tous les hommes de bonne volonté qui sont sur la terre !

Tout d'ailleurs devrait nous incliner à la miséricorde envers les personnes, il n'est pas jusqu'aux hommes contre lesquels il est d'usage chez nous de vitupérer avec le plus de violence qui ne méritent quelque égard.

Nous n'avons jamais entendu les autres s'indigner contre les indépendants et les révoltés de la Renaissance, de la Réforme et du philosophisme, sans que notre propre indignation s'atténuât un peu à cette pensée qu'après tout Rabelais, Luther, Voltaire, dont les noms terribles arrivent sous notre plume tremblante, ont fait avancer de quelques pas la liberté dans le monde, et que, somme toute, quelles qu'aient pu être leurs erreurs, ils ont, eux et leurs émules ou disciples, contribué à agrandir le patrimoine de

raison, de justice et de pitié qui est le bien commun de Thumanité.

N'ont-ils pas proclamé le droit à la liberté de pensée dont de plus en plus nous serons heureux de nous prévaloir, nous aussi, pour le libre exercice de notre vie religieuse ? Dans bien des pays déjà les Catholiques n'ont plus ni protection spéciale ni privilégie et ils sont fort aises, de se placer sur le terrain du droit commun comme en une forteresse inexpugnable; c'est en tonte sécurité qu'ils abritent les droits, qui leur sont les plus chers et les plus sacrés, sous l'égide de cet esprit de tolérance et de ces franchises publiques à l'avènement desquels n*ont pas été étrangers, il faut bien le reconnaître, certains de ceux qu'ils ont considérés comme leurs plus dangereux adversaires.

C'est dans la liberté, par nous si souvent méconnue, qu'à l'avenir l'Eglise trouvera son meilleur appui parmi les peuples ; C'est des « droits de l'homme » vis-à-vis desquels nous avons parfois montré tant de défiance dont, nous catholiques, nous aurons de plus en plus à nous réclamer pour nous acquitter en toute indépendance de nos devoirs envers Dieu et pour exercer sans contrainte le culte qui lui est dû.

Aussi était-elle bien remplie d'autant de prudence que de justice cette éloquente objurgation de Lacordaire que nous avons rappelée ailleurs : « Oui, catholiques, entendez-lé bien : Si vous voulez la liberté pour vous, il vous faut la vouloir pour tous les

hommes et sous tous les cieux donnez-là où vous êtes les

maîtres, afin qu'on vous la donne où vous êtes esclaves ».

Il y a cinquante ans, le cœur enthousiaste et généreux de la jeunesse catholique battait à l'unisson de celui de Dupanloup ou de Lacordaire, le grand évèque et le grand moine du xix« siècle français. Trop de catholiques aujourd'hui suivent les inspirations tout autres d'un père jésuite Coubé ou de tel ou tel père assomptionniste, inlassables pèlerins de la Salette et de Pellevoisin, toujours en gourmandises de pieux prodiges, crédules dévots du noisetier de Paray-le-Monial, qui, s'ils le pouvaient, auraient bientôt fait de déchristianiser le catholicisme. Il est à craindre, avec ces néo-païens, inventeurs de cultes récents, dénicheurs de saints nouveaux, que des temps viennent dont un autre Bossuet pourra dire : « Tout était Dieu excepté Dieu lui-même ».

Du père Lacordaire au père Coubé, quelle distance !

Verrons-nous toujours dans le monde des intelligences ces alternances de libéralisme et de réaction ? Est-ce là l'éternel combat •{ des ténèbres et de la lumière, et sommes-nous condamnés à rester jusqu'à la fîn des temps les témoins de cette lutte entre le jour et la nuit ?

Non, si nombreux que soient actuellement les disciples, les uns endormis, les autres fanatisés, d'une école qui se rattache aux éléments les plus rétrogrades d'un catholicisme mal compris, il semble, à certains signes avant-coureurs, que leurs jours soient comptés et que le temps de leur définitive défaite s'approche. « On aperçoit à l'horizon, disait récemment l'abbé Brugerette, ime ligne blanchissante et sa lueur découvre déjà le grand temple de l'Esprit qui abritera le catholicisme de demain ».

Les catholiques libéraux d une époque peuvent paraître momentanément vaincus; confiants dans les revanches que leur doit l'avenir, ils passent à de plus jeunes le culte de leur immortel idéal et leur transmettent le soin d'entretenir la flamme sacrée. Ils ont foi dans ceux qui les suivent.

Et quasi cursores çUœ lampada tradunt.

Nouveautés nécessaires

On devine sans peine les sentiments qu éprouvent ces tenants de toutes les méthodes de routine dont nous venons de parler, quand on les entretient des conquêtes nouvelles de la science religieuse et des théories mises en honneur par la noble pléiade des exégètes, historiens et philosophes contemporains.

Nous n'avons nulle compétence pour juger les thèses avancées . par les Loisy, les Houtin, les Grosjean, les Brugerette, les La Berthonnière, les P. Lagrange, par tels ou tels autres ecclésiastiques ou émules laïques, mais quand nous voyons par exemple que l'abbé Loisy a dû quitter la chaire qu'il illustrait à l'Institut catholique de Paris pour y avoir soutenu, il y a moins de dix ans, des opinions alors a téméraires 9 qui, depuis ce court laps de temps sont devenues opinions courantes, il peut bien venir à la pensée que certaines témérités de la veille sont des vérités du lendemain et que quelques-uns de ces penseurs, dont l'autorité ecclésiastique redoute les audaces actuelles, seront peut-être considérés, dans cinquante ans, comme entachés d'une bien réactionnaire théologie.

Ce serait donc à tort que dans certains diocèses où règne une sorte de « terreur violette », on traquerait les prêtres qui montrent un goût un peu prononcé pour l'exégèse progressiste. On ne sait pas assez que despotisme intellectuel est à la fois le plus inutile et le plus insupportable de tous.

II est, au surplus, des nouveautés nécessaires»

De quelles lumières plus vives et bien supérieures nous parait illuminé M^' Mignot, le grand archevêque d*Albi lorsque, dans sa magnifique oraison funèbre de M«' Le Camus, parlant du savant prélat défunt, il disait à propos de ces « Nouveautés » :

« Nouveautés vénérables, vieilles aujourd'hui, mais qui surprirent à leur heure, furent combattues, critiquées et finirent cependant par triompher dans la lutte des idées comme des expressions plus précises de la pensée de l'Eglise, des adéquations plus approchées de Téternelle doctrine révélée. Nouveauté, en effet, Messieurs, au moins dans sa forme didactique et savante la théologie paulinienne éclatant dans le milieu évangélique comme un éclair et projetant de si vives clartés sur le mystère de Jésus ; nouveauté, le quatrième évangile apportant & la fin du premier siècle le suprême témoignage du plus aimé des disciples, en une langue que nul n'avai' parlée jusqu*à lui. Nouveautés, les précisions énergiques de la langue d'Athanase pour dissiper les équivoques de la pensée d'Arius ! Nouveautés encore, les spéculations si hardies d'Augustin sur la Trinité et la Grâce ! Nouveauté, le cur Deus homo de saint Anselme introduisant dans la théorie de la Rédemption les doctrines juridiques de la satisfaction vicaire 1 Nouveauté, et nouveauté longtemps suspecte et plusieurs fois condamnée, la philosophie d'Arislote introduite par les premiers scolastiques et qui ne dut son triomphe qu'au génie de saint Thomas-d*Aquin : nouveautés, les pensées de Pascal et son argumentation fameuse contre le pjrrhonisme. Nouveauté, le Génie du Christianisme de Chateaubriand, l'apologétique hardie de Lacordaire. Nouveautés les travaux des Tillemont. des Mabillon au xviii* siècle, des t)uchesne au xix', Texégèse si prudente des Le Hir et de M. Vigouroux lui-même, dont l'autorité contestée k son heure est aujourd'hui universellement ac4:eptée. >

Les catholiques d'extrôme-droite, s*il est possible de se servir de celte expression plus ou moins impropre, n'ont pas toujours eu et ne conservent pas en toutes circonstances cette crainte des « nouveautés ». Il en est dont ils s* accommodent fort bien. Est-ce que, par exemple les agrandissement successifs apportés dans les attributions du pontificat romain, la définition du dogme de Tin faiilibilité papale, celle du dogme de Tlmmaculée-Conception n'ont pas été ou ne sont pas des « nouveautés » ? Est-ce que le culte du Sacré- Cœur, beaucoup d'autres dévotions et certaines institutions ecclésiastiques n'ont pas été ou ne sont pas des « nouveautés ». Il

est vrai que de quelques-unes de ces nouveautés-là les fidèles ne sont pas tous enthousiastes. Ce qu'il est certain, c'est que le catholicisme est un organisme vivant. Notre religion est une vie, elle ne peut demeurer cadavériquement figée dans une immobilité qui ne se trouve que dans la mort.

L'Eglise est un fleuve puissant et magnifique qui ne peut évidemment pas remonter vers sa source, mais qui poursuivant sa course vers des fins éternelles, reflète successivement dans ses eaux vives des rivages bien diflerents et des paysages, qui, sans cesse dépassés, ne reviendront plus.

Voilà ce que Ton n'apprend pas dans certaines de nos écoles. De là, l'urgence qu'il y a de modifier bien des programmes.

Nos méthodes d'enseignement à améliorer.

Un discours de M, Lacroix,

La nécessité d'amélior«r nos méthodes d'instruction religieuse qui s'impose vraiment à tous les esprits non prévenus a d'ailleurs pour protagonistes les membres les plus éminents de notre haut clergé. M»' Lacroix, Évêque de Tarentaise, s'est fait lui-môme Fécho de ces préoccupations dans une circonstance ti'ès solennelle.

C'est à ce prélat qu'était échu le redoutable honneur de prononcer le discours d'usage à la rentrée des Facultés catholiques de Lyon, le i4 novembre 1906. Soit que beaucoup ait été amenés par la réputation et ce que l'on savait des idées de l'orateur, soit qu'aux yeux de certains, cette fête annuelle courût le risque d'être interrompue pour quelque temps, une foule bien plus considérable que de coutume emplissait ce jour-là les vastes nefs de notre vieille et chère cathédrale, et c'est devant un auditoire immense, dans lequel se trouvaient confondus, avec Télite de la cité lyonnaise, bien des personnalités venues des départements voisins, que du haut de la chaire de notre glorieuse primatiale, M«^' de Tarentaise a donné à la jeuuesse qui l'écoutait et à ses autres auditeurs des conseils dont on a semblé apprécier toute la valeur.

Nous en détachons ce qui suit :

Par le fait que vous vous êtes fait inscrire dans une faculté catholique, de préférence aux Facultés de TÉtat, vous avez, comme disent les théologiens, posé un acte qui conditionne tout le cours de vos études, et vous impose des devoirs

très stricts que vous ne sauriez méconnaStre sans commettre une sorte de forfaiture.

Quels sont ces devoirs P Je les résume en ces deux mots :

lO Vous devez étudier la religion catholique ; 3<* Vous devez vivre votre religion avec toute Ja fidélité dont vous êtes capables.

Et d'abord vous devez étudier la religion catholique .

Le philosophe ou l'historien qui, un jour, essaieront de démêler les causes de la crise actuelle et rechercheront pourquoi une grande nation comme la nôtre qui, pendant de longs siècles, a été imprégnée, jusqu'aux moelles, de Ghriatianitme et d'Évangile, s'est, peu à peu détachée de ses antiques croyances pour glisser dans TindifTérence et môme dans Tirreligion, ce philosophe et cet historien, pour peu qu^ils aient l'esprit pénétrant, seront forcés d'avouer que ce qui a manqué le plus aux hommes de notre génération, c'est la connaissance exacte et précise de la doctrine catholique.

Je n'ignore pas non plus que, depuis quelques temps la foi du charbonnier a obtenu un regain de succès et que, dans certains milieux où l'ignorance s*étale triomphante, on affecte de tenir pour suspecte et dangereuse toute investigation personnelle dans le domaine de la foi, — comme si, pour éclairer sa conscience et mieux diriger sa vie» il y avait péril à refaire pour son propre compte, et fût-ce avec infiniment moins d'éclat, un travail de recherche et de réflexitAi, qui a été accompli par les plus nobles génies du Christianisme, à commencer par Tertullien et saint Augustin, à continuer par Pascal et Bossuet, à finir par le P. Gratrjr, l'abbé de Broglie et M*' d'Uulst 1

N'écoutez pas, mes amis, ces prêcheurs intéressés d'inertie, de paresse et d'incuriosité, dont les conseils, s'ils étaient écoutés, seraient capables d'éloigner pour jamais de l'Église et de ses dogmes la partie la plus éclairée et aussi la plus influente de la société française.

Mais il est un autre écueil contre lequel vous devez vous mettre en garde avec autant de soin que contre le scandale : c'est le formalisme.

N'avez- vous jamais rencontré des catholiques qui, par une conception étrange et pleine de dangereuses illusions, confondent l'essence de la religion avec certaines pratiques extérieures qui n'en sont que Técorce ou l'enveloppe ? Comme, en raison des atonies de leur tempérament, ils ont réussi à échapper à certains excès auxquels sont portées les natures fougueuses et passionnées, et que, d'une part, ils sont en règle avec les prescriptions fondamentales de l'Église en matière de rites et de sacrements, ils ne sont pas très éloignés de renouveler, pour leur propre compte, les vaniteuses constatations du Pharisien de l'Évangile. Ils diraient volontiers à Dieu :

« Mon Dieu, je vous remercie de ce que vous avez permis que je fusse du petit nombre de vos serviteurs. Vous savez que j'observe scrupuleusement vos commandements, que j'aime à vous prier dans vos temples, que j'assiste chaque dimanche à la messe, que je m'approche fréquemment des sacrements et que je ne viole jamais la loi de l'abstinence. Il m'est doux Seigneur d'être compté parmi vos

fidèles et de ne ressembler en rien à tous ces mécréants qui nous entourent, sortent des écoles sans Dieu, ne pénètrent jamais dans le lieu saint et ne se soucient d'aucune des lois de TÉglise. J'espère qu*en récompense de mes vertus, vous me mettrez un jour, dans votre saint Paradis, et que Tune des joies que vous rétervez à vos élus, sera de n'avoir plus rien de commun avec ces païens et ces renégats contre qui je ne cesse de lutter sur la terre ».

Ce à quoi je répondrais volontiers au nom de l'Évangile : Ce n'est pas avec de pareilles prières inspirées par la fatuité et l'orgueil que vous pouvez compter sur rinfinie miséricorde du Souverain Juge.

Qu'importe, après tout, cette fidélité matérielle dont vous faites un pompeux étalage, si votre âme est dure, hautaine, inaccessible à tout sentiment de miséricorde et de pitié P Qu'importe votre fidélité si vous gardez, vivace au dedans de vous, l'orgueil de votre nom, de votre race, de votre fortune, de votre rang social, et si vous vous prévalez de ces avantages purement gratuits, que vous devez uniquement k la Providence pour dédaigner ceux de vos semblables qui ont été moins favorisés que vous ? Qu'importe votre fidélité, si vous vous croyez d'essence supérieure à celle des pauvres gens qui peinent à votre service, et si, d*instinct, vous vous opposez U toute loi, à toute œuvre, à toute institution qui tendrait à améliorer la situation matérielle et morale des travailleurs, et à mettre dans leur vie un peu plus de justice, de bien-être, de lumière, et par conséquent d'idéal? Qu'importe votre fidélité si vous traitez sur le pied de guerre tous ceux qui ne sont pas de votre groupe ou de votre clan, ou ne partagent pas vos croyances, et si, à défaut de solides arguments, vous usez coiitre eux de l'injure et de la calomnie P Qu'importe votre fidélité, si vous ne savez pas reconnaître vos torts, si vous gardez une attitude glaciale, boudeuse, hostile même vis-à-vis de ceux que vous avez froissés? Qu'importe que vous multipliez les prières verbales et les gestes de supplication, que vous fréquentiez les sanctuaires les plus renommés, que vous recouriez aux saints les plus en vogue, si vous ne savez pas pardonner à ceux qui vous ont offensés, si vous refusez de leur tendre une main fraternelle et amie, si votre cœur n'a que des pensées de haine, si enfin, de vos lèvres, ne tombent que des paroles de rancune, d'intransigeance et d'anathème P

Vous vous prétendez catholiques P Et moi, je vous réponds que si vous n'avez pas ouvert l'Évangile, et si vos entrailles n'ont pas été émues en lisant le Sermon sur la Montagne, vous n'êtes pas les fils du Christ, mais les descendants authentiques des Pharisiens, de ces personnages à l'esprit borné et au cœur sec, qui ont fait au Sauveur une guerre implacable et l'ont cloué sur une croix.

Il faut que toutes ces notions d'histoire, de littérature, d'économie sociale, d*hygiène, de physique et de chimie, où vous avez acquis quelque compétence, vous soient un instrument de propagande, un moyen de rendre service à ces milliers d'orphelins, d'apprentis, de jeunes ouvriers ou d'employés, dont les conditions d*existence excitaient tant de tendresse compatissante dans l'âme de votre admirable abbé Rambaud. Soyez comme ce saint prêtre, et dans la mesure de voire zèle et de votre talent, soyez les éducateurs du peuple ; allez à lui, non pas en protecteur, dont les paroles toujours un peu dédaigneuses glacent les cœurs en dépit des bienfaits*

mais en frères, en amis dévoues qui n'attendent aucune reconnaissance, prodiguent sans compter leur temps, leurs efforts et leurs peines au profit de leurs amis et de leurs frères.

Donnez à tous ceux qui vous approchent, croyants ou incroyants, l'impression que votre religion est d'inspiration très noble et très haute parce qu'elle vient de Dieu, qu'elle est pure de tout alliage, dé^ragée de toute crédulité puérile et de toute pratique superstitieuse, et que votre foi, sans rien contredire des souveraines exigences de la raison et de la science, est génératrice de bonté, d'abnégation, de dévouement, de charité, en un mot, de toutes les vertus qui ont leur source dans l'Évangile.

Malgré leur étendue, les extraits que nous venons de donner auront certainement paru trop courts à nos lecteurs. '

L'impression produite par ce discours fut si profonde que ne purent s'en défendre ceux mêmes qui passaient pour goûter le moins les idées libérales dont M«' Lacroix est, avec M*^"" Fuzet, Mb' Mignot, M»' Fulbert-Petit et quelques autres, Tun des plus illustres représentants dans l'Eglise de France.

Aux risques de nous entendre accuser de faire trop de citations (ce dont on aurait tort, car le présent volume n'a pas d'autre prétention que d'être une collection de documents) nous allons donner quelques lignes du compte-rendu que le Nouçelliste de Lyon faisait paraître dans ses colonnes le lendemain même de cette inoubliable cérémonie.

« La rentrée solennelle des Facultés Calholicpies avait lieu hier avec plus d'éclat que jamais ; car jamais autant d'évêques n'avaien fait uu tel cortège d'honneur à son Eminence, le cardinal chancelier de l'Université catholique.

Ils étaient vingt-trois : NN. SS. Sueur, archevêque d'Avignon ; Bonnefoy , d'Aix ; de Cabrières, é vêqne de Montpellier ; Bonnet, de Viviers ; Berthet, de Gap ; Belmont, de Clermont ; Pellet, e Réthyme ; Béguinot, de Nîmes ; Chapon, de Nice : Maillet, ^e Saint-Claude; Henry, de Grenoble; Herscher, de Langres; Lacroix, de Tarentaise : Andrieu, de Marseille ; Campistron, ^'^°"®!j^' Chesnelong, de Valence; DadoUe, de Dijon; Fodéré, de Sain^- Jean-de-Maurienne; Guiiibert, de Fréjus ; Déchelette, d'Hi^rapo Villars, d'Autun; Labeuche, de Belley; Castelan. ^®. ^^^Jf '^^ié,

« Le matin à 9 heures, son Eminence le Cardinal o ^j archevêque de Lyon, a célébré la messe du Saint-Esprit, a

Primatiale, assisté de ses deux vicaires généraux, M^^ Bonnardet et M^ Vindry.

€ Nos Seigneurs les é vaques entouraient son Ëminence et derrière eux se trouvaient la plupart de leurs grands vicaires, le vénérable Chapitre de la Prima tiale et un grand nombre d'ecclésiastiques.

« La grande nef était remplie, d'un côté par M»' Devaux, recteur ; MM. les Doyens et professeurs en robe et épi toge, et les étudiants des quatre facultés, théologie, droit, lettres et sciences ; de l'autre côté, par M. Thomasset président, MM. les membres de la Société civile et une foule sympathique à renseignement libre et plus

nombreuse que jamais A la fin de la messe, le discours

d'usage a été prononcé par M»' Lacroix, évêq'ue de Tarentaise.

« M«' Lacroix a été admirable dans le fond et la forme de son discours, tour à tour, simple, élevé, pratique, plein d'onction, avec des envolées superbes, et toujours d'une langue aussi ferme que littéraire et distinguée.

« Il a pris pour texte : Audite disciplinam et estote sapientes : Soumettez-vous à une forte discipline et que la sagesse soit l'arôme de votre science.

« Après un tableau de la cérémonie religieuse qui inaugure chaque année les cours de l'enseignement supérieur et qui est essentiellement catholique, avec Son Ëminence et plus de vingt évoques protecteurs des Facultés, avec leurs maîtres, leurs bienfaiteurs et leurs amis. Eglise enseignante et Eglise enseignée, l'orateur s'est adressé d'une manière spéciale aux élèves pour leur dire leurs devoirs « d'étudiants » et leurs devoirs de « catholiques » .

« L'impression produite par cette parole si éloquente et si remarquable à été profonde et restera ineffaçable ».

Quelques semaines après le prononcé de ce sensationnel discours qui avait eu cette rare fortune de se concilier les approbations de tous, Mk' Lacroix, mû par les mêmes sentiments qui avaient fait agir déjà dans un sens à peu près semblable le cardinal Lecot, essaya de sauver d'un naufrage qui menaçait de tout engloutir son grand, son petit séminaire et une maison de retraite destinée à ses prêtres infirmes ainsi que les importantes fondations qui en dépendent. Il tenta donc, d'après la loi de 1901 et sur le terrain

exclusif du droit commnii, une association diocésaine dont les statuts furent d'ailleurs soumis à l'approbation pontificale. Il n'en fallut pas davantage pour que le diligent prélat fût vivement attaqué par les organes de Topiniou la plus intransigeante en Italie et c'est précisément à cette occasion qu il fut appelé dans leurs colonnes le « Bonomelli français ». Sans le vouloir, ces tenants de la réaction politique et religieuse ne pouvaient faire un plus splendide éloge de Tévéque de Tarentaise qu*eu le comparant à son illustre ami, le vieil et savant évêque de Crémone qui tient une place si éminente dans Tépiscopat catholique et qui est assurément Tun des meilleurs, 1 un des plus grands hommes de notre temps.

Les associations cultuelles; nomination des éçêques et des cardinaux; Qœu pour la réforme de la formule de leur serment.

Il semble donc que la multitude laïque ait encore d'autres devoirs que celui « de se laisser conduire et troupeau docile, de suivre ses pasteurs ». On oublie trop souvent que l'Eglise n'est pas seulement une hiérarchie, mais qu'elle est l'assemblée des fidèles . Plus cette assemblée dans chacun de ses membres sera éclairée^ plus l'Eglise sera forte et plus elle se rapprochera de son idéal divin.

Mais sur ce chapitre, les laïques n'auraient pas seuls sujet de se plaindre. 11 est des hommes qui, rêvant d'une sorte d'impérialisme catholique, voudraient transformer de plus en plus la république chrétienne en une monarchie élective, il est vrai, mais en uae monarchie absolue, leur idéal serait que tous pensassent par un seul cerveau, le cerveau du Pape. Pour eux, les évoques ne sont j

plus les frères de l'évoque de Rome, successeur du prince des j

Apôtres, mais les sujets soumis et obéissants d'un potentat dont ils |

feraient un Dieu dans cette Rome qni décernait aux anciens Césars |

divinisés les honneurs de l'apothéose. I

Déjà, en 1870, durant le concile du Vatican, certains évêques trouvèrent que dans la Ville Eternelle on avait tendance à trop les traiter en « enfants de chœur ». C'est à cette époque que notre grand Moiitalembert accusait certains « ultra » de vouloir « ériger une idole au Vatican ». Et d'une façon plus générale, peut-être voyait-

il avec douleur les efforts de ceux qui semblaient vouloir substituer comme une sorte de romanisme à cette JSglîse du Christ, que nous chantons à la grand-messe du dimanche unam sanctam catholicam et apostolicam.

On a dit avec raison que Ton ne peut s'appuyer que sur ce qui résiste. Loin de nous la pensée outrecuidante et impie que les chefs de nos diocèses puissent se soustraire à la juridiction du Pape, mais il est à désirer que Ton comprenne en haut lieu que ce ne seront pas les prélats les plus affamés de soumission, chez lesquels la volonté peut être débile, qui se montreront les plus forts pour soutenir les droits sacrés de TÉglise du Christ, comme les plus vigilants à enseigner leurs devoirs aux fidèles désireux de vivre vraiment leur catholicisme.

Ils auraient une irrespectueuse et bien fausse conception de la dignité des évoques, investis tous, du jour de leur sacre, de la plénitude du sacerdoce, ceux qui penseraient qu'ils doivent devenir les simples agents de transmission d'un pouvoir absolu et centralisateur à l'excès.

Jésus n'est pas venu en ce monde pour fonder ce césarisme ecclésiastique.

Les partisans d'un sacerdotalisme dominateur et tyrannique ne s'aperçoivent donc pas que le principe d'autorité est arrivé déjà à son maximum d'intensité dans l'Église !

Certes, il n'est point de catholique qui puisse désirer rafiaiblissement des liens religieux qui rattachent l'Église de France à Rome, mère et maîtresse de toutes les Égiises de TUnivers. Nous nous sommes donc réjouis avec tous les catholiques de voir l'unanimité de Tépiscopat de notre pays affirmer de la plus solennelle façon son union indissoluble avec la chaire de Pierre, mais nous aurions trouvé plus digne la conduite de certains catholiques s'ils n'avaient x>as cherché à créer et à prolonger des équivoques, notamment au sujet de ce qui se passa au sein de l'assemblée plénière des évoques, le 3i mai 1906.

Ces derniers, après avoir, à l'unanimité, émis un vote de principe condamnant la la loi du 9 décembre igoS comme venait de le faire l'encyclique Vehementer nos, ont, à une forte majorité, cela est indéniable, été d'avis qu'il fallait essayer de s'en accommoder. C'est en ce sens qu'ils ont approuvé, par 56 voix contre 18 les

statuts « d'associations canoniques légales », présentés par M«' Fulbert-Petit, le vénérable archevêque de Besançon.

L'épiscopat de France avait donc, quoiqu'on en ait dit, accepté les associations cultuelles, sous la réserve des dispositions caocniques à introduire dans leur règlement intérieur, introduction à laquelle la loi ne s'opposait, d'ailleurs, nullement.

Sur ce point, le Pape n'a pas confirmé les délibérations de l'assemblée plénière et d'excellents esprits en présence des ruines de tant d'institutions religieuses amoncelées sur notre sol éprouvent encore les plus vifs regrets de la décision prise par le Saint- Siège.

On s'est inutilement donné beaucoup de mal pour cacher la vérité et pour faire croire que le Pape, en se refusant à admettre cet essai d'associations qui avait paru possible à beaucoup, n'avait fait que ratifier le vote des évéques consultés, et l'on a donné de plus une pénible, une fâcheuse impression dlnsincérité.

D'un autre côté, on a eu bien tort de blâmer les évoques de s'être soumis à des vues qui primitivement n'avaient pas été les leurs, car ils ne sont pas déjugés en obéissant au chef de l'Ëglise, quand bien même celui ci leur donnait des instructions contraires à l'avis qu'ils avaient émis.

Ils ont pu se dire que le Pape voyait les choses de plus haut qu'eux, avec un souci plus général des intérêts universels de la religion dans la catholicité, et qu enfin responsable devant Dieu et devant les hommes de la direction de TEglise, il avait en cette matière le droit incontestable de commander.

Au surplus, les soldats sur le champ de bataille doivent exécuter les ordres reçus quand bien même ils ne leur paraîtraient pas les meilleurs, mais s'ils sont tenus à Tobéissance, ils ne le sont pas à l'admiration:

D'autre part, ce ne sont pas ceux qui auraient conçu la tactique à suivre autrement que le général en chef, qui au moment de l'action, se battent avec le moins de vaillance.

On ne saurait s'élever avec assez d'énergie contre cette doctrine de nonchalance que nous avons vu apparaître dans les circonstances présentes et qui tendrait à laisser croire à de trop nombreux fidèles que le Pape est infaillible, toutes les fois qu'il nous commande, alors qu'il ne jouit de cette immunité exceptionnelle que

dans les cas limitativement fixés par le dernier concile du Vatican.

Lorsque Clément XIV prononça Fabolition de Tordre des Jésuites, ces religieux eurent Tobligation de se dissoudre, mais ils usèrent sûrement de leur droit de penser que le Pape se trompait, comme d'autres peuvent croire au contraire que c'est Pie VII qui a gravement erré quand il a rétabli cet ordre puissant.

Ne serait donc ni hérétique, ni même irrespectueux le catholique clerc ou laïque, qui estimerait selon son droit, que le Pape a pu se tromper dans les directions qu'il a données à TËglise de France dans les graves conjonctures des années igoS et 1906, tandis que sa culpabilité serait grave s'il prêchait la désobéissance à ses commandements .

Mais on connaît le mysticisme profond de Pie X, au caractère religieux duquel tout le monde rend un juste hommage, il n'a certes été inspiré que par des vues supérieures, et ce serait lui faire injure que de dire que « sciemment 9 il se serait laissé influencer par les manœuvres de certains congréganistes mécontents des séculiers et, de plus, désireux de tirer vengeance des injures du gouvernement de la République française.

Pour en revenir aux nominations épiscopales, plaise à Dieu que TEglise qui entre autres avantages résultant pour elle de la loi de séparation, vient de se voir restituer le droit de nommer ses évêques fasse toujours des choix aussi bons que ceux faits ordinairement par Tancienne direction des cultes. I Ces nominations, hélas ! ne sauraient être l'œuvre de Dieu en

personne, ni môme l'œuvre de ses anges et les hommes d'Eglise qui en auront désormais toute la charge peuvent être trompés et se tromper.

Le régime du concordat, il faut bien en convenir, si irrationel

qu'il fut en principe, avait cependant, dans la pratique, des avan-

i tages indéniables, et grâce à l'accord des deux pouvoirs il a, en

somme, donné à la France, pendant tout un siècle, un épiscopat

digne de respect.

Il pourrait même arriver que dans telle ou telle circonstance, I tels ou tels évoques regrettassent certaines garanties que leur

1 assurait cette double origine provenant de l'accord du pouvoir

spirituel avec le pouvoir temporel ; l'illogique intervention de

celui-ci pouvait être un utile contre-poids à Tomnipotence absolue de celui-là.

On peut affirmer cependant que, dans Tétat présent de l'humanité, la séparation de l'Eglise et de l'Etat devenait inévitable. On peut même affirmer qu'il doit en résulter, somme toute, plus de bien que de mal pour les véritables intérêts religieux. Mais nous n'avons pas pour autant approuvé soit les dispositions de la loi du 29 décembre iQoS, soit les autres textes législatifs ou administratifs qui ont eu la prétention de régler cette délicate question.

Ce qu'on peut reprocher le plus à la Séparation, telle qu'elle a été faite, on Ta dit, c'est qu'ellene sépare pas assez. Le budget des cultes a été supprimé, mais de l'ancien concordat on a maintenu la main mise du pouvoir civil sur TEglise. Toutes difficultés sérieuses auraient été aplanies, si les catholiques ne s'étaient vu enlever que leurs privilèges et si on leur avait laissé le droit commun dans la liberté.

Car, c'est encore à celte heureuse formule qu'il faudra tôt ou j

tard en venir : « l'Eglise libre dans l'Etat libre » et des jours meilleurs, espérons-le, nous permettront de voir l'indépendance j

réciproque de l'Eglise et de l'Etat.

Quoiqu'il en soit, comme il nous paraît dans la nature des choses que l'Eglise soit maintenant séparée de l'Etat, il nous semble aussi conforme à la droite raison que l' Eglise choisisse elle-même ses pasteurs. Mais il y a lieu d'espérer que le Saint- Siège ne se réservera pas le droit de pourvoir directement et proprio motu les sièges de l'Eglise de France.

Le temps de la Nomination par VEtat est passé et ne reviendra plus dans notre pays, car l'Eglise tiendra à conserver l'exercice de ce droit légitime qu'elle s'était laissé ravir par les concordats aujourd'hui évanouis. Reviendra-t-elle à V élection par le Chapitre qui est encore en usage en Suisse et dans une grande partie de l'Allemagne? Adoptera-t-elle le système des Listes de recommandation présentées par le clergé du diocèse ou par les Evéques de la province ecclésiastique, ainsi que cela se pratique en Irlande, aux Etats-Unis, dans le Canada, en Australie, en Angleterre et pour l'Ecosse? Il y a lieu de penser que Rome adoptera définitivement un système moins absolutiste que celui auquel elle s'est arrêtée dans les premiers temps du régime nouveau, alors qu'il y

avait à pourvoir d'urgence les nombreux sièges vacants et depuis long^mps privés de leurs titulaires.

Depuis quelque temps il semble bien que le Saint-Siège fixe ses choix sur la présentation qui lui est faite de trois noms par les Evêques de la région intéressée, mais il paraît que le dépouillement de ces sortes de scrutin a lieu à Rome même, et qu'au surplus il n'y est pas toujours tenu compte des dignus, dignior, dignissimus inscrits sur les bulletins des prélats consultés.

Léon-le-Grand disait : « Celui qui doit commander à tous doit être Télu de tous, » qui prœ/ecturus est omnibus ab omnibus eligalur. Et saint Célestin proclamait : « Qu'on ne donne jamais d'évôques aux fidèles sans leur consentement, nullus invitis detur episcopus, »

Pour ce qui concerne la nomination des Evêques de France, l'abbé Félix Klein a exprimé avec toute l'autorité qui lui appartient des vues infiniment justes dans un magistral article publié dans le Demain du siS février 1906. Cette étude modestement intitulée : Simples conjectures sur le prochain mode de nomination des Eçêques en France eût un retentissement considérable et ne sera pas sans exercer, nous l'espérons bien, une heureuse infiuence dans avenir plus ou moins prochain.

Nous avons plaisir à détacher les lignes finales de cet article :

« Jamais, peut-être, nous n'avons eu plus besoin d'union; jamais nous n'en avons autant manqué. Désigné par ses prêtres et le plus souvent issu du diocèse, l'évéque pourra, dès le premier jour, grouper autour de lui ses fidèles et son clergé ; désigné en même temps par ses collègues de la province, il sera d'avance accepté par eux, d'accord avec eux. En serait-il de même toujours et aussi facilement, si ses origines étaient plus lointaines et s'il n'avait d'attache ni avec ses diocésains ni avec ses frères dans Tépiscopat? Sans doute il se recommanderait de l'institution donnée par le chef de l'Eglise ; et ce serait l'essentiel, ce serait assez pour qu'on s'inclinât devant son pouvoir. Mais Tinstitution du Pape ne manque pas davantage, dans le premier cas, à celui qui est désigné par ses futurs prêtres ; et, pour peu qu'on connaisse rhistoire ou seulement Tâme humaine, on ne peut pas nier qu'envers lui Tobéissance soit plus facile, l'amour plus prompt et plus généreux.

« Parmi les bienfaits moraux qui compenseront, s'il plait à Dieu, les inconvénients matériels de la Séparation, il est permis d'envisager au tout premier rang, la constitution d'un' Sénat d'Evéques aussi filialement soumis que ceux de nos jours au Souverain Pontife, dont ils continueront de tenir leur autorité ; inspirant encore, par leur mode de nomination, plus de confiance et plus de dévouement à leurs fidèles et à leur clergé ; pleinement d'accord entre eux, par le fait même de la surveillance qu'ils auront exercée sur leur recrutement ; et nous donnant enfin, grâce à des assemblées régulières ou fréquentes, une règle uniforme de conduite sur toutes les matières d'importance. Comme il existe une Eglise catholique de Prusse, des Etats-Unis, d'Angleterre, d'Irlande, nous verrons se former, au lieu d'une poussière de diocèses, de paroisses et d'individus, cette grande force, pleine de souvenirs et pleine de promesses : une Eglise de France. ».

Dieu veuille que ce futur épiscopat réussisse à modifier la mentalité de tant de catholiques français à la piété politique et combative qui ne peuvent lever les bras au ciel sans menacer du poing ceux de leurs voisins qui ne partagent pas leurs sentiments, comme si nous pouvions ramener à l'Evangile nos frères qui s en sont écartés autrement que par la puissance de la vertu et e charme souverain de la charité.

Nous venons de parler des Evéques, n'est-ce pas le cas de dire l'étonnement que l'on éprouve quand on apprend quelle est encore, à l'aube du xx" siècle, l'archaïque formule du serment qu'ils sont tenus de prêter le jour de leur sacre.

Le voici tel qu'on peut le lire dans le Pontifical au chapitre : De consecratione plurium lectorum in episcopos, édition de Ra isbonne, 1888, Pars tertia, pp. log, 1 10.

« Ego N. electus ecclesi» N. ab hac horâ in antea ûdelis et obediens ero beato Pelro apostolo, sanctœ que Romanœ Ecclesiae. • •

« Hœreticos, schismaticos et rebelles eidem Domino nostro ve successoribus prœdictis, pro posse persequar et impugnabo. »

Peut-on nier la convenance quil y aurait à modifier le passage que nous venons de souligner et qui nous semble vraimen empreint d'une insuffisante charité? L'épiscopat américain a déjà obtenu sur ce point une complète satisfaction. Lors du Concile de

Baltimore, en 1846, les Evéques des Etats-Unis ont demandé une formule nouvelle au Pape et celle qui leur a été accordée en 1847 ne contient pas la. phrase relevée plus haut, ainsi qu'on peut le voir dans : Acta et décréta sacrorum conciliorum recentiorum collectio LatrensiSy T. III, col. to8.

L'engagement pris par les Cardinaux est plus moyennageux encore. Avant de recevoir le chapeau rouge, non seulement ils jurent de t conserver, défendre et recouvrer les droits royaux de saint Pierre », et cela usque ad effusionem sanguinis mais leur formidable et très peu moderne serment contient encore, cette prescription hœreticos, : schismaticos et rebelles eidem domino nostro papœ vel successoribus prœdictis omni conatu persecutorum et impugnatorum.

Il est encore un chapiti^e du Pontifical consacré aux prescriptions minutieuses qui réglementent le harnachement de la mule sur laquelle un prélat doit faire son entrée solennelle dans sa ville épiscopale, c'est dire qu'il existe des anachronismes tenaces dans certaines dispositions du cérémonial ecclésiastique.

On dit couramment à Rome des Cardinaux qu'ils sont les « créatures » de tel ou tel pape qui les appelle à l'honneur de revêtir la pourpre. C'est même l'expression consacrée et, comme les mots influencent parfois les choses, quelques-uns trouvent déjà fâcheux que ces princes ou « premiers » de lEglise soient ainsi « créés r> par le sic volo, sicjubeo du Souverain Pontife.

C'est sans utopie et sûrement en toute tranquillité d'orthodoxie que l'on peut prévoir un temps où les Evêques accéderont au cardinalat ou à ce qui pourrait le remplacer par des voies plus larges, par un choix fait de façon moins autocratique, un temps où rinsigne Collège qui doit élire le Chef de l'Eglise Catholique sera lui-même plus universel et par conséquent plus calholicisé. Ce n'est pas du Christ que les évoques de la péninsule italique ont reçu mandat et privilège de gouverner l'entière assemblée des fidèles.

Les candidats à cette pourpre glorieuse ne sont pas à l'abri des faiblesses humaines et de toutes les vertus qu'ils cultivent en eux, n'est-il pas à craindre que l'esprit de soumission à celui dont la seule volonté peut les élever si haut, soit celle qui leur coûte le moins à acquérir et à conserver ? Il ne faudrait pas voir celte

vertu nécessaire mais toute passive se développer dans TEglise au détriment de vertus aussi généreuses, aussi fécondes et plus actives.

Certes, nous ne sommes pas tentés de voir dans la distribution du chapeau rouge un simple instrument de règne et de domination de la papauté sur Tépiscopat, nous ne disons même pas qu'une aussi éminente dignité que celle de Membre du Sacré-Collège puisse devenir une prime à Tobséquiosité dans l'obéissance ou un encouragement à certaines capitulations de conscience, mais n'est-ii pas licite de se demander si, avec son actuelle organisation, le cardinalat est une faiblesse ou s'il est vraiment une force dans l'Eglise du Christ?

En 1^4^, sous Boniface YIII, les cardinaux qui portaient déjà le chapeau et la barrette rouge comme marque de leur dignité furent autorisés à revêtir la robe de pourpre et c'est seulement en i63o et sous Urbain VIII que leur fut accordé le titre d'Eminence. Nous sommes loin déjà des temps apostoliques.

Ces dernières considérations, comme celles que nous nous sommes permis, précédemment, de présenter, de façon d^ailleurs très respectueuse, n'ont évidemment rien de contraire à Tesprit évangélique, à la doctrine catholique; aussi sommes-nous bien sûrs qu'elles sont à Tabri de toute critique sérieuse. Elles ne courent donc pas le risque de tomber sous le coup des condamnations des « Inquisiteurs du Saint-Office », qui, par un respect outré de la tradition, persistent à ^e revêtir tragiquement d'un nom médiéval et terrible tout rempli encore des épouvantes et du pâle effroi qu'il a inspiré à des époques heureusement disparues.

Nous sommes attachés à certaines modalités à cause du temps qui les a vu durer et qui nous parait long à nous qui sommes éphémères ; nous nous les imaginons de l'essence même de l'Eglise parce qu'elles datent de quelques siècles, mais pour cette Eglise de Dieu que nous croyons immortelle et qui doit vivre autant que le monde, qu'est-ce que des siècles devant cet avenir infini ? Une vague au milieu de l'Océan, une seconde dans l'Eternité.

Dans tous les cas s'il est admis que le collège restreint des cardinaux puisse conserver longtemps le mode actuel de son recrutement, il est encore davantage à désirer que la nomination des

évéques de la catholicité procède de moyens plus en harmonie avec les principes constitutifs du catholicisme.

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