‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuellesChapitre 10 sur 11 · LABORI · texte numérisé non relu

LABORI

Cette lettre d'un caractère privé n'était pas destinée à la publicité, mais sa reproduction ne saurait offrir le moindre inconvénient, car tout le monde sait avec quelle conviction ardente l'éminent avocat soutient encore la justice d'une cause pour laquelle il a déjà dépensé taiit de dévouement et de talent.

écœuré de la conduite de son client, l'avait abandonné ou que Zola, enfin revenu de ses erreurs, avait déserté sa cause. Les amis de Labori connaissaient bien l'opinion du grand avocat. Quant à Zola, il prit la peine d'écrire une lettre à M. Vaughan pour démentir la nouvelle (1).

Les incidents qui ont suivi la mort récente de cet homme de lettres ont bien montré qu'un feu toujours intense couve sous la cendre de ce foyer que, cependant, l'on déclare tous les jours éteint.

Cette mort soudaine qui aurait dû, par les circonstances tragiques dont elle a été environnée, inspirer plus de respect, ou tout au moins plus de retenue, a été l'occasion d'un débordement nouveau de diffamation et d'injures.

Certes non, nouo sommes loin d'être l'un des

(1) Paris, le 13 mai 1902.

<( Mon cher Vaughan,

c( Je crois devoir sortir de mon silence pour donner à M. Hugues l^e Roux le plus formel démenti.

c( Jamais Alfred Dreyfus n'a signé de recours en grâce; jamais U n'a reconnu être coupable même d'une incorrection. Aujourd'hui, comme autrefois, j'affirme sa complète innocenice, et j'ai gardé pour sa personne la plus grande admiration et la plus grande tendresse.

(c J'attends l'inévitable justice, avec la seule amertume de voir que pas un de ceux qui savent et qui peuvent ne trouve le courage de guérir la France du mal honteux dont elle souffre toujours.

(( Bien amicalement à vous.

(( Emile Zola. »

admirateurs de l'œuvre de Zola. Bien avant l'affaire Dreyfus, Drumont a pu dire de l'auteur de Nana et de Pot-Bouille qu'il avait fait baisser le niveau moral de la France.

Nous souscrivions et nous souscrivons encore à ce jugement sévère et justifié.

Mais ce que nous trouvons odieux, c'est que Zola ait pu perdre cette popularité acquise par une littérature malsaine au moment même où, s 'élevant audessus, des obscurités et des lâchetés ambiantes, il accomplissait un acte noble et généreux. On aura beau dire que son esprit, dans cet acte de révolte contre tant de défaillances intellectuelles, a eu beaucoup plus de part que son cœur, l'acte vaillamment accompli n'en mérite pas moins nos applaudissements.

Cet homme jusque-là honoré, adulé, encensé par la foule pour ce qu'il avait fait de mal, a été bafoué, honni, vilipendé pour ce qu'il a fait de bien. Porté au Capitole pour avoir écrit avec un immense talent des ordures, il a été précipité de la roche tarpéienne le jour où, sans souci de l'impopularité, il a proclamé la Vérité. Quant à nous, nous préférons au père naturaliste des Rougon-Macquart l'auteur de la courageuse et prophétique lettre r accuse, '

Nous espérons que Celui qui a dit qu'un verre d'eau ne serait jamais donné ici-bas sans récompense en tiendra compte à l'homme qui a |ssayé un jour d'abreuver les foules à des ondes de vérité. Mais il aurait fallu un autre Moïse pour faire jaillir

d'un autre Oreb ce torrent de vérité dont on avait un si grand besoin.

Quoi qu'il en soit, certains journalistes pieux qui ont jeté l'insulte sur cette tombe auraient mieux agi en y faisant descendre une prière chrétienne.

Tout n'est pas mauvais, d'ailleurs, dans l'œuvre colossale du maître. Il nous souvient d'avoir lu, jeune encore, dans cette ravissante et fraîche idylle qui a nom La Faute de Vabbé Mouret, une paraphrase délicieuse et touchante des litanies de la sainte Vierge. Puissance merveilleuse de l'axtiste ! A parcourir ces pages vraiment^eligieuses, il paraît impossible qu'au moment même où il les écrivait, l'auteur n'ait pas été comme transporté dans les régions sereines du mysticisme le plus pur.

Qu'il l'ait voulu ou non, Zola a encore honoré la sainte mère du Christ par son Lourdes, Que l'on ne crie pas au paradoxei !

Il est des gens qui avaient lu sans en être vivement touchés le livre cependant si impressionnant de Lasserre et que celui de Zola a bien autrement frappés et même bouleversés ; il en est aussi qui n'avaient jamais ouvert l'ouvrage de Lasserre et qui se gardaient de pareilles lectures comme bonnes seulement pour de pieuses femmes et des enfants.

Pour beaucoup,; il ne se passait rien de bien extraordinaire dans ce chef-lieu d'arrondissement du département des Hautes-Pyrénées. Il n'en a pas été tout à fait de mêmd quand le grand romancier a fait pénétrer dans certains milieux le récit des merveilles qui s'y accomplissaient.

Comme tant d'autres, quoique catholique pratiquant, ce n'est qu'en touriste que tout d'abord nous avons plusieurs fois passé à Lourdes. Et ce n'est qu'après avoir eu connaissance du livre de Zola que nous y avons été en pèlerin.

Dans de précédents voyages à travers les stations thermales de ces pays si pittoresques ou sur les plages de l'Océan, à Biarritz, nous avions admiré les bords escarpés du Gave roulant ses eaux neigeuses au milieu du cirque sévère et grandiose des montagnes pyrénéennes. Et c'est seulement en passant que nous avions aperçu le flamboiement de la grotte mystérieuse, illuminée par les feux de milhers de cierges qui ne s'éteignent « ni jour ni nuit ». Mais nous ne nous étions pas beaucoup préoccupé de la réalité d'une apparition à laquelle, qu'on le sache bien, l'Eglise n'ordonne pas du tout d'ajouter foi.

Tout en admettant sans la moindre difficulté que d'autres les nient aujourd'hui, nous croyons, nous, aux grâces et même aux miracles obtenus à Lourdes ; et c'est Zola qui nous a mis sur le chemin de cette croyance.

Ce qu'il a fait pour nous, il l'a fait assurément pour beaucoup d'autres ; beaucoup en effet ont préféré accepter l'idée du miracle que s'assimiler les explications abstruses qu'il donne des faits absolument merveilleux dont de très bonne foi il reconnaît l'exactitude et qu'il raconte avec ime puissance de description sans égale.

Si, dans le moment, il n'a pas paru tirer grand

proiSit pour lui-même de ses entretiens avec le digne et excellent docteur Boissarie (qui vivant perpétuellement dans une atmosphère saturée de mysticisme, ne montre pas, paraît-il, aux yeiix des incroyants suffisamment d'esprit critique et serait empreint de ce qu'on pourrait appeler trop d'optimisme miraculaire) , il a, néanmoins, de ses mains robustes porté lui-même très haut un gigantesque flambeau dont il n'a pas vu la lumière mais qui a éclairé bien des voyageurs au loin sur la route . Que Notre-Dame de Lourdes accueille avec miséricorde cet homme que ses amis disaient bon et pitoyable et qui, dans tous les cas, a fait se tourner plus d'un esprit vers cette grotte de Massabielle, où tant de courages abattus sont relevés, tant de douleurs de l'âme et du corps calmées, tant de souffrances humaines guéries ou apaisées.

Quoi qu'il en puisse être, c'est en prenant, soit par amour de la justice, soit par passion de la logique, le parti de celui que poursuivaient de leur haine des catholiques et des libres penseurs, des conservateurs et des révolutionnaires que Zola, qui avait été l'idole de la foule, s'est trouvé subitement en butte à son animadversion.

Car les catholiques n'ont pas été les seuls à accepter trop facilement et les poursuites et les moyens criminels avec lesquels elles ont parfois été conduites. Nous avons été surtout peiné et troublé par l'attitude de la grande majorité de nos coreligionnaires, mais nous n'avons jamais voulu dire que

ces derniers fussent les seuls responsables. La défaillance a été générale, l'erreur endémique, et si nous avons trop appuyé sur la part revenant aux nôtres dans ce grand naufrage de la raison et dé l'équité, nous ne demandons pas mieux que de rétablir équitablement la vérité et d'atténuer un peu ce qu'auraient pu avoir d'excessives nos premières déclarations.

C'est Bernard Lazare qui, avec sa loyauté coutumière, va nous en donner les moyens ; nous ne pouvons recourir à une meilleure autorité en pareille matière. C'est encore aux Cahiers de la Quinzaine du mois d'août dernier que nous ferons ce nouvel emprunt.

A Jaurès qui venait d'écrire : « Il y a des crimes politiques et sociaux qui se paient, et le grand crime collectif commis par l'Eglise contre la vérité, contre l'humaEité, contre le droit et contre la République va enfin recevoir son juste salaire » , Bernard Lazare répondait avec sa franche logique :

« Que les crimes politiques, sociaux ou moraux reçoivent un châtiment, c'est là le dogme judéochrétien des récompenses et des peines. Qu'il soit formulé par un des nôtres ou par l'Eglise, sa valeur n'en est pas plus grande et nous ne devons pas davantage l'accepter. D'ailleurs, il faut le dire, si ces crimes et ces attentats se payaient, les congrégations ne seraient pas seules à en mériter le prix. L'Eglise, au cours du drame où Jaurès a joué si noblement sa partie, l'Eghse n'a pas été la seule

coupable. Si elle a pu violer le droit, elle ne l'a pu qu'avec la complicité de tous les pouvoirs, du pouvoir exécutif, du pouvoir législatif, du pouvoir judiciaire, du formidable pouvoir de l'opinion. Or, c'est presque tout un Parlement qui approuvait Méline disant : « Il n'y a pas d'affaire Dreyfus », c'est le parti radical et radical socialiste, presque tout entier, à l'exception de quelques-uns, comme Clemenceau, comme Ranc, qui marchait derrière l'étatmajor (1). »

L'écrivain qui prit la parole sur la tombe de Zola au nom des amis du maître, et qui était, certes, le plus qualifié de tous pour parler des événements auxquels l'illustre mort avait été mêlé de si retentissante façon, n'a pas craint de s'exprimer ainsi :

« Avec le calme et la fermeté que donne le spectacle de la mort, je rappellerai les jours obscurs où

(1) Nous aussi, nous avions déjà tiré argument de ce dogme judéo-chrétien des récompenses et des peines dont Bernard Lazare reproche à Jaurès de faire état. Le publiciste philosophe aurait pu aussi faire remarquer en passant au tribun socialiste gue malgré lui, il demeure beaucoup plus pénétré de christianisme qu'il ne le croit.

Voici ce que nous écrivions dans notre lettre à Mgr X... : (( Les crimes des individus ne sont pas le plus souvent punis dans ce monde, et c'est même l'une des plus fortes preuves morales de la nécessité et partant de l'existence d'un autre. Mais les çrimies nationaux demandent et ne peuvent avoir que des expiations nationales, les collectivités dont la vie est longue subissent nécessairement ici-bas les châtiments qu'elles méritent ».

l'égoïsme et la peur étaient assis au conseil du gouvernement. L'iniquité commençait à être connue, mais on la sentait soutenue et défendue par de telles forces publiques et secrètes que les plus fermes hésitaient. Ceux qui avaient le devoir de parler se taisaient ; les meilleurs, qui ne craignaient pas pour eux-mêmes, craignaient d'engager leur parti dans d'effroyables dangers. Egarée par de monstrueux mensonges, excitée par d'odieuses déclamations, la foule du peuple, se croyant trahie, s'exaspérait. Les chefs de l'opinion, trop souvent, caressaient son erreur qu'ils désespéraient de détruire; les ténèbres s'épaississaient ; un silence sinistre régnait. C'est alors que Zola écrivit au président de la République cette lettre mesurée et terrible qui dénonçait le faux et la forfaiture. »

Ce que nous reprochons à nos amis, c'est d'avoir trop suivi et même accéléré le mouvement injuste qui entraînait l'opinion. Mais ce serait, on le voit, une grossière erreur que de croira qu'ils ont été les seuls à se laisser entraîner dans ce courant. Bernard Lazare et Anatole France, l'un après l'autre, viennent de nous le bien montrer : d'anciens communards, des révolutionnaires ont suivi le panache blanc ou plutôt les plumes d'autruche du général Mercier.

Rochefort, l'ancien pensionnaire de l'île des Pins, qui fut si dur pour celui de l'île du Diable, n'est pas cléricaL Depuis longtemps il n'écrit plus des Odes à la Vierge. Mais il a beau nous donner d'édifiants

spectacles, défendre la discipline dans l'armée, enseigner le respect de la hiérarchie sociale, il n'est pas pour cela passé dans les rangs de ces « calotins » qu'il aurait voulu autrefois envoyer lui-même à Nouméa.

La facilité avec laquelle le directeur de Ylntransigeant s'est mis à adorer ce qu'il brûlait jadis témoigne seulement de l'extraordinaire souplesse d'un talent qui n'a pas vieilli. Nous ne sommes pas de ceux qui disent :

Nul n'aura de l'esprit hors nous et nos amis.

Lorsque nous serons tenté de lui en vouloir par trop, nous nous rappelons le temps déjà lointain où il écrivait que la France comptait trentesix millions de sujets sans compter « ceux de mécontentement », dans un journal, la Lanterne, que nous lisions avec la même avidité que les Châtiments y brûlots incendiaires que le terrible journaliste et le grand poète avaient lancés contre le vaisseau désemparé de l'Empire. Et puis, de son carquois un peu usé, le vieux sagittaire tire encore des traits parfois assez finement acérés !

— Mais vous le voyez bien, allez-vous nous dire, les hommes de tous les partis sont contre vous ! Ne sentez-vous donc pas que chez ces hommes d'esprit divers le sentiment national, l'instinct de la race a été plus fort que toutes les préventions individuelles et qu'il est donc bien juste ce sentiment qui fut assez puissant pour réunir tous les vrais Français de

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France ! Vainement vous essayerez de remonter mi pareil courant, vous avez contre vous le consensus universus.

Eh bien ! nous l'avouerons franchement, au risque de passer pour avoir des idées originales, ce qui d'ailleurs n'est pas défendu : le consensus universus ne nous touche pas du tout. Et quand, en théologie ou en philosophie, certains veulent se servir de cet argument, nous en sommes toujours surpris. Le consentement universel, autrement dit l'opinion publique, a été si souvent du côté de l'erreur contre le vrai ! 11 a été contre Christophe Colomb, il a été contre Galilée, il a été contre Socrate, longtemps même il a été contre Jésus. Mais citons, à ce propos, quelques lignes d'un article fort spirituel de M. Pierre Jay, le leader si apprécié du Salut Public :

« Le publiciste qui a écrit que « les obligations pullulent sous les régimes de liberté » ne s'est point douté probablement de toute la portée de son axiome, de toute l'étendue de vérité contenue dans son affirmation. C'est que les régimes dits de liberté sont basés sur la tyrannie par excellence, je veux dire le règne de V Opinion.

« Quand les solennels prudhommes de la politique ont parlé de la souveraineté de cette opinion, il semble que toutes les forteresses soient démolies, tous les fossés comblés, toutes les chaînes brisées, toutes les entraves rompues et que l'humanité n'a plus qu'à marcher sur une route large, droite et

rfrgv-

sans cailloux vers les destinées qu'il lui plaît de choisir.

« Quelle aberration ! Le règne de l'opinion publique ? Mais c'est la muraille de Chine encerclant le monde dans T éternelle barbarie, à tel point que l'individu n'est libre que dans la proportion des brèches qu'il lui fait. Le règne de l'opinion interdit pendant vingt ans aux paysans français affamés l'usage de la pomme de terre. Au xvii^ siècle, l'opinion, sous la forme du duel, assassine dix mille gentilshommes en vingt ans. Elle suppUcie chaque année des millions de femmes par la torture du soulier chinois et du corset européen.

« Si l'opinion publique, sous le nom de consentement universel, a proclamé la croyance en Dieu, elle a donc bien compensé, depuis, cet acte de raison. Il n'est pas, en effet, de brutalités, pas de stupidités féroces qui ne soient écloses dans cette atmosphère d'esclavage mental. Elle a contraint tous les pouvoirs à proclamer successivement et à imposer ses credos les plus contradictoires et les plus absurdes. Elle a poussé Pilate dans Ses derniers retranchements, enfermé Galilée dans le plus affreux dilemme : le désaveu ou le bûcher. Triomphante aujourd'hui plus que jamais et maîtresse directe dç tous les pouvoirs, son apogée peut marquer la fin de la dernière des libertés individuelles.

« Ces réflexions, qui sont de tous les temps, me sont suggérées par le projet de loi que M. Girault, sénateur du Cher, vient de dépo'^er.. Ce législateur

républicain s'est voué à l'extirpation légale d'un préjugé aristocratique, le duel, pour lequel l'opinion populaire reste pleine de complaisance. Nous ne savons si un supplément de législation aurait raison de ce vestige de barbarie. Nous en doutons. Richelieu lui-même capitula devant l'opinion le jour où, pour mettre fin à la sanglante manie du duel, il eut vainement fait tomber la tête d'un Montmorency.

« Espérons , cependant, que M. Girault (du Cher) sera plus heureux que le grand Richelieu et qu'il abattra, dans le duel, une des têtes sifflantes de cette Gorgone exécrable qui se nomme l'opinion pubhque et que des jobards persistent à tenir pour la plus haute expression de la Uberté, alors qu'elle en est le plus souvent la négation radicale. »

Combien, parmi ceux qui n'ont pas voulu désespérer de la Justice, ont dû se souvenir du fier hexamètre classique :

Diis victrix causa vlacuit, sed vicia Catoni !

Ils marchèrent contre l'immense majorité des Français de tout culte, de tout parti, de toute foi ; ils marchèrent contre le milUon de lecteurs du Petit Journal, contre les millions de lecteurs de centaines de journaux dont certains directeurs commirent la faute impardonnable de se laisser conduire par l'opinion au lieu de la diriger. Il est, en effet, un grand nombre de journalistes qui n'ont pas osé résister au sentiment public et affronter pour eux-mêmes et pour leur journal une impopularité qu'ils redoutaient

par-dessus tout. Quelques-uns ont eu cette audace et, quel qu'ait été le prix: de leur effort, il sera leur honneur éternel.

Le respect profond et la grande liberté avec lesquels nous avons parlé de choses vénérables et saintes déplairont peut-être à la fois aux croyants et aux incroyants ; les uns seront choqués de nos audaces, les autres de ce qu'il y a de sincèrement religieux dans nos sentiments ; et aux yeux de beaucoup nous passerons ainsi pour une sorte de garibaldien mâtiné de soldat du pape. Il nous est sans doute arrivé, nous le confessons, de toucher d'une main un peu lourde à des sujets bien délicats (puisque nous avons même osé aborder quelques points de philosophie religieuse).

On sait, à ce sujet, la précaution que prennent souvent des écrivains cathoUques de désavouer par avance ce qu'ils pourraient publier de contraire à l'enseignement de l'Eglise. M. l'abbé Naudet, par exemple, fait précéder chaque numéro de la Justice Sociale de cette catégorique déclaration :

« Le directeur et les rédacteurs de la Justice Socicde déclarent somnettre humblement toutes les assertions, théories ou doctrines exposées ou professées dans ce journal au jugement et à la sanction de la Sainte Eglise catholique et du siège apostolique de Pierre. Ils réprouvent,condamnent,effacent par avance tout ce que son autorité y pourrait trouver à effacer, à condamner, à réprouver. Fasse Dieu que nous n!hésitions jamais à sacrifier nos

opinions personnelles, et ce que Tinfirmité de l'esprit humain nous aurait fait croire bon, juste et vrai "à l'enseignement intégral et aux décisions infaillibles du vicaire, de Jésus-Christ. »

Vous nous direz que cette habile et pieuse précaution une fois prise, il se permet de tout avancer. Le courageux publiciste prend la liberté de dire toute sa pensée, cela est certain ; mais sa précaution préalable n'est pas une habileté ; elle n'est qu'une sincère profession de foi que, sincèrement, nous aussi, nous faisons aujourd'hui pour notre compte et dans le même esprit de déférence et de soumission.

Non seulement, nous diront quelques-uns, vous avez essayé de convertir le clergé au « dreyfusisme », mais vous vous êtes permis, comme Gros Jean, « d'en remontrer à votre curé » par cette série de vœux formulés d'une façon qui, quelque respectueuse qu'elle soit, sent un peu trop sa remontrance.

Il est possible, en effet, que nous ayons quelque peu pris les allures de Gros Jean. A ceux-là toutefois, nous répondrons, par le dicton populaire, qu' « un chien regarde bien un évêque ». Le mot, quoique vulgaire, est d'autant plus de circonstance que c'est à tous les membres de l'épiscopat français que fut adressé le numéro de la Justice Sociale contenant notre lettre sur l'affaire Dreyfus.

Il est cependant un évêque à l'égard duquel, ainsi que nous l'avons écrit au début de ce livre, il nous parut convenable et discret de nous abstenir

d'un envoi d'où s'exhalait en somme comme une plainte, c'est au vénérable cardinal sous la juridiction religieuse duquel nous nous trouvons placé et pour lequel nous ne devons avoir d'autre sentiment qu'un filial respect. '

Nous n'avons donc pas cru devoir faire parvenir un exemplaire de cette lettre ouverte au cardinal Coùillé qui fut si longtemps l'auxiliaire de Monseigneur Dupanloup et qui a apporté sur le siège de Primat des Gaules quelque chose de la flamme qui embrasait le cœur du grand évêque d'Orléans et comme des parcelles vivantes de sa belle âme. Et pourtant, les sentiments que nous exprimions n'eussent-ils pas été trop mal accueillis peut-être au palais de l'Archevêché, puisjque, dit-on, l'un des prêtres qui touchaient dé très près à la famille épiscopale ne cachait point qu'à ses yeux, au cours de ces déplorables événements, beaucoup de chrétiens avaient manqué de prudence et de bonté.

Nous croyons, nous aussi, que cette crise, ainsi d'ailleurs que tant d'autres calamités e't, malen-» tendus sociaux, aurait pu être évitée si, de par le monde, il y avait un peu plus de bonté.

Si f avais une statue à élever, je Vélèverais à la bonté, nous disait un jour le docteur Dubois, une des illustrations médicales de la Suisse, qui fait de la vSympathie l'un des premiers agents curatifs d'une maladie psychique ou physique et qui voit accourir dans sa fameuse clinique de Berne des neurasthéniques de toutes les parties du monde. Le propos de

ce thérapeute éminent, qui est en même temps un profond philosophe, nous avait beaucoup frappé et nous le rapprochions de la belle parole de Bossuet, si digne d'être méditée. Dans son oraison funèbre du prince de Condé, que tous les amis des lettres conservent précieusement dans leur mémoire, morceau d'éloquence d'un bout à l'autre admirable, sans une faute, sans une défaillance, plus belle par conséquent que la vie glorieuse du héros qu'elle célébrait, le grand orateur sacré, « des restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint » nous parle ainsi de la bonté : « Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l'homme, il y mit premièrement la bonté comme le propre caractère de la nature divine et pour être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. »

Combien, hélas parmi nous, ne portent plus dans leur cœur cette marque de la main bienfaisante de leur Créateur !

La charité est la forme chrétienne de cette bonté ; et, pour nôtre part, nous ne croyons pas en avoir manqué au cours de ce modeste ouvrage qui touche cependant par tant de points déUcats à l'âme et à la chair vivante de tant de nos contemporains. Nous n'avons de colère que contre les doctrines et nullement contre les personnes. C'est l'indignation ressentie par nous contre les idées exprimées et les propos tenus dans les journaux réactionnaires et dans les milieux ultra-conservateurs où ncus vivons qui a fait ce livre, livre de « bonne foy »,

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selon l'expression de Montaigne. Cette indignation légitime, si elle n'a pas fait violence à notre modestie (qui est modeste en ce monde ?) a du moins triomphé de notre timidité et de notre goût pour la retraite et le silence.

Mais Dieu nous garde d'avoir voulu foirer une arme de combat ou dresser quelque insolente forteresse contre des concitoyens, en apportant notre petite pierre à une tour de justice que de bien plus autorisés dans la force sereine de leur conscience ont, malgré tous les obstacles, su élever au-dessus de terre. Ce que nous avons désiré, c'est de contribuer, dans la mesure de nos forces, à faire œuvre de concorde et d'apaisement.

Que l'on ne nous accuse pas davantage quand on lira nos quelques pensées libérales d'avoir tenu à esquisser pour la galerie « le geste auguste » du Semeur et d'avoir cherché, avec trop de présomption, à jeter aux quatre vents de la publicité des idées que rien ne nous obligeait à exprimer, alors que nous n'avons été guidé que par le seul amour de la religion et le souci respectueux de la vérité.

Non ! si nous avons eu la témérité de prendre ainsi la plume, ce n'est pas pour courir le risque probable de savoir la marée montante de nos exemplaires invendus battre de leur triste flot les piliers des arrière-boutiques de nos quais, ce n'est pas non plus pour jouir du vain plaisir de nous voir exposé à la vitrine d'un libraire avec le traditionnel et provocateur vient de paraître. Ce n'est même pas pour goû-

ter la joie légitime d'exprimer et de défendre des idées qui nous sont chères. Notre but a été de dire enfin à haute voix ce que nous pensions depuis longtemps, en un mot, de « libérer notre conscience et notre âme », — pour employer une expression chère au directeur de la Libre Parole dont nous avons lu et relu avec beaucoup d'intérêt les livres et les articles et qui, si ces pages lui tombaient sous les yeux, trouverait sans doute que nous n'avons pas assez su profiter de nos lectures ni tirer parti de ses leçons ! Il se peut que, trop débile, nous ayons fait un vain effort. Cependant si, malgré notre faiblesse, nous avons pu communiquer à l'âme de quelques catholiques réactionnaires (et il y en a) une étincelle de libéralisme, si nous avons pu démontrer à quelques personnalités anti-chrétiennes que non seulement il n'existe aucune incompatibilité entre les sentiments religieux et les idées les plus généreuses mais qu'il n'est rien au monde de libre et de juste que l'Eglise du Christ n'encourage et ne protège, si, enfin, nous pouvions convaincre certains de nos adversaires et, en ce moment surtout, quelques membres du parlement que l'on peut avoir reçu et gardé l'empreinte d'une éducation catholique tout en conservant dans son cœur un réel sentiment de tolérance, un désir inextinguible de justice, un sincère attachement à toutes les libertés, nous nous trouverions suffisamment récompensé d'avoir osé élever la voix ; nous serions satisfait de notre œuvre, quelque imparfaite que nous la sachions ; et nous

ne regretterions pas d'avoir ainsi assumé une tâche bien au-dessus de nos forces et au cours de laquelle notre bonne volonté a si souvent été trahie.

Elevé par des parents chrétiens, instruit par des prêtres et par des moines, si nous avons consen'é enracinées dans notre esprit nos convictions religieuses, nous n'en sommes pas moins resté passionnément épris de la justice et profondément attaché à la liberté.

Nous restons convaincu que la doctrine évangélique n'est pas en contradiction avec les vrais principes de la Révolution française et que ce qu'il y a de légitime dans les revendications de l'esprit moderne n'a rien à craindre de l'Eglise.

Ils se trompent donc et ils sont injustes ceux qui font de la guerre à la religion un article nécessaire de leur programme « de défense républicaine » . Nous craignons, nous, qu'au lieu d'être les défenseurs de la Répubhque, ils n'en soient que les fossoyeurs.

Nous sera-t-il permis, en terminant, d'appeler l'indulgence du lecteur sur ces lignes qui auront, si souvent peut-être, heurté ses sentiments et quelques-unes de ses convictions. Nous présentons au public, est-il besoin de le lui dire, non pas l'œuvre d'un maître écrivain, mais celle d'un jeune auteur ; nous disons « jeune » bien que nous touchions déjà à l'automne de la vie. Ces pages un peu pâles et décolorées ne sont pas douées des tons chauds que

nous leur aurions peut-être communiqués à un autre âge ; elles manquent de la fougue et de l'ardeur que Ton aimerait à mettre dans la défense de ses convictions. Mais on les trouvera du moins, nous osons r espérer, empreintes de cette calme raison et de cette sereine impartialité qui ne donnent que plus de poids à des idées exprimées sans passion. Que si,par fortime, elles viennent à tomber sous les yeux de vrais auteurs, nous pensons que ces derniers seront moins sévères que tous autres pour leur confrère improvisé.

Que l'on nous soit donc indulgent ! Nous promettons de « ne pas recommencer », et cela avec d'autant plus de- franchise et de ferme propos que nous avons dit, ou à peu près, tout ce qui nous était à cœur, dans ce volume où le désordre est plus apparent que réel et dont toutes les parties se tiennent par un lien invisible qui est le respect de la vérité, par une trame secrète qui est l'amour de la liberté et la passion de la bonne foi.

Et maintenant qu'il s'en aille notre cher livre. Si, de par le monde, il ne doit pas rencontrer d'amis, s'il ne doit susciter autour de lui que la froide indifférence, il est quelqu'un auquel il restera toujours cher, c'est à l'auteur sans expérience mais non sans amour, qui l'a fait jaillir avec sincérité de son esprit et de son cœur, des entrailles mêmes de son âme.

Un départ, a-t-on dit, est toujours triste ; la mer a beau être calme, le ciel limpide et sans nuage, la

Voile qui se gonfle au vent laisse toujours planer une ombre sur les passagers ; la^ fumée du steamer couvre toujours quelque voyageur de son panache noir, symbole grave ou funèbre présage des vents et des écueils semés sur la route.

Qu'arrivera-tril donc de la fragile barque que, téméraire, nous jetons hardiment sur une mer démontée, au milieu des bruits sinistres de la tempête et des effrayantes clameurs de l'orage ? Pauvre livre ! à Dieu, va !

Appendice

Plusieurs journaux de Paris ou de province ont reproduit ou commenté notre Lettre d'un catholique lyonnais à un Evêque sur V affaire Dreyfus.

Nous publions ci-contre cette lettre et nous la faisons suivre de quelques-unes des appréciations, hostiles ou bienveillantes, dont elle a été honorée.

Extrait de la Justice Sociale^ du 29 mars 1902 :

Un de nos honorables correspondants, M. Léon Chaîne, de Lyon, nous demande de publier la lettre suivante adressée par lui à un éminent prélat. Nous ne voyons aucune difficulté à accéder à ce désir. Nos lecteurs savent ce que nous pensons sur le sujet dont il est ici question, nous n'avons pas à y revenir; mais il nous a paru intéressant de leur donner une idée de rétat d'âme de certains catholiques, très respectables d'ailleurs, à propos de cette « affaire » qui a eu dans notre pays un si douloureux retentissement. Nous publions donc cette lettre à titre purement documentaire, assuré qu'elle intéressera nos lecteurs :

Monseigneur,

Vous vous préoccupez à juste titre de la situation religieuse dans notre pays, et vous avez tracé récemment avec une netteté et une largeur de vues remarquables la ligne de conduite qui devrait être suivie par tous les catholiques français lors des élections prochaines.

Depuis de longues aimées, je suis avec un vif intérêt les manifestations publiques de votre pensée, et nul plus que moi n'est heureux de vous voir garder, dans la direction des esprits, la place considérable qui vous est due.

C'est dans cet ordre de vues que j'ai cru pouvoir soumettre à votre jugement certaines observations.

Vous avez réfléchi sur les grandes lois de l'his-

toire, et vous pensez sûrement que, malgré leurs incohérences apparentes, les faits se déduisent néanmoins les uns des autres avec une rigueur mathématique et qu'ils sont soumis à des règles d'une logique implacable.

Si les catholiques souffrent dans notre pays,n'estce pas un peu parce qu'ils ont commis de lourdes fautes ? Alors, pourquoi ne pas nous frapper nousmêmes la poitrine au lieu de toujours frapper celle des autres ?

Voici où je voudrais en venir :

N'avons-nous pas à nous reprocher notre attitude inintelligente et coupable dans cette trop fameuse affaire du capitaine Dreyfus qui n'est certes pas terminée ? Et ne peut-on pas voir dans ce qui se passe aujourd'hui l'expiation de la conduite tenue dans cette solennelle circonstance par l'immense majorité des catholiques français.

Les crimes des individus ne sont pas, le plus souvent, punis dans ce monde, et c'est même l'une des plus fortes preuves morales de la nécessité et partant de l'existence d'un autre.

Mais les crimes nationaux demandent et ne peuvent avoir que des expiations nationales ; les collectivités dont la vie est longue subissent nécessairement ici-bas les châtiments qu'elles méritent.

Les catholiques, il faut le reconnaître, ont laissé surtout à d'autres l'honneur de défendre le Droit et la Vérité.

Parmi ceux qui ont élevé leur voix vengeresse

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contre les crimes commis au nom de la Justice, il en est, noiïs le savons tous, qui n'ont vu qu'une occasion excelleûle de battre en brèche les assises mêmes de toute société régulière ; mais dans le nombre, beaucoup ont été de bonne foi, et leurs légitimes indignations ont été sincères.

Quelques-uns des chefs du parti catholique auraient dû réfléchir et travailler comme l'ont fait des esprits fort distingués des autres partis et ils auraient pu aboutir à des conclusions identiques. Leur auraitil tant déplu de se trouver en la compagnie d'homr mes aussi considérables par le caractère que par le talent, tels que les Aynard et les Bérenger ? Dans tous les cas, et toutes réserves faites sur le fond même de la cause, ils auraient flétri, comme il convenait, certains procédés et certains hommes auxquels ils ont donné leur approbation tacite, quand ils n'ont pas été jusqu'à les louer pubHquement.

En effet, parmi les acteurs de cet épouvantable drame, que de Ponce-Pilate et que de Pharisiens ! Que de criminels !

Ils ont été applaudis par la foule inconsciente ou abusée dont on exploitait cyniquement les généreux préjugés et le facile chauvinisme.

Au nombre des faux commis il y en eut un, avoué par le faussaire lui-même, et ce faux, qui aurait dû soulever l'indignation de toutes les consciences honnêtes, a été glorifié sous le vocable honteux de faux patriotique ; il a même trouvé parmi nous d'enthousiastes approbateurs.

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Pour la plupart, les gens qui, avec plus d'assu-* rance que de modestie, s'appellent eux-mêmes bien 'pensants, n'ont pas eu une pensée de révolte contre les procédés abominables employés contre l'accusé, pas une pensée de pitié et d'admiration pour la malheureuse et vaillante femme du condamné.

Catholiques, nous pouvons être aussi patriotes que qui que ce soit, mais parce que nous sommes les enfants d'une Eglise qui,par définition et par nature, est aussi internationale que possible, devons-nous professer un nationalisme puéril, étroit et sectaire ? Devons-nous tenir pour non avenues les idées exprimées au delà de la frontière ?

Pour l'honneur de cette Eglise universelle et de la cause catholique dans le monde, nos coreligionnaires des autres pays ont montré plus d'indépendance d'esprit, plus de sens critique ; ils ont stigmatisé les turpitudes de cette triste affaire avec autant d'énergie que leurs autres concitoyens, et même un cardinal illustre, en Angleterre, n'a pas craint de faire connaître, à ce sujet, publiquement sa fière et noble pensée. Des protestations éloquentes se sont fait entendre particulièrement en Suisse, en Belgique et parmi les catholiques de la grande République américaine d'où semblent devoir venir le rajeunissement désirable de certaines formes et comme des vêtements nouveaux à des choses qui sont éternelles.

Tant que les catholiques consentiront à rester solidaires des grandes iniquités commises, tant

qu'ils n'auront pas confessé publiquement leur erreur, il y aura quelque chose de faussé dans leur situation politique.

On a eu le tort, autrefois, de vouloir appuyer le trône à l'autel ; le trône tombant, l'autel en a été ébranlé.

Ne confondons donc pas la religion qui doit être de tous les temps et de tous les pays avec des choses qui ne peuvent demeurer et qui passent. Ne la solidarisons pas notamment avec ce qu'il y aurait de suranné, d'injuste et de barbare dans les institutions militaires qui ne sauraient être ni intangibles, ni immortelles. Car il ne faudrait pas pousser le respect et le culte de l'armée jusqu'aux limites d'une naïve superstition ou d'un fétichisme par trop grossier.

Ne laissons donc pas croire que, par essence et par nature, nous sommes réfractaires à tout ce qui est philosophique et libéral ; ne laissons pas dire que, instinctivement, nous restons les adversaires irréductibles du progrès qui cependant est béni et voulu par Dieu.

Nos conservateurs cathoUques restent figés dans l'immuable et bien inutile regret des choses mortes du passé. C'est pour cela qu'ils ont accueilli, hélas ! avec si peu d'empressement les conseils cependant si sages et si politiques de Léon XIII. Ils ne veulent pas comprendre que l'humanité est toujours en marche et que les fleuves ne peuvent remonter à leur source.

La liberté de l'enseignement, cette admirable con-

quête des Dupanloup, des Montalenibert, des Lacordaire, des de Falloux, voilà peut-être ce que nous auront coûté encore la pusillanimité et T aveuglement par nous montrés dans cette néfaste affaire qui a poussé d'un même côté tout ce qui était anti-libéral ou réactionnaire dans notre pays.

Nombreux sont les gens qui ont été retenus par la crainte de se trouver confondus avec les ennemis des idées qui leur étaient chères et dont la volonté s'est sentie paralysée par des relations ou mondaines ou familiales. Combien peu se sont souvenus de l'adage cependant classique : Amiens Plato, magis arnica v évitas.

Il n'est jamais trop tard pour reconnaître franchement les erreurs commises.

Si vous êtes de ceux qui regrettent profondément l'attitude ainsi prise par la grande majorité des catholiques, et si vous pensez que le loyal aveu que l'on en ferait serait à la fois conforme à la vérité et profitable aux intérêts de la cause religieuse dans notre pays, pourquoi ne le proclameriez-vous pas de votre voix si autorisée ? Ou si, retenu par la réserve que peut vous imposer votre caractère sacré, vous ne croyez pas pouvoir assumer cette tâche, pourquoi ne conseilleriez-vous pas à quelques catholiques notables et dûment qualifiés de prendre cette courageuse initiative ?

Vous voudrez bien. Monseigneur, me pardonner la hardiesse de ma parole et la témérité de ma démarche en raison de la sincérité des convictions qui

me les inspirent. Vous avez trop, d'ailleurs, le zèle des grands intérêts qui sont en jeu pour ne pas excuser vos plus humbles correspondants lorsqu'ils ont au cœur le même amour de l'Eglise et de la patrie, et qu'ils vous paraissent être, selon le mot de l'Evangile, des hommes de bonne volonté.

Daignez agréer, Monseigneur, l'hommage de tous les respects

De votre très humble et très obéissant serviteur,

Léon Chaîne.

Extrait de la Vérité Française du 19 avril 1902

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