L'EGLISE DE FRANCE
On se demande ce qui va se passer en France si le Pape persiste dans son opposition absolue à la loi de séparation. Il y a bien certains accommodements en perspective, sur la base de la loi de 1881, mais la situation demeurera précaire et il en résultera du trouble dans TEglise de France. Il y a, d'ailleurs, en ce moment^ chez nos voisins, un grand mouvement d'idées auquel la religion elle-même n'échappe pas, comme le prouve un livre récent de Tabbé Jehan de Bonnefoy qui prévoit la fin, non du catholicisme, mais « d'un » catholicisme. Le sentiment religieux, ce sentiment que M. Combes lui-même déclarait « d'autant plus respectable qu'il est presque inné au cœur de rhomme », semble entrer dans des voies nouvelles. On ne se doute pas jusqu'à quel point le clergé français, j'entends celui qui pense et qui étudie, est d'accord avec le savant abbé Loisy dont les ouvrages d'exégèse renferment tous les éléments d'une confession nouvelle. Il ne s'agit pas de créer un autre culte, mais de revenir à l'Evangile primitif, sans admettre cependant la forme du protestantisme. L'abbé Loisy, grâce à une interprétation symbolique, arrive à restituer ses droits à la raison humaine, tout en épurant le sentiment. On nous répondra que le Saint- Office l'a condamné pour avoir soutenu « des propositions hérétiques touchant les saints sacrements, la résurrection et l'inspiration divine de l'Eglise », mais que peut aujourd'hui pareille condamnation, étant donné surtout que Tabbé Loisy n'est pas un penseur solitaire, mais un chef d'école }
— HiS —
Il y a aussi V école dite de Lyon qui a pour chef M. Léon Chaîne et qui fait grand bruit depuis deux ou trois ans. Cette école vient de fonder une revue politico-religieuse qui s'appelle Demain, titre suggestif dont le directeur est M. Pierre Jay et dont les principaux collaborateurs sont MM. Léon Chaîne, Tabbé Brugerette, Tabbé Klein et d'autres esprits à la fois religieux et indépendants qui ont courageusememt entrepris de réconcilier la science et la foi. Que ce mouvement soit plus sérieux que certaines feuilles ultramontaines ne veulent le faire croire, la preuve en est dans la huitième édition du livre sensationnel de M. Léon Chaîne : les Catholiques français et leurs difficultés actuelles, ce livre attestant un esprit si indépendant et une conscience si claire dont le Matin a plus d'une fois signalé Timportance, Dans cette huitième édition, qui a pris les proportions d'un gros in-octavo, M. Léon Chaine a réuni tous les articles qui ont été publiés sur son livre, et cela seul donne Tidée d'un mouvement considérable, car la nomenclature comprend plus de quatre cents journaux des deux mondes.
L'école de Lyon partage en grande partie les idées de l'abbé Loisy. Elle défend ce qu'elle appelle le néo-catholicisme contre l'absolutisme et la corruption de l'ancienne foi sur laquelle on a greffé ce des dévotions parasitaires et de petits cultes idolâtres qui, trop souvent, se doublent d'un comptoir; elle est convaincue que ce qui éloigne beaucoup de gens de la religion, c'est le mercantilisme dont elle s'est souillée, les pratiques fétichistes dont elle s'est surchargée ; elle aspire enfin à un ordre nouveau dont la base resterait l'Evangile et qui offrirait les moyens de croire à tant d'esprits altérés d'idéal, portés d'euxniêmes vers l'au-delà, mais que décourage et irrite un dogmatisme qui reflète trop le moyen âge.
Le Pape actuel, si différent de Léon XIII, humaniste subtil et politique avisé, paraît devoir précipiter la crise
religieuse au lieu de la conjurer, Le Journal des Débats le faisait remarquer il y a quelques mois dans une étude où il jugeait Pie X d'un coup d'œil pénétrant : « La sincérité un peu naïve qui parait être le fond de son caractère, disait-iK a fait aussi, jusqu'à présent, le fond de sa politique. Conflit spirituel, conflit social, conflit politique se préparaient depuis longtemps, mais une prudence avisée en avait dissimulé Timminence. Autant Léon XIII s était préoccupé de sauver les apparences, autant son successeur s'est empressé de découvrir la réalité. La crise spirituelle a éclaté la première. Le pape humaniste avait su donner le change sur les intentions de TEglise et maintenir ferme les traditions sans décourager complètement les novateurs... La foi et la charité possèdent Tâme de PieX, l'humanisme a peu d'action sur son esprit. Aux connaissances théologiques acquises dans sa jeunesse, le Pape, sans cesse astreint aux obligations pratiques du ministère, n'a rien ajouté. Il n'est pas savant, ne veut pas l'être et n'aime guère ceux qui le sont. L'exemple de Tabbé Loisy n'est pas fait pour encourager ceux qui n'auraient pas encore désespéré de mettre d'accord la science et la |
foi. I
€ Lecaractère de Pie X, notons-le bien, est hautement estimable. Il a, on peut le dire sans injure, la foi simple et ;
robuste du charbonnier. C'est l'exemple touchant d'une âme du moyen âge restée telle quelle, profondément ingénue, réfractaire aux calculs de la politique comme aux subtilités de la casuistique. Seulement, le moyen âge est loin, et il est de ces survivances qui ne s'expliquent que dans la sphère étroite où l'apôtre, tout entier à son idée, s'isole du monde extérieur. Notre siècle est destiné à voir tant de progrès, après tous ceux dont il a hérité de son glorieux devancier, que le danger pour TEglise de rester immobile n'a jamais paru plus grand. L'Ecole de Lyon le sent, elle le dit, elle appelle de tous ses vœux
une réforme dans l'intérêt de la foi elle-même, ce pur idéal qui soutient et console, et peut-être a-t-elle raison »(1).
Sancho.
(]) Nous sommes loin d'avoir à Demain la place que nous attribue trop complaisamment le rédacteur en chef du Matin d'Anvers.
Cette Revue a pour directeur son principial fondateur M. Pierre Jay, pour rédacteur en chef M. Auguste Gholat, pour secrétairegénéral le D'' Marcel Rifaux.
La Vera Roma (Rome), (Giornale politico religioso illustrato settimanale) directeur Enrico Filiziani, 8 décembre 1906.