‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuellesChapitre 9 sur 11 · TRARIEUX · texte numérisé non relu

TRARIEUX

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L'éminent sénateur de la Gironde est du nombre de ceux qui ont été le plus exaspéré par les imbécillités et les infamies de l'affaire Dreyfus. Nous regrettons de ne pas lui avoir vu prendre, sur la question des congrégations, ime attitude analogue à celle de M. René Goblet avec le caractère duquel son état d'esprit offre tant d'affinités.

Découragé par le peu d'empressement que mettaient les directeurs de journaux auxquels nous nous étions adressé, à se disputer nos copies, nous replaçâmes le tout au fond d'un tiroir, jusqu'à ce que le discours prononcé à Lyon par M. Coppée, porteur de la bonne parole de la Patrie française, l'en fit do nouveau sortir.

Nous professons pour M. François Coppée et pour M. Jules Lemaître une déférence que nous n'avons pas à déguiser le moins du monde. .

Ce n'est pas sans admiration que nous voyons ces demi-dieux quitter leur Olympe littéraire (car on pent bien parler de ce séjour des immortels puisque Coppée et Lemaître ont leur fauteuil sous la fameuse coupole), ce n'est pas sans admiration, disons-nous, que nous voyons ces hommes de lettres ou de science qui, de divers côtés de l'opinion, ont quitté leurs académies ou leurs laboratoires pour descendre délibérément sur le forum, prendre courageusement leur part de responsabilité dans l'ardente bataille livrée entre des opinions contraires.

Tous ont paru vouloir s'inspirer de cette prévoyante et virile loi de Sparte qui obligeait chaque

citoyen de la République à prendre parti dans une guerre civile et lui défendait de rester neutre. Ce sont des sentiments absolument identiques que nous éprouvions quand nous avons entendu au cours de l'année dernière l'allocution si vibrante que prononça M. Thureau-Dangin, lorsqu'il vint présider une conférence donnée par M. Lerolle, l'éloquent député de Paris.

Pour revenir à M. Coppée,on a fait,nous lesavons, des plaisanteries faciles sur « le bonnet à poil » qu'en un jour de délire patriotique il a découvert dans le cœur de tous les bons Français ; on a ri moins spirituellement des cataplasmes et des tisanes de l'auteur de la Bonne Souffrance ; car l'ancien président de la Pairie Française, en surmontant ses malaises physiques pour se jeter vaillamment dans l'âpre mêlée des partis a montré que, selon la forte expression de Bossuet, « une grande âme sait toujours rester maîtresse du corps qu'elle anime ».

Mais ce dimanche, 16 mars, M. Coppée passa la mesure de ce qu'il était permis de dire à un public intelligent sur le syndicat de trahison, le péril juif et la France aux Français.

Après avoir pris connaissance de la diatribe enflammée prononcée par le doux poète, d'abord dans le Nouvelliste de Lyon (jsans contredit l'un des plus importants et des mieux informés des journaux de notre pays, dont nous faisons notre lecture chaque matin, bien que nous ne partagions pas toutes ses idées en matière politique et sociale) , nous voulûmes

consulter la version donnée par VExpress, journal libéral progressiste dont la nuance modérée s'accorde davantage avec nos propres opinions ; version identique aussi dans le Réveil Républicain, journal de vaillants et de jeunes, où nous avons des amis dont les premières manifestations politiques promettaient beaucoup pour la défense du catholicisme libéral mais que l'affaire Dreyfus a rejetés comme malgré eux dans le camp des nationalistes et des césariens. Le Lyon Républicain et le Progrès de Lyon, qui sont les organes les plus importants de la politique radicale dans tout le Sud-Est de la France, n'avaient prêté que peu d'attention à la manifestation du Poète-Président de la Patrie Française.

Le soir même, nous tirions notre manuscrit du secrétaire où il était resté en sommeil et nous l'adressions au vaillant et libéral directeur de la Justice Sociale,

Mais pourquoi, direz-vous, après avoir commis la Lettre, avoir commis le Livre ? Errare humanum est, perseverare diabolicum !

L'idée ne nous est pas venue <( de nuit », comme cela arrivait au troubadour Valmajour, d'Alphonse Daudet. Non, mais elle nous est venue alors que retiré en notre maison des champs pendant les fêtes de la Pentecôte, nous nous étions mis à arranger et classer les cartes, lettres, brochures et livres qui nous avaient été adressés à l'occasion de ce que l'on a appelé notre intempestive manifestation publique.

Le Paraclet, troisième personne de la divine Trinité, n'était évidemment pour rien dans ce dessein. Au surplus, les personnes mystiques pourront choisir à leur gré le moment précis où elles voudront que nous ayons été assisté de l'Esprit saint, puisque dans cette même journée de la Pentecôte nous avons conçu et puis nous avons abandonné notre projet.

Nous l'avons repris et mis à exécution pendant l'époque bénie des vacances que, selon le goût de beaucoup, nous aurions mieux fait d'employer de plus hygiénique façon. Nous n'avons pas été habitué au jeu cruel de la chasse et l'on ne peut se promener toujours ni passer tout son temps à contempler les beautés de la nature.

Commencé au milieu des événements de la fin juillet, poursuivi pendant les péripéties d'un voyage de fin d'année scolaire fait en famille, ce livre dont, à l'estimation de bien des esprits, le besoin ne se faisait pas du tout sentir, a été achevé pendant les heures charmantes des avant-midi d'octobre, heures de travail que nous faisions précéder de courses tranquilles dans cette campagne lyonnaise qui enserre notre cité, pendant la belle saison, d'une ceinture d'émeraude fraîche et verte, mais dont les arbres déjà jaunissants empourpraient alors le paysage de leurs riches couleurs automnales. Malgré la précipitation visible,hélas! avec laquelle nous avons tracé ces pages, nous n'avons pu les faire paraître avant la rentrée du Parlement, puisque pendant ces belles journées d'arrière-saison nous en prome-

nions encore les modestes méditations sur les chemins de notre €aluire,en vue des fortes et gracieuses ondulations des monts d'Or et des montagnes du Lyonnais, un peu plus lointaines, qui bornent notre horizon du côté de l'occident.

Le 20 avril, M. Salomon Reinach, le savant membre de l'Institut, dont on connaît les travaux et qui, coBMne on le sait, appartient à la branche catholique de la famille Reinach, nous écrivait une bien éloquente lettre de félicitations que nous regrettons beaucoup de ne pouvoir reproduire en entier ici : (( Si, nous disait-il, le Calas du xix* siècle étant un juif, Voltaire avait été un évêque, quelle gloire pour l'Eglise et quelle réponse à ceux qui l'accusent d'avoir toujours servi les puissants. »

Détail particulier : M. Salomon Reinach avait eu connaissance en Itahe de notre Lettre à un Evêque ; il y avait rencontré son collègue M. Paul Sabatier, au retour d'un voyage que venait de faire à Assise, Vrope limina sancti Francisa, le célèbre auteur rie la Vie de saint François ; et c'est ce dernier qui lui fit lire le numéro de la Justice Sociale du 29 mars, numéro dont le contenu avait été honoré de sa complète approbation. Le grand admirateur de l'idéal franciscain, l'infatigable propagateur des doctrines du docteur séraphique est, en effet, l'un de ceux qui ont été le plus indignés des monstruosités du procès Dreyfus.

Donc, comme nous le disions plus haut, les enne-

mis de la cause de Dreyfus (1) ne désarmaient pas ; la campagne de mensonges éhontés, d'insinuations

(1) Cela est incontestable : quelques 'spectateurs impartiaux, qui ont suivi les débats de Rennes, ont été mal impressionnés par l'attitude impassible et froide de Taccusé : ils auraient voulu de sa part des protestations plus énergiques, plus violentes. On ne s'est pas rendu compte que ce polytechnicien, cet X. fait homme, ennemi de toute déclamation, pensait vaincre Taccusation par la seule force de la Vérité. On n'a pas suffisamment observé le caractère surtout scientifique de cet accusé qui voulait démontrer son innocence comme un théorème de géométrie. La nature particulière de son esprit se révèle bien dans les termes de la lettre qu'il nous fit l'honneur de nous écrire, le 20 avril 1902, et dans laquelle il parle des événements qui passionnaient le monde à son sujet avec le même sang-froid que si sa personne n'y avait pas été mêlée.

(c II est évident, nous écrivait-il, aue dans une question de Justice et de Vérité, tous les hommes de bonne foi, quelles que fussent leurs conception» philosophiques ou religieuses, auraient dû se trouver réunis dans une même pensée de solidarité humaine, et c'est une de mes plus grandes tristesses d'avoir été obligé de constater jusqu'à quel point l'esprit de parti et la passion peuvent obscurcir la conscience.

« Je vous remercie donc d'avoir élevé la voix et le souhaite qu'elle soit entendue »

On nous a conté la première entrevue qui eut lieu entre Dreyfus et le colonel Picquart, «et héroïque soldat qui a montré tant de courage civique. C'est à peine si Dreyfus parla de lui-même et de son épouvantable aventure. Mais durant tout le cours du déjeuner qui réunissait la victime à celui qui avait tant fait pour l'arracher à ses bourreaux, il fut surtout question, paraît-il, des campagnes de Napoléon dont l'officier juif a fait des études approfondies.

Voici, d'autre part, la lettre que M. Alfred Dreyfus a adressée au Journal des Débats, le 4 août 1902, en

perfides, de fausses nouvelles était savamment entretenue.

réponse aux commentaires de M. le général de Gallif et sur l'acceptation de sa grâce :

<c A Monsieur le gérant du Journal des Débats,

« Monsieur, vous avez publié, dans le numéro portant la date du samedi 2 août, une lettre de M. le général de Galliffet où je n'ai pas lu sans une douloureuse surprise et sans indignation ces lignes : (( En signant <c son recours en grâce, M. Alfred Dreyfus s'est <c reconnu coupable ».

« Les souvenirs de M. le général de Galliffet le servent mal: Je n'ai jamais signé de recours en grâce. <c Et comment me serais-je reconnu coupable d'un crime dont je suis innocent ? Je constate en outre aue M. le général de Galliffet dans la lettre qu'il vous adresse, ne conteste pas «cependant le propos au'il tenait récemment à M. Joseph Reinach et que je rappelais dans ma lettre à M. Ranc : « Le bordereau, f< disait le général de Galliffet, est d'Esterhazy aui « avait deux complices. Quant à Dreyfus, il n'a jamais « eu de rapports avec l'Allemagne, etc. »

(( J'ai également le droit, M. le gérant, de rappeler à votre journal les conditions où j'ai été gracié :

« Condamné à Rennes, le 9 septembre 1899, je signai le soir même mon pourvoi devant le conseil de révision militaire. Or, dans la nuit du 11 au 12 septembre, mon frère, M. Mathieu Dreyfus, arrivait à Rennes porteur d'une lettre de M. le général de Galliffet à M. le général Lucas. M. le général de Galliffet alors ministre de la guerre invitait M. le général Lucas à faire pénétrer immédiatement mon frère dans ma cellule pour une communication urgente et de la plus haute importance.

« Le 12 septembre, à six heures du matin, mon frère était dans ma cellule. Il me dit que le gouvernement avait décidé dans la journée du 11 septembre de me gracier.

Tantôt on racontait à l'abonné bénévole qui n'avait pas lu Cinq ans de ma vie qu'en acceptant

<( Si j'avais été coupable du plus abominable des crimes, est-»ce que le général de Galliffet, ministre de la guerre, et ses collègues auraient jamais eu Tidée de proposer ma grâce au président de la République trois jours après ma condamnation ?

« Seulement, le président du conseil, M. Waldeck- Rousseau et ses collègues se trouvaient arrêtés par mon pourvoi dans leur dessein de me gracier immédiatement. En conséquence, mon frère avait été prié d'obtenir de moi le retrait de mon pourvoi et c'est pour que mon frère m'y décidât que le général de Galiffet invitait le général Lucas à lui ouvrir d'urgence l'accès de ma cellule.

<c Mon frère me fit valoir d'une part l'effet considérable que produirait ma grâce au lendemain d'une seconde condamnation inique, d'autre part l'inutilité de mon pourvoi de pure forme. En effet, alors même que le pourvoi eût été admis, le conseil de guerre devant qui j'aurais été traduit n'aurait statué que sur le vice de forme qui aurait été relevé dans le jugement et cela sans entendre de témoins, sans m' entendre moi-même. Mon frère me fit en outre valoir mon devoir vis-à-vis de ma femme, de mes enfants, des miens.

« J'étais, en effet, totalement épuisé par cinq années d'atroces tortures physiques et morales. Je voulais vivre pour remplir jusqu'au bout mon devoir, pour poursuivre la révision légale de mon procès. Après avoir longuement discuté avec mon frère, je me décidai à retirer mon pourvoi.

(( Je n'ai donc pas demandé ma grâce ; je l'ai acceptée. Dois-je ajouter qu'en sortant de prison, je protestai de mon innocence et de mon inflexible résolution de poursuivre la révision légale de mon procès ? La loyauté et la loi vous font un devoir d'accueillir ma lettre, et je vous prie d'agréer l'expression de mes sentiments distingués, et Alfred Dreyfus. »

sa grâce après ce long martyr, le « traître » avait expressément accepté sa condamnation et s'était reconnu coupable ; tantôt on annonçait, cette fois d'une façon absolument officielle, que Labori (1),

(1) Samois, le 4 mai 1902.

Monsieur Chaîne, avoué, Lyon, Mon cher Maître,

(( Je sors seulement d'une bataille électorale où, à raison de ce que j'entends ne dépendre que de ma conscience, j'ai reçu une fois de plus de toutes parts de rudes coups auxquels j'ai encore pu faire face avec un bonheur relatif.

« Votre lettre et l'article de la Justice Sociale m'ont profondément touiché. Je orois que les catholiques se sont fait à eux-mêmes un mal irréparable en ne comprenant pas quel était le vrai devoir des chrétiens, s'ils étaient sincères, au milieu de la lutte que nous avons traversée .

<( Le grand malheur de ce pays est qu'il semble avoir perdu tout idéal. Comme vous le dites fort bien, il ne me paraît pas possible à moi non plus que tout soit terminé et, quoi qu'il advienne, ce sera ma joie tant que je vivrai d'avoir été soutenu de loin par quelques amis de bonne foi, à quelque confession religieuse qu'ils appartiennent ou à quelque doctrine philosophique qu'ils se rattachent

Croyez, je vous prie, à tous mes sentiments les meilleurs et les plus sympathiques.

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