‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuellesChapitre 7 sur 11 · J. QUINCAMPOIX · texte numérisé non relu

J. QUINCAMPOIX

Paul ViOLLET, membre de l'Institut.

11 ne faudrait pas induire des termes très modérésde cette protestation que, personnellement au moins, nous ayons blâmé le moins du monde ceux qui,parce qu'il ne saurait y avoir de droit contre le Droit, ont voulu résister à la force par la force.

Dans un pays civilisé tous doivent être soumis aux lois ; mais faut-il encore que ces lois écrites ne soient pas en opposition avec la loi naturelle.

D'anciens révolutionnaires se sont voilés pudiquement la face et ont pris des airs indignés parce que des citoyens ne se sont pas montrés suffisamment respectueux quand des commissaires de police sont venus exécuter de la façon que l'on sait des lois, des décrets et des arrêtés, pour lesquels dans d'autrestemps ces ex-insurgés avaient eux-mêmes montré une déférence moins superstitieuse.

Est-ce que, au 4 septembre, l'Empire n'était pas. la loi ? En 1830 et en 1848, Charles X et Louis-Philippe n'étaient-ils pas la loi ? Enfin, en 1789, la Bastille n'était-elle pas la loi ? Et qui, parmi les repu-

blicains sincères, pourrait soutenir que le peuple n'a pas bien fait de renverser l'Empire et les Royautés ; qui, parmi eux, pourrait prétendre que le peuple a eu tort de démolir la Biastille ?

Nous ne trouvons pas, quant à nous, que les Français soient trop révolutionnaires. Ils ne sont, au contraire, que trop enclins à respecter sans contrôle tout ukase gouvernemental.

Il y a quelques années, Drumont plaisantant cettf^ faiblesse des gens de notre race écrivait dans sa Libre Parole que si le percepteur de l'un des quartiers de Paris envoyait à ses habitants sur papier à en-tête administratif l'avis de passer le leidemaiu à son bureau pour y recevoir un coup de pied quelque part, on les verrait tous se bousculer pour y arriver les premiers et que les retardataires prendraient l'omnibus.

Non, nous ne nous permettrions pas de désapprouver les preuves d'énergie et d'héroïsme que des hommes et surtout des femmes ont données ces derniers temps en s 'insurgeant contre un pouvoir qui leur paraissait violer les droits supérieurs de la conscience. Mais nous n'aurions jamais conseillé cette résistance violente parce que, du jour où dans un document public nous aurions donné un pareil encouragement, il nous aurait paru de notre devoir strict de prêcher d'exemple et de nous mêler dans la rue à ceux que nous y aurions fait descendre.

Des jurisconsultes très compétents ont donné des consultations fort judicieuses desquelles il résultait

que tout citoyen avait le droit de briser les scellés apposés par un magistrat de Tordre administratif, et c'est avec une inébranlable énergie qu'ils disaient aux autres : <( Vous pouvez briser ces scellés à vos risques et périls. » Comme leurs conseils savants auraient eu plus de portée s'ils les avaient suivis euxmêmes et si, persuadés par les motifs qu'ils donnaient à autrui, ils étaient allés lacérer ces scellés de leurs propres mains !

Dans son premier Lyon du 2 août dernier, le 5a/M^ Public, à propos de la protestation du Comité catholique pour la défense du Droit, écrivait ce qui suit :

« En attendant. Combes poursuit son œuvre. Il exécute chaque soir les ordres ignobles que la Lanterne lui donne chaque matin. Rien n'assouvit sa rage, ni les ruines entassées, ni l'opinion publique exaspérée, ni les holà poussés par les voix les moins suspectes. Après M. René Goblet, ancien chef du parti radical, dont on a lu la protestation sensationnelle ; après M. Sigismond Lacroix, rédacteur en chef du Radical ; après le Journal de Genève ; après M. de Pressensé lui-même qui n'a pu s'empêcher de formuler quelques réserves dans V Aurore, voici un adversaire résolu du catholicisme, un protestant farouche, M. Gabriel Monod, qui adresse au Comité catholique pour la défense du Droit, lequel compte à sa tête notre distingué compatriote M. Léon Chaine et M. Paul Viollet, membre de l'Institut, la plus véhémente des protestations. »

Le Salut Public se méprenait sur la place que nous occupons dans le Comité catholique pour la défense du Droit. Le dernier venu dans ce Comité, nous ne sommes pas à sa tête ; et si notre signature se trouve au bas du document que l'on vient de lire à côté de celles de son président et de son secrétaire, c'est parce qu'à ce moment même nous étions en correspondance avec le fondateur et président de cette organisation au sujet de l'exécution des décrets Combes et des expulsions violentes qui commençaient. Comme lui, nous pensions que la ligue dont il présidait le Comité directeur trouvait dans sa raison d'être des motifs impérieux d'intervenir.

Cet appel qui parut dans V Eclair du 23 août 1902, dans le Temps et dans quelques journaux de Paris et de province, provoqua des lettres d'adhésion de la part de plusieurs personnalités en vue, notamment une de M. Gabriel Monod, l'un des chefs incontestés du protestantisme français, une autre de M. Michel Bréal, membre de l'Académie des Inscriptions, que l'on sait être Israélite et libre penseur.

M. Gabriel Monod, maître de conférences à l'Ecole normale, disait éloquemment : « Sommesnous condamnés à être perpétuellement ballottés entre deux intolérances et le cri de Vive la Liberté ne sera-t-il jamais que le cri des oppositions persécutées au lieu d'être la devise des majorités triomphantes ? »

Quant à M. Michel Bréal, il affirmait, avec toute l'autorité qui s'attache à son nom, que « la liberté

de rei;iseignement étant garantie par la Constitution, Ton ne peut que déplorer des mesures qui sont la violation de cette liberté ».

Des critiques venues ainsi de tous les horizons politiques étaient bien de nature à impressionner l'opinion de la masse indifférente et auraient dû exercier une influence modératrice sur le personnel gouvernemental ; elles peuvent montrer dans tous lés cas aux esprits impartiaux que soit en forgeant, soit en faisant appliquer cette législation liberticide, les pouvoirs publics ont fait fausse route et qu'au surplus ils ont mis en péril les intérêts de la République elle-même.

C'est pour faire valoir des considérations analogues que l'un des personnages les plus importants du régime actuel a cru devoir rompre un silence qu'il gardait depuis plusieurs années. Nous voulons parler de l'intervention inattendue de M. René Goblet, qui ne peut être suspecté de cléricalisme et qui, aux yeux de tous, passe pour l'un des quatre ou cinq véritables hommes d'Etat que nous ayons eus depuis trente ans à la tête des affaires publiques.

L'ancien président du Conseil est resté républicain un peu comme on avait l'honneur de l'être à l'époque généreuse de 1848 ; il croit encore à la liberté et c'est avec amertume qu'il reproche à certains républicains dégénérés des temps actuels, qui ne sont plus les temps héroïques, de délaisser complètement les principes, de ne plus animer d'idées généreuses leurs

programmes et de n'aimer plus le pouvoir que pour le pouvoir.

Voici en quels termes s'est exprimé au mois d'août dernier l'ancien leader du parti radical :

« Le sentiment religieux est en effet instinctif chez l'homme et l'on ne peut méconnaître que de l'empire qu'il exerce sur les âmes peut résulter une grande force morale pour les sociétés comme pour les individus. L'exemple de la grande République des Etats- Unis où les croyances religieuses sont si répandues et si actives suffit à prouver qu'il n'est nullement incompatible avec la grandeur de l'Etat et le progrès des libres institutions.

« Est-ce donc aux républicains qu'il appartient de travailler à détruire ce sentiment chez ceux qui en sont animés ? Et le parti qui a vécu de la liberté est-il biea dans son rôle quand il interdit aux parents d'élever leurs enfants dans leurs propres idées et de les placer dans des établissements libres sous la surveillance nécessaire de l'Etat ? »

On se rappelle que les électeurs de la Somme, ressemblant un peu à ces Athéniens qui se lassèrent d'entendre appeler Aristide le Juste, ne voulurent plus un beau jour renvoyer M. Goblet à la Chambre des députés où il leur faisait tant d'honneur et qu'ou- Wieux dé l'éclat des services rendus et du talent dépensé pour la cause publique, ils préférèrent à l'éminent honrnie d'Etat nous ne savons plus quel grand ou petit politicien. Pour excuser leur fâcheuse infidélité, quelques-uns de ses anciens électeurs ont

prétendu que leur ex-représentant avait « mauvais caractère ». C'est, comme on le sait, ce qui se dit généralement de ceux qui en ont « un ». Le vraisemblable, c'est que M. René Goblet, dont la souplesse peut ne pas être le trait dominant et qui a sur toutes choses des idées générales très arrêtées, ne pouvait pas toujours plaire aux quelques médiocrités qui dans bien des arrondissements disposent en maîtres des bulletins du peuple souverain.

Les conservateurs et les catholiques ont reproché avec véhémence à l'ancien ministre de l'intérieur de 1882 l'épisode sanglant de Châteauvillain. Mais ce très regrettable événement de sa carrière politique ne fut ni voulu ni prémédité et il n'offre rien de commun avec ce qui s'est passé et ce que l'on a pu craindre lors de l'exécution des décrets Combes.

Les catholiques peuvent donc sans arrière-pensée se féliciter de l'appui que leur a donné leur ancien adversaire politique, comme ils se sont félicités de l'aide puissante que leur a apportée M. Jules Roche, un autre ministre éminent de la République.

Ce sont les mêmes sentiments libéraux qui opt amené le républicain Renault-Morlière à faire prendre par le Conseil général de la Mayenne, au sujet de la fermeture des écoles libres, une délibération qui a été justement remarquée.

Une intervention qui pour beaucoup fut plus inattendue encore que celle de M. René Goblet et dont la portée également a été jugée considérable, fut celle de Bernard Lazare, que l'on peut bien appeler le

précurseur du dreyfusisme, puisque c'est lui qui le premier découvrit Terreur judiciaire et qui le premier jeta le cri d'alarme.

Le fascicule d'août des Cahiers de la Quinzaine contient en effet du célèbre publiciste une magistrale étude sur l'application faite aux congrégations de la loi du 1*' juillet 1901. Cette étude est précédée de la reproduction de l'appel du Comité catholique pour la défense du Droit, reproduit ci-dessus, des deux lettres de M. Goblet, de la lettre de M. Gabriel Mon iiod, de la lettre de M. Michel Bréal.

Bernard Lazare est un adversaire aussi déterminé que loyal de l'Eglise et des congrégations ; pour lui, le catholicisme c'est l'ennemi et il ne le caché pas.

Dans sa consultation, empreinte d'une grande hauteur de vues et écrite avec le souci évident de rester impartial (nous ne voudrions pas y voir, encore moins y montrer ce qui n'y est pas), l'auteur n'a pas fait œuvre de sympathie ; il a cherché à faire œuvre de justice.

Il reproche durement aux défenseurs des Congrégations leur attitude dans l'affaire Dreyfus : Que faisieZ'Vous, leur dit-il, quand nom luttions pour la justice, quand nous souffrions pour la vérité ? Pour lui, M. Gabriel Monod et M. Michel Bréal auraient dû faire quelques réserves avant de marcher <( avec Paul VioUet et ses amis » , avant de tendre « la main à ceux des catholiques qui ont conservé, peut-être plus chèrement et plus douloureusement que qui-

conque, le droit d'élever la voix au nom des principes de 1789 ».

Pariant de la façon dont les catholiques ont défendu leurs écoles, il déclare n'être pas de l'avis des républicains radicaux ou socialistes qui les ont blâmés d'être descendus dans la rue, d'avoir élevé des barricades, oi^anisé des tumultes. Il se sépare nettement sur ce point de ceux de ses amis qui sont de vrais « hystériques d'irréligion », suivant le mot de M. Thiers, rédacteur en chef du Salut Public de Lyon. Des courageux défenseurs des congrégations il dit avec une noble franchise : « Ils ont réalisé une série d'actes que nous avons été habitués à louer, quand ils étaient accompUs par des démocrates, au nom de la république et du progrès... ». Cuis, plus loin : « Qu'ont fait les autres pour approuver la circulaire Combes et en appuyer l'exécution ? Ils ont invoqué l'intérêt supérieur de la République et de la démocratie... Mais c'est aussi en vertu de l'intérêt supérieur de la patrie qu'on justifiait les illégalités du Conseil de guerre, c'est en faveur de ce même intérêt qu'on approuvait le faux Henry

« Nous voyons aujourd'hui des journaux anticlélicaux reprocher aux défenseurs des congrégations d'aller chercher l'appui de l'opinion étrangère. C'était à nous qu'on le reprochait hier

« Si nous n'y prenons garde, demain on nous metUra en demeure d'applaudir le gendarme fran-

çais qui prendra l'enfant par le bras pour l'obligep à entrer dans l'école laïque, tandis que nous devrons réprouver lo gendarme prussien contraignant l'écolier polonais de Wreschen... »

Après avoir déclaré qu'il se refusait « aussi bien à accepter les dogmes formulés par l'Etat enseignant que les dogmes formulés par l'Eglise », Bernard Lazare dit encore : « Mais alors quelle liberté d'enseignement demanderons-nous ? la liberté pour tous, y ccwnpris pour la raison, car aujourd'hui c'est elle qui est bâillonnée ».

M. Charles Péguy, des Cahiers de la Quinzaine^ adhère pleinement aussi à la consultation de son éminent collaborateur et adopte courageusement ses conclusions.

M. Georges Hervé, l'un des membres fondateurs de la Ligue des droits de l'homme, est également partisan de la liberté pour tous puisqu'il a donné publiquement son adhésion à la lettre de M. Gabriel Monod.

N'ayons garde enfin d'oublier M. Georges Clemenceau, un dreyfusard s'il en fût, et qui s'est fait dernièrement au Sénat, dans une envolée d'éloquence vraiment sensationnelle, le défenseur imprévu de la liberté d'enseignement.

« Quand je parle , a dit M. Clemenceau , de la liberté d'enseigner, je ne me dissimulé pas qu'un certain nombre de républicains sont d'une opinion contraire à la mienne. Les tentations sont grandes pour le parti au pouvoir d'abuser de sa situation^

car il dispose de la force, et il ne serait pas composé d'hommes s'il ne cédait pas quelquefois à la tentation

« Vous avez fait la liberté par vos revendications antérieures ; quand vous êtes au pouvoir, prendrezvous peur de la liberté ?

« On a dit que l'enseignement était un service public, mais l'assistance aussi, et il ne vous viendrait jamais à l'idée de condamner quelqu'un qui donnerait deux sous à un pauvre sous prétexte que l'assistance est un service public.

« Je ne veux pas discuter ici le fond de la question, mais poser le problème. M. Combes a dit : « Nous avons la force, nous avons le droit », et il n'a pas voulu dire par là qu'il entendait se servir de la force contre le droit, mais je tiens à déclarer ici que si jamais il pouvait y avoir conflit entre la république et la liberté, c'est la république qui aurait tort. »

M. Henry Maret, que sa franchise indomptable a fait conune l'enfant terrible du parti radical et qui se refuse aujourd'hui au sacrifice de la liberté sur Tautel d'une hypocrite « Défense républicaine », a également droit ici à une respectueuse mention. Il a réclamé, dans le désert il est vrai, le droit commun pour les congrégations religieuses, comme il l'a réclamé pour l'officier juif.

Enfin, M. Deherme, le promoteur des Universités populaires, dont on connaît les idées avancées, après avoir constaté qu'à la force vivante des congréga-

lions on ne sait opposer « que des plaintes, des injures, des policiers et la peur hideuse », approuve la rébellion de ceux dont la liberté de conscience était menacée. Dans son article de la Coopération des idées il écrit : « De quel droit, après tout, outrager la conscience de plus de dix millions de Français ? >>

Comment pourrions-nous maintenant ne pas observer que les hommes éminents dont nous venons de parler et qui ont apporté leur concours précieux à la défense de la liberté religieuse se sont fait remarquer aussi par l'énergie avec laquelle ils ont soutenu la cause de celui que les gazettes désignent couramment par cette phrase stéréotypée : le traître deux fais condamné par ses pairs.

Comment ne pas observer que les Gabriel Monod, les Michel Bréal, les Viollet, les Jules Roche, les Bernard Lazare , les Charles Péguy , les Georges Hervé, les Clemenceau, les Henry Maret, les Deherme, comme les Aynard et les Bérenger, ont protesté contre les monstruosités commises à l'occasion du procès historique au cours duquel « les questions ne devaient pas être posées » ! Tous ont pensé que dans ce procès à jamais fameux la justice avait été d'un côté et les juges de l'autre.

Autour des Décrets Combes

Comme on vient de le voir, les républicains de principe n'approuvent pas la loi du 1*' juillet 1901, ou tout au moins blâment son mode d'application.

Les républicains d'autrefois seraient bien plus sévères encore que ceux d'aujourd'hui. Qu'en dirait SpuUer qui , dans un jour de sage et patriotique inspiration, appelant de ses vœux des temps meilleurs, voulait faire pénétrer dans la république devenue incontestée « un esprit nouveau » ?

Qu'en dirait Paul Bert lui-même, que l'exercice du pouvoir sagement exercé dans l'une de nos grandes colonies et la vue du bien fait à la France par les congrégations religieuses à l'étranger avait presque moralement transformé ?

On sait bien aussi ce qu'en penserait ce grand républicain, Challemel-Lacour, qui honora la fin de sa belle carrière politique en prononçant à la

tribune du' Sénat de si magnifiques harangues pour combattre Tarticle 7 de la loi Jules Ferry et pour revendiquer , aux applaudissements du pays , la liberté de l'enseignement comme une liberté nécessaire.

Ce philosophe ne croyait pas au Dieu des chrétiens, mais il croyait à la justice et c'est délibérément qu'il prononça un retentissant meâ culpâ de ses anciennes erreurs, dans des discours qui resteront parmi les plus purs chefs-d'œuvre de l'éloquence parlementaire (1).

(1) M. Challemel-Lacour avait pris le chemin de Texil après le coup d'état du 2 décembre. Il était professeur à Genève quand TEmpire s'écroulant après nos premiers désastres et la capitulation de Sedan, le gouvernement de la défense nationale l'envoya comme commissaire du pouvoir central à Lyon et préfet du Rhône. Ce philosophe, subitement transformé en administrateur d'une grande cité que menaçait à la foi» l'invasion des armées étrangères et les épouvantes plus grandes encore de la guerre civile, eut à lutter .contre les choses et les hommes dans les circonstances les plus difficiles. Et il le fit avec succès. Une fois installé à l'Hôtel de Ville, sur le sommet duquel flotta, pendant plus de deux mois, le drapeau rouge, il eut à s'y défendre, presque à chaque instant, contre l'émeute toujours grondante. Les ouvriers de la Croix-Rousse, fils des insurgés qui élevèrent tant de fois des barriicades sous le règne de Louis-Philippe, au cri de «(Mourir en comhattant ou vivre en travaillant», avaient retrouvé dans le sang qui coulait dans leurs veines les vieilles ardeurs révolutionnaires de leurs pères.

Sorti du collège depuis quelques seiïiaines seulement, nous vécûmes les premiers mois de l'année ter-

Que dirait enfin de cette persécution religieuse rallumée celui-là même qui, de sa voix tonnante, jeta à Romans ce fameux cri de guerre : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi » ? Oui, que dirait le tribun

rible sur la place publique que traversaient, soit des bataillons de la garde nationale insurgée, soit les troupes plus ou moins régulières d'hommes armés qui se rendaient à la frontière.

Le préfet du Rhône, assailli par tant de difficultés presque insurmontables, commit des fautes que lui reprochèrent durement les conservateurs après la fin de la tempête. Mais, en somme, grâce à son énergie et à son habileté, il réussit à empêcher, dans la cité troublée, des calamités qui semblaient inévitables.

Il fut aidé, dans cette tâche ardue, par M. Andrieux qu'il fit maintenir à son poste de procureur de la République dans lequel venaient de l'installer, de leur propre autorité, les émeutiers du 4 septembre, après avoir été le chercher dans la prison même de la ville où il puxgeait une condamnation pour offense à la personne de l'empereur. C'est lui qui, avec sa connaissance profonde du cœur humain, avait envoyé à la délégation du gouvernement installé à Tours ce télégramme empreint d'une bonne philosophie : (( Calmez Andrieux en le satisfaisant »

L' ex-prisonnier, devenu dans le même instant libre et chef du parquet qui l'avait fait poursuivre naguère, s'employa courageusement, sans perdre un instant, à libérer les fonctionnaires impériaux incarcérés à sa place. Tout ce que l' ex-révolutionnaire, l'ex-délégué des libres-penseurs lyonnais au contre-concile de Naples fit pour protéger les conservateurs et les religieux menacés serait trop long à dire; bornons-nous à rappeler que, plein d'énergie dans la direction alors si difficile de son parquet, M. Andrieux fut, de plus, brave jusqu'à la témérité devant l'émeute. On le vit en effet, à. la tête des troupes, charger ses anciens amis

fougueux et patriote dont se sont plusieurs fois réclamés les conservateurs, maintenant qu'ils se sont mis avec raison à opposer le chant dé la MarseiUcdse, naguère honnie, à celui de la Carmagnole ? Quel

qui, n'ayant pas un esprit aussi délié que le sien, n'avaient pas saisi aussi facilement que lui les nuances, et peu subtils, ne concevaient pas que Ton ne dût plus s'insurger contre un régime dont il était devenu, lui Andrieux, le représentant.

En le faisant maintenir à ce poste d'honneur et de péril, M. Challemel-Lacour avait été bon psychologue. Dès que l'ex-détenu de la prison Saint-Paul eut revêtu la robe du magistrat, non seulement il en prit les aptitudes et devint gouvernemental ; mais il en acquit de suite aussi la haute impartialité et poussa jusqu'au scrupule le souci du devoir à accomplir. Pourquoi, dans cette page d'intérêt tout local aue nous nous laissons aller à écrire ne ramasserions-nous nas les miettes de l'histoire ? Nous ajouterons donc ce détail, c'est que, comme pour donner un dernier souvenir à son passé révolutionnaire, le nouveau procureur fit vraiment une révolution au palais par sa nouvelle manière de porter la barbe. Il la porta toute entière de façon très décidée, rompant ainsi brusquement avec les traditions, jusque-là respectées, qui voulaient que la face des juges fût ornée de ces solennels favoris qui les faisaient prendre parfois pour des gens de maison par les personnes peu attentionnées ou insuffisamment douées du sens de l'observation.

Nous en aurons fini avec ce que nous voulions rappeler de l'histoire lyonnaise de M. Andrieux, quand nous aurons dit comment, pour avoir fait publiquement profession d'athéisme, il dut descendre de son siège de procureur sur l'invitation qui lui en fut faite par M. Thiers, que la droite de l'Assemblée nationale cependant ne trouvait pas assez conservateur et à la plajce duquel elle finit par mettre le sabre du Maréchal. Ce fut à l'occasion d'un procès en diffamation impru-

serait le langage de cet homme que certains redoutaient comme un futur César en redingote et auquel, au cours d'une interruption parlementaire d'un bon classicisme, Henry Maret, qui ne pouvait lui pardon-

demment engagé par M. Andrieux contre la Comédie Politique (tout procès en diffamation contre un journal est une imprudence).

M* Pinard, l'ancien ministre de l'Empire, défendait le gérant; M. Ponet, directeur du journal et auteur de l'article, se défendait lui-même ; le redoutable polémiste n'était pas encore en possession du talent oratoire qu'il acquit depuis. Quant à M. Andrieux, il avait fait venir de Paris, pour plaider sa cause, M® Leblond, sénateur, vénérable relique de la République de 1848, et qui avait beaucoup plus gardé de renommée qu'il n'avait conservé de talent. Le samedi soir, à la fin des débats, M. Andrieux demanda aue l'audience fût reprise le lendemain dimanche pour qu'il pût plaider lui-même; et c'est au cours de la plaidoirie merveilleuse prononcée par lui ce jour-là qu'il fit, de ses opinions philosophiques, une déclaration tellement peu conforme aux idées de la majorité des membres de l'Assemblée nationale que ceux-ci demandèrent et obtinrent sa tête. Rappelons-le en passant, quatre Lyonnais tinrent une grande place dans cette première Assemblée parlementaire de la troisième République : d'abord M. Lucien Brun, l'éminent orateur, le chef incontesté de l'extrême droite qui resta jusqu'à la fin l'intime confident, le conseil du comte de Chambord, puis MM. Ducarre, Flotard et Talion qui siégeaient sur les bancs de la çrauche libérale et soutenaient éloquemment, à la tribune, la politique avisée et difficile du chef du gouvernement.

Mais revenons à M. Andrieux et disons comment il fut conduit à émettre son sentiment personnel sur l'existence ou la non-existence de Dieu, par un joli incident d'audience qui mérite peut-être d'être conté.

ner ni ses façons dictatoriales ni son embonpoint, adressait l'injurieuse et injuste épithète de Vitellius ? Il disparut subitement de la scène politique dans une aventure vulgaire et tragique, peu de temps après

M" Pinard venait de terminer une brillante période, Tune des meilleures probablement qu'il eût dans son répertoire, quand, se tournant brusquement du côté de M* Genthon, avocat lyonnais de joyeuse mémoire, à la fois sceptique et clérical, il lui dit: «Est-ce le moment, dis; faut-il y aller du bon Dieu ? » Et sur la réponse affirmative de son confrère qui, mieux que lui, s'était rendu compte de l'état psychologique de la salle, il éleva de nouveau et ses longues manches et une voix que faisait trembler une visible émotion; puis le regard fixé sur l'image sainte du prétoire, il repartit d'une belle envolée pour une période plus brillante encore sur le Christ qui..., le Christ dont..., le Christ auquel..., période d'une belle cadence rythmique qui, en appelant la réponse faite le lendemain, devait coûter à M. Andrieux son hermine de procureur de la République.

Ainsi, devenu libre, l'ancien procureur retourna à ce barreau d'où l'on s'élève quelquefois, mais où l'on ne descend point quand on vient y reprendre sa place; il plaida pendant les orageuses périodes du 16 mai et du 24 mai nombre de procès politiques. Ses plaidoiries étaient un tissu merveilleux fait de tout ce qu'un artiste de la parole peut demander à une dialectique savante, à l'ironie fine, à l'indignation feinte ou sincère, aux colères légitimes ou seulement très savantes. Nous lui devons quelques-unes des fortes jouissanices intellectuelles de notre jeunesse. Clerc d'avoué, nous suivions, dans les salles d'audience, cet orateur élégant et passionné et lorsque M® Chapuis, notre patron, qui était, en même temps qu'un très habile homme d'affaires, un véritable orateur, voyait en rentrant à l'étude notre place inoccupée, indulgent

avoir traité d'ilotes ivres ses anciens électeurs de Belleville qui n'étaient pas devenus raisonnables en même temps que leur élu !

Sans aucun doute, dans l'intérêt supérieur de 3 a

et débonnaire, il ne concevait aucune humeur à nous savoir, loin de son papier timbré, assister à ces superbes lêtes oratoires.

Tout le monde connaît la brillante carrière du préfet de police et de Tanibassadeur de France. On a reproché à cet homme un peu <( ondoyant et divers « ses/îoquetteries passées avec les gens du boulangisme, son flirt actuel avec les nationalistes. Mais il doit être si contraire à son généreux et fantaisiste tempérament de rester trop longtemps gouvernemental 1 II est toutefois une circonstance où certainement son courage lui valut l'hommage de tous les gens de bien ; c'est lorsque, au cours de cette fameuse séance où la peur hideuse et lâ^che faisait le vide autour de M. Wilson isolé à son banc, il eut l'intrépide courage d'aller serrer la main de cet homme dont se détournaient tous ceux qui, la veille encore, l'accablaient de leur servilisme obséquieux et faisaient auprès de lui, pour implorer sur eux ou les leurs sa toute-puissante protection, maintes et maintes bassesses qu'ils appelaient des démarches.

Comment ne pas pardonner beaucoup à tant d'esprit, à tant de talent et à tant de courage ?

On sait comment M. Andrieux, qui n'est pas de nature à rester enrégimenté, sortit de la maçonnerie dont il avait dévoilé aux profanes les grotesques cérémonies. Il promit, à cette occasion, de publier l'histoire des religions laïques du xix® siècle et notamment de cette congrégation non autorisée, qui date ses documents de la mort d'Hyram et qui voudra bientôt nous empêcher de faire partir notre ère de la mort du Christ. Mais au grand dommage de la saine gaîté publique, il ne tint pas plus cette promesse que

patrie et pour Texistence même de la République, il trouverait de « strict opportunisme » de fermer le cycle' des luttes religieuses qu'il avait lui-même si puissamm^ent contribué à ouvrir ; il conjurerait ses concitoyens de ne pas rester plus longtemps désunis sous les yeux de T étranger, mais de mettre enfin un terme à leurs discordes intestines.

Il est encore, parmi les illustres fondateurs de la République, un homme dont la grande voix s'élèverait avec véhémence contre les iniquités commises, si elle n'était éteinte pour jamais et si sa bouche éloquente n'avait pas été glacée par la mort,

Jules Simon avait horreur du fanatisme confes-

si elle avait été faite par un candidat à ses électeurs. Les événements actuels ont fait irevivre, pour tous, le souvenir de l'exécution des décrets Ferry (l'histoire se recommence); nous avons revu, comme il y a vingt ans, des expulsions de religieux. De ces anciennes expulsions, la plus retentissante fut celle que présida, en gants gris perle, le sceptique et élégant préfet de police d'alors, auquel devait succéder un jour un autre Lyonnais, M. Lépine, dont on pourrait dire aussi the right man in the right place, M. Andrieux mit le plus de courtoisie qu'il put dans ce qu'il considérait comme l'accomplissement de son devoir; d'ailleurs, même au temps de sa fougueuse et révolutionnaire jeunesse, il ne fut sectaire que dans la mesure restreinte où pouvait l'être l'un des hommes les plus spirituels de notre pays. Par un singulier retour des choses d'ici-bas, digne d'être médité, au dire des gazettes bien informées (elles le sont toutes), l'expulseur d'hier a vu son propre fils arrêté parmi ceux qui manifestaient, un peu bruyamment, leur indignation contre les expulseurs d'aujourd'hui.

sionnel qu'il ne confondait pas avec le sentiment religieux. Ce vrai libéral, que certains catholiques ont tant attaqué, avait le plus grand respect des droits de leur conscience,

Savant, philosophe, très grand orateur, homme d'Etat, il fut un de ceux qui ont le plus honoré cette France républicaine, qui ne lui a pas élevé encore cependant une satue, alors que tant de petits grands hommes encombrent de leur marbre ou de leur bronze nos rues et nos places publiques.

Nous nous souvenons d'avoir entendu cet incomparable orateur, alors qu'entre deux ministères il était venu présider à Lyon une distribution de prix. Il grisa de la divine musique des mots ses auditeurs charmés, qui étaient bien les fils de ces anciens Gaulois dont César disait dans ses Commentaires qu'ils aimaient à entendre bien parler. Sa magnifique harangue fut tout entière un hymne à la lumière, au progrès, à la Uberté ; et nulle parole humaine , depuis , ne fit sur nous une plus forte impression.

On sait toutes les attentions dont l'accabla le jeune Guillaume II, quand notre ancien ministre de l'Instruction publique alla représenter la RépubUque française à cette conférence à tendances socialistes convoquée par l'empereur allemand.

Il n'est en effet pas banal cet « imperator » qui, pourrait-on dire si l'on ne craignait d'être irrévérencieux, couvre son chef auguste, tantôt du casque de Lohengrin, tantôt de celui de Mangin. Mais sa

préoccupation constante d'étonner le monde ne doit pas cacher à nos yeux ses réelles qualités. En plusieurs circonstances, il a fait preuve à l'égard de la France d'un tact chevaleresque, le jour par exemple où, à l'occasion des funérailles du président Carnot, victime d'un attentat politique, il graciait deux officiers français condamnés pour espionnage.

Combien ne doit-on pas regretter que son aïeul, cédant à l'entourage militaire de chefs qui étaient meilleurs stratégistes que sages politiques, ait imposé à son ennemi vaincu la perte de deux provinces I

En nous arrachant ce lambeau du sol de la patrie sans obtenir ensuite de ses habitants la ratification volontaire de ce qu'avait fait la violence brutale de la victoire, Guillaume F' a violé ce qui devrait être le droit moderne, et creusé un fossé peut-être infranchissable entre deux nations qui auraient pu si vite se réconcilier. Quand et comment la blessure qui nous a été faite et qui saigne encore sera-t-elle cicatrisée ? C'est le secret de l'avenir ! Mais notre jAlsace-Lorraine espère toujours, dans le silence et le recueillement, de la volonté de Dieu et des revanches attendues de l'histoire, l'heure marquée d'avance pour la reprise glorieuse de ses destinées françaises.

Quoi qu'il en soit, les populations qui vivent entre le Rhin et la Vistule ont en effet plus d'affinité avec notre race que celles qui habitent les rives de la Neva ou les monts de TOural et dont le souverain absolu,

s'il en avait eu la fantaisie , aurait pu , lors d'un voyage récent, se faire porter en triomphateur au palais de l'Elysée et monter sur le pavois des empereurs français, grâce au délire patriotique dont furent saisis, à la vue de son sabre et de ses bottes, les militaristes et les nationalistes de la capitale.

Ce que nous voulons ajouter au sujet de Guillaume II, c'est que ce prince, qui allie à un mysticisme moyennageux un sens si pratique , s'est toujours montré plein de déférence pour la religion de tous ses sujets. Les catholiques allemands, dont le loyalisme à l'égard des institutions acceptées par leur pays devrait nous servir d'exemple, ont obtenu des pouvoirs publics ce qu'ils leur devaient en demeurant sur le terrain constitutionnel et sous l'égide du droit commun.

Guillaume accueille dans ses états les congrégations qui, par suite de ce qu'on a pu appeler « une révocation de l'édit de Nantes à rebours », se voient obligées de quitter le sol aimé de notre patrie. Les jésuites eux-mêmes qui depuis deux cents ans sont la terreur de presque toutes les monarchies de l'Europe pourront bientôt rentrer en Allemagne tandis que les catholiques français qui demandaient autrefois la liberté comme en Amérique, comme en Angleterre, en seront réduits à demander la liberté comme bn Prusse (1).

(1) Les catholiques allemands, américains et anglais ne sont pas les seuls à l'indépendance desquels nous

Le mouvement catholique s'accentue d'ailleurs en Amérique où jamais nos coreligionnaires ne se sont faits persécuteurs ; il s'accentue en Angleterre, en Allemagne. Ce serait en effet une erreur de croire que le catholicisme qui, par définition, est une religion universelle ne convient qu'aux peuples de race latine.

Nous n'avons rien voulu dire du côté juridique de la question soulevée par la loi contre les congrégations et son mode d'exécution. La loi du 1®' juillet 1901 et l'avis du Conseil d'Etat du 23 janvier 1902 ont fait notamment l'objet d'une étude très complète de M. Edouard VioUet, avocat à la Cour de Paris, membre du Comité catholique pour la défense du Droit que fonda et que préside son frère, M. Paul

portions envie. Un banquet a été offert le 1" septembre dans les salons du palais d'Orsay à Sir Wilfrid Laurier, sous la présidence de M. Ribot aui prit une si noble part dans les dernières luttes engagées au nom de la liberté trahie par ceux-mêmes qui devraient veiller sur elle; et ce n'est pas sans une poignante émotion que Ton y a entendu le premier ministre du Canada prononcer les paroles suivantes : « Le Canada est placé, par ses institutions politiques, sous Tégide de la couronne d'Angleterre. Nous jouissons de toutes les libertés : liberté politique, liberté religieuse et liberté individuelle. Comment ne témoignerions-nous pas notre reconnaissance de toutes ces libertés à l'Angleterre ? » Dans ces quelques mots, quelle matière à tristes réflexions pour les uns, que de leçons pour les autres I

VioUet. Cette étude vraiment remarquable a paru en septembre dernier sous ce titre : les Ecoles libres.

Nous avons commencé à revoir, comme il y a vingt ans, les ordonneinces de référé, les jugements de tribunaux, les arrêts de Cour d'appel, les fâcheux arrêtés de conflit.

Lors de l'exécution des décrets du 29 mars 1880, les congrégations avaient déjà été obligées de chercher justice dans les prétoires où se débattirent, alors comme aujourd'hui, les plus graves questions de droit public au sujet des expulsions de religieux accomplies manu militari.

Et, s'il nous est permis d'amener ici un souvenir personnel , nous nous rappelons bien l'audience des référés dans laquelle les jésuites de notre ville demandaient qu'il fût sursis à l'exécution du décret poursuivie contre eux.

M* Guillermain, avoué, qui avait été élevé dans le célèbre collège de Fribourg, à une époque où la Monarchie ne se montrait pas plus hospilahère pour les jésuites que la République, était à la barre et défendait ses anciens maîtres. Nous entendons encore avec quel accent indigné il termina son éloquente plaidoirie par cette virulente apostrophe : « Si nous étions dans un pays libre, en Angleterre, ce n'est pas devant le tribunal des référés que nous vous aurions fait citer, mais c'est sur le banc des assises. »

Le préfet du Rhône, présent aux débats, et que M* Guillermain avait attaqué avec tant de véhé-

mence était M. Oustiy, qui fut, depuis, appelé à la préfecture de la Seine. Le magistrat qui dirigeait les débats était le président Louis Brigueil, mort depuis, et qui s'acquittait de ses hautes fonctions avec une bienveillance qui ne nuisait en rien à sa grande autorité. Les sentiments de dignité et d'impartialité sont d'ailleurs restés traditionnels sur le siège de président du tribunal de notre ville où la magistrature tout entière est entourée du respect légitime qui lui est dû.

Ce n'est pas en vain, croyons-nous, que le Droit viendra se mettre sous la protection de la Justice : Nos anciens parlements ont été souvent les boulevards de la liberté contre le despotisme royal. Nos tribunaux actuels peuvent encore être son dernier asile.

A ce propos, il serait bon de relire quelques passages du discours par lequel le premier président Millevoye accueillit, il y a quelque vingt-cinq ans, M. Fabreguette, nouveau procureur général « que la fortune avait semblé prendre par la main » pour lui faire gravir plus vite les échelons de la hiérarchie judiciaire et le porter à un poste digne de son caractère et de son talent. Cette courageuse et éloquente mercuriale eut un grand retentissement dans le pays ; elle était l'adieu de l'ancienne magistrature qui, comme le coureur antique, passait à un autre coureur le flambeau qui ne devait pas s'éteindre ; elle constituait le testament un peu hautain de la magistrature impériale à la magistrature républi-

caine qui accepta l'honneur et les chaînes de l'héritage (1).

Les avocats et les avoués doivent donc porter avec confiance les revendications des particuliers ou des collectivités poursuivis devant la magistrature française.

Mais, à ce propos, peut-on s'empêcher de dire que lors de la tempête qui a soufflé et qui souffle encore sur le pays, la plupart des barreaux de

(1) Nous citons ici quelques li'gnes de ce discours retrouvé dans un rœueil dû à la piété filiale de M. Jacques Millevoye, avocat à la Cour de Lyon. Ces pages intitulées : Un Magistrat sont d'une forme littéraire exquise et font le plus grand honneur au petitfils du poète charmant qui écrivit La Chute des Feuilles et dont la postérité brillante n'a certes pas dégénéré :

« J'ignore les aventures et les surprises que l'avenir prépare ou réserve à la magistrature de notre pays. Je ne veux pas prévoir si de périlleuses utopies — avides de changements inutiles — pourront enfin triompher et si le grand vent de destruction qui souffle et passe de toutes parts ébranlera le vieil édifice où s'abritait la sécurité de nos consciences et la libre impartialité de nos décisions. Mais si cette tristesse nous était réservée, à nous autres vieux magistrats, d'assister à la ruine de nos tp^aditions anciennes et respectées, nous voudrions conserver et veiller en nos cœurs cette espérance, cette illusion peut-être, de voir se redresser les principes abattus et les cendres se ranimer encore. Si demain nous ne devons plus, comme les anciens parlements, appartenir qu'à l'histoire, c'est à l'histoire que nous demanderons une consolation. Elle nous enseigne qu'ils furent courts, les grands orages, et que, des ruines fécondes semées par la tour-

France ont manqué de clairvoyance et de sang-froid et que leur légitime prestige en a souffert à bien des yeux.

Auraient-ils moins d'autorité maintenant pour défendre nos libertés religieuses menacées si, plus fidèles à leur noble mission, ils s'étaient davantage soucié des violations commises au détriment du capitaine Dreyfus et s'ils avaient protesté, au nom des principes tutélaires de toute justice, contre ses droits indignement foulés aux pieds.

Pourquoi, abusant par trop cette fois de la tradition qui exige qu'ils se rangent invariablement du côté de l'Opposition, ont-ils, ces défenseurs professionnels, pu accepter sans indignation tous les attentats commis contre les droits imprescriptibles de la Défense ?

Nous ne regrettons pas que, dans l'attachement

mente, la justice sâ redressa toujours grave, aussi impartiale, ausâi pieusement fidèle à ses traditions de probité, saintes et inviolables comme des dogmes. EUe nous montre quel cette magistrature de France sut ignorer les douloureuses défaillaiices et qu'il y eut sans cesse .dans ses rangs des obstinés de l'honneur, des incorrigibles du devoir pour qui les intérêts ne furent pas des convictions et qui surent résister aux secousses de la crainte comme aux séductions menteuses de l'ambition. Et nous, Messieurs, qui continuons cette grande œuvire, sans souci des événements, inclinés et recueillis sur notre tâche, isolés dans notre conscience, sans peur et sans reproche, nous attendons les temps qui viennent inconnus, et j'ignore ce qui pourrait troubler le calme et la sérénité de notre dernier a^rrêt ».

légitime et légendaire qu'ils ont pour leur indépendance, les avocats frondent un peu le Pouvoir. Mais cette tendance, qui n'est pas mauvaise, n'est acceptable que parce qu'elle sert les libertés publiques et qu'elle est un des contre-poids nécessaires de la puissance gouvernementale.

Mais dans les circonstances que nous avons traversées, c'est pour l'obscurité contre la lumière, c'est pour la force contre l'idée, c'est pour la rigueur contre la bonté, c'est pour l'iniquité contre la justice que l'on a vu avec stupeur la plupart des membres de nos grands barreaux prendre violemment parti et cela au grand dommage de l'accusé et au profit de ses imprudents accusateurs. En masse, ils ont approuvé les la question ne sera pas posée qui ont émaillé ces longues audiences et, sans un murmure, ont laissé traiter de « maquis de la procédure » les saintes formules du Droit qu'ils savent être les plus sûres garanties de la justice.

Beaucoup, cependant, parmi les avocats (1), avec

fl) Nous avons dit franchement ce que nous pensions de Tattitude prise dans l'affaire Dreyfus par la grande majorité des barreaux de France; mais nous ne voudrions contrister en rien les amis et les camarades que nous avons au Palais de justice. On connaît les sentiments que nous professons pour le grand barreau de Lyon où se remarquent tant de caractères, tant de vigoureux talents et pour cette compagnie d'avoués à laquelle nous appartenons, qui a su mériter à un haut degré l'estime des juges et l'entière conllance des justiciables.

Nous n'avons donc pas eu l'intention de viser plus

Thabitude qu'ils ont des dossiers et des causes judiciaires, et grâce aussi aux invraisemblarices accumulées dans cette affaire, à tout ce que Ton eu savait, à tout ce qu'on en pouvait deviner, même avant l'aveu du faux Henry, auraient dû résister à l'entraînement général et avoir, à la lumière des fautes commises par les accusateurs, la claire vision que l'accusation avait fait fausse route.

Cette éclipse momentanée du sentiment libéral qui a affligé des esprits sincères est d'autant plus regret-

spécialement ce barreau lyonnais où briUèrent avec tant d'éclat les Jules Favre, les Sauzet, les Humblot, les Rambaud, les Dubost, les Le Royer, les Caillot- Chouard, les Gayet, les Rive, les Vachon, les Brac de la Perrière, les Mathevon, les Jules Dulac, les Paul Rougier, qui compte actuellement dans ses rangs trois orateurs de tout à fait premier ordre, trois des maîtres de la parole contemporaine, Charles Jacquier, Paul Arcis, Eugène Huguet; un conférencier éloquent et lettré comme Garin qui, bien que surchargé par le travail du cg.binet et des audiences, trouve encore le temps de s'occuper d'art, d'œuvres d'enseignement et de philanthropie; des professeurs en renom comme Garraud, Flurer, Appleton de cette Faculté de droit dont Caillemer est depuis vingt-sept ans Téminent doyen ; des membres de nos assemblées parlementaires : Milliaud, Gourju, Repiquet, Gourd et Bonnevay ; d'autres personnages politiques, des journa listes ; enfin nombre de jurisconsultes habiles et diserts.

Pour ne pas donner une énumération qui pourrait être incomplète, nous aimons mieux leur rendre hommage en les saluant tous ici en la personne de ceux qui ont fait partie, ou font encore partie du Conseil de l'Ordre : M®« Guerrier, Vachez, Dubreuil, de Villeneuve, Morin, Gabriel Perrin, Charles Jacquier, tous

table qu'il est absolument nécessaire que le barreau jouisse de toute son autorité, afin de pouvoir exercer sa légitime influence et sur les tribunaux et sur Topinion publique.

Dans l'admirable discours que M. le comte de Mun a prononcé à la Chambre, le 15 octobre dernier, il rappelait ce vœu exprimé par le grand Berryer : (( Laissez-nous ces deux choses : forum et jm et je sauverai toutes choses. »

anciens bâtonniers ; M® Tavemier, bâtonnier en exercice ; M®* Bonnard, Rousset, Repiquet, Manhès, Arcis, Roux, Duréault, Garcin, Millevoye, Flachaire de Roustan, Ducurtyl.

Que de noms encore, nous aurions plaisir à citer, d'avocats plus jeunes, remarquables par leur talent et auréolés déjà d'une certaine renommée; mais ils ne sont pas encore entrés au Conseil de l'Ordre. D'après un usage vétusté,, il faut, en effet, pour pouvoir y être élu, avoir déjà dépassé l'âge d'un sénateur de la République.

Nous tenons également à adresser un témoignage de sympathie confraternelle aux avoués lyonnais, qui font partie eux aussi de la grande famille judiciaire. Nous saluons donc avec la même cordialité M® Nérard, doyen de la ^compagnie et président de la Chambre des avoués, ainsi quç M®" Pidard, Bouchardy, Gager, Chapuis, Peiron, dont nous sommes le collègue dans cette Chambre; mais de ceux-là il convient que nous ne fassions pas trop de compliments puisque nous sommes des leurs.

Du clergé séculier et des congrégations

Il ne faut pas se le dissimuler : dans bien des milieux populaires, les prêtres et les moines inspirent plus de répulsion que de sympathie. Cette impopularité est injuste sans doute, mais il est inutile de la nier. Dans les villes comme dans les campagnes, on tient le clergé en suspicion, et même lorsqu'il est estimé par ses paroissiens comme un brave homme, le curé inspire à la plupart des gens une espèce de méfiance, dès qu'il semble vouloir s'occuper des affaires de la commune ou se mêler aux querelles politiques.

Cette antipathie des classes laborieuses est d'autant plus anormale que sur 50.000 prêtres séculiers plus de 45.000 sortent (pour employer une expression qui ne nous plaît pas) du peuple même. Ne sommes-nous pas en effet tous du (( peuple », et cette ' dénomination générale ne doit-elle pas nous comprendre tous, roturiers ou gens à particule^ c'est-à-

dire nobles ou prétendus tels, bourgeois et ouvriers, riches et pauvres.

On a reproché au clergé le peu d'empressement qu'il a mis à se rallier à la troisième République. Mais en 1848 on s'est plaint de ce qu'il avait béni avec trop de zèle les arbres de la liberté, puisque d'après les purs, c'est son eau bénite qui les fit (( crever ».

Pourquoi ne pas l'avouer : il n'est que trop vrai, comme nous l'avons dit plus haut, que. le clergé en masse a manifesté ostensiblement ses regrets de la chute de l'Empire et ses espérances d'une restauration royaliste. Beaucoup de curés ne chantaient que du bout des lèvres le concordataire Domine scdvam fac Rempublicam et quelques-uns, dit-on, traduisaient mentalement cette oraison « constitutionnelle » par un détestable calembour : « Seigneiu*, faites sauve(r) la République. »

Les services qu'ils rendent journellement autour d'eux auraient pu effacer ces petits griefs et faire oubher quelques imprudences. On devrait savoir plus de gré de toute une vie donnée au dévouement à ces hommes qui ont abandonné leur propre famille pour être de celle de tous, qui ont fait le sacrifice de leur indépendance et des douceurs du foyer domestique.

De plus, nous sommes en général si sévères pour eux s'ils viennent à commettre quelque faute ! Les plus indifférents même se font malgré eux une idée si haute du prêtre qu'ils s'étonnent et s'indignent

quand ils s'aperçoivent que Tun d^entre eux est soumis aux misères humaines.

La plupart sont bienveillants, serviables, modestes ; leur situation le plus souvent très médiocre ne devrait pas faire d'envieux puisque ceux qu'ils secourent si charitablement sont parfois moins pauvres qu'eux.

Nous avons lu, à ce propos, un joli tableau du desservant à 900 francs par an, tracé par l'abbé Sanvert dans une conférence qu'il donna le 5 janvier 1885, à Chalon-sur-Saône où il est resté à juste titre si populaire. Nous ne résistons pas au plaisir d'en citer un court passage :

« Qu'a donc de si odieux ce desservant ? Je le sais, et je le regrette sincèrement, il a une crainte démesurée des gouvernements modernes, il n'est pas républicain ; mais suivez avec moi son excuse. Placé très jeune encore au milieu d'une campagne, après une instruction modeste et une éducation malheureusement peu en rapport avec les besoins actuels, éducation dont la timidité, quelques théories, l'éloignement et la crainte du public forment généralement le fond ; sans relations possibles ', avec un usage trop modéré du monde ; seul avec sa pensée, en butte aux mille petites tracasseries que le milieu où il végète et son peu de pratique des hommes engendrent fatalement ; dénoncé, jugé souvent avant d'être entendu ou sans être écouté ; à la merci de quelque hobereau dont il faut subir la morgue, la direction on la dénonciation ; déplacé pour

la moindre infraction ou sans infraction, pour ce qu'on appelle, en termes militaires encore plus que canoniques, le besoin du service ; aujourd'hui sacrifié à celui-ci, demain à celui-là ou même à celle-là ; ayant à sa charge un vieux père ou une mère infirme; sans fortune; critiqué, dénigré malgré le bien ou pour le bien qu'il fait ; inconnu, oublié, vieillissant dans les privations que sa charité ou sa dignité colore ; réduit, sur ses derniers jours,, à implorer de l'Etat un morceau de pain pesé parcimonieusement ; du reste, chaque jour, berné, sifflé, même par la presse, pour la moindre maladresse, amoindri des défaillances de ses frères et comme responsable de leurs fautes, voilà le desservant ! ce desservant classé dédaigneusement sous la dénomination de bas clergé. Bas clergé parce qu'il est pauvre, bas clergé parce qu'il touche de plus près aux derniers, aux malheureux habitants des campagnes ; bas clergé !... Mais c'est là sa gloire et sa beauté morale I »

L'abbé Sanvert, très aimé à Chalon-sur-Saône, faillit être nommé député ; il ne lui manqua que deux ou trois cents voix pour être élu. Mais ni son talent oratoire, ni son caractère sacré, ni ses vertus sacerdotales ne purent triompher de l'hostilité des catholiques conservateurs qui votèrent avec empressement pour son concurrent.

C'est que ce curé qui faisait hardiment, en 1885, une profession de foi républicaine était un précurseur. Mgr Lavigerie n'avait pas encore porté ce

fameux toast qui devait sonner, au iiom du pape, le ralliement des catholiques français à la République ; le grand cardinal n'avait pas encore fait jouer la Marseillaise par la fanfare de ses Pères Blancs, devant les chefs de nos escadres étonnés.

L'abbé Sanvert est de ceux qui trouvent que le clergé ne doit pas rester enfermé dans ses sacristies et dans ses temples, qu'il doit aller au devant du peuple, lui porter au besoin, à la tribune des réunions publiques, la parole évangélique s'il ne vient plus l'entendre au pied de ses chaires.

Nous devons,pense-t-il,nous accommoder aux circonstances du moment ; autrefois c'était souvent le prêtre qui faisait passer l'homme, maintenant c'est l'homme qui doit faire passer le prêtre.

Ce portrait du curé que le lecteur vient d'avoir sous les yeux n'e^ît pas flatté, il est ressemblant ; et si ces excellents prêtres ne jouissent pas partout de la respectueuse sympathie qu'ils méritent, il ne convient pas d'en accuser la seule malice des hommeis. Il faut bien que, de ci de là, il y ait eu quelques maladresses commises. Bien peu de chose suffirait souvent pour dissiper le malentendu.

Il doit être apparent pour le pauvre que le prêtre est surtout l'homme des humbles et que la cure est plus près de la chaumière que du château. Le riche fait quelquefois payer trop cher l'appui fin'^ncier qu'il donne aux œuvres de la paroisse et, comme on l'a justement observé, les chaînes dorées ne sont pas les moins lourdes à porter.

M. Fonsegrive a donné respectueusement et avec beaucoup de mesure de très sages conseils sur ces divers points dans une série de livres que contiennent sans doute toutes les bibliothèques épiscopales, mais que l'on aimerait trouver dans bien des presbytères.

M. Emile TroUiet, lui aussi, a émis dans le même sens des avis qui mériteraient d'être médités.

Dans une brochure récente , I^a Paix dans la Nation, tout à fait digne de l'attention qui lui a été prêtée, le distingué universitaire fait un joli rapprochement entre l'instituteur et le euré, qu'une mauvaise politique a malheureusement séparés un peu partout. Dans; touffes nos communes» ,n ces deux/ hommes ne devraient-ils pas être les deux symétriques piliers de la paix sociale ? Est - ce que , de chaque clocher d'église et de chaque maison d'école, ne devraient pas sortir deux rayons concordant de lumière et de charité ?

<( Pourquoi, dit M. Trolliet, le clocher regarderaitil avec défiance le préau d'école ? Pourquoi le curé ne se rapprocherait-il pas spontanément, franchement, chrétiennement, de l'instituteur ? C'est au prêtre à faire le premier pas puisqu'il représente le Dieu de paix. La maison de Dieu doit s'intéresser aux maisons d'école. Que, dans la construction des nouvelles maisons d'école, om ait çà et là dépassé la mesure et forcé la dépense, qu'on ait grevé pour un certain temps le budget des communes et le budget de l'Etat, soit ; mais, de toutes les dettes

<îontractées par le pays, celle-là est certainenteat la moins blâmable, étant faite mie fois pomr toutes, et d'ailleurs répondant à im besoin légitime presque sacré. N'est-il pas juste, en effet, et n'est-il pas beau qu'il y ait dans chaque village une demeure hospitalière où les petits enfants puissent s'abriter et s'assembler pour s'instruire, une demeure confortable, où ces flls de paysans et d'ouvriers, qui ne grandissent que trop dans la laideur, puissent prendre le goût, non du brillant, mais de la propreté, une demeure claire et aérée où ces balbutiantes lèvres puissent se façonner aux claires et douces syllabes de France ? Pour moi, je vois toujours avec un sentiment de satisfaction s'édifier une église à côté d'une école, ou une école à côté d'une église, et près de l'enceinte où l'on apprend l'Evangile, ce verbe d'amour, une enceinte où l'on puisse apprendre la langue française, ce verbe de lumière. « Non, noii, l'instituteur et le curé ne sont pas séparés par leur rôle respectif et réciproque, mais seulement par la politique qui embrouille toutes choses et brouille toutes gens. Elle brouille, par exemple aussi , l'institutrice et les religieuses ; car la dispute et la division naissent autour des écoles de filles plus encore peut-être qu'autour des écoles de garçons. Que de villages de France sont partagés en deux camps, celui des sœurs et celui de la maîtresse d'école. Et des deux côtés on juge mal les questions et surtout les personnes, parce qu'on les connaît mal. Ceux qui veulent bannir les reli-

gieuses, savent-ils tout ce qui se cache de sacrifice, d'abnégation, de dévouement, et par suite de rayonnement, — car le dévouement a son rayon éducateur, — sous le mystique vêtement des servantes du Christ, servantes aussi de l'enfance ? Ceux qui accueillent mal l'institutrice devinent-ils tout ce qu'il lui a fallu d'effort pour conquérir ses grades, et d'héroïsme en quittant les siens, pour braver l'isolement, braver le préjugé, braver la défaveur ?»

Dieu veuille que de pareils et aussi éloquente appels à la concorde soient enfin entendus ! Que des ceux côtés il y ait plus de tolérance et plus de justice.

C'est d'îîilleurs trop généraliser que de dire de nos prêtres qu'ils sont intolérants. Ils ne ressemblent pas tous à ce professeur de faculté catholique dont M. OUvier Billiaz entretenait ses lecteurs dans le numéro de la Revue Idécdiste du V" avril dernier :

Cet ecclésiastique fort savant, très distingué, mais peu libéral avait fait une conférence sur ou plutôt contre Victor Hugo, à l'occasion du centenaire du grand poète, et voici les réflexions dignes d'être méditées que cette âpre conférence suggéra à l'éminent écrivain; nous avons pliisir à citer Olivier BilUaz après avoir cité soh ami Emile Trolliet :

(( Dire que nous sommes, parmi les professeurs de l'Université, une poignée de catholiques croyants et pratiquants , qui nous efforçons d'apaiser les haines antichrétiennes, qui répétons à ceux qui nous entourent, à nos maîtres, à nos collègues, à t.>us

ceux que nous estimons et que nous aimons pour la dignité de leur vie, pour leur science et leur libéralisme que le temps du fanatisme est passé, que le clergé catholique de France est instruit, sage, modéré, que le vrai catholicisme est une doctrine de douceur, de bonté intelligente, de paix sociale ; dire que nous travaillons tous les jours, chacun dans notre modeste sphère, à réconciher la science et la foi, la liberté et le dogme, la démocratie et l'Eglise ! Et pendant que nous autres, humbles laïques de bonne foi, nous travaillons à réahser rangéUque promesse : Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, certains prêtres persistent à réveiller les colères, et, par des paroles ou des écrits marqués au signe d'imprudence et d'erreur détruisent tout espoir de réconcihation entre les honmies d'unj même patrie »

Pour être tout à fait juste, ne faut-il pas ajouter que les philosophes, qui n'ont pas pour excuser leur intransigeance les certitudes d'une foi positive, n'acceptent souvent pas avec plus d'aménité les contradictions de leurs adversaires. Chateaubriand écrivait déjà, en 1826, qu'il y avait deux espèces d'hommes : « ceux-là extermineraient philosophiquement les prêtres ; ceux-ci brûleraient charitablement les philosophes ». Si le professeur, remarquable d'autre part, dont parlait Olivier BUlaz, se rapprochait de cette seconde école nous ne souhaiterions pas qu'il fît des élèves.

De même que les néophytes brûlent parfois d'un

zèle excessif, de même la jeunesse montre souvent dans sa foi quelque chose de trop combatif et a besoin du travail du temps pour mettre un peu de modération sur des opinions extrêmes. A mesure que l'homme monte dans la vie, il atteint de noixveaux points de vue ; il ressemble au voyageur qui gravit les cimes des Alpes : à mesure qu'il s'élève il découvre de nouveaux sommets et des horizons différents, à mesure qu'il monte dans la lumière il aperçoit d'autres et de plus hauts glaciers qui lui renvoient d'autres et de plus clairs rayons de soleil.

Des convictions, pour être sincères, n'en sont pas nécessairement âpres et agressives et la foi qui sait se faire tolérante n'en a qu'un plus bienfaisant rayonnement autour d'elle. Ce sont là des principes que l'on enseigne dans nos collèges chrétiens. Cette année même, la société des anciens élèves de l'une de nos grandes maisons d'éducation à Lyon a donné conune sujet de concours pour le prix d'honneur précisément cette question : La tolérance peut-elle s'allier à une conviction sincère ? Neuf, sur les dix élèves qui concoururent, répondirent par l'affirmative dans des dissertations marquées au coin de l'esprit libéral qui préside à leur enseignement (1).

Ce reproche d'intolérance est particulièrement

(1) Il s'agit de l'Institution de Notre-Dame des Minimes, à Lyon, dirigé^ par des prêtres diocésains et dont le supérieur distingué est M. le chanoine Molin. Sur un rapport fort bien écrit de M. Magdinier, avocat à la Goût d'appel, et lu au cours de la distribution

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