‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuellesChapitre 5 sur 11 · IG · texte numérisé non relu

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Il n'empêche qu'il est souverainement imprudent de considérer comme inspiré le contenu tout entier des saintes écritures. Une école à la tête de laquelle se trouvait en France Mgr d'Hulst (1) et dont actuellement Mgr Le Camus (2), évêque de la Rochelle, est un des plus savants représentants, admet d'une façon très limitative l'inspiration dans la bible.

Mgr d'Hulst dont on connaît les heureuses témérités et nombre d'autres auteurs catholiques n'ont pas craint de faire remarquer que les récits bibliques s 'adressant à un peuple enfant sont écrits

(1) Les théories du transformisme et de révolution qui ont rendu illustre le nom de Darwin ne répugnaient pas tout à fait à l'esprit chercheur et libre de Mgr d'Hulst' puisque, sans admettre toutes les idées du grand biologiste anglais, il allait, ainsi que l'avait fait précédemment le cardinal Newman, jusqu'à accepter ce que l'on a pu appeler un certain darwinisme catholique.

(2) Mgr Le Camus n'est pas du nombre des prélats qui nous ont écrit ou nous ont adressé des marques de leur haute sympathie à l'occasion de notre lettre sur l'affaire Dreyfus; nous ne savons même pas si le numéro de là Justice sociale qui le contenait lui est parvenu.

Nous aurions eu grand plaisir à citer certains passages de mandements ou de circulaires émanant d'évêques français, mais nous avons craint de compromettre ces grands dignitaires ecclésiastiques au regard de quelques innocentes brebis de leur troupeau qui voyant leurs écrits reproduits dans ce livre, auraient pu leur supposetr d'insuffisantes indignations contre notre lettre ou même les accuser d'être imbus, eux aussi, de sentiments dreyfusistes.

dans im langage primitif et que, de plus, les images, les figures, les hyperboles, de nos jours encore, sont très familières aux peuples orientaux.

De notre temps, Josué « n'arrêterait » plus le soleil, car les exégètes modernes pensent que le Seigneur a dû employer des moyens plus simples pour assurer la victoire à Israël et qu'il n'a pas eu besoin pour cela d'arrêter le mouvement de rotation de la terre et de tout bouleverser dans la mécanique céleste.

Nos théologiens actuels ne peuvent naturellement avoir du monde la même conception que les théologiens du moyen âge. Ils n'opposeraient plus comme à Christophe Colomb lorsqu'il affirmait la rotondité de la terre, nous ne savons quelle poétique métaphore de l'Ecriture disant que le Seigneur avait étendu la terre sous ses pieds comme un tapis.

Ces considérations amènent naturellement notre pensée à la fameuse condamnation prononcée par le Saint-Office contre Galilée, condamnation qui a fait couler des flots d'encre et qui est certainement, avec l'Inquisition, la Saint-Barthélémy, la révocation de l'édit de Nantes et les Dragonnades, l'un des faits historiques que l'on exploite le plus souvent et avec le plus de succès contre la religion catholique (1).

(1) M. Tabbé Pichot, dans la seconde édition de La Conscience chrétienne et Vaffairc Dreyfus, publie une lettre qui lui a été adressée, dit-il (( par un homme qui, toujours, s'est tenu à l'écart, spectateur et non

Nous eu dirons librement quelques mots :

C'est en plein xvii* siècle, sous le pontificat d'Urbain VIII, que fut poursuivi et condamné le génial observateur dont les découvertes allaient modifier de fond en comble les idées jusqu'alors reçues sur le système astronomique. Pour les cardinaux qui

acteur des événements politiques et qui, depuis vingtcinq ans, étudie les phénomènes sociaux aussi objectivement qu'il observerait les mœurs d'une fourmilière. »

Voici cette lettre :

(( Monsieur l'abbé,

« Il y a des griefs que, dans tous les pays, chaque jour, à toute occasion, on invoque contre l'Eglise : l'Inquisition, la St-Barthélemy, la condamnation de Galilée, griefs que certains catholiques appellent des rengaines, mais qui influencent presque toujours celui qui les entend, <^r ils constituent la preuve au moins que le clergé a pu être injuste et cruel, que donc la religion est impuissante à maintenir dans le bien même ses propres ministres.

« Or la conduite du clergé dans l'affaire Dreyfus constituera contre le catholicisme un grief nouveau. Dans vingt ans, dans cent ans, on dira :

(( Et l'affaire Dreyfus! » comme on dit aujourd'hui :

(( Et la condamnation de Galilée ! »

<( Je sais ce qui s'est passé; je sais que les prêtres ont été trompés par les militaires. Néanmoins, il reste au passif du clergé les torts suivants :

(( Il est malhonnête de ne pas chercher la vérité.

(( Om n'a pas le droit de se laisser tromper.

<( Pour connaître la vérité sur l'affaire Dreyfus, il suffit de quelques heures iconsacrées à la lecture d'une des nombreuses brochures parues sur cette affaire; il suffit de vouloir bien apprendre les faits connus,

rendirent ce trop fameux décret, la terre ne pouvait avoir un mouvement de rotation sur elle-même, puisqu'il résultait pour eux de la lettre de l'Ecriture sainte qu'elle se tenait immobile pour l'éternité,

Terra autem in œtemum stabit, quia in œtemum stat.

officiels, puis de réfléchir un instant, La triste réstlité est que le clergé n'a pas cherché à savoir, n'a pas voulu savoir; il s'est obstiné à ne lire que les journaux hostiles à la cause de Dreyfus, quand son devoir était de lire également les autres, car le devoir absolu, quand on a entendu une partie, est d'aller entendre la partie adverse.

(c On n'a pas le droit de se laisser tromper, avonsnous dit. Or, par le fait seul qu'il accordait sa confiance ajix militaires professionnels, le clergé se mettait en situation d'être trompé. Eh quoi, voici d'un côté des savants, des hommes dont le métier est de trouver la vérité, des hommes dont la vocation, la passion est de chercher la vérité : ces savants, les plus grands que la France possède, quittent leurs laboratoires et daignent vous dire : Nous avons étudié: voici ce que nous avons constaté. Et vous ne les écoutez pas : ce sont les militaires que vous écoutez! Elle est singulièrement en contradiction avec la doctrine de l'Évangile, cette confiance que les prêtres du Christ accordent à ceux dont le métier est de se servir de l'épée. N'est-ce pas un acte sacrilège que d'allier la croix au sabre, un acte anti-chrétien ?

« Mais dans le monde des libres-penseurs, on commet une erreur capitale : on suppose que les prêtres ont été les instigateurs de la conduite des militaires; on imagine les généraux comme des étires neu^tres poussés au crime par les prêtres.

« J'ai beaucoup lutté contre cette légende non par amour de la religion, car je n'ai pas la foi, mais parce qu'elle est contraire à la vérité et qu'il faut chercher,

Ils déclarèrent donc solennellemeal : « Que le soleil soit placé au centre du monde et immobile, c'est là une proposition absurde et fausse en philosophie et formellement hérétique, parce qu'elle est expressément contraire à l'Ecriture sainte ; que la terre ne soit pas le centre du monde, qu'elle nesoit pas immobile mais qu'elle ait de plus un mouvement diurne, c'est là encore une proposition absurde en philosophie et qui, théologiquement considérée, est pour le moins erronée en foi. »

Galilée fut obligé de faire son abjuration en ces termes :

« Agenouillé devant vous, Eminentissimes et Révérendissimes Cardinaux de la RépubUque universelle chrétienne, inquisiteurs généraux contre la malice hérétique... j'abjure, maudis et déteste les susdites erreurs et hérésies... ))

Le célèbre ejmr si muove est un mot historique ; il n'a donc vraisemblablement jamais été prononcé.

Le grand astronome était un savant mais ne se sentait pas de dispositions pour le martyre. H se soumit donc ostensiblement et s'acquitta, assez

aimer et proclamer la vérité, toujours, Quelle qu'elle soit.

<{ Je prévois que, dans l'avenir, l'Eglise portera seule ou presque seule le poids des rancunes populaires. Déjà on veut lui retirer le droit d'enseignement. La foule pardonnera aux officiers et ne pardonnera pas aux prêtres.

(( L'Eglise a\ait un beau rôle à remplir, rôle qui l'eût réhabilitée en France, crier : Justice ! justice pour tous ! Elle ne l'a pas compris ! »

doucement d'ailleurs, de la captivité à laquelle il avait été condamné, d'abord à la villa Médicis, puis dans le palais de son ami, l'archevêque de Sienne.

Il ne faut ni contester ni même passer sous silence des événements aussi considérables de l'histoire. Et c'est bien inutilement que des gens mieux intentionnés que bien avisés ont essayé de nier ou de voiler un fait malheureusement authentique.

Tout ce que l'on peut répondre à ceux qui veulent, bien à tort, y voir un argument contre notre foi, c'est que le Saint-Office qui a rendu cet oracle antiscientifique n'a jamais, et à aucun degré, été considéré comme infaillible. D'après la doctrine certaine de l'EgUse, les conciles et les papes seuls sont infaillibles, et encore dans les conditions limitativement déterminées que Ton sait.

La commission romaine, qui a eu le tort de vouloir statuer canoniquement sur des faits d'ordre purement naturel, a commis l'erreur que partageait tout le monde savant de cette époque. Mais les faits sur lesquels elle s'était arrogé le droit de prononcer un jugement au nom de l'Eglise n'étaient pas de sa compétence.

11 faut en conclure que le domaine dogmatique et le domaine scientifique doivent demeurer distincts l'un de l'autre, et que la confusion que veulent en faire à tout propos des amis trop zélés et bien maladroits de la religion ne peut que compromettre cette dernière à bien des yeux.

Laissons donc aux savants toute leur liberté

d'investigation et n'essayons pas de les enchaîner d'avance par des textes plus ou moins sacrés. Que les imprudences et les injustices du passé nous gardent aussi des injustices et des imprudences de l'avenir ! La science ne peut pas être considérée comme un péril pour la vérité. /

Nous pensons, nous, que le Dieu des catholiques n'a rien à craindre des découvertes déjà faites et de celles plus merveilleuses encore que nous réserve l'avenir. Sa gloire immense grandit au contraire dans la proportion même où la Nature créée révèle la puissance infinie du Créateur.

Eh non ! la terre que nous habitons n'est pas le centre de l'univers restreint qui tombe sous nos sens ; elle n'est qu'un atome infinitésimal dans le V9ste et colossal tourbillon d'une nature sans borne, sans fin, sans limite. Que l'on multiplie en efïet des milhards d'étoiles par d'autres miUiards d'étoiles ; que cette monstrueuse opération arithmétique soit faite et refaite à chaque secondé de chaque minute pendant des miUiards et des milliards de siècles et l'on ne trouverait pas un chiffre capable de nombrer les premiers éléments de l'innombrable réalité; La planète Neptune est, paraît-il, à 5.000.000.000.000 de kilomètres de notre minuscule planète. Jalonnez, si votre imagination triomphe des terreurs et des épouvantes de pareils calculs, jalonnez de cinq billions de kilomètres en cinq billions de kilomètres de planètes Neptune, en forme de bornes métriques, les routes incommensurables du ciel, mul-

'■nr-

tipliez encore ces bornes fantastiques par des milliards de milliards ou des billions de billions et vous en seriez encore comme si vous ne les aviez pas fait avancer d'un seul pas dans cette route éternelle.

Le Dieu des catholiques que nous saluons dans les fonnules consacrées de notre liturgie ecclésiastique per omnia secula seculomm, le Dieu qui vit à travers les siècles des siècles vit aussi par les espaces des espaces. Le Dieu de l'éternité est celui des imivers et des firm^maents. liafini dans le temps, il l'est aussi dans l'immensité des mondes créés. Sachant ces grandes choses, nous ne pouvons qu'en redire avec plus de conviction le Cœli enarrant gloriam Dei et le Pleni sunt cœli et terra gloriâ tuâ du Psalmiste.

Quelque effrayants que puissent être les calculs auxquels nous venons de faire allusion, il est cependant plus facile de croire à une nature qui ne finit pas que de s'imaginer, au delà des espaces, un point précis à partir duquel plus rien n'existerait.

Ne serait-il pas déraisonnable, après cela, de penser que les astres dont sont parsemés les cieux insondables aient été créés pour l'homme, puisque le nombre incalculable de ceux que nous apercevons ne représente absolument rien en raison du nombre bien plus considérable encore de ceux que nous ne verrons jamais, de ceux dont la lumière, quelque perçante et rapide qu'elle puisse être, n'aurait jamais assez de temps pour arriver jusqu'à notre globe, avant l'heure de sa mort.

Ces merveilles de Tastronomie n'avaient pas troublé la foi de Newton. Nous lui devons la connaissance de certaines grandes lois auxquelles sont soumises les destinées de ces astres qui, dans un ordre parfait, cheminent toujours par les mêmes étemels sentiers et dont quelques-uns, de siècle en siècle, viennent aux horizons de notre imivers, à Fheurc prédite et au point d'avance déterminé, comme pour saluer le Génie de l'homme avant de reprendre leur nouvelle et fulgurante course dans l'infini.

Ces mêmes merveilles n'ont pas troublé non plus ia foi du jésuite Sechi, l'un des plus grands astronomes du siècle qui vient de finir, ni celle de notre Lamartine qui les a chantées dans son poème de Jocelyn :

La nuit tombait, des cieux la sombre profondeur Laissait plonger les yeux dans Tespace sans voiles Et dans l'air constellé compter les lits d'étoiles, Comme à l'ombre du bord, on voit, sous les flots

[clairs, La perle et le corail briller au fond des mers. Celles-ci, leur disais-je, ave-c le ciel sont nées; Leur rayon vient à nous sur des millions d'années! Des mondes, que peut seul peser l'esprit de Dieu, Elles sont les soleils, les centres, le milieu ;

Celles-là décrivant des cercles sans compas Passèrent une nuit, ne repasseront pas. Du firmament entier la page intarissable Ne renfermerait pas le chiffre incalculable Des siècles qui seront écoulés jusqu'au jour Où leur orbite immense aura fermé son tour.

Elles suivent la courbe où Dieu les a lancées, L'homme, de son néant, les suit par ses pensées !

Ces sphères dont Téther est le bouillonnement, Ont emprunté de Dieu leur premier mouvement.

Avez-vous calculé parfois dans vos pensées La force de ice bras qui les a balancées ?

Dieu même est leur pilote !

C'est lui quidans son ciel a fait cingler leur flotte. Chacun de ces soleils, éclairé par son œil.

Sait, sur ces océans, son port ou son écueil .

De toutes ces magnificences, il ne peut rien être conclu contre nos dogmes. Aux yeux de certains, la Très Sainte Vierge, mère de notre Sauveur, sera la reine du Ciel, regina Cœli, dans un sens un peu différent de celui dans lequel ils l'ont pendant longtemps honorée, mais elle n'en gardera pas moins tout son rôle à l'égard de^ notre humanité. Quant à Dieu, sa gloire immense n'en est, comme nous le disions plus haut, que davantage magnifiée. Car enfin c'est le Dieu qui a créé tout ce qui existe que nous adorons ; c'est l'auteur de tous ces espaces incommensurables, le conducteur éternel de ces mondes géants qui nous a donné la vie et qui gouverne chacun de nou ^ ; c'est lui qui doit juger tous nos actes, toutes nos intentions, toutes nos plus secrètes pensées ; c'est ce même Dieu qui, par un mystère insondable, descend chaque jour sur l'autel à la parole mystique et sur le geste sacré du plus humble de ses prêtres, fûtil de l'indignité la plus absolue.

— Mi —

L'homme, que ce Dieu a fait esprit et qui est conscience, est plus grand que la terre sur laquelle cependant il est imperceptible à quelques centaines de pas, plus grand à lui seul que tous ces vastes univers ou du moins plus grand que tout ce qui est matière en eux. Nous disons plus grand que tout ce qui est « matière en eux ». Car, quoi que Ton en ait dit, rien ne nous autorise raisonnablement à penser que les astres qui gravitent par myriades de cieux en cieux soient condamnés à n'être que de lumineuses solitudes. C'est donc bien à tort que des théologiens, saturés de scholastique, ont, consciencieusement et avec effort, produit d'énormes in-folio pour prouver que la thèse de l'habitabilité des astres est contraire aux dogmes de l'Eglise.

On sait que les pythagoriciens qui avaient enseigné le mouvement de la terre sur son axe et celui de sa révolution annuelle autour du soleil s'étaient, eux aussi, demandé si les astres n'avaient pas des habitants. Plusieurs Pères de l'Eghse se sont posé la même question, et la croyance en l'habitabiUté des autres mondes est si peu contraire aux dogmes du christianisme qu'elle a été admise par saint Jean Chrysostome, saint Ambroise, saint Augustin, et par bien d'autres Pères de l'Eglise, moins timides que les théologiens qui depuis se sont effrayés de ces problèmes et ont pensé, bien à tort, que pour les résoudre il fallait consulter le deutéronome ou le pentateuquie.

Quant à ceux qui se demandent si l'incarnation de

Dieu sur la terre peut profiter aux humanités astrales, outre qu'ils se posent une question oiseuse, ne retombent-ils pas dans la présomptueuse erreur qui consisté à considérer notre infime mondicule comme le centre et le roi des innombrables univers dont il n'est cependant qu'un imperceptible atome et qu'un infiniment petit grain de poussière ?

Si, dans un avenir plus ou moins éloigné,la science peut parvenir à démontrer que les corps célestes sont habités, quel service auront rendu à l'Eglise catholique ceux qui, au nom de ses prétendus enseignements, ont si obstinément soutenu que cette habitabilité est en contradiction avec ses dogmes où avec tel ou tel passage de la bible ?

Nous nous plaignons parfois de ce que nos adversaires cherchent à liguer contre nous toutes les sciences : physique, chimie, géologie, histoire naturelle, ethnographie, linguistique, astronomie... mais sur ce terrain comme sur d'autres n'est-il pas vrai que les armes avec lesquelles ils nous combattent leur sont trop souvent fournies par quelques-uns de nos apologistes trop zélés.

D'après le récit bibUque, la lumière fut créée le premier jour, le soleil le quatrième. La physique du XIX' siècle a démontré en effet que la lumière est indépendante du soleil. La géologie de Cuvier a également prouvé l'existence du déluge ; et ses continuateurs ont reconnu, paraît-il, qu'il fut unique et qu'il survint bien à la date qui lui est assignée par la tradition biblique.

Mais pourquoi nous réjouir avec trop d'éclat de cet heureux accord entre les constatations de la science et tel ou tel texte de nos livres saints ? Il ne s'agit ni de prouver ni d'enseigner que toute la science humaine est contenue dans la bible.

Le catéchisme enseigné aux petits enfants du dernier de nos hameaux contient dans ses modestes pages plus de vérités de l'ordre métaphysique et moral qu'il ne s'en trouve dans les traités sublimes d'Aristote et de Platon. Cela doit nous suffire amplement. Nous n'avons ni à croire ni à enseigner que Moïse ou tout autre prophète a reçu de Jéhova, sur la géologie ou l'astronomie, des illuminations miraculeuses dont ils n'avaient d'ailleurs nul besoin pour conduire leur peuple. La bible, encore une fois, n'est pas un précis de science naturelle.

Les catholiques qui s'expriment ainsi ne méritent donc pas les reproches du genre de ceux que leur adressait, dans un récent discours de distribution de prix, M. le docteur Augagneur, maire de Lyon (les socialistes savent choisir leurs chefs et mettre à leur tête leurs hommes de valeur) ; ils ne méritent pas, quand ils reconnaissent loyalement qu'il n'y a pas de véritable antinomie entre la science et la foi, qu'on les accuse de torturer le sens des textes pour les mettre en harmonie avec les découvertes de la science au fur et à mesure que ces découvertes se produisent (1).

(1) UOsservatore romano vient de publier une lettre

1 iO —

apostolique, en date du 30 octobre, qui institue officiellement la commission des Études bibliques.

La lettre indique que le but de la commission sera de promouvoir les études bibliques en gardant cellesci de toutes témérités.

Le Pape édicté les règles opportunes, les recherches des auteurs, afin que ce soit le Saint-Siège iui-méme qui fixe ce qui doit être inviolablement conservé, ce qui doit être l'objet de nouvelles investigations, et ce qui doit être laissé au jugement de chacun.

La commission comprend des cardinaux et des consulteurs de diverses nations.

Donc, après les travaux de cette commission des études bibliques, on saura beaucoup mieux qu'on ne le sait aujourd'hui que l'on peut être catholique sans rejeter pour cela les données certaines d'une science qui n'a pas encore fait « faillite ».

Nul ne l'ignorera plus, on peut rester attaché à l'orthodoxie sans croire que le monde a été créé 400i ans juste av. J.-C. et en six jours, sans croire à l'histoire de la pomme du paradis terrestre et à celle du démon tentateur déguisé en serpent, sans croire à tant d'autres faits merveilleux et mythiques sans rapport, du reste, avec les vérités dogmatiques enseignées par notre religion, tels que la femme de Loth changée en statue de sel, les murailles de Jéricho s*écroulant au son des trompettes, le soleil s'arrêtant à la voix de Josué, l'ânesse de Balaam parlant au prophète, et encore Jonas voyageant dans l'intérieur d'un cétacé, etc., etc.

Pour ne parler que du clergé français, l'abbé Loisy, l'abbé Houtin et l'abbé Grosjean, notamment, marchent avec résolution dans la voie que leur ont tracée, sur ce point le cardinal Meignan et Mgr d'Hulst.

L'esprit d'égalité dans l'Église

M. VioUet et ses amis, se préoccupant des intérêts spirituels et de l'honneur d'une religion qui est la leur, n'ont pas craint, soit par des suppliques aux évêques, soit en des écrits divers, de formuler ainsi qu'on l'a vu plus haut toute ime série d'opinions relatives aux choses du culte ou de protester contre certains abus consacrés par de vieux usages.

S'il nous était permis de prendre pareille liberté, nous nous laisserions aller nous aussi à l'expression de quelques vœux dont certains ont peut-être déjà été présentés à qui de droit ou ont fait l'objet de discussions et de commentaires dans la presse religieuse.

Parmi les nombreuses questions susceptibles d'éveiller la sollicitude d'un esprit chrétien, en voici une bien modeste et qui, cependant, comporte un intérêt moral relativement grave parce qu'elle est

liée à tout un ensemble de pratiques et de coutumes fort préjudiciables à la dignité de TEglise et à Tesprit d'égalité morale qui doit régner parmi les fidèles : nous voulons parler de la hiérarchie des rangs dans les églises, des places réservées et des chaises payées.

Alors qu'on voit fréquemment certaines dames d'œuvres occuper à elles seules deux chaises et quelquefois trois (pourquoi pas une chaise longue?) afin de réciter plus confortablement leurs patenôtres, il n'est pas rare d'apercevoir debout derrière les piliers de pauvres femmes mal vêtues cherchant à faire excuser leur présence ou des pauvresses en loques accroupies derrière les bénitiers ou sous les porches.

Il y a là quelque chose de choquant et d'injurieux pour la doctrine démocratique du Christ. Cette façon de transformer le temple du Seigneur en une espèce de salon bourgeois m les gens approchent du maître en raison de leur importance sociale (1), de leur si-

(1) Nous ne sommes pas de ceux qui aiment les manifestations de la piété officielle, et la religion a plus à gagner qu'on ne le croit à ce que l'État soit strictement laïque. A ce propos nous nous souvenons de la vive contrariété que tout jeune encore nous éprouvions dans la petite église de notre village à Caluire en voyant M™® Chevreau, la femme du sénateur, préfet du Rhône, occuper à elle seule une place spéciale dans une des chapelles latérales de l'église. Avec ses grands yeux noirs, son teint mat, sa taille souple et élancée la préfète était une bien belle dame. Ce pouvait être pour un jeune homme de seize à dix-huit

tuation dans les (( affaires », s'aggrave encore dans certaines églises de grandes villes par le soin avec lequel les bedeaux bien nourris font la chasse aux malheureux à l'aspect minable et famélique qui s'y réfugient parfois. Sans doute, ces va-nus-pieds y entrent le plus souvent pour se garantir des intempéries de la saison plutôt que pour y prier. Est-ce une raison suffisante pour les expulser de la maison du bon Dieu qui devrait bien être un peu la leur ; et toutes les places de cette maison doivent-elles donc être réservées aux f abriciens et aux pharisiens ?

Une pratique intolérable encore et bien propre à ruiner le crédit de l'Eglise auprès du peuple, c'est l'abus qui est trop souvent fait des cérémonies du culte en faveur de la vanité des fidèles. Rien n'est moins conforme à l'esprit de l'évangile et n'inspire plus d'aversion et de défiance à la masse populaire que ces mariages et ces enterrements fastueux où le jeune homme à la vie scandaleuse voit couronner son hymen, où le riche qui ne fut pas toujours homme de bien est porté en terre, escortés l'un et l'autre de théories de prêtres bénisseurs ou pleureurs

ans une forte et esthétique raison d'excuser Tinjustice commise en sa faveur ; mais le sentiment de la justice était plus fort en nous que le culte ou simplement le goût de la beauté et ce traitement privilégié accordé à celle qui représentait aveo beaucoup de charme et de grâce la puissance publique meurtrissait grièvement notre jeune conscience, blessait notre amour de la justice et de l'égalité, deux choses d'ailleurs que traduit le même mot latin œ quitus.

et qui sont exclusivement là, selon l'expression des jurisconsultes romains, ad pompam et ostentatio-

nem.

Que penser encore de la distinction humilisttite publiquement établie entre les paroissiens dans certaines églises rurales ? Qui n'a été choqué, à la lecture d'une isériiCi d'annonces de mariiages ou de services mortuaires d'entendre le prêtre en chaire désigner certains fidèles par leur nom tout court alors qu'il venait de faire précéder les noms de certains autres du titre de Monsieur, Madame ou Mademoiselle ?

Et quelques-uns n'ont-ils pas pu soufifrir aussi de la façon dont sont rédigées certaines de ces annonces |de mariage ? Dans le silence de l'Eghse tombent ces mots : (( fils ou fille légitime de... » et, un instant après, fils ou fille, tout simplement, ce qui signifie jenfant naturel. Ces désignations ne devraient-elles pas revêtir une forme commune pour tous ceux entre qui il y a (( promesse de mariage »? N'y a-t-il pas là une grossière injustice ? Cette flétrissure pubUque infligée dans la maison du Dieu de miséricorde à des enfants irresponsables d'une faute commise et à leurs parents vivants ou morts ne nous paraît pas suffisamment justifiée par le souci très juste d'ailleurs de maintenir le respect dû à l'institution du mariage.

Il n'est pas exact d'ailleurs que l'Eglise catholique éprouve une telle répulsion pour les enfant^' naturels. Mgr Dupanloup, qui fut peut-être le plus

grand évêque de France au xix* siècle, n'avait pas de père connu. L'Eglise ne l'en a pas moins admis aux honneurs et du sacerdoce et de l'épiscopat... S'il avait vécu quelques années de plus, il aurait probablement été honoré de la pourpre cardinalice, qu'il aurait honorée lui-même. L'enfant de la pauvre savoyarde serait ainsi devenu un prince de l'Eglise.

Dans certaines paroisses , les curés semblent d'ailleurs prendre à tâche de commettre des maladresses et de faire mentir la parole du Christ à ses disciples : « Vous êtes tous frères et tous égaux devant mon père. » C'est ainsi, que le dimanche, à la messe, ils installent les élèves des Frères dans le chœur, au pied de l'autel, comme à une place d'honneur, alors qu'ils rélèguent près de la porte les enfants de la « Laïque » . Ne serait - il pas , au contraire, non seulement décent et juste, mais de politique élémentaire et fort légitime, que de les mettre les uns et les autres sur un pied d'égalité parfaite en tout ?

Ce n'est pas seulement dans leurs relations avec les fidèles que certains prêtres pèchent par esprit d'inégalité, c'est encore entre eux-mêmes. Que de curés de paroisses riches regorgent de ressources et de dons alors que certains de leurs confrères des paroisses de banUeue sont dénués de tout. On s'est souvent demandé s'il était juste et, puisqu'il faut eh matière religieuse toujours en revenir là, s'il était conforme à l'esprit de l'évangile que le culte fût

abondamment pourvu dans des églises alors que dans d'autres il est à peine assuré. Pour parler net, ne serait-il pas équitable que les ressources du culte désignées sous le nom de casiœl fussent réparties entre toutes les cures d'un diocèse au prorata de leurs besoins ou, si cette estimation est impossible, proportionnellement au nombre des prêtres qui les desservent ?

Certes, on a appelé l'Eglise <( une grande école de respect » . Mais nous estimons que le respect dont il s'agit là est imiquement celui qui est dû aux institutions et aux usages respectables. Hors de là, il ne faut pas abuser, pas même user du respect. La justice et la vertu qui en approche le plus, l'humilité, pourraient avoir à en souffrir.

Un personnage respectable et digne de vénération, c'est assurément un évêque. Cependant, sans être des mécréants, il est bien des catholiques qui trouvent qu'en France nos évêques sont parfois entourés d'un faste presque royal ; que dirait La Bruyère s'il lai était donné d'entendre certaines des expressions dont nous nous servons couramment à leur égard, lui qui raillait si cruellement déjà les gens qui se donnent <( sans pudeur de la hautesse et de Téminence, qui est tout ce que l'on pourrait accorder à ces montagnes voisines du ciel et qui voient les nuages se former au-dessus d'elles ».

Nous lisons couramment : sa Grandeur Monseigneur r Evêque <( a bien voulu » présider la cérémonie ou donner la bénédiction. Nous lirons bientôt

dans la prose de« journalistes bien pensants que Monseigneur « a daigné dire la messe lui-même ».

Ce langage et ces façons que nous ont légués les prélats de l'ancienne moïiarchie ne sont guère évangéliques, et certaines consciences délicates peuvent en être troublées. Nos aïeux, si profondément attachés à la foi qu'ils fussent, ne se gênaient point pour porter librement des jugements congrus sur leurs pasteurs. Il est bien vieux, en effet, le dicton : « évêque d'or, crosse de bois ». Les chrétiens qui se le transmettaient estimaient évidemmment que les pontifes ne devaient briller que par leurs vertus.

Des individualités dépourvues de tout caractère officiel peuvent tenir ce langage sans déplaire à des prélats <( que leur grandeur attache au rivage » et qui ne sauraient se jeter dans la bataille ardente des idées, puisqu'ils sont tenus par leur caractère sacré et plus encore à cause de nos habitudes d'esprit à une extrême réserve ; mais ces mêmes évêques ne jugent certainement pas mauvais que de tels sentiments soient de temps à autres exprimés par quelques « francs-parleurs » qui sont un peu comme des « francs-tireurs » combattant hors du rang, à leurs risques et périls , et marchant, en éclaireurs au devant du gros de l'armée.

Quelques prélats d'ailleurs ne trouvent-ils pas parfois bien étroit le cercle formé autour d'eux dans certaines petites villes par cette sorte d'état-major de pieux et importants laïcs qui prennent par trop des allures spéciales de « catholiques professionnels »,

se servent en certains cas des œuvres autant qu'ils les servent et, signe particulier, ont parfois une façon de vous donner un simple bonjour qui fait penser à l'air de componction pris par Tartuffe pour dire :

Laurent, serrez ma haire avec ma discipline.

Quelques catholiques enfin , sans se permettre d ' élever des critiques irrespectueuses, r^ardent plus haut encore et éprouvent quelques doutes sur la nécessité de tant d'étiquette à la cour pontificale .

Ce n'est pas en effet sans un certain malaise que quelques rigoristes lisent les comptes rendus pompeux des (( fonctions » ou cérémonies pontificales, dans lesquelles le pape, porté sur sa sedia gestatoridy entouré des flabelli, suivi par un éclatant et somptueux cortège de prélats et par une brillante escorte militaire, avance dans sa marche triomphale au milieu des cris enthousiastes d'une foule si occupée à acclamer le vicaire du Christ qu'elle paraît en oublier un peu le Christ lui-même. Quand on songe enfin que, par un singulier privilège, la noblesse a sa place marquée dans ces cérémonies, purement ecclésiastiques et religieuses cependant, n'est-il pas permis de trouver que le traditionalisme enfonce des racines un peu trop profondes peut-être dans ce vieux sol romain...

Il en est qui s'offusquent du luxe étalé autour de la personne souveraine du pontife, des richesses amoncelées dans les palais apostoliques, des mer-

veilles entassées dans les musées du Vatican. Nous comprenons, nous, que l'art soit employé à illustrer les gloires, les beautés et les vertus chrétiennes ; nous sentons moins la nécessité de voir la demeure du vicaire de Jésus-Christ encombrée des dépouilles de l'art et de la beauté païenne. Les fameuses salles du Vatican pourraient certainement vider leurs trésors dans les divers musées européens sans préjudice aucun pour le prestige moral de l'Eglise.

N'est-ce pas, d'un autre côté, abuser des souvenirs historiques et de l'actuel engouement pour l'époque néronienne que de s'écrier, comme tant de littérateurs catholiques, après Sienckiewicz lui-même Ce n'est plus l'impérator, ce n'est plus César qui occupe la Maison d'or, c'est le représentant du Nazaréen, c'est le successeur de Pierre, le pêcheur du lac de Tibériade.

Il est permis de penser , sans être suspect d'hétérodoxie, que, tôt ou tard, l'appareil pontifical qui règne au Vatican sera l'objet de simplifications. 11 suffira peut-être pour cela de l'intronisation d'un pape de nationalité étrangère.

On sait à ce propos que depuis 1523, tous les papes qui ont occupé la chaire de saint Pierre (nous aimons mieux cette expression que celle de « trône pontifical ») sont italiens. De très graves raisons d'ordre politique international exigèrent qu'il en fût ainsi.

Mais un avenir prochain pourra « désitalianiser » peut-être le gouvernement de l'Eglise, pour parler le langage de M. Jean de Bonnefon, l'auteur des

articles plus intéressants parfois qu'orthodoxes et autorisés qui sont un des éléments de succès du Journal et de V Eclair, Il y a donc lieu de croire que c'est un successeur des Gibbons ou des Ireland qui donnera un jour, du haut de la <( loggia » de Saint- Pierre, la fameuse bénédiction Vrhi et Orbi,

• Le temps n'est peut-être pas éloigné où ceindra la tiare un des continuateurs de ces évêques anglosaxons de la famille de Monseigneur Spalding par exemple, l'évêque de Péoria actuellement placé par l'épiscopat américain en tête de la hste des trois candidats proposés à Rome pour l'archevêché de Chicago, prélat illustre que l'éminent abbé Klein, de l'Institut^cathohque de Paris, a fait connaître dernièrement au grand public français par la traduction de ce livre généreux et sage qui a pour titre : Opportunité.

Un pape américain apporterait certainement avec le navire qui l'amènerait du large dans la ville éternelle un souffle démocratique sur les divers services de cette immense administration qui gouverne le monde catholique et qui enserre comme en des mailles invisibles toutes les chrétientés de l'univers. La papauté ne saurait avoir de répulsion pour des habitudes moins fastueuses.

L'EgUse a ceint de la tiare le front de Grégoire VI, fils d'un charpentier ; elle a appelé au gouvernail de la barque mystique Urbain IV, fils d'un cordonnier, Sixte-Quint qui garda les pourceaux dans les monts du Latium.

Et qui sait ! L'Eglise universelle oingt de son huile sainte le front du Chinois et celui du nègre si longtemps dédaignés ; elle fait prêtres des enfants de toutes les nations et de toutes les races. Pourquoi, dans quelques centaines d'années, ne verrait-on pas un pontife né sur les bords du Gange ou sur les rives des grands lacs du continent noir ? L'Eglise professe la doctrine de l'égalité de toutes les races. C'en serait là un signe sensible. Cette perspective possible de l'ascension d'un noir sur le trône le plus élevé qui soit sous le ciel aurait réjoui l'âme du bon Schelcher et le cœur si tendre de M""® Beecher-Stowe, l'auteur de cette Case de V Oncle Tom qui a humecté des millions de paupières.

Porter ainsi les yeux sur les choses de l'avenir, ce n'est point, certes, appeler de nos vœux la fin du règne glorieux de Léon XIIL Nous souhaitons que le pape des ouvriers et des humbles, le grand pape moderne, atteigne les extrêmes limites de l'âge, puisque la vieillesse ne paraît pas devoir éteindre, ou même seulement affaiblir en lui la flamme de l'intelligence.

A ce propos, le Journal de Genève qui publie, quoique protestant, des correspondances de Rome plus respectueuses et plus déférentes bien souvent que celles qu'accueillent certains journaux dits catholiques, citait naguère un mot de Mgr Oreglia, le cardinal camerlingue qui aurait, après la mort du pape, à gérer l'interrègne et à prendre les dispositions relatives au conclave : (( En 1878, disait en

riant cette Eminence, nous pensions biea faire un San-Padre, mais non un Padre eterno I » La plaisanterie n'aurait pas déplu à l'hôte auguste du Vatican qui est très fier de son extraordinaire longévité.

Que le Saint-Père s'éternise donc, pour le bien de l'Eglise et la pacification du monde, sur le siège de Pierre.

Qu'on nous permette, pour terminer l'exposé de ces considérations dont quelques-unes aux yeux de certains paraîtront bien osées peut-être, de parler ici d'une sorte d'égalité intellectuelle qu'on serait heureux de voir exister entre laïcs et ecclésiastiques dans le domaine de la science religieuse.

Le grand Condé, dit-on, parlait théologie avec Bossuet. De notre temps, M. Brunetière a eu des auditoires d'évêques. C'est ce qui a valu sans doute au directeur de la Revue des Deux Mondes la plaisante appellation de <( nouveau Père de l'Eglise ».

Au fait, pourquoi un laïc ne serait-il pas aussi versé dans la connaissance du Dogme et des Ecritures que les ecclésiastiques eux-mêmes. Origëne n'enseigna-t-il et ne prêcha-t-il pas vingt-cinq années avant d'être prêtre ? Quant à TertulUen, il n'est pas certain qu'il ait jamais reçu les ordres.

On a rapproché quelquefois, en ces derniers temps, le nom de Brunetière de celui de Chateaubriand, deux esprits bien différents cependant l'un de l'autre, puisque celui-ci fit surtout appel aux sentiments humains dans l'émouvante apologétique des Martyrs et du Génie du christianisme, alors que

M. Brunetière nous conduit au seuil de la foi catholique, principalement par des procédés de Tordre intellectuel et les lumières de la raison.

A bon droit, cependant, on a pu dire que M. Brunetière aurait, par d'autres moyens et avec une autre méthode, autant d'influence sur les premières années de ce nouveau siècle que l'auteur du Génie du christianisme en a eu sur la première génération du siècle dernier.

Puisque nous parlons de la part prise par les laies dans le mouvement religieux, il est un nom qu'il nous plairait de rapprocher de celui de M. Brunetière, c'est celui de M. Georges Fonsegrive, directeur de la Quinzaine, Cet écrivain de premier ordre apubliéjSous le pseudonyme de Yves le Querd6C,une série d'ouvrages que tout le monde a lus et qui ont eujdans un ordre d'idées certainement plus modeste, une grande influence sur le clergé contemporain. Ses idées, superbement développées, ne sont pas très éloignées de celles que nous exprimons modestement ici, à tel point que ùous pourrions aller jusqu'à nous prévaloir quelque peu de son propre succès.

Coname celle de M. Brunetière, la reUgion de M. Fonsegrive est teintée de quelque philosophisme. Ils estiment l'un et l'autre que des laïcs, aussi intéressés que les prêtres à l'honneur et à la pureté intellectuels de la religion , peuvent , sur des matières religieuses ou quasi rehgieuses, présenter respectueusement aux "membres du clergé certains conseils opportuns et même intervenir publiquement

— lîM) —

devant T opinion, sans qu'il y ait là, de leur part, et à aucun degré, ce que l'on a pu appeler l'intrusion du laïcisme dans le sanctuaire.

. Nous espérons, en terminant, qu'on aura bien voulu ne point perdre de vue la relation (mi nous amène, du pilier de l'église où se tient detout une pauvresse, et de la place réservée oii la dame d' œuvres se prélasse, à ces hautes conclusions d'égalité morale. Le lien en question, c'est l'humilité.

Cette humilité a conduit les Pères de l'Eglise à reconnaître que l'hérésie était le correctif providentiel de la vérité, la papauté du xvi* siècle à tenir compte des orgueilleuses remontrances de Luther ; elle arrachait enfin tout récemment au cardinal Vaughan cet aveu courageux que l'esprit catholique aurait actuellement le plus grand intérêt à se laisser \1vifier et tonifier par l'esprit critique de quelques schismatiques rentrés au préalable dans l'unité de l'Eglise.

A plus forte raison, doit-elle amener le clergé à tenir compte, quand il y a lieu, des modestes commentaires faits à la porte du temple par les plus soumis et les plus respectueux des fidèles.

Les catholiques et la charité intellectuelle

M. Brunetière est un de ceux qui ont caressé le rêve de jeter un large pont entre le catholicisme et le protestantisme orthodoxe, afin d'amener ce dernier au christianisme romain.

Nul n'a perdu le souvenir de la conférence qu'il donna, le 17 décembre 1901, dans leVictona Hall de Genève, sur le rôle de Calvin. L'éminent critique nous offrit, en cette circonstance, le spectacle assez rare d'un catholique parlant avec déférence et respect de l'un des plus redoutables adversaires de sa religion. M. Brunetière se plut à reconnaître avec beaucoup de loyauté les hautes quahtés du réformateur et sa parfaite bonne foi ; il poussa même un peu loin le désir d'être courtois envers cette grande mémoire et le souci de ne pas blesser ses auditeurs protestants. 11 s'abstint, en effet, de faire la moindre

allusion aux sanglants excès qui jettent une ombre si fâcheuse sur le caractère de l'auteur des Institutions. Il passa notamment sous silence sa conduite criminelle à l'égard de Michel Servet. Il apporta, d'autre part, une justification imprévue à la célèbre maxime : Opportet hereses esse, en insistant sur les services indirectement rendus par la Réforme au Catholicisme.

Nous avons loyalement dit un peu plus haut ce que nous pensons des horreurs de l'Inquisition qui ne sauraient être trop flétries. Mais, qu'on le sache bien, le fanatisme est loin d'être le privilège exclusif d'un certain catholicisme étroit : toutes les religions ont compté au nombre de leurs adeptes des sectaires qui se sont déshonorés par les excès de leur violent prosélytisme.

Nul n'ignore les forfaits commis par certains protestants dans les pays où ils se sont trouvés les maîtres. Ceux que l'histoire a laissés à la chaîne des presbytériens et des calvinistes sont d'une absolue authenticité.

La théologie est certainement la première de toutes les sciences, mais quand on songe aux épouvantables abus qui en ont été fait, on comprend la boutade prêtée à un évêque : (( Dieu, que ta religion était belle, mais les théologiens nous la gâtent. »

Le nom de Michel Servet vient d'être prononcé. On sait que cet infortuné, qui avait la théologie trop miUtante, fut brûlé en 1553 à Genève comme hérésiarque, sur les instigations de Calvin qu^il était

venu braver jusque dans sa propre ville, appelée déjà la Rome protestante. Les juges qui le condamnèrent n'avaient rien à envier des procédés cauteleux et cruels si justement reprochés aux inquisiteurs. Pour frapper leur victime, ils durent avoir recours aux plus misérables arguties de la scholastique. Ces fougueux partisans du libre examen firent donc monter sur le bûcher cet autre partisan du Ubre examen,parce qu'ils le trouvèrent coupable <( d'avoir proféré blasphèmes grandement scandaleux contre la sainte et individuelle Trinité. . . »

L'héroïque martyr, en marchant à son supplice, s'écria : c( Jésus, fils du Dieu éternel, aie pitié de moi ! » C'est vainement qu'on voulut le forcer à dire : (( fils étemel de Dieu ». Il résista et se refusa à rien changer à la formule de son invocation dernière.

C'est au milieu du xvi* siècle, au cœur même de l'Europe et quelques années avant la naissance de Montaigne, que de pareilles atrocités étaient impunément commises.

Il est vraiment singulier, le spectacle des haines que nourrissent parfois, les uns contre les autres, les adeptes d'une même religion s'ils appartiennent à des communions différentes. Ce phénomène se produisait déjà du temps des premiers chrétiens. Il existait de cruelles animosités entre eux et les hérétiques, et même entre les hérétiques des diverses sectes.

Un vers de la Thébatde, de Racine, traduit fort

exactement cette aversion d'une acuité toute particulière :

L'on ne hait jamais tant que lorsqu'on hait un frère.

C'est le même sentiment qui inspira au frère du dernier empereur schism^tique de Constantinople la réponse qu'il fit aux avances du pape Nicolas V, conjurant les Grecs de revenir à l'unité : <( Plutôt le turban que la tiare. »

Ce vœu impie ne fut, hélas ! que trop exaucé, puisque, quelque temps après, Mahomet II s'emparait de la ville de Constantin livrée au pillage et au massacre, entrait sur son cheval de guerre dans l'église même de Sainte-Sophie au milieu d'une mare de sang et faisait flotter dans la seconde Rome l'étendard vert du Prophète.

On dit que le vainqueur farouche, au cours de sa promenade triomphale et sacrilège dans la basilique, laissa, sur l'un des murs, l'empreinte de sa main rouge de sang, en signe barbare de prise de possession.

N'est-ce pas cette main, toujours rouge, toujours ensanglantée, qui tient sous le joug nos frères chrétiens de l'Orient ; n'est-ce pas l'abominable « sultan rouge » qui continue à donner l'investiture aux patriarches schismatiques inclinés sous le despotisme musulman ?

Cette odieuse domination s'appesantira sur Stamboul tant qu'à défaut d'une Europe chrétienne qui n'existe plus, les nations de l'Europe civilisée

n'imposeront pas silence à leurs rivalités jalouses pour donner satisfaction enfin à la conscience du monde, tant qu'elles ne se décideront pas à renverser ce gouvernement de honte encore campé à leurs portes et qui aurait dû depuis longtemps déjà s'écrouler, miné qu'il est par un fleuve de sang et des flots de boue.

La prise de Constantinople, ce grand événement historique qui ferme le cycle du moyen âge, a donc eu surtout pour cause des haines de chrétiens contre des chrétiens, puisque c'est en haine du pape que les Grecs chassèrent les députés de l'Eglise de Rome venus pour leur offrir des secours contre les Turcs au nom de la République chrétienne.

Quelle haute leçon à méditer dans un temps où, si les villes ne sont plus assiégées par les barbares, les consciences et les esprits sont en proie à des luttes fratricides jusque dans le sanctuaire du temple qui les abrite tous.

L'Église et les hommes de bonne volonté

Mgr d'Hulst (1), par plus d'un point, se rapproche de M. Fonsegrive et de M. Brunetière. Il est un des ouvriers intellectuels qui ont le plus travaillé à l'édification du pont qui doit relier un jour entre elles

(1) C'est le Docteur Marcel Rifaux, de Chalon-sur- Saône, qui nous a fait connaître, le premier, une partie de l'œuvre de Mgr d'Hulst ; voici ce qu'il nous disait du savant prélat dans la lettre où il nous engageait à lire ses Mélanges philosophiques :

« A un certain âge on devrait refaire sa philosophie un peu oubliée et par la même occasion vérifier les bases de sa croyance.

<c Je reste confondu de l'insouciance que professent à cet égard tant d'esprits cependant si distingués. Les problèmes philosophiques et religieux sont pour tout homme qui veut se donner la peine de réfléchir d'une importance si foncière que je me demande avec perplexité comment on peut écarter de son esprit leur pénétrante obsession.

(( Les catholiques plus que tous autres devraient

deux régions hostiles et trop isolées jusqu'ici l'une de l'autre : le pays de la science et celui de la foi.

Philosophe et exégète, autant sinon plus que le directeur de la Quinzaine et celui de la Revue des Deux Mondes, il contribua puissamment à élargir et à renouveler le champ des études bibliques et à faire

avec une attention jalouse, suivre les progrès incessants de la philosophie et se mettre au courant de toutes les acquisitions nouvelles faites dans le domaine de la pensée.

<( Ne nous le dissimulons pas, nos convictions religieuses sont suspectes à bon nombre d'intelligences ; et aux yeux de certains penseurs et non des moindres, nous sommes presque des parias intellectuels ! !

<( Si nous voulons ramener à nous tant d'intelligences hésitantes ou même tout simplement conserver nos positions, il est de toute urgence que parmi les catholiques se révèlent des compétences indiscutées, «capables de traiter d'égal à égal tous ces délicats problèmes qui passionnent la conscience humaine.

« Ce n'est qu'à ce prix que les tenants d'opinion contraire nous prendront au sérieux. Il est franchement regrettable qu'il soit presque de bon ton dans certains milieux catholiques de traiter par le dédain toutes les grandes intelligences qui s'éloignent de nos conceptions. Tels de nos adeptes, qui possèdent un bagage philosophique et scientifique à peine suffisant pour faire un bachelier, se permettent de toiser de leur regard hautain et de terrasser de leurs affirmations tramchantes telle personnalité philosophique dont toutes les minutes de l'existence ont peut-être été vé.cues à là poursuite désintéressée et parfois douloureuse de la vérité.

<( C'est qu'efn effet, dans ce domaine, la vérité ne s'impose pas avec éclat, et que les preuves de nos croyances n'étant point d'ordre mathématique sont

aborder de front par la foi les objections de l'ordre scientifique.

Malgré le calme impassible et aussi la sincère ardeur de saioi, il admettait qu'on pût ne pas croire. Théologien consommé, il savait mieux que personne les motifs invincibles de crédibilité sur lesquels repo-

sujettes à discussion et par conséquent à interprétation. Il est donc non seulement maladroit, mais encore souverainement injuste bien souvent de taxer de mauvaise foi toutes les œuvres dont les conclusions ne légitiment pas les nôtres.

« Du reste toutes ces idées que je vous exprime, ont été admirablement senties et mises en relief par bon nombre de philosophes catholiques «contemporains. Et parmi tous ces derniers, je ne saurais vous recommander avec trop d'insistance l'œuvre philosophique du regretté Mgr d'Hulst. Dans ses Mélangea philosophiques et dans ses Conférences de Notre-Dame, mises en volumes et annotées, vous trouverez une mine féconde et peut-être ne pourriez-vous mieux employer certaines soirées d'hiver qu'en travaillant à l'exploiter.

" Nul plus que d'HuIst n'eut le souci de la probité intellectuelle, nul plus que lui n'aborda ces délicats problèmes avec autant de compétence.

<c Loin d'atténuer la valeur des objections de nos adversaires, il s'efforce au contraire d'en mesurer toute la profondeur et d'en préciser toute la force et là où il ne trouve pas de solution, il n'escamote pas misérablement et déloyalement la vérité. C'est ainsi qu'il ne craint pas d'écrire dans ses notes (année 1871, p. 372) ;

« On nous trouvera peut-être imprudent d'avouer » ainsi ce que la thèse du libre arbitre contient de » difficultés profondes ; mais nous estimons que c'est » mal servir une bonne cause que de dissimuler des « difficultés trop réelles. »

« Si l'on poursuit ses études philosophiques dans

sent nos mystères et les intimes harmonies existant entre la nature de l'homme et la religion divine. Il savait que l'Eglise seule interprète suffisamment tout ce que notre vie a de mystérieux et d'apparemment contradictoire ; il savait que nos dogmes qui ne s'expliquent pas expliquent tout, qui ne se compren-

cet esprit, si, fidèle disciple de d'Hulst, on n'essaye pas de se dissimuler les difficultés on peut bien être par instant comme angoissé par Tincertitudei de sa conscienK^e intellectuelle, mais, en fin de compte, la foi qui vous anime finit par y puiser une force insoupçonnée et d'autant plus forte qu'elle est réfléchie et vivante.

<( Mettez-vous donc à l'œuvre, ne vous laissez pas arrêter par les difficultés inhérentes à tout début, familiarisez-vous avec la langue un peu spéciale de la philosophie moderne et ne vous effrayez pas outre mesure de tout ce qui pourrait vous sembler ingrat dans les théories de l'immanence, du criticisme moderne et du monisme évolutionniste.

(( Je viens de lire un livre d'un universitaire catholique, livre absolument relmarquable : V Action, de M. Blondel. J'avoue que la lecture en est aride, mais l'auteur vous tient en haleine jusqu'au bout par la profondeur de sa pensée et la subtilité de son argumentation logique et serrée. Son ouvrage est en somme une apologétique de nos croyances mais une apologétique tellement nouvelle et substantielle, que bien des professeurs d'apologétique ad usum Udelium n'auront pu s'en assimiler la moelle, ceci soit dit sans l'ombre de malice.

(( Je m'aperçois que je me laisse entraîner outre mesure, mais ces sujets me sont tant à cœur que vous comprendrez et excuserez la longueur de ma prose.

« Votre tout dévoué,

« Doct. Marcel Rifaux. »

nent pas font cependant tout comprendre. Mais il CQQcevait aussi les angoisses résultant de ce duel perpétuel entre la foi et la raison, duel où la foi ne demeure pas toujours victorieuse.

Il connaissait d'excellents esprits qu'éloignaient de notre sainte religion l'irrationalisme apparent de certains de ses mystères et la rigueur pleine d'épouvante avec laquelle sont généralement entendus quelques-uns de ses dogmes. Ce n'est pas lui qui comprenait de façon étroite et mesquine la maxime : « Hors de l'Eglise pas de salut ». Il savait que beaucoup appari^iennent à l'âme de l'Eglise, qui n'ont jamais participé à ses sacrements. Bien pénétré de cette croyance essentielle que Jésus-Christ était mort pour tous les hommes, il n'avait pas exclu du bénéfice de la rédemption des milliards de créatures que la Providence fait naître dans tous les temps et dans tous les lieux.

Pour nous, en effet, le salut étemel d'une âme ne saurait se réduire à une question de géographie ou d'ethnographie. Et nous sommes bien convaincu, que si nous étions né au centre de l'Afrique par exemple, ou au milieu de populations musulmanes, il nous aurait suffi, pour être sauvé, de suivre la loi naturelle.

M. l'abbé Brugerette, dans une des si remarquables études qu'il donne à la collection Science et Religion, tout en protestant contre la théorie de Tindififérence en matière religieuse, cite ce jugement de Gondal : <( On peut donc, en toute conscience et

tout honneur, être catholique à Rome, protestant à Berlin, orthodoxe à Moscou, musulman à la Mecque, brahmaniste à Calcutta et bouddhiste à Yeddo. »

C'est la déclaration que Voltaire, moins bien intentionné sans doute que l'auteur de la Religion, met dans la bouche de Zaïre :

Je le vois trop : les soins qu'on prend de notre enfance Forment nos sentiments, nos mœurs, notre croyance ; J'eusse été, près du Gange, esclave des faux dieux, Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux.

(Zaïre f acte I, scène I).

Dans un article paru à La Revue Idéaliste, le 15 novembre dernier, où il constate que « la vieille religion de nos pères n'est plus guère, pour beaucoup d'entre nous, qu'un sentimentalisme, une rehgiosité vague », et où il se plaint de ce qu'elle commence, le plus souvent, par traiter la science en ennemie dès qu'elle veut secouer cette torpeur mystique, alors cependant que <( douter de la science c'est douter de la raison, la foi elle-même n'ayant d'autre fondement que la raison », M. Olivier Billaz cite les lignes suivantes extraites du livre consacré au P. Gratry, par le P. Chauvin, de l'Oraloire :

(( L'âme de l'Eglise c'est l'assemblée de tous les hommes unis entre eux et avec Dieu. On fait partie de cette âme de l'Eglise, on est dans la religion absolue à une seule condition : la justice. Tous les justes sont en Dieu, et Dieu est en eux et vit en eux. Cette assemblée est universelle, éternelle, de tous les temps et dans tous les lieux. Plusieurs sont dans

TEglise visible, qui ne sont pas dans Tâme de l'Eglise. Plusieurs sont hors de l'Eglise visible, qui font partie de cette âme de l'Eglise* Voilà évidemment la religion, la religion manifestement pure et dégagée de toute erreur. Voilà la nécessaire et infaillible religion. Tel est l'enseignement de l'Eglise catholique. »

S'il est des incroyants plus vertueux, plus charitables, plus sages que des croyants, n'ont-ils pas un mérite plus éminent encore puisqu'ils font le bien d'une façon tout à fait désintéressée, sans préoccupation aucunei des sanctions de l'au-delà, sans le souci des peines ou des récompenses étemelles ! Aussi, appartenant à un si haut degré à cette Eglise invisible qui renferme ici-bas dans son sein les hommes de « foi » et surtout les hommes de (( bonne foi », occuperont-ils sans doute, quand les jours de l'Eglise triomphante auront lui à jamais, les premières places dans les demeures du Père céleste.

Mgr d'Hulst ne se croyait pas obligé de supposer des mobiles bas ou intéressés à certaines désertions religieuses. Il ne prêtait pas des calculs grossiers à tous ceux qui s'éloignent du christianisme.

On le vit bien, lorsqu'il pubha, au lendemain de la mort de Renan, des pages si pleines de charité vraiment sacerdotale sur l'auteur de la Vie de Jésus, Pour lui, Renan a pu être de bonne foi ; il a pu sortir . de l'Eglise parce que les preuves de la divinité du Christ ne lui sont plus apparues certaines. Il va inême jusqu'à émettre cette hypothèse que Renan

fût peut-être resté croyant si, à l'époque où il quitta le séminaire, la science de l'exégèse avait fait les progrès qu'elle a depuis accomplis.

C'est donc bien à tort que l'on accuse généralement ceux qui n'admettent pas les dogmes de l'Eglise de n'en être écartés que par la sévérité de sa morale. L'incroyance peut être déterminée par d'autres motifs. Une telle accusation est d'ailleurs fort dangereuse car elle peut être, à chaque instant, retournée contre nous, sans plus de raison, il est vrai. Les convictions religieuses de nombre de croyants les empêchent-elles d'être trop souvent des libertins ?

N'est-il pas vrai que tel ou tel catholique sincère se conduit parfois comme s'il ne l'était pas, que tel ou tel fidèle qui ne manquerait pas la messe, n'observe pas toujours les règles de la morale chrétienne ? Combien d'âmes religieuses et sentimentales sont d'ailleurs plus exposées que certains esprits froids et sans idéal aux tentations de la chair !

Mais il ne faudrait pas non plus que nos adversaires tirent de ces faits des conclusions injustes. Tout en blâmant ces inconséquences et sans vouloir aucunement les justifier, on peut, à la réflexion, se rendre compte qu'elles ne sauraient faire sérieusement brèche dans nos croyances.

En effet, il est naturel, il est humain que des divers préceptes imposés par une même foi nous observions plus facilement les uns que les autres. II n'est pas absolument illogique que le même homme,

qui peut très facilement se retenir de blasphémer, de tuer, de voler et qui obéira ainsi ponctuellement aux deuxième, cinquième et septième commandements du Décalogue, se laisse aller à transgresser le neuvième, idéale mais parfois bien fragile barrière entre notre conscience et le plus fougueusement impérieux de nos désirs.

L'œuvre de chair ne désireras Qu'en mariage seulement

dit le terrible neuvième commandement de Dieu, alors que le sixième et assez bénin commandement de l'Eglise dit seulement :

Vendredi chair ne mangeras Ni le samedi mêmement.

C'est qu'il y a chair et chair, comme il y a fagots et fagots. C'est pourquoi il serait puéril et injuste de retourner contre la religion elle-même l'argument tiré de la faiblesse du fidèle qui, rigoureux observateur du maigre le vendredi, n'est pas toujours pour cela en état de mériter des prix de vertu. Nul d'entre nous n'ignore que la religion catholique ne nous oblige pas seulement par des formules théoriques et quel nous avons à remplir autre chose que des prescriptions rituelles.

Que de miUeux, hélas ! dans lesquels le sens chrétien est absolument aboli et où, cependant, on considère comme de ton distingué et de bonne ccmipagnie d'aller à la messe le dimanche. Il est même des <( saisons » où « il est bien porté » que les femmes aillent aux vêpres ou au sermon d'un prédicateur à

la mode. Il est des cérémonies, par exemple celles de la fin du carême ou de la semaine sainte, pour lesquelles des feuilles dont la rédaction n'a rien de pieux indiquent de sobres, mais élégantes toilettes de circonstance. Il y a eu, paralt-il, des chapeaux « vendredi saint )> exquis d'élégance et tout empreints de religiosité. Façades subsistantes d'un édifice écroulé, gestes vainement conservés d'un christianisme désappris !

Notre-Seigneur disait : <( Non, quiconque me dit : Seigneur, Seigneur, n'entrera pas pour cela dans le royaume des cieux ; mais celui qui fait la volonté de mon père qui est dans les cieux. »

Il disait aussi : « Vous payez la dîme de la menthe, de l'anis et du cumin et vous négligez la bonté, la justice et la droiture. »

Il adressait surtout cette recommandation à ses disciples : (( Aimez-vous les uns les autres. »

Enfin il faisait, qu'ils le voulussent ou non,de tous les miséricordieux et de tous les justes de la terre, des disciples et des fidèles de sa foi, par cette parole éternelle : « Paix aux hommes de bonne volonté. »

Le Christianisme social et les Conservateurs

Quel est celui d'entre nous qui médite sufflsamment le grand précepte rapporté ea ces termes par révangéUste Mathieu :

« 36, Maître, quel est le grand commandement dans la loi ? — 37. Jésus lui dit : Tu aimeras le Seigneur top Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit. — 38. C'est là le plus grand et le premier conamandement. — 39. Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toimême. — 40. En ces deux commandements sont renfermés toute la loi et les prophètes. » (Ch. XXII) (1) .

Le christianisme ne devrait-il pas pénétrer notre vie intime et notre vie sociale, les individus et les institutions ? Ne comporte-il pas, pour ses adeptes

(1) Ce même précepte est rapporté, de façon presque identique, par saint Marc ; chap. XII, versets 28, 29, 30, 31, et par saint Luc, chap. X, versets 25, 26, 27, 28.

surtout, le respect de la justice, le souci de la vérité, la recherche du bien du plus grand nombre ?

Nos précédentes déclarations empreintes à la fois d'un sincère sentiment religieux et d'aspirations tout à fait libérales nous feront peut-être prendre par quelques-uns pour une sorte d'anarchiste pieux (1). Ce serait bien à tort.

L'auteur de ce livre n'est pas le moins du monde révolutionnaire. Il pense, toutefois, comme cette démocratie sacerdotale (2) dans le cœur de laquelle

(1) Sans aUer jusqu'à déplorer qu'un œuf à la coque ne coûte pas plus cher à un millionnaire qu'à un modeste employé, sans être inconsolable de ce qu'on ne puisse faire payer que dix centimes un petit pain de deux sous aux priviligiés de la fortune, n'est-il pas permis de trouver que tout n'est pas parfait dans l'ordre ou le désordre économique qui régit la société actuelle? Peut-être pensera-t-on que nos sentiments intimes sont par trop dépourvus de bourgeoisisme à ce sujet; alors surtout que, cil*constance aggravante connue déjà de la plupart de ceux qui nous liront (car si ce livre a quelque chance , d'être paiïcouru, c'est assurément dans notre ville natale), nous avons un frère actuellement Président de la Chambre des notaires de l'arrondissement de Lyon et que, nul ne l'ignore, le notariat, institution vénérable, est l'un des plus solides piliers de la propriété bâtie ou non bâtie, l'un des fermes soutiens sur lesquels repose tout l'édifice capitaliste.

(2) Nous trouvons dans VObservateur français, numéro du 22 novembre dernietr, que dirige avec courage et talent M. l'abbé Pierre Dabry, cet écho du dernier voyage que M. l'abbé Naudet vient d'accomplir à Rome. Nous pensons qu'il est opportun et juste de le reproduire ici :

« Il y a quelque temps, l'agence Ha vas communi

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retentit, plus douloureusement peut-être que jamais, le misereor^ super turbam du Sermon sur la montagne et comme l'immortel auteur de T encyclique De condittone opificum, qu'au nom de la charité chrétienne nous devons, plus que tous autres,

quait aux journaux une petite note par laquelle elle faisait savoir que Tabbé Naudet avait été présenté au Saint-Père par son archevêque, son Éminence le car dinal Lecot. Il n'y avait pas d'autre explication.

« Nous pensions bien que la Justice Sociale ne resterait pas muette sur cef événement, et nous attendions avec une certaine impatienice le numéro où elle le raconterait. Nous supposions que rien n'y serait dit des paroles échangées entre le souverain Pontife et le prêtre qui personnifie plus que tout autre en France le mouvement démocratique chrétien; mais les impressions, mais l'air ambiant, comme dit Mgr Bœglin, mais l'accueil reçu, nous ne doutions pas que nous «n apprendrions quelque chose.

« Or, voici .comme parle l'abbé Naudet .

« J'ai vu Léon XIII deux fois en audience privée, « une fois en audience publique, et cela en l'espace de <( huit jours ; vraiment j'ai le devoir de bénir Dieu...

« Pour l'encouragement et la consolation de ceux « qui nous aiment et de ceux qui nous suivent, je n'ai « pas le droit de tout taire, et je veux dire ceci :

« D'abord que j'ai été présenté au Saint-Père par <( l'éminentissime cardinal archevêque de Bordeaux « mon archevêque ; ce point a peut-être quelque signi- <( fication.

<( Ensuite que, ni chez le pape, ni au Vatican, ni « chez les cardinaux, ni chez les nombreux et émi- « nents personnages qui m'ont fait l'honneur de me <( recevDir, je n'ai entendu un mot qui, explicitement « ou implicitement, de près ou de loin, indiquât à « propos des démocrates chrétiens ou de la Justice <( Socialey la moindre défiance de la part de ceux aui

faire pour les déshérités ce que certains de nos adversaires Tédsmexxt au nom de la solidarité bmnaine. Nous disons, dans la seule prière que le divin maître nous ait laissée, panent nostrum quotidianum da nobis hodie. Ce notre pain n'indique-t-il

ce ont quelque influence ou qui sont revêtus de quelce que autorité.

« Certes, l'oocasion était bonne. Je me suis en effet <c présenté partout comme démocrate et comme directe teur de ce journal ; or notre démocratie, telle que a nous la comprenons, et notre chère œuvre ont reçu « de tous le plus aimable accueil...

<( Notre grande force à Rome, c'est qu'on y juge sur « des faits ; on n'y connaît point les procès de tente dance.

ee Or nos adversaires, nos détracteurs, ceux qui nou& te excommunient, n'ont jamais fait que cela.

te Neuf fois sur dix ils ne nous ont jamais lus, jamais ce entendus ; ils ne se sont jamais dDnné le souci de <e vérifier les accusations plus ou moins grotesaues te portées contre nous...

<e A Rome, les récriminations vagues, les déclamate tions creuses, les insinuations malveillantes, le» <e Semaines religieuses réfractaires, les petits papiers <e artistes et les in-12 potineurs ne pèsent pas un fétu <e de paille dans la balance des jugements ; il faut des « faits.

« Et des faits, il n'y en a pas .contre nous, 'e J'en étais sûr d'avance; mais il y a des gens si ce habiles... que je me demandais si on n'avait pa^ ce arrangé quelque chose.

ce On a essayé, on n'a pas pu... »

ce C'est, en effet, la force dès démocrates chrétiens d'être au cœur de la vérité et de ne prêter le flanc à la critique que par les imperfections inhérentes à la nature humaine, jamais par la doctrine.

«e La faiblesse de leurs adversaires, c'est que leur

pas que tous nous avoos droit à l'existence ? Sans nous insurger violemment contre le triste ordre social nous pensons donc, nous aussi, que ce n'est point parce que le Christ a dit : « Il y aura toujours des pauvres parmi vous » que nous ne devons pas

apparente orthodoxie n'est qu'un tissu des erreurs, un amalgamme des diverses hérésies qui ont infesté notre pays auxqueUes la complaisance intéressée des pouvoirs politiques a donné des diadèmes de reines. Les naïfs et les ignorants s'y laissent prendre; mais le regard de Rome n'est pas dupe.

« Nous sommes très honorés de l'accueil fait à la démocratie française dans la personne de l'abbé Naudet. Il était juste que les honneurs allassent au plus méritant, à celui qui a combattu» dès la première heure, qui a été le plus calomnié, qui a le plus souffert, qui, dans la bataille, quelque criblé de balles qu'il fût, n'a jamais lâché le drapeau et n'a même jamais oublié d'aller au secours des compagnons en détresse qui le défendaient avec lui. »

Puisqu'il est question ici de M. l'abbé Naudet, pourquoi ne détacherions-nous pas quelques lignes de son article hebdomadaire du 22 novembre 1902, que nous avons sous les yeux et dans lequel il résume, avec sa netteté habituelle, quelques-uns des griefs que nous formulons plus haut contire un certain nombre de conservateurs catholiques :

« Au point de vue économique et social, qu'avonsnous fait ?

« Une grève éiclate quelque part, quel député catholique part aussitôt, pour l'étudier, et, s'il y a lieu, pour la soutenir ? Lisez nos journaux, écoutez nos conversations: les grévistes sont des rebelles, les patrons sont bien à plaindre d'avoir affaire avec de tels ouvriers.

« De notables et justes réformes ont amélioré depuis

rechercher tous les moyens d'éteindre ou du moins d'atténuer, dans la mesure du possible, le paupérisme.

Comment d'autre part ne pas déplorer que l'on ait tout fait, d'un certain côté, pour rendre aux miséreux la résignation moins facile, en leur enlevant la croyance à des compensations futures ? Certes, il est criminel et fou d'avoir interrompu, pour parler le langage d'Henri Heine et de Jaurès, la vieille chanson qui a si longtemps bercé la douleur humaine. Mais puisqu'on a ôté le ciel aux misérables, il faudra peut-être bien se résoudre à leur donner la terre.

vingt ans le sort de la classe ouvrière. Quelle a été notre attitude ?

(( Ou indifférente ou hostile.

(( Et ceux qui faisaient campagne dans le sens des revendications populaires étaient classés parmi les socialistes, et il n'y avait pas assez de malédictions pour écraser, pas assez de pierres pour lapider les démocrates chrétiens.

te Ni les évêques, ni les prêtres, ni les catholiques en corps n'ont élevé la voix lorsqu'il s'est agi de soutenir le peuple ; j'en excepte le petit groupe de catholiques sociaux et celui des démocrates chrétiens.

(( Il s'agissait des intérêts de l'agriculture, du minimum de salaire, de la limitation des heures de travail, des retraites ouvrières, d'assurance contre les accidents, de l'hygiène à l'usine ou à l'atelier, de la protection de la femme et de l'enfant, de la lutte contre la tuberculose et d'autres causes aussi justes et aussi populaires : nous restions ou nous paraissions indifférents. »

En tous cas, la résignation chrétienne ne doit pas nous empêcher de travailler au redressement possible des injustices engendrées par la nature des choses ou par la malice et T indifférence des hommes. A moins qu'en haine du christianisme, on essaye de convertir les foules au bouddhisme et qu'on leur promette l'amélioration de leur sort dans des vies ultérieures, au fur et à mesure de leurs futures réincarnations.

En effet, d'après la doctrine de Bouddha, l'âme épurée par des existences antérieures et devenue pour ainsi dire parfaite est élevée au-dessus de tous les maux, à l'abri des renaissances ultérieures et des transmigrations. Il s'est trouvé des néo-bouddhistes, en ces dernières années, qui nous ont proposé à la place du paradis chrétien les félicités du nirvana. Reste à savoir si les foules miséreuses voudront se payer de cette monnaie hypothétique et chimérique, au lieu et place des consolations religieuses et des résignations en somme si rationnelles de nos pères que les révoltés modernes, sans compensation aucune encore, leur ont fait rejeter.

Bien que nous n'ayons pas eu grand loisir pour étudier à fond les multiples doctrines du socialisme, et sans être d'ailleurs un disciple de Karl Marx, de Liebknecht ou de Proudhon, n'est-il pas permis de penser, sans tomber pour cela dans une absurde sentimentalité, que le monde du travail a droit à de sérieuses améUorations de son sort et que le prolétariat , tel qu'il est constitué , n'est pas la forme

définitive de T organisation du travail et surtout de la distribution de ses produits ?

Si l'on eût dit aux hommes les plus sages de l'antiquité que l'esclavage disparaîtrait un jour et que par conséquent cette vieille fonrie de la propriété viendrait à être abolie, ils auraient eu peine à le croire, car ils ne se figuraient sans doute pas que le monde pût être organisé autrement ; Sénèque en aurait souri. Or, l'esclavage et le servage ont vécu ; les âges futurs nous réservent sans doute d'autres tranformations sociales encore.

Ce serait un odieux contresens moral que les catholiques fussent plus que d'autres réfractaires à ces espérances et à cet idéal (1). Mais que de gens que l'on appelle catholiques et qui ne sont que d'âpres conservateurs !, Beaucoup de ceux-là ne voient dans le clergé pour lequel ils marquent un certain respect qu'une sorte de gendarmerie spirituelle aidant la maréchaussée à garder leurs biens, leurs personnes et leurs vies. L'âme de l'Eglise et l'esprit du Christ sont depuis longtemps morts en eux.

Nous ne saurions nous élever trop vivement contre l'attitude de ces hommes qui rendent odieuse aux yeux du peuple la religion qu'ils professent ostensiblement et du bout des lèvres. Il n'est pas dans

(1) Des idées analogues à celles aue nous développons ici ont été maintes fois et avec maîtrise exposées par M. l'abbé Sifflet, un des prêtres les plus éminents du diocèse de Lyon et une grande âme sacerdDtale, dans toute Tacception du mot.

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