L'HISTOIRE S'ÉCRIT
Par Armand Charpentier.
Tandis que les événements reculent dans le lointain des temps, leur [philosophie s'en dégage et l'histoire s'écrit.
Il y a quelques jours, j'avais l'honneur de présider une conférence faite par le jeune et vaillant député des Côtesdu-Nord, notre excellent ami Gustave de Kerguézec.
De sa parole chaude et imagée, l'orateur nous montra comment la Bretagne» qui semblait à jamais endormie dans les limbes du passé, s'éveilla peu à peu, graduellement mais sûrement, à la voix de la République. Partie des superstitions les plus lointaines, l'âme bretonne évolue tout doucement vers la Libre-Pensée.
Il est, en effet, dans les traditions de notre race, à nous autres Bretons, d'avoir cru avec ardeur dans notre enfance; cela tient au milieu dans lequel nous avons grandi, à cette atmosphère de religiosité qui plane sur la lande et sur la grève, et dont nos premiers rêves demeurent longtemps imprégnés.
Mais le Breton — et c'est ce qui le sauve — a une qualité maîtresse : la sincérité. Croyant, certes, mais croyant sincère. Aussi, lorsque ses yeux s'ouvrent à la vérité, lorsqu'il s'aperçoit qu'on l'a trompé, malheur aux artisans du mensonge !.. Le Breton change immédiatement de camp, passe d'un extrême à l'autre. Et, à cet égard, l'évolution de Renan, passant d'une foi aveugle et étroite aux limites les plus lointaines de la pensée libre, uniquement parce qu'il a trouvé quelques désaccords entre les Evangélistes, représente merveilleusement la psychologie de notre race.
L'état de crise que l'auteur de la Vie de Jésus a traversé, beaucoup d'autres le traversent ou le traverseront. Il suffît pour cela qu'un événement surgisse dans leur vie et les jette de la foi au doute. Il n'y a que le premier pas qui coûte; une fois ce premier pas accompli, la marche s'accélère.
C'est ce qui arriva à Gustave de Kerguézec qui, ce soirlà, avec une émotion dont nous fûmes tous*^ remués, nous expliqua comment, après avoir été royaliste et catholique,
il fut conduit à la Démocratie et à la Libre-Pensée. Dût sa modestie en souffrir, qu'il me pardonne de raconter brièvement son évolution, car je vois en elle comme le symbole même de l'évolution bretonne.
Au printemps de 1898, en pleine affaire Dreyfus, sous le ministère Méline et avant les élections législatives, Kerguézec se trouvait à Rome. Acquis déjà à la cause de la révision, il avait mission d'aller, au nom d'un petit groupe de catholiques dreyfusards, trouver le pape Léon XIII et solliciter de lui une parole de justice qui éclairât les catholiques de France, si abominablement trompés par les Croix^ la Libre Parole et autres feuilles analogues.
Reçu par RampoUa d'abord, puis par Léon XIII, de Kerguézec entendit le cardinal et le pape lui faire le même aveu :
— Nous savons que Dreyfus est innocent, mais nous ne pouvons rien pour lui. .,
Dans son livre, Les Leçons de la Défaite^ l'abbé Brugerette montre avec une précision indiscutable que l'Eglise catholique, pour avoir suivi les conseils de MM. Drumont et Arthur Meyer, est seule responsable des malheurs qui Taccablent. Arrivant à la crise actuelle, l'auteur rappelle la prophétique et courageuse parole de M. Léon Ghaine :
a Catholiques, catholiques, vous avez laissé voiler la statue de la Justice, ne vous étonnez donc pas de voir renverser celle de la liberté. »
Puis, il n'hésite pas à porter cette formidable — et si juste — accusation contre les nationalistes et leur grand chef :
c( Ce sont les hommes de notre parti qui ont créé le mouvement d'iniquité contre lequel tous les ennemis du cléricalisme ont opéré le mouvement inverse des revendications de la Justice...
a Mercier est l'artisan inconscient de l'œuvre de désorganisation religieuse accomplie en ces dernières années. A lui tout seul, cet incorrigible aura, en un certain sens, causé plus de mal à l'Eglise de France que tous les efforts réunis des libre-penseurs pendant un siècle... »
La confession de Kerguézec, les aveux de l'abbé Brugerette, voilà des documents précieux pour les historiens qui voudront comprendre et expliquer l'évolution sociale de notre temps.
Armand Charpentier (1).
(i) Cet article a été reproduit par le Journal de Vile de la Réunion, le i3 avril suivant.
Le Soir (Paris), 8 mars 1907.
L'INDIGESTION DE M. DRUMONT Par Armand Charpentier.
M. Edouard Drumond finira, s'il n'y prend pas garde, par mourir d'une indigestion. Et quelle indigestion !... une indigestion de généraux, ni plus ni moins.
Une fois par semaine au moins, M. Drumont interpelle les généraux et ne se gène pas pour leur dire leurs vérités entre quatre-z-yeux. N'est-ce pas leur faute, si la réaction nationaliste et cléricale est vaincue ?... La France ne demandait qu'à acclamer un sauveur — c'est M. Drumont qui parle. C'était le temps où quatre hommes et un caporal ne pouvaient passer dans la rue sans que les lecteurs de V Intransigeant^ de V Eclair^ du Petit Idiot et de la Patrie les acclamassent aux cris répétés de : Vive l'armée !...
Nos généraux ont manqué le coche. Ils n'avaient qu'un mot à dire, qu'un geste à faire et s'en était fait de cette bande d'intellectuels et de mauvais Français qui se refusaient à prendre les lunettes de Gribelin pour des vessies.
Pourquoi donc nos généraux n'ont-ils pas bougé ?... Telle est l'angoissante question que se pose et que leur pose M. Edouard Drumont, une fois par semaine environ. Et je ne sais rien de plus joyeux que ce semblant de fureur car M. Edouard Drumont sait très bien à quoi s'en tenir sur cette question.
Tout d'abord, l'abbé Brugerette rappelle, au seuil de sa discussion la belle et prophétique parole que M. Léon Chaine adressait aux catholiques à l'heure tragique de l'Affaire : Catholiques, catholiques uous avez laissé voiler la statue de la Justice, ne vous étonnez donc pas de voir renverser celle de la Liberté.
Puis l'abbé Brugerette développe et précise sa pensée de la façon suivante :
Ce sont les hommes de notre parti qui ont créé le mouvement d'iniquité contre lequel tous les ennemis du cléricalisme ont opéré le mouvement inverse des revendications de la justice. D'autre part, c'est de ce conflit que sont sorties par le jeu des actions et des réactions inévitables toutes les lois dites de défense et (Taciion républicaine.
Supprimez la forfaiture du général Mercier suspendant en 1894 les garanties légales pour le capitaine Dreyfus et faisant condamner cet officier innocent au moyen de pièces ignorées de lui et de son avocat, oui supprimez ce crime initial d'un chef de la justice militaire qui fait étrangler un accusé sans discussion, parce qu'il est juif et vous n'avez plus d'affaire Dreyfus, par conséquent plus de lois de défense et d'action républicaine. Mercier est l'artisan inconscient de l'œuvre de désorganisation religieuse accomplie en ces dernières années. A lui tout seul cet incorrigible aura, en un certain sens, causé plus de mal à r Eglise de France, que tous les efforts réunis des libre-penseurs pendant un siècle.
Que pense de cela M. Edouard Drumont ? Je suis fortement curieux de le savoir, mais il y a bien des chances pour que je ne le sache pas. Si le directeur de la Libre Parole voulait pousser sa logique jusqu'au bout ce n'est pas les généraux qu'il accuserait d'une façon plus ou moins indirecte, mais bien le général Mercier, en lui rappelant que c'est lui qui est Tauteur premier et responsable de l'Affaire Dreyfus et, par suite, de toutes les conséquences qu'elle a eues. Au fond je connais mon Drumont ; il grille d'envie de le faire ; mais il lui manque le point de transition. La brochure de l'abbé Brugerette me paraît tout indiquée.
L'Univers Israélite (Paris), 12 avril 1907.
Dans la deuxième partie de son livre {la Crise du Clergé) y M. Houtin nous fait faire d'instructifs et pittoresques voyages aux diocèses d'Autun, de Cambrai, de Clermont, de Lyon et de Tours. Le récit est agrémenté d'anecdotes et d'historiettes édifiantes; les principaux personnages défilent devant nous, tandis que des mains agiles et expertes démontent les pièces, rouages et ressorts de leur structure intellectuelle et morale. Ce pages ne sauraient être analysées, elles doiventêtre lues en entier. Pourtant, il convient que nous saluions en passant, les hommes de conscience qui souffrirent pour la vérité. Entre autres, Tabbé Brugerette, qui, malgré les persécutions dont il était l'objet, publiait le 23 décembre 1903, cette profes-
sion de foi relative à l'Affaire : « J'ai été, écrivait-il, et je suis encore dreyfusard. Injure et scandale pour les uns, honneur et mérite pour les autres, ce nom de dreyfusards évoque à ma pensée tout un cortège de luttes et de souffrances, dont je suis très fier, parce qu'il n'est pas donné souvent à l'homme de payer à la justice et à la vérité un tribut de cette nature » . Saluons aussi les nobles chrétiens de Lyon, l'abbé Rambaud et M. Léon Chaine qui protestèrent avec énergie contre l'antisémitisme. A cette école de Lyon appartient également le remarquable écrivain qui, sous le nom de Loetmol, donne à V Univers Israélite des articles si pénétrants et si appréciés de nos lecteurs.
L Italie {^om€), 15 avril 1907.
LES ARTS ET LES LETTRES Traduction allemande des Leçons delà défaite.
Les Leçons de la défaite^ par l'abbé Jehan de Bonnefoy (14, Rue Notre-Dame de Lorette, E. Nourry, Paris), viennent d'être traduites en allemand. M.Jehan de Bonnefoy est un prêtre d'une grande largeur d'esprit, d'une immense érudition approfondie, d'un courage franc et noble qui sont la marque d'un tempérament digne de toutes les sympathies. On trouve toutes ces qualités dans les Leçons de la défaite^ où l'auteur, après avoir prouvé que les gens d'église sont responsables de tous les malheurs et des nombreuses défaites que, depuis trentesix ans, subit le catholicisme, en France, aborde la grande crise de la séparation des églises et de TEtat; et M. l'abbé
Jehan de Bonnefoy n'hésite pas à écrire : « Supprimez la forfaiture du général Mercier suspendant en 1894 les garanties légales pour le capitaine Dreyfus et faisant condamner cet officier innocent au moyen de pièces ignorées de lui et de son avocat, oui, supprimez ce crime initial d'un chef delà justice militaire qui fait étrangler un accusé sans discussion, parce qu'il est juif, et vous n'avez plus d'affaire Dreyfus, par conséquent plus de lois de défense et d'action républicaine... Une autre attitude du catholicisme, dans l'affaire Dreyfus, et la partie était gagnée, le cours de l'histoire était changé chez nous pour longtemps... »
C'est qu'en effet M. l'abbé Jehan de Bonnefoy et de « l'école de ceux qui osèrent prendre place dans la vaillante phalange des défenseurs de la vérité et de la justice : les Paul Viollet, les Leroy-Beaulieu, les Pichot, les Léon Chaine », etc. Ce dernier avec l'abbé Brugerette, — tous deux se sont fait un nom par leurs publications d'histoire et d'apologétique — et l'abbé Rambaud sont les principaux représentants de a V École de Lyon » .
Dans une des vivantes monographies, documents vécus d'un prodigieux intérêt, dont M. Houtin a enrichi son dernier ouvrage, la Crise du Clergé^ où ce grand historien de la pensée religieuse contemporaine a su voir avec de bons yeux et d'une façon saisissante les tristesses de l'heure présente et pressentir les splendeurs du lendemain, voici ce qu'on lit sur ces représentants de V École de Lyon : u Eux et leurs amis ne forment pas un parti organisé dans le sens usuel du mot. Ils ne conçoivent même pas que rÉglise Catholique soit un parti ; ils la considèrent comme la communion de toutes les âmes de bonne volonté. Ce sont des hommes distingués par l'intelligence et le caractère, qui tâchent de se donner une foi conforme aux enseignements du vieil évangile et aux meilleures aspirations de notre époque. Profondément modernes, ils croient que
rien ne peut faire plus de mal à la religion que de Tidentifier avec des systèmes réactionnaires ».
On ne s'étonnera plus, après ces quelques notes, trop brèves et trop imparfaites, du succès des Leçons de la défaite^ ce livre émouvant de la plus brûlante actualité, dont le tirage, en France, a été considérable et qu'on vient de publier en allemand à Stuttgart.
Z'i4c/w/i (Paris), 21 avril 1907.
LES PAPIERS MONTAGNINI
Il est incontestable — et M. Drumont lui-même le reconnaît avec cette bonne grâce ironique dont il est coutumier — que TEglise catholique apostolique et romaine — surtout romaine — est en train d'écoper dans les grandes largeurs. Elle ne Ta pas volé; et qui donc pourrait la plaindre, sauf le père éternel, à barbe blanche, qu'elle implore.
J'imagine que, parmi les catholiques sincères, honnêtes et intelligents, ceux qui lui ont prédit ses malheurs doivent boire du petit lait. L'abbé Brugerette, dans sa très remarquable brochure : Les leçons de la défaite ^ avait prévu tout ce qui arrive. M. Léon Chaine et les quelques catholiques libéraux, épris de justice et de vérité, qui se sont retusés à servir les projets criminels du général Mercier et à applaudir aux bêtises patriotardes des Coppée> Lemaître, Barrés et G*«, doivent constater avec une joie non exempte de douleur, combien ils avaient raison. Mais ils furent la minorité et la presse immonde les balaya comme des brins de paille.
Ces papiers Montagnini arrivent trois semaines trop tard ; ce sont des papiers de carnaval, qu'il m'est impossible de prendre au tragique. Aussi bien, en France surtout, le rire tue beaucoup plus sûrement que n'importe quelle arme. Et ces papiers font rire, car il est impossible de rêver une naïveté plus grande que celle qui habite les âmes de ce Montagnini, et de Merry del Val.. Et dire que, pendant vingt ans, on a berné mon enfance avec la « finesse de la diplomatie du Vatican » I... Elle a bien baissé, elle s'est bien épaissie, ladite diplomatie.
Oh ! les psychologues, comme disait Gyp au temps où elle avait de l'esprit, c'est-à-dire avant qu'elle ne s'enrôlât dans la bande nationaliste. Il n'est pas de lycéen en rupture de rhétorique qui n'eût fait preuve de plus de perspicacité que ce pauvre Montagnini (1).
(i) Cet article a été reproduit par le Journal de Laçai du 2i4 avril et le Démocrate de Marseille du 27 du même mois.
LItalie (Rome), 30 avril 1907.
M . l'abbé Joseph Brugerette est un des rares prêtres
catholiques qui. osèrent avec MM. Paul VioUet, Leroy- Beaulieu, Pichot, et surtout Léon Chaine, Téminent auteur d'un ouvrage célèbre, prendre rang dans la vaillante phalange des défenseurs de la justice et de la vérité, lors de l'aiFaire Dreyfus.
M. l'abbé Brugerette a mis toutes les ressources de sa intelligence au service non seulement de la vérité, mais aussi de la science. Sa vie de combat pour ces deux idéals
sublimes a été esquissée à grands traits par M. Houtin dans un livre admirable (Paris, E. Nourry) d'une douleur étreignante, d'une tristesse pleine d'amertume et d'angoisse, écrit avec la conscience la plus scrupuleuse et la mieux éclairée, dans un livre qui commence dans la désillusion et se termine dans un chant d'espoir; j'ai nommé la Crise du Clergé^qxie je ne saurais trop recommander à quiconque s'occupe du problème religieux ; il y trouvera des enseignements aussi nouveaux qu'utiles
L^Auenir Socialiste (Lyon), 4 mai 1907.