LE DERNIER LIVRE DE M. BRUNETIÈRE
J'ai reçu le dernier livre de Brunetière presque en même temps que la nouvelle de sa mort. La préface de ces Questions actuelles est datée du 1*' novembre dernier. Jusqu'au bout, cet homme courageux, qu'on a justement appelé « un grand homme de lettres », a travaillé littérairement.
Dans les Questions actuelles de M. Brunetière, je trouve une curieuse citation, empruntée aux savoureux propos dont Tarchevêque Ireland est coutumier lorsqu'il revient dans son diocèse après un voyage en Europe :
Jusqu'ici, lorsque je venais en Europe, je m'entendis qualifier d'évêque tant soit peu dangereux, parceque j'étais un évêque démocrate, un évêque républicain ; on me prenait presque pour un hérétique. On me disait : « Peut-être ces idées vont bien là-bas, parce que les Américains ne sont pas encore bien civilisés. » Cette fois-ci, en arrivant à Rome, j'entendis dire du sommet du Vatican : « De toutes les formes de gouvernement que l'Eglise a reconnues et dont elle a fait l'essai, elle ne saurait dire jusqu'ici celle dont elle à reçu le plus de mal ou le plus de bien. Maintenant, elle fera Tessai sérieux de la forme républicaine. » Et moi, comme Américain, je répondis : « Vous réussirez I »
Que dirait aujourd'hui le bon archevêque du Minnesota?
Le clergé de France ne chante plus : Domine^ suivant fac Republicam. La fanfare des Pères Blancs ne joue plus la Marseillaise. Le mouvement politique et social, où tant de jeunes prêtres s^étaient bravement engagés, et dont M. Tabbé Klein, en son livre des Nouvelles tendances^ nous a retracé un tableau si intéressant, s'est ralenti. M. TabbéLoisy, naguère professeur à l'Institut catholique de Paris, a interrompu ses savantes leçons sur t Histoire critique du texte et des versions de la Bible. Entre temps, TAffaire est survenue. En cette crise morale, dont sans doute nous subirons longtemps encore le contrecoup et le douloureux ressentiment, un « comité catholique pour la Défense du Droit » se forma sous la présidence de M. Paul Viollet, membre de l'Jnstitut, bibliothécaire de la Faculté de Droit de Paris, professeur à TEcole des Chartes, commentateur des Etablissements de Saint Louis^ historien des Institutions politiques et administratives de Vancienne France^ bien placé,, par conséquent, pour connaître les véritables traditions de la patrie française. M. Tabbé Pichot, qui est un des plus fervents disciples du Père Gratry, publia des pages sincères, sobrement éloquentes, sur la Conscience chrétienne et laffaire Dreyfus. M. Anatole Leroy-Beau lieu demeura fidèle au généreux libéralisme qui est l'âme de sa parole et de ses écrits, en démontrant que V Antisémitisme et les Doctrines de haine s'accordent mal avec legénie bienfaisant de notre pays, de notre nation, de notre race. Un des meilleurs officiers généraux de notre armée, M. le général Derrécagaix, disait publiquement : a II est des circonstances où la notion du juste s'obscurcit... Dans les circonstances critiques où le devoir semble obscur, il faut consulter sa conscience et lui obéir ». C'est ce que firent, apparemment M. rabbéBrugerette,M. Léon Chaine... Mais que faisaient pendant ce temps, les hautes autorités ecclésiastiques, les Dominations et les Trônes?
Je me souviens qu'un jour, biçn longtemps avant rAdaire, dans la saison douce où fleurissaient tant d'amitiés aujourd'hui menacées par un vent de discorde et bientôt détruites peut-être par la tempête des polémiques, M. Brunetièrc, en acceptant pour la Hevue des Deux Mondes mes descriptions juvéniles de la Grèce d'aujourd'hui^ me disait amicalement :
— Vous regardez trop le monde extérieur!
C'est possible. Et j'avoue que si j'avais eu Thonneur, comme le célèbre orateur des Discours de combat^ d'être reçu en audience privée par le chef suprême de la catholicité, j'aurais regardé avant l'audience, ces mystérieux couloirs du Vatican, ces détours secrets, ces retraites profondes où l'on est introduit par une multitude d'intermédiaires silencieux qui semblent vivre loin du monde extérieur, respirer un autre air que le commun deshommes, et abaisser soudain entre le visiteur qu'ils reçoivent et les réalités modernes qu'ils dédaignent une invisible barrière, étrangement opposée aux conversations et aux ententes. Il m'eût semblé que la vérité, avant de parvenir jusqu'à r a auguste vieillard qui gouverne la croyance de deux cents millions d'hommes », avait à traverser trop de vestibules et trop d'antichambres et risquait de se décourager peut-être dans l'interminable délai de toutes ces cérémonies sous l'œil de tous ces serviteurs et de tous ces gardes dont l'appareil est plus imposant qu'émouvant, plus royal qu'évangélique... Telle fut l'impression du Saint dont M. Fogazzaro nous contait naguère la visiteauVatican(l).
Gaston Deschamps.
(x) M. Gaston Deschamps dans son livre intitulé : Le Malaise de la Démocratie disait déjà en 1899.
« Les Français dont noas avons recueilli le domaine, ont été chevaliers errants, champions armés du Droit, défenseurs des
faibles, tateurs des opprimés, adversaires des pouvoirs iniques, et, en toute rencontre, ennemis pris de la fraude, du mensonge, de la ruse et du vol..., les Français, qui nous ont légué un si riche trésor de littérature et d'or, sont reconnus par les plus illustres interprètes de l'opinion européenne, comme les représentants du bon sens de la simplicité spirituelle et du goût... L'histoire de France ne se réduit pas à une longue bataille contre la puissance anglaise, contre la maison d'Autriche, contre l'empire Allemand. C'est aussi la lutte de la sottise et de l'esprit... Depuis que rAffaire nous tourmente, je crois que nous avons connu en détail toutes les sortes de déguisements dont peut s' affubler la malice humaine pour dissimuler la vérité. Dans ce pays, où l'on n'aime pas les gens masqués ni les paroles menteuses, ni Tartufe ni Giboyer, il est permis de céder parfois à un mouvement d'impatience, lorsqu'on sent venir, de partout, ce sournois attentat du Mensonge. Mon parti est pris depuis longtemps. Je suis pour la vérité. Rien au monde — aucun motif d'intérêt, aucune raison d'Etat — ne pourrait me déterminer à accepter d'être le complice du Mensonge et de la Bêtise. N'ayant pas attendu TAfTaire pour déclarer un patriotisme qui, je crois, fut toujours exempt de phrase et d'ostentation, je refuse de souiller ma religion par la connivence des menteurs et de la compromettre par le ridicule secours des nigauds. Et j'aime trop passionnément l'armée pour ne pas considérer comme un exécrable sacrilège toute tentative qui consisterait à exposer son honneur à de telles solidarités. »
C'est encore M. Gaston Deschamps qui écrivait à l'un de nos amis : t l'admirable histoire du christianisme est la révision, la réparation séculaire et universelle d'une épouvantable erreur judiciaire ». L'éminent critique du Temps a bien l'air de penser que c'est en raison directe de son christianisme que l'on aurait dû être « dreyfusard ».
L Avenir du Tonkin (Hanoï) [Tonkin], 20 décembre 1906.
COURRIER DE HANOI
Les maîtres du Pouvoir ont beau répéter sur tous les tons que TEglise est à terre, qu'ils ont éteint au ciel des lumières qui ne se rallumeront plus, ce sont là des exagérations sans portée. Les catholiques paraissent, au contraire, être bien décidés à faire valoir leurs droits et à les défendre.
Il est un peu prétentieux de déclarer la majorité des Français hors la loi et de vouloir les priver des prérogatives qui leur appartiennent en tant que citoyens.
Quant aux résultats des perquisitions opérées à la Nonciature, nous sommes fixés sur la valeur des constatations faites par les sous-ordres de M. Clemenceau.
Le complot découvert à la veille des élections législatives est là pour nous rappeler quels sont les moyens employés par les barbons du ministère.
Plus de résignés, proclament emphatiquement les orateurs du parti. C'est exact, mais on remplace les résignés par des révoltés et nous verrons le gain réalisé au change.
Bien audacieux sont les hommes prétendant détruire en quelques mois Toeuvre des siècles et qui pour cela, emploient la violence contre la persuasion. Mauvais système et mauvais moyen, Tinsuccès pointe au bout. L'histoire est là, démontrant que les persécutions, loin d'abattre la foi, la relèvent. Beaucoup d'indifférents viendront se grouper auprès des religieux mis hors la loi, car le fond du caractère français est ainsi fait que sa sympathie va aux opprimés.
Il n'y a plus de Dieu, plus d'églises, plus de religions, tel estlc sens des proclamations gouvernementales.
Tout beau, Messieurs, s'il vous plaît, vous vous apercevrez qu'il y a des obstacles sur la route qui vous paraît si bien déblayée.
Les libéraux, les vrais républicains seront cette fois, de l'avis de M. Léon Chaine. Ils se demanderont :
En quoi les congrégations vouées à la méditation et k la prière, au silence et à la mortification, dont on ne voit jamais les membres dans nos écoles, dans les chaires de nos églises, sur nos places publiques et dans nos rues, gênent-elles les pouvoirs publics? En quoi la société moderne, la raison et la liberté, les principes démocratiques et républicains sont-ils intéressés à ce qu'un moine ignoré, agenouillé dans sa cellule, derrière les murs de quelque Trappe ou de quelque Chartreuse, perdue elle-même au fond des solitudes, soit chassé de cet abri, rejeté dans la foule qu'il a fui et où ne s'agitent déjà que trop d'âmes vaines, de vulgaires et grossières ambitions, ou contraint de chercher un asile dans les forêts et les montagnes de l'étranger ?
La raison se le demande et ne répond point. La civilisation consternée rebrousse chemin comme au temps où les Lombards et les Goths, ennemis des moines humbles, éclairés et laborieux, incendiaient les abbayes, assiégeaient les monastères, jetaient au vent la cendre des manuscrits précieux, et ne laissaient qu'un désert de plus dans les déserts où ils avaient passés, la hache et la torche à la main. Oui, la raison et la civilisation se taisent consternées.
Voici, en effet, au milieu de l'ardente lutte pour la vie, en pleine et sanglante bataille où tant de désirs et tant d'appétits restent inassouvis, voici toute une élite qui renonce aux compétitions du pouvoir, de l'argent, de la gloire humaine ; elle fait vœu d'obéissance alors que tous aspirent à commander, vœu de pauvreté, quand tous se ruent vers les richesses, vœu de chasteté, alors que la bête humaine sacrifierait tout pourvu qu'il lui fut permis de se vautrer en paix dans l'ivresse et la luxure,
Or, ces silencieux et ces mortifiés qui ont abandonné leur part de vanités et de plaisirs, les voici chassés de leurs asiles par ceux qui ne sont jamais las ni rassasiés. Ramène- t-on les pacifiques et les
vaincus sur le champ de bataille pour les contraindre à se battre ou à se venger? Nous le demandons à nos jacobins et à nos démagogues ; qu'envient-ils aux moines? Leurs robes de bure» leurs couches de paille, les herbes cuites dont ils se nourrissent? Leur silence, peutêtre? Eh bien non, les soldats d*Odoacre, de Théodoric et de Totila, et les barbares plus féroces encore qui brûlèrent Tabbaye du Mont- Cassin au vi« siècle furent moins coupables et par conséquent plus excusables que ne le sont aujourd'hui ces sectaires qui persécutent pour persécuter, qui tuent pour tuer. Les uns, violents mais simples, pillaient pour vivre, égorgaient pour la satisfaction d'instincts primitifs et brutaux. Les derniers exterminent pour le plaisir et par dépravation.
Toute cette hargneuse persécution, toutes ces lois d'exceptions auront eu pour but de grouper les catholiques, de concentrer leurs efforts. Peut-être cet excès de mal amènera-t-il une réaction salutaire ; peut-être la République judéo-maçonnique actuelle fera-t-elle place à la vraie République, au gouvernement sage et juste, impartial pour tous.
Imprudemment, MM. Clemenceau et Briand ont fait Tappel et les présents sont si nombreux que Témoi des consultants n'a pu être dissimulé.
Il est cependant bien simple de comprendre que chacun doit avoir le droit de se rendre librement à l'église comme au temple.
M. Viviani,avec la suffisance habituelle de ce genre de rhéteurs, déclare pompeusement avoir éteint les astres, alors que son souffle n'a même pas fait vaciller la faible lueur de la veilleuse qui brûle dans le sanctuaire.
Pauvres petits grands hommes que la mort saisira, sans même qu'ils aient achevé leur geste de déments ou de pantins articulés.
Avant de s'attaquer au Ciel, qu'ils s'attachent donc à faire œuvre utile sur la terre. Après, nous verrons.
Henri Laumônigr.
La Justice (Psivis), 27 décembre 1906.
Trouver un prêtre qui ait rintelligence suffisamment claire pour apercevoir les grandes fautes commises par rÉglise catholique depuis huit ans et le courage de signaler hautement ces fautes et d'en flétrir publiquement les auteurs, voilà un fait tellement rare que je m'en voudrais de ne pas le signaler.
Ce prêtre — et c'est un véritable prêtre, je le sais — Jehan de Bonnefoy et son livre a pour titre : Les leçons de la défaite ou la fin d*un catholicisme.
M. Jehan de Bonnefoy consacre toute la première partie de son œuvre à rappeler les nombreuses défaites que l'Église catholique a subies depuis 1871.
Elle aurait pu, comme l'Eglise protestante, comme 1 Eglise israélite, se cantonner sur le terrain religieux. Nul n'aurait été l'y inquiéter. Sans doute, dans le domaine philosophique son enseignement eût été critiqué, discuté, combattu. Mais la foi des fidèles eût eu toute liberté pour se manifester.
Au contraire, en descendant sans cesse sur le terrain politique, en combattant, tantôt secrètement, tantôt ouvertement la République, l'Eglise catholique a perdu tout son prestige. La Société laïque, perpétuellement attaquée par elle, a dû se défendre et c'est pour assurer cette défense que la plupart des lois, dites anticléricales, ont été votées par les Parlements qui se sont succédé de 1881 à nos jours.
Avec une entière franchise, servie par une documentation rigoureuse, M. l'abbé Jehan de Bonnefoy démontre toutes ces choses. Puis, arrivant à la grande crise de la Séparation des Eglises et de l'État, ce prêtre a le courage
de flétrir l'attitude du parti catholique dans l'Affaire Dreyfus et de montrer combien fut grande la faute des partis de réaction en versant dans un antisémitisme aussi grossier que barbare, aussi dangereux qu'inepte.
M. Jehan de Bonnefoy rappelle avec raison la forte et belle parole de M. Léon Chaîne, ce citoyen lyonnais qui, pour être un catholique sincère et convaincu, a cru qu'il avait le droit de se montrer intelligent, alors que ces semblables s'aplatissaient dans la bêtise, et honnête tandis que tant de chrétiens se faisaient les complices des pires bandits. C'est en pleine affaire Dreyfus — trop tard cependant pour que son conseil put être suivi — que M. Léon Chaîne écrivait cette belle et noble phrase :
« — Catholiques, catholiques, vous avez laissé voiler la statue de la Justice, ne vous étonnez donc pas de voir renverser celle de la Liberté. »•
Il est incontestable que si les catholiques avaient écouté les voix de M. Léon Chaine, des abbés Paul Viollet et Brugerette, ils n'eussent pas eu l'autre jour à accompagner l'archevêque de Paris de son palais à l'hôtel de M. Denys Cochin.
Mais allez donc faire comprendre cela aux primaires des sacristies alors que ne l'ont pas compris ces primaires de la littérature qui s'appellent François Coppée, Jules Lemaître, Léon Daudet, Charles Maurras, Maurice Barrés!..
M. l'abbé Jehan de Bonnefoy a tellement compris combien l'affaire Dreyfus avait été la cause déterminante | de rÉvolution sociale dont les bienfaisants effets commen- | cent à se faire sentir pour nous autres libre-penseurs,
francs-macons ou Israélites, qu'il écrit et avec raison, i
ceci : j
« Ce sont les hommes de notre parti qui ont créé le 1 mouvement d'iniquité contre lequel tous les ennemis du cléricalisme ont opéré le mouvement inverse des revendications de la justice. D'autre part, c'est de. ce conflit que
sont sorties par le jeu des actions et des réactions inévitables toutes les lois dites de défense et (T action républicaine.
fi Supprimez la forfaiture du général Mercier suspendant en 1894 les garanties légales pour le capitaine Dreyfus, et faisant condamner cet officier innocent au moyen de pièces ignorées de lui et de son avocat, oui, supprimez ce crime initial d'un chef de la justice militaire qui fait étrangler un accusé sans discussion, parce qu*il est juif et vous n'avez plus d'affaire Dreyfus, par conséquent plus de lois de défense et d'action républicaine. Mercier est l'artisan inconscient de Tœuvre de désorganisation religieuse accomplie en ces dernières années. A lui tout seul cet incorrigible aura, en un certain sens, causé plus de mal à rÉglise de France, que tous les efforts réunis des libre-penseurs pendant un siècle ».
Je crois bien avoir été le premier à tenir ce langage dès 1900. C'est pour moi une grande joie de voir qu'un prêtre catholique, un homme qui est à l'antipode de ma pensée philosophique partage mes opinions à cet égard.
Et si M. l'abbé Jehan de Bonnefoy veut réfléchir encore et approfondir cette question, il verra que les catholiques ont eu la partie belle et qu'ils l'ont perdue volontairement. C'est un journal catholique : le Figaro qui, le premier, avant V Aurore^ a signalé en novembre 1897 l'erreur judiciaire de 1894. Pour le punir de voir clair, sa clientèle l'a quitté. C'est un journal royaliste et catholique : le Soleil^ c'est un journal bonapartiste et catholique : l'Autorité qui ont en octobre 1898, après le faux Henry réclamé la révision du premier procès.
Mais les catholiques, au lieu d'écouter ces organes honnêtes ont préféré suivre le Gaulois de M. Arthur Meyer qui était encore juif; l Echo de Paris d'Henry Simond, la Libre Parole de M. Edouard Drumont qui est catholique mais dont je soupçonne fort l'ascendance d'être juive.
Notre époque est fertile en ironies et M. Jules Soury aurait vraiment tort s'il désespérait de l'avenir de la Race (1).
(i) Le même article dans le Voltaire du même jour 37 décembre 1906 pais dans le National, le Petit National, le Jour, la Vie mondaine, le Petit Bleu, le Républicain du Gard (9 janvier 1907), le Phare du Nord, le Journal de Lapai (6 février) le Progrès de la Somme (la février), V Avenir de l'Orne (i3 février), le Petit Méridional, Montpellier (14 février), VÉcho des Géhennes (17 février), VEcho de Bougie (ao février), le Petit Troyen (ao février), le Phare du Littoral de Nice (aa jauvier), le Républicain du Gard (a3 février), le Patriote de V Ouest, Angers (a8 février), VEcho d'Annecy (37 février).
V Avenir du Tonkin (Hanoï) [Tonkin], 30 décembre 1906.
COURRIER DE HANOI
Ainsi que nos lecteurs ont pu le lire dans notre premier Hanoï de ce jour, les assassins sont plus intéressants, aux yeux de nos gouvernants, que les humbles filles se vouant aux soins des malades ; en effet on chasse les sœurs de l'hôpital de Cayenne et on les remplace par des forçats dont Tignoble Brière, assassin de ses cinq enfants^ est le chef. Devant cette preuve de démence, n'est-on pas en droit de se demander si ceux qui commettent de pareils crimes sociaux ne sont pas mûrs pour devenir pensionnaires d'une maison d'aliénés ?
Comme tout cela est réconfortant et donne une haute
idée de la société future. Ah ! c'est que malgré toutes les calomnies et les mensonges, il faut admettre que la foi fait accomplir des miracles.
Sous rhumble robe noire de la sœur de charité, bat un cœur épuré par la souffrance ou l'espérance et ceci ne se fabrique aucunement sur mesure. Malgré leur pouvoir discrétionnaire, les maîtres du jour sont impuissants dans cette voie.
Une fois de plus, je reviendrai au livre de M. Léon Chaine car Tauteur a traité magistralement toutes ces questions; voici son avis sur les mesures abominables prises par les proscripteurs, par ceux ayant l'outrecuidante vanité de mettre les astres dans leur poche alors qu'ils ne sont que de mauvais éteigneurs de quinquets, lesquels se rallumeront au premier souffle.
Ils laisseront envahir les rues de nos villes par les filles de joie triomphantes et tapageuses ; toute liberté sera accordée à l'impudeur et au vice; leurs asiles légaux seront respectés et protégés et, par surcroît, la place publique leur appartiendra.
Mais que de saintes filles que le bonheur a dédaignées ou qui ont laissé à leurs sœurs leur part des joies permises se réfugient dans Tombre et le silence, qu'elles s'en aillent loin du monde dans leur innocence impertubable ou avec leur inapaisables douleurs, et le monde dans ce qu'il a de plus abject et de plus brutal, les poursuivra et les dispersera. Il ne laissera pas chanter en paix ces oiseaux célestes mourir en paix ces oiseaux blessés !
Avec les cloîtres abattus, sous la poussière tumultueuse des barbares, c'est la mort du silence et du recueillement, c'est le sel de la terre répandu dans la boue, c'est Tàme humaine arrachée de son impénétrable et inviolable refuge. 0 Thébaïdes dépeuplées, sanctuaires pollués, délicates consciences envahis et salies, dans quelles solitudes, sur quelles cimes blanches, au milieu de quelles impénétrables forêts vos hôtes se réfugieront- ils ?
Dans quel invisible réseau d'ombre et de silence s'envelopperont-ils, loin du monde et de la vie ?
Les mystiques se le demandent avec angoisse. C'est que les forêts
les plus impénétrables, les monts les plus inaccessibles, les iles les plus escarpées sont envahis par les pas bruyants de Thomme.
Les grands horizons boisés de la Gaule mystérieuse sont troués aujourd'hui par mille chemins. Il ne reste presque nul vestige des massifs forestiers chers aux moines, aux poètes et aux rêveurs. Devant la platitude et la nudité, les beaux mystères reculent et s^évanouissent. Et voici que les hommes de Dieu, comme les artistes, ne trouveront bientôt plus sur nos chaussées uniformes et dans nos champs empuantés d*engrais chimiques, le caillou où reposer leur tête.
Les temps paraissaient donc venus, les temps difficiles et vulgaires où l'homme las du bruit et de la vanité de la vie, ne trouvera plus dans la nature austère, la liberté et la paix qui resteront seulement Tapanage des bêtes fauves. Il va donc falloir qu'il rentre en lui-même, qu'il recherche la solitude dans la foule et construise sa cellule dans son propre cœur. Génobistime indissoluble du moins que celui qui, des forêts les plus reculées, se réfugiera cette fois dans le cloître inexpugnable de l'àme et de la pensée !
— J'arrêterai là, pour aujourd'hui, ma citation^ ce qui précède est suffisant à expliquer de quelle manière les gouvernants d'aujourd'hui comprennent la liberté.
Que les parents se réjouissent, lorsque leur fils petit marsouin préposé à la garde des colonies, sera étendu sur son lit de mort, nulle cornette ne troublera son agonie. La douce main de la sœur de charité n'essuiera pas, en un geste maternel ou fraternel, la sueur coulant sur le visage de moribond, aucune douce parole de consolation n'atténuera Tangoisse de la minute suprême.
Par contre, la main ensanglantée d'un Brière, d'un bandit quelconque pourra se poser en un geste sacrilège sur le pauvre mort afin de lui rafler la monnaie ou les objets de valeur, vestiges de la tendresse familiale.
D'infects ivrognes boiront les vins généreux accordés aux convalescents, et les praticiens trouveront d'habiles aides parmi les chourineurs, échappés à l'abbaye de Monte-à-Regret, ainsi que dénomment l'échafaud tous ces chevaliers de la haute pègre.
Oui ! le progrès est frappant et bien fait pour récon-
forter
Henri Laumônier.
L'Avenir du Puy-de-Dôme (Clermont-Perrand), 23 janvier 1907.