‹ Les catholiques français et leurs difficultés actuellesChapitre 8 sur 11 · VT · texte numérisé non relu

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adressé aux congregaticMis et surtout à, quelquesunes d'entre elles. On leur fait un grief aussi de leur prétendue richesse, alors que des enquêtes récentes ont démontré l'inanité de ce préjugé entretenu bien souvent, il faut le reconnaître, par leur imprudenœ ou leur ostentation. Un grand écrivain, doublé d'un spirituel journaliste a pu dire, qu' « il y a des couvents qui édifient trop pour être édifiants ».

On leur reproche enfin leurs trois vœux, et en pleine Chambre nous ne savons plus quel obscur député rompant probablement un long silence, les a appelés des Diminués. Des diminués,un Ravignan, un Gratry, un Lacordaire ? Quelle distance probable cependant entre le cerveau de ces grands hommes et celui de leur insulteur !

De idus francs adversaires avouent loyalement que s'ils abhorrent les prêtres et les religieux, c'est qu'ils abhorrent l'Eglise dont ils sont les représentants et les vigilants défenseurs. Ceux-là voudraient abattre les croix qui bornent nos chemins ou qui sont plantées au milieu de nos carrefours ; ils voudraient étouffer la voix du bronze béni qui s'envole du clocher de nos églises de village ou des tours de nos vieilles cathédrales et qui parsème la terre de pensées de prière, de consolation et d'espérance. Ils ne sont émus ni par les notes profondes d'un

des prix que présidait M. Rigot, conselHer honoraire, le lauréat désigné fut rélève Paul C... qui, comme huit de ses camarades, avait soutenu la thèse libérale.

glas funèbre, ni par le tintement ailé d'un Angélus. Nous ne savons plus quel auteur s'est demandé ce qu'aurait ressenti Pythugore à l'audition des appels de nos clochers chrétiens, lui qui s'arrêtait pensif devant les échoppes des forcerons pour entendre le bruit du métal battu en cadence, le son du fe^frappé par le fer.

La haine de la religion catholique s'étend jusqu'à la tenue de ses ministres et le port de l'habit ecclésiastique est considéré par quelques sectaires (i) comme une provocation. Cependant la soutane du prêtre est, avec la robe du magistrat, tout ce qui nous reste du costume antique et de la noble toge romaine. La façon dont sont drapés les moines dans leurs manteaux ou dans leurs chapes n'est pas non plus sans poésie ni sans grandeur.

Quand nous croisons dans nos rues ou sur nos places la robe de bure du disciple de saint François, le costume blanc des enfants de saint Dominique, non seulement nous pouvons emporter de cette rencontre une bonne pensée ou un enseignement, mais en éprouver aussi une joie d'artiste. A voir ces costumes qu'on dirait descendus d'une verrière de cathédrale, il nous semble qu'un morceau du moyen âge traverse brusquement les prosaïques préoccupations de la vie moderne.

Ce que l'on hait dans le prêtre séculier, comme dans toutes les congrégations sans distinction, c'est

(1) Que ne lisent-ils le récent et très opportun ouvrage de M. Emile Faguet : Le Libéralisme !

biea la religion catholique. Il est cependant des esprits de haut vol et que n'animent nuls sentiments sectaires pour déclarer qu'ils s'intéressent seulement aux congrégations charitables et font bon marché de toutes les autres.

Voici ce que répond sur ce sujet à M. Jules Lemaître le P. Bélanger, de la Compagnie de Jésus :

(( N'est-ce pas oublier trop facilement que l'homme est corps et âme, oublier que le vrai bonheur n'est pas seulement dans le bien-être et le soulagement des souffrances physiques?^ Il est aussi, il est surtout dans la possession d'une doctrine lumineuse qui éclaire, pour l'esprit, la route où il doit pousser le composé humain ; il est dans les principes fermement dessinés, qui assurent la rectitude de cette route ; il est dans l'espérance chrétienne, qui expUque toutes les inévitables misères de la vie et les dore d'un rayon de bonheur promis ; il est dans la charité, allumée pour le; seul Etre dont l'amour ne fait pas défaut, alors que toute créature change, ou meurt, ou trompe. Donner cela, faire régner au cœur de l'homme cette ineffable hannonie, composée de souffrance et d'espoir, de résignation et d'amour, faire baigner l'âme dans ce flot de calme viril, qui la soulève et la porte joy élise, quand même, à travers les orages de l'existence, croyez-moi, c'est plus que donner au pauvre du pain et des spectacles. »

Dans la personne de tous ces religieux, placés sous la sauvegarde théorique du droit commun, il

faut qu'on respecte les droits de rhomme et les droits du citoyen. Porter la main sur les congrégations de bienfaisance, serait un crime contre l'humanité ; persécuter les congrégations enseignantes serait porter atteinte à la liberté de penser ; s'attaquer aux congrégations contemplatives serait violer les droits les plus sacrés de l'âme humaine.

On n'a pas encore osé s'en prendre aux premières. Nous n'en dirons donc rien. Nous entoeprendrons /seulement ici la défense des deux dernières, prêtes à succomber sous les coups multipliés, hypocrites ou violents, que leur porte l'ennemi.

Il est aisé de comprendre que les religieux enseignants se soient attirés, plus que les autres, les coups des adversaires de l'Eglise : ils se trouvent placés au premier poste dans le combat (1).

(1) Au cours d'un magistral article de la Justice Sociale, en date du 1®' novembre dernier, dans leauel ii prend éloquemment la défense des religieux au nom de la liberté, Tabbè Naudet cite la page suivante de Montalembert qui esquisse en quelques traits rapides la curieuse et passionnante histoire de ces moines dont on veut anéantir aujourd'hui les héritiers :

« Au lendemain de la paix de l'Église, les moines de la Thébaïde et de la Palestine, de Lérins et de MarmoutieBS assurent d'innombrables champions à l'orthodoxie contre les tyrans ariens du Bas-Empire. A mesure que les Francs achèvent de conquérir la Gaule et deviennent la race prépondérante entre toutes les races germaniques, ils se laissent émouvoir, convertir et diriger par les fils de saint Benoît et de saint Golomban.

<( Du VII* au IX® siècle, ce sont les missionnaires et

•',Tr<»-

Des deux côtés, eh effet, elle est ardente la lutté qtd a pour enjeu la conquête de la jeunesse, c'est-

les évêques bénédictins qui donnent à l'Église la Belgique, l'Angleterre, FAllemagne, la Scandinavie et qui fournissent aux fondateurs de tous les royaumes de rotcident des auxiliaires indispensables à l'établissement de la civilisation chrétienne.

({ Au X® et XI* siècles, ces mêmes Bénédictins, con centrés sous la forte direction de Tordre de Cluny. luttent victorieusement contre les dangers et les abus du régime féodal, et donnent à saint Gréoire VII l'armée qu'il lui fallait pour sauver l'indépendance de l'Église, pour détruire le concubinage des prêtres, la simonie et l'investiture temporelle des bénéfices ecclésiastiques.

« Au XII®, l'ordre des Citeaux, couronné par saint Bernard d'una splendeur sans rivale, devient l'instrument principal de la bienfaisante suprématie du Saint-Siège, sert d'asile à saint Thomas de Cantorbéry et de boulevard à la liberté de l'Église, jusque sous Boniface VIII.

« Au XIII® et XIV®, les ordres nouveaux institués nar saint François, saint Dominique et leurs émules, maintiennent et propagent partout l'empire de la foi sur les âmes et les institutions sDciales ; renouvellent la lutte contre le venin de l'hérésie, contre la corruption des mœurs ; substituent aux icroisades l'œuvre de la rédemption des captifs chrétiens ; enfantent dans saint Thomas d'Aquin le prince des docteurs et des moralistes chrétiens, que la foi consulte comme le plus fidèle interprète de la tradition catholique, et en qui la raison reconnaît le glorieux rival d'AristDte et de Descartes.

« Au XV®, l'Église subit le grand schisme et tous les scandales qui en résultent : aussi les anciens Ordres sont-ils déchus de leur ferveur primitive, et aucun nouvel institut ne vient rajeunir le sang chrétien.

« On sait quels furent, au xviï®, les progrès invin-

à^dire celle de Tavenir. Dans tous les temps cette question d'éducation et d'enseignement a préoc-

cibles de la Réforme, jusqu'au jour où les Jésuites, solennellement loués par le dernier concile général, vinrent se mettre en travers du torrent et garder à TËglise au moins la moitié de son apanage.

« Au XVII® siècle, les splendeurs de l'éloquence et de la science catholiques SDnt contemporaines des grandes réformes de Saint-Maur et de la Trappe, des fondations de saint François de Sales, de saint Vincent de Paul et du merveilleux épanouissement de la charité chrétienne dans toutes ces congrégations de femmes dont la plupart ont survécu pour notre bonheur.

« Au xviii®, enfin, les Ordres religieux, définitivement absorbés par la commende, infectés par la corruption qu'engendraient les envahissements du pouvoir temporel, ou décimés par la persécution, succomcombent presque tous ; mais aussi l'Église traverse les épreuves les plus humiliantes, et jamais le monde ne put la croire plus voisine de sa chute. »

Après cette citation empruntée à Vlntroduction du grand chef-d'œuvre qui a nom Les Moines (TOccident^ le directeur de la Justice Sociale ajoute ce qui suit :

(( Et toujours il en fut ainsi. Dans tous les grands périls de l'Église un homme sortait de la foule et groupait autour de lui d'autres hommes. Ensemble, ils formaient comme un rempart et arrêtaient le flot mauvais. La force de résistance devenait ensuite une force de pénétration, et ils entreprenaient la conquête des âmes, des peuples perdus ou jamais conquis.

« Ce fut l'histoire d'hier, ce sera l'histoire de demain. La Providence n'est jamais à court de moyens. Et s'il était vrai que la plupart de nos ordres- vieillis sont incapables de reprendre l'œuvre de défense ou de pénétration, Dieu en ferait surgir d'autres qui, aussi grands que leurs devanciers, par des moyens mieux adaptés aux conditions présentes, continueraient leur tâche et feraient le peuple chrétien de l'avenir. »

cupé tous ceux qui, à des points de vue divers, s'occupent des voies qui conduisent les peuples à leurs futures destinées.

L'Etat, certes, ne saurait se désintéresser de ces graves problèmes. En Grèce et à Rome, les pouvoirs publics, tyranniques d'ailleurs, veillaient à ce que l'éducation fût nationale.

« Le législateur, dit Platon, ne donnera pas à r éducation le dernier ni même le second rang dans sa pensée. »Et plus loin : « Le magistrat qui préside à l'éducation n'aura pas moins de cinquante ans. L'homme choisi pour cette place et ceux qui le choisiront doivent savoir que parmi les grandes fonctions de l'Etat, il n'y en a pas de plus noble et de plus sacrée. »

Pour Cicéron, « le plus bel emploi de la sagesse des vieillards, c'est l'éducation de la jeunesse. »

Lorsque le flot des Barbares passa sur le monde gréco-romain et faillit engloutir tout ce qu'avait laissé au monde la civilisation des anciens, on sait que ce fut l'Eglise qui se constitua la gardienne de tous ces trésors inappréciables. Ils eussent été perdus pour toujours, si elle ne les avait point mis à l'abri dans ses sanctuaires. C'est à l'ombre de ses couvents et de ses collégiales que durant le moyen âge trouvèrent asile la science, les lettres et les arts.

Seule ou presque seule, elle fut à cette époque réducatrice du monde chrétien ; elle enseignait les lettres sacrées et profanes et tous les éléments de la

science alors connue. Ces religieux, que Ton accuse d'obscurantisme aujourd'hui, n'édifiaient jamais une chapelle sans ouvrir à ses côtés une école, et dans leurs cloîtres les moines passaient encore plus de temps à la bibliothèque que dans les stalles du chœur (1).

(1) Ceux qui désireraient Tusage d'un peu plus de français dans les exercices du culte n'éprouvent pas pour cela de l'antipathie pour le latin. Ils peuvent trouver bon, au contraire, dans l'Eglise universelle apostolique et romaine, l'emploi de cette langue toujours vivante puisqu'elle survit à ce peuple roi qui, par une sorte de prédestination divine, eut le rôle historique de réunir sous son sceptre tous les autres peuples du monde connu à l'heure de la venue du Messie promis à l'humanité; ils peuvent trouver beau qu'à tous les instants et dans tous les pays de la terre le nom de son créateur soit invoqué dans cet idiome savant et mystérieux, qui sert ainsi comme d'universel trait d'union entre la terre et les oieux. D'autres aiment encore le latin à cause des enchantements littéraires qu'il leur procure, comme ils chérissent aussi pour les mêmes raisons la langue d'Homère et, s'ils restent si invinciblement attachés à leurs vieux souvenirs classiques, ce n'est pas seulement parce que les Sicènes champêtres des églogues de Virgile ou la vision de Nausicaa <( aux bras blancs », fille de roi lavant son linge à la fontaine, se colorent, à leurs yeux, du prisme brillant des choses qui touchent à leur jeunesse, mais c'est aussi pour les joies nobles et pures qu'ils goûtent dans la contemplation de ces fîhefs-d'œuvre qui sont la source éternelle où les modernes vont puiser, sans la tarir, leurs plus hautes et leurs plus belles inspirations.

M. Joseph Fabre, dans le beau plaidoyer qu'il prononça à la tribune du Sénat en faveur de l'éducation

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A la veaie de la Révolution, non seulement toutes les maisons hospitalières, toutes les œuvres de bienfaisance relevaient du clergé, mais aussi tous les établissements d'instruction lui appartenaient.

Quelques conservateurs attardés trouvent aujourd'hui que la République construit trop d'écoles ; ils

classique, a dit, en termes excellents, que les lettres latines constituaient pour nous un véritable Sursum corda. Il avait raison et ce n'est pas sans motif que l'on honore du beau nom d' <c Humanités », la classe où l'on étudie spécialement les maîtres de cette civilisation ancienne qui, depuis si longtemps, servent à « élever » (pour employer ce mot dans son véritable sens) toute la jeunesse dont on tient vraiment à faire des hommes et à laquelle on veut donner le privilège de la plus haute instruction.

La disparition des congrégations aurait pour conséquence fatale un recul de cette belle culture classique ; aussi, certains se sont demandé s'il n'y a pas quelque arrière-pensée anti-religieuse chez quelquesuns de ceux qui ont a/ccueilli avec faveur les tentatives faites pour moderniser à outrance les programmes de l'Instruction nationale. N'ont-ils en vue qu'une préparation meilleure, plus immédiate et davantage appropriée aux conditions et aux besoins de la vie actuelle; ou bien le latin leur est-il devenu tout à coup suspect parce qu'ils lui aujraient trouvé des allures un peu réactionnaires, ou même une odeur vague d'encens d'église et comme un parfum clérical? La langue de Gicéron, de Virgile et d'Horace est sournoisement attaquée; que les universitaires la défendent et ne laissent pas périr ou voiler l'un des plus beaux ornements de l'esprit humaini Ces savants et ces lettrés sont plus frères qu'ils ne le croient de certains de nos prêtres et de nos moines, et ils se trouvent unis à eux par les liens d'une solidasrité intellectuelle qu'ils ne soupçonnent pas toujours.

ignorent donc que l'Eglise les avait encore davantage multipliées.

Quoi qu'il en soit, on ne pouvait attendre de la Convention qu'elle conservât à l'éducation nationale le caractère fortement confessionnel qui lui avait été imprimé jusqu'à ce jour. Aux termes de la législation de 1793, que rappelait M. Thiers dans son rapport sur le projet de loi de 1844, (c les instituteurs devaient être tous élus par le peuple qui alors était l'Etat. Les ci-devant prêtres, les cidevant nobles (expression des lois du temps) étaient exclus de l'enseignement. Il fallait, avant d'être élu, avoir un certificat de civisme. Le choix des livres était fixé par un décret. La Constitution de l'an III et la Déclaration des Droits de l'Homme étaient la base de l'enseignement. Pour principale instruction morale on devait, chaque décadi, raconter les hauts faits de nos armées. Enfin, l'enseignement était . gratuit, mais les parents étaient obligés d'envoyer leurs enfants à ces écoles de la Nation, trois ans au moins, sous l'astreinte de peines sévères. »

M. Trouillot et ses amis veulent-ils nous ramener à cette tyrannique législation de 1793, eux qui ne veulent plus de chaires. d'enseignement pour les (( ci-devant jésuites » et qui forceront sans doute les futurs instituteurs munis d'un certificat de civisme à lire les hauts faits des armées qui ont fait le siège de l'abbaye de Frigolet et qui, vingt ans plus tard, ont livré à Ploudagnîel, au Folgoët et à Saint-Méen de si éclatantes batailes contre les bon-

nés sœurs des écoles enfantines de la Bretagne , guerre singulière ou les bulletins de victoire étaient signés Mœrdes par un conmiissaire de police qui, au dire d'un journaliste joyeux, télégraphiait au ministère : « Je triompherai de la résistance ou j'y perdrais mon nom. »

Que M. Trouillot, que M. Sarrien, que M. Bérard et tant d'autres veuillent donc plutôt relire ce que disait Daunou à l'Assemblée dans sa séance du 27 vendémiaire an IV : « Robespierre, qui vous a aussi entretenus d'éducation, a trouvé jusque dans ce travail le secret d'imprimer le sceau de sa tyrannie stupide, par la disposition barbare qui arrachait l'enfant des bras de son père, qui faisait une dure servitude du bienfait de l'éducation... »

Il ne faudrait pas croire que cette doctrine jacobiae, que cette idolâtrie de l'Etat soient le privilège /exclusif de nos républicains actuels d'extrême gauche ; des hommes considérables de la Monarchie de Juillet ont professé ces théories antilibérales.

M. Thiers, sceptique et voltairien comme la plupart des hommes de sa génération, avait souffert des excès politico-reUgieux de la Restauration ; il avait vu de près ce fanatisme imbécile et cette intolérance cruelle qui régnaient chez les royalistes du temps de la <( Chambre introuvable » et de la loi « du Sacrilège ». Aussi, fort mal disposé pour les catholiques, s'opposa-t-il tout d'abord aux efforts généreux tentés par eux pour conquérir la liberté de l'enseignement.

Cette méthode, préconisée par l'illustre sophiste, serait certes des plus dangereuses si l'erreur pouvait compter sur de définitifs triomphes, si la Vérité ne portait pas en elle des germes étemels de vie.

Julien l'Apostat voulait un paganisme renouvelé par la philosophie et par quelques éléments empruntés à la rehgion du Christ. Si la mort n'était venu l'arrêter, à trente-trois ans, dans l'accomplissement de ses vastes et ambitieux desseins, il aurait tenté d'assembler sur sa tête la couronne des potentats et la tiare des pontifes et, sans cesser d'être empereur, il serait devenu le grand prêtre de cette rehgion nouvelle faite d'hellénisme et de christianisme qu'il avait rêvé d'imposer par la ruse plus que par la force à tous les peuples gréco-romains.

Ce n'est ni par le feu ou le fer, ni par d'autres genres de suppKces qu'il essaya d'avoir raison de la foi chrétienne brutalement persécutée par ses prédécesseurs ; mais il essaya d'en arrêter les progrès en l'emprisonnant dans les mailles serrées d'une législation savante. Tout d'abord il s'attaqua à l'éducation ; c'est ainsi qu'il jBt défense à tout GalUéen d'ouvrir école et d'enseigner les auteurs classiques.

N'est-il pas exact de dire que c'est dans les actes de Julien l'Apostat que nos modernes persécuteurs vont chercher des précédents et des modèles ? Au lieu de la religion d'Etat de l'empereur Juhen, c'est une « irréligion d'Etat » qu'ils veulent imposer à la France. Mais, comme lui, ils voudraient

pétrir de la mênxe façon le cerveau de tous les enfants, et c'est un même corps de doctrines qu'ils font le rêve monstrueux d'infuser uniformément à une jeunesse qui serait alors une et indivisible. C'est pour cela qu'ils reprochent aux congrégations enseignantes de former une autre jeunesse et de préparer deux France. Lors de la grande enquête parlementaire sur l'enseignement qui a abouti au beau rapport de M, Aynard, toutes les accusations amoncelées contre l'enseignement congréganiste auraient dû s'effondrer, même aux yeux des plus prévenus. Des universitaires de talent, qui ne demandent pas la suppression de la salutaire concurrence faite par les établissements libres, se sont honorés grandement en rendant en toute impartialité un juste honmiage à ces maisons d'éducation que des sectaires veulent aujourd'hui anéantir.

Non contents d'attaquer les congrégations vouées à l'enseignement, au nom de la « conscience laïque outragée » , il est des libres penseurs qui poussent la bonhommie ou l'hypocrisie jusqu'à les attaquer au nom même des intérêts rehgieux dont ils se révèlent par là les défenseurs inattendus.

C'est ainsi qu'à leur avis, les instituteurs congréganistes, en multipliant par trop les exercices rehgieux, courent le risque d'en « dégoûter leurs élèves » qui diront peut-être, au sortir de leurs collèges, y avoir « pris des messes pour toute leur vie ».

Alors même que ces griefs seraient en partie fondés, nos adversaires n'ont pas qualité pour les

formuler. Pour notre part, si nous n'avions crainte de paraître infecté d'un peu de jansénisme, nous avouerions qu'il nous semble prudent et respectueux de ne pas abuser des choses saintes. <( Méfietoi de celui qui entend deux messes », dit un vieux proverbe lyonnais, rappelé dans un des livres de notre regretté Clair Tisseur, architecte, poète, philosophe, qui possédait à un haut degré ce mélange de mysticisme et de sens pratique qui caractérise les compatriotes de Ballanche, d'Ampère et de Claude Bernard.

On sait, entre parenthèse, que les trois grands chrétiens que nous venons de nommer ont vu le jour dans cette cité située au confluent brumeux du Rhône et de la Saône, sous un ciel souvent sombre mais qui, de temps à autre, réjouit cependant les yeux de ses habitants des clartés et des idéales tranparences d'un ciel du Midi.

Non ce n'est pas à ceux qui se tiennent hors du temple qu'il appartient de se plaindre de tel ou tel détail futile qui déparerait l'une de ses petites chapelles ; ce droit n'appartient qu'aux fidèles, et c'est en cette qualité que déjà nous en avons usé librement. Les étrangers n'ont pas à se mêler de nos minimes querelles de famille.

Nous sera-t-il permis de dire encore qu'à notre sens les congrégations et leurs élèves se défient trop de cette Université de France dont, cependant, Lacordaire disait dans VEre nouvelle, en 184S : « Nous regardons l'Université comme une condition

de la vie scientifique et littéraire du pays. Nous défendons ses droits comme les nôtres et nous espérons qu'elle finira par défendre les nôtres comme les siens. (1) » En ce moment ca n'est pas de ses mains que nos droits reçoivent des coups ; de grands universitaires les ont au contraire défendus contre les passions des politiciens.

Pourquoi regarderions-nous en ennemi ce corps universitaire où ne se sont pas trouvés déplacés de très grands chrétiens : Ozanam, le fondateur des admirables conférences de Saint-Vincent-de-Paul, et plus près de nous, Heinrich, l'ancien doyen de la Faculté de Lyon, OUé-Laprune, qui avait déjà rendu tant de services à l'Eglise et qui semblait être appelé à en rendre davantage encore, Edouard Ruel, la pieux et intime ami de Mgr d'Hulst, dont l'Académie a couronné la belle étude sur Montaigne, vrai chef-d'œuvre que M. Faguet a honoré d'une éloquente préface. Ces grands disparus ont des successeurs. De nos jours encore des catholiques vaillants se font gloire d'appartenir à l'Université et ils jouissent de l'entière estime de collègues qui apprécient en eux l'esprit de tolérance aveo lequel ils savent rendre leur foi aimable. Tout le monde connaît de ces universitaires, les uns célèbres, les autres illus-

(1) Est-il possible de ne pas le remarquer : c'est chez leurs anciens élèves que la plupart des conerrégations ont rencontré leurs adversaires les plus acharnés, et c'est surtout par les universitaires qu'ils ont été défendus à la tribune et dans la presse.

très, Brunetière, Fonsegiive, Albert Vandal, Maurice Blondel, Bazaillas, Georges Goyau, Doumic, TroUiet, Billiaz, de Lapparent, des Granges, Dimier, l'heureux auteur de la Souricière, et tant d'autres que l'on pourrait nommer (1).

Nous ne voulons rien dire des Facultés catholiques, afin de ne pas être trop accusé de vouloir absolument parler de tout et de beaucoup d'autres choses encore. Mais n'est-il pas à un certain point de vue très fâcheux cet exode qu'elles ont déterminé

(1) Le catholique universitaire est d'ailleurs si peu un mythe que Paul Bourget, Fauteur de VEtape, nous a dépeint dans le personnage, de M. Ferrand un professeur dont la foi airdente devrait contenter les plus difficiles. L'illustre académicien se fait, dans /cet ouvrage dont nous admirons sans réserve certains passages, Tavocat merveilleux d'une cause bien injuste quand il essaye de nous démontrer que les lois sociales s'opposent à ce qu'un fils de paysan devienne professeur de rhétorique et veulent que les fonctions soient départies aux citoyens plutôt d'après leur naissance que d'après leur mérite personnel. Combien il serait désirable que les nombreux admirateurs de cette œuvre lussent la belle étude qu'en a faite M. Fonsegrive dans la Quinzaine, Ce que les critiques auraient pu ajouter, c'est qu'il ne faut pas rendre responsable, des idées par trop conservatrices de M. Bourget, le catholicisme auquel il vient de faire une loyale et publique adhésion. Bien avant son évolution religieuse, l'auteur de VÊtape était déjà un (( réactionnaire », qu'on nous passe ce mot qui peut paraître un peu grossier appliqué à l'analyste subtil qui semble avoir puisé ses sentiments ou ses préjugés aristocratiques plutôt dans la fréquentation des salons du noble faubourg que dans la méditation des prin«cipes évangéliques.

de la part de beaucoup de professeurs qui ont abandonné les chaires de l'Etat pour monter dans celles qu'elles offraient à leur dévouement. Pourquoi se plaindre que l'enseignement officiel soit aux mains des incroyants, si les catholiques le désertent de leur plein gré ; et ces agrégés transplantés dans la serre chaude de Facultés privées peuvent-ils faire autant de bien que s'ils étaient demeurés dans le plein air du haut enseignement national ? Au heu de détourner leurs élèves de la grande école Normale, de cette école que l'on appelle l'Ecole tout court comme on appelait Rome la Ville, que les congrégations donnent donc à l'Eghse des défenseurs comme Brunetière, Fonsegrive et d'autres que nous avons nommés ou que nous pourrions citer encore. Cela ne vaudrait-il pas mieux que d'encombrer les écoles miUtaires de leurs élèves ? Toutefois, il ne s'agit pas de dire : « Cathohques, emparonsnous de l'Université », comme cert' ins auraient dit * (( emparons-nous de la République ». Non, l'Université et la RépubUque sont la chose de tous les Français ; prenons-y la place qui nous appartient, celle que nous mériterons.

Toutes ces digressions achevées et toutes ces considérations faites, il n'en demeure pas moins vrai que les congréganistes enseignants ont, au même titre que les autres citoyens, droit à la justice et à la Uberté.

Les catholiques d'ailleurs ne se laisseront pas

désarmer sans combat. Ceux mêmes qui savent que les communards, auteurs des incendies et des massacres de 1871, ont été, pour le plus grand nombre, instruits par les Frères de la Doctrine chrétienne et que les chefs da la Libre-Pensée ont été souvent élevés dans les maisons rehgieuses, ne peuvent pas pour cela se désintéresser de l'enseignement chrétien et considèrent comme un devoir d'en assurer le bénéfice à leurs enfants. Tous comprennent la nécessité de former des instituteurs catholiques dont il se créera un peu partout des « agrégations », en attendant que ce mot ait la mauvaise fortune de devenir aussi suspect que celui de « congrégation » .

Et maintenant, en quoi les congrégations vouées à la méditation et à la prière, au silence et à la mortification, dont on ne voit jamais les membres dans nos écoles, dans les chaires de nos égUses, sur nos places pubUques et dans nos rues, gênent-elles les pouvoirs publics ? En quoi la société moderne, la raison et la liberté, les principes démocratiques et républicains sont-ils intéressés à ce qu'un moine ignoré, agenouillé dans sa cellule derrière les murs de quelque Trappe ou de quelque Chartreuse, perdue elle-même au fond des solitudes, soit chassé de cet inhabitable abri, rejeté dans la foule qu'il a fui et où ne s'agitent déjà que trop d'âmes vaines, de vulgaires et grossières ambitions, ou contraint de chercher un asile dans les forêts et les montagnes de l'étranger ?

La raison se le demande et ne répond point. La civilisation consternée rebrousse chemin comme au temps où les Lombards et les Goths, ennemis de ces moines hiunbles, éclairés et laborieux, incendiaient lès abbayes, assiégeaient les monastères, jetaient au vent la cendre des manuscrits précieux, et ne laissaient qu'un désert de plus dans les déserts où ils avaient passé, la hache et la torche à la main. Oui la raison et la civilisation se taisent consternées.

Voici en effet, au milieu de l'ardente lutte pour la vie, en pleine et sanglante bataille où tant de désirs et tant d'appétits restent inassouvis, voici toute une élite qui renonce aux compétitions du pouvoir, de l'argent, de la gloire humaine ; elle fait vœu d'obéissance alors que tous aspirent à commander, vœu de pauvreté quand tous se ruent vers les richesses, vœu de. chasteté alors que lai bête humaine sacrifierait tout pourvu qu'il lui fût permis de se vautrer en paix dans l'ivresse et la luxure.

Or, ces silencieux et ces mortifiés qui ont abandonné leur part de vanités et de plaisirs, les voici chassés de leurs asiles par ceux qui ne sont jamais las ni rassasiés. Ramène-t-on les pacifiques et les ;vaincus sur le champ de bataille pour les contraindre à se battre ou à se venger ? Nous le demandons à nos jacobins et à nos démagogues : qu'envient-ils aux moines ? Leurs robes de bure, leurs couches de paille, les herbes cuites dont ils se nourrissent ? Leur silence, peut-être ?

Eh bien non, les soldats d'Odoacre, de Théodoric

et de Totila, et les barbares plus féroces encore qui brûlèrent l'abbaye du Mont-Cassin au vi* siècle furent moins coupables et par conséquent plus excusables que ne le sont aujourd'hui ces venimeux sectaires qui persécutent pour persécuter, qui tuent pour tuer. Les uns, violents mais simples, pillaient pour vivre, égorgeaient pour la satisfaction d'instincts primitifs et brutaux. Les derniers exterminent pour le plaisir et par dépravation.

Ils laisseront envahir les rues de nos villes par les filles de joie , triomphantes et tapageuses ; toute liberté sera accordée à l'impudeur et au vice ; leurs asiles légaux seront respectés et protégés et, par surcroît, la place publique leur appartiendra. Mais que de saintes filles que le bonheur a dédaignées ou qui ont laissé à leurs sœurs leur part des joies permises se réfugient dans l'ombre et le silence, qu'elles s'en aillent loin du monde dans leur innocence imperturbable ou avec leurs inapaisables douleurs, et le monde dans ce qu'il a de plus abject et de plus brutal les poursuivra et les dispersera. Il ne laissera pas chanter en paix ces oiseaux célestes, mourir en paix ces oiseaux blessés !

Avec les cloîtres abattus sous la poussée tumultueuse des barbares c'est la mort du silence et du recueillement, c'est le sel de la terre répandu dans la boue, c'est l'âme' humaine arrachée de son impénétrable et inviolable refuge. Thébaïdes dépeuplées, sanctuaires pollués, délicates consciences envahies et sahes, dans quelles solitudes,

sur quelles cimes blanches, au milieu de quelles impénétrables forêts vos hôtes se réfugieront-ils ? Dans quel invisible réseau d'ombre et de silence s'envelopperont-ils, loin du monde et de la vie ?

Les mystiques se le demandent avec angoisse.

C'est que les forêts les plus impénétrables, les monts les plus inaccessibles, les îles les plus escarpées sont envahis par les pas bruyants de l'homme. Les grands horizons boisés de la Gaule mystérieuse sont troués aujourd'hui par mille chemins. Il ne reste presque nul vestige des massifs forestiers chers aux moines, aux animaux innocents et aux rêveurs. Devant la platitude et la nudité, les beaux mystères reculent et s'évanouissent. Et voici que les hommes de Dieu, comme les artistes, ne trouveront bientôt plus sur nos chaussées uniformes et dans nos champs empuantis d'engrais chimiques le caillou où reposer leur tête.

Les temps paraissent donc venus, les temps difficiles et vulgaires oti l'homme, las du bruit et de la vanité de la vie, ne trouvera plus dans la nature austère la liberté et la paix qui resteront seulement l'apanage des bêtes fauves. Il va donc falloir qu'il rentre en lui-même, qu'il recherche la solitude dans la foule et construise sa cellule dans son propre cœur. Cénobitisme indissoluble du moins que celui qui, des forêts les plus reculées, se réfugiera cette fois dans le cloître inexpugnable de l'âme et de la pensée !

Oui, les voici bientôt chassés des soHtudes où la

-TSTIF''

légende nous les montra apprivoisant oiseaux, poissons et bêtes fauves, les disciples des saint Benoît, des saint Bruno, des abbé de Rancé. Saint Léonor ne mettra plus les cerfs au labour. Le moine armoricaia Hervé ne posera plus des fagots de bois sur les épaules de son loup (1). Les légendes ont vécu et surtout les forêts sont défrichées. Le monde moderne n'a plus besoin de leur foi, n'a plus besoin de leurs bras. C'est pourquoi, dans sa reconnaissance, il bafouera l'idéal et brisera l'instrument.

Et pourtant c'est d'eux qu'il est moralement né. Si ces contemplatifs, durant les siècles de barbarie et de brutalité qui ont fait si longtemps la nuit sur l'Europe, ne se fussent pas distraits de leurs prières et de leurs méditations pour entretenir la petite lampe du savoir humain, s'ils n'eussent pas soufflé sur les charbons enfouis fous la cendre, en d'autres termes, s'ils n'eussent pas transmis au monde moderne les arts et la culture de l'antiquité, de combien de siècles l'humanité n'eût-elle pas été retardée dans sa marche ! La science humaine ne s'improvise pas en un siècle. Il faut des milliers d'années pour reconstituer l'édifice incendié par Omar. Que fussent devenus Homère, Aristote, Xénophon, Pline, Virgile, Cicéron, entre les mains d'Attila, de Genséric ou des comtes carlovingiens, si les moines ne les eussent pas enfouis dans leurs cellules au passage de ces soldats ensanglantés qui ne savaient pas Ure ?

(1) La Légende dorée.

Ingrat et lâche troupeau humain ! Maintenant que l'œuvre est faite, il demande la mise à mort de l'ouvrier. Le miel est cueilli, il ne reste plus qu'à brûler la ruche ! Mais c'est en vain qu'il s'y emploiera et qu'il poussera son cri de mort. Il peut déchirer la bure, démoUr la cellule, incendier l'abbaye, disperser la communauté, tuer même de ses cris le silence dont elle s'enveloppe. Il ne viendra pas à bout de cela seul qui fait le moine et peut em,plir de thébaïdes nos plus bruyantes et fourmillantes cités : la foi intangible et l'espérance humaine qui s'y accroche désespérément.

Grands moines drapés de blanc et pieds nus, vous êtes donc immortels et libres dans l'inviolable retraite de votre volonté. Il est assez de silence sous les étoiles, la nuit venue, pour que vous puissiez méditer loin des bruits de la terre, assez de solitude dans la foule pour que le monde vous soit totalement étranger. De votre idéal et de vos vœux, vous possédez la réaUté intangible. Ils n'auront de votre suprême liberté, réfugiée et fortifiée dans l'obéissance divine, que des dépouilles apparentes et vaines. Et finalement vous vaincrez.

M. Waldeck-Rousseau n'est pas seulement un grand homme d'Etat, il est, de plus, un épris d'art, un amant passionné du beau. C'est pourquoi nous ne comprenons pas qu'il ait consenti à provoquer la fermeture de ces cloîtres paisibles qui servent d'asile

à tant de savants, de lettrés et de poètes. Ce dilettante au masque froid qui, par la puissance de la volonté, s'est créé une marmoréenne impassibilité, laisse cependant deviner en lui une impressionnabilité secrète et des tendances essentiellement idéalistes qui auraient dû le détourner d'une voie que tout dans son cœur et dans son esprit pouvait lui faire déclarer mauvaise et funeste. Comment ce patricien intellectuel et de goûts raffinés ne trouve-t-il pas au moins inélégante, anti-esthétique et grossière la chasse faite par des poUciers et par des geadannes à ces pacifiques légions de reUgieux et de religieuses, depuis les savants et les éloquents jusqu'aux plus humbles, occupés à enseigner l'abécédaire aux petits enfants ! Vraiment n'y a-t-il pas plus d'affinités intellectuelles entre l'ancien président du Conseil et tel ou tel Bénédictin qu'il exile, qu'entre lui et beaucoup des membres de cette majorité parlementaire aux farouches injonctions de laquelle il a cru devoir céder ?

Si cet homme éminent a rouvert la guerre religieuse qui est la plus impie des guerres civiles, fautil croire qu'il a fait passer dans la pratique cet odieux aphorisme : « Je suis leur chef, il faut bien que je les suive ! » On pouvait espérer mieux de ce caractère qui semble plus fait pour commander que pour obéir.

N' a-t-il donc pas médité sur les éternelles vérités si bien traduites par le grand penseur Le Play : (( Les enquêtes sur le passé, faites avec le concours

des historiens compétents, aboutissent à ce résultat, savoir : qu'à tous les âges de l'histoire, depuis les prospérités de l'ancienne Egypte jusqu'à celles de la chrétienté, on a remarqué que tous les peuples pénétrés des plus fermes croyances en Dieu et en la vie future se sont élevés toujours rapidement audessus des autres par la vertu et le talent comme par la puissance et la richesse. »

Quelque légitimes que soient leurs griefs contre les pouvoirs publics, les cathoUques auraient tort de s'en prendre au parlementarisme, au président de la République ou à la RépubUque elle-même.

A ce point de vue, l'appoint qu'ils donneraient à l'Opposition anti-constitutionnelle serait fâcheux.

Il est de mode de gémir contre la prétendue omnipotence des sénateurs et des députés, mais n'est-il pas de règle, pour un pays libre, que la puissance publique doive surtout résider dans la représentation nationale ? Les Lords et les Communes ont bien les mêmes attributions quel nos assemblées de représentants, puisque le pouvoir du parlement anglais est au contraire presque sans limite. Pour en donner une idée, voici un vieux proverbe qui a cours- de l'autre côté du détroit : Le Parlement peut tout, hormis faire d'une femme un homme, the english parliammt can do any thing except make a mm ont of a woman. L'Angleterre n'est-elle pas d'ailleurs la terre d'élection du « self governement ».

Ce n'est pas non plus à M. Loubet' que nous devons reprocher la politique du gouvernement. Le

premier magistrat du pays, auquel les consei^vateurs ont fait un si injuste accueil, est bien obligé de choisir les seuls ministres qui soient assurés de la majorité de la Chambre. Le jour où les électeurs enverraient au Palais-Bourbon des députés libéraux, le Président de la République serait forcé d'appeler aux affSiires un cabinet libéral. La conduite tenue à l'égard de M. Loubet par tout le parti conservateur a été à la fois maladroite et coupable, tant il est vrai que pour être sûr d'être habile, il suffirait de rester juste.

L'élu du Congrès de Versailles n'avait pas encore dit un mot que déjà, en face de l'Europe étonnée, il était couvert d'injures par les chefs de l'Opposition qui l'afffublaient du surnom odieux de Panama, comme s'ils avaient voulu faire croire que cet honnête homme dont ils connaissaient bien la probité avait pu tremper dans cette vaste escroquerie que l'on a appelée, peut-être un peu trop tôt, la plus grande escroquerie du siècle.

Enfin, ce n'est pas la République elle-même qui convient de rendre responsable de l'état de choses actuelles puisque par essence ce mode de gouvernement est perfectible et que tous les citoyens peuvent concourir à l'amélioration progressive du régime.

M. Etienne Lamy, le grand républicain catholique dont la tribune française, hélas I reste depuis trop longtemps privée, l'éloquent M. Etienne Lamy, dans un discours prononcé à Lyon, en 1893, faisait m^

tendre cette observation judicieuse : « Sous la République, toutes les forces politiques sont électives, temporaires ; aucune des pièces n'est à demeure, et la facilité de les remplacer dès qu'elles s'usent ou se faussent fait la stabilité du régime. »

Tous les personnages autorisés qui ont pris, au nom de l'Eglise, la défense des Congrégations ont bien compris qu'elles devaient se tenir sur le terrain constitutionnel.

Les évêques qui ont parlé, au nom des intérêts sacrés dont ils ont la garde, n'ont attaqué ni le chef de l'Etat, ni le parlementarisme, ni la république ; et rien dans les termes de la pétition qu'ils ont adressée aux membres des deux Chambres, après l'ouverture de la session, ne peut faire suspecter leur correct loyalisme ou donner à supposer qu'ils aient eu la moindre arrière-pensée politique.

Des laïques de toute opinion ont, comme on le sait, défendu les congrégations, mais elles se sont aussi défendues elles-mêmes.

Des religieux ont tenu à ce sujet un langage sage et modéré qui méritait d'être mieux entendu :

Le R. P. Bélanger, de la Compagnie de Jésus, dans une brochure intitulée Les Jésuites et les Humbles, à laquelle nous avons déjà emprunté quelques lignes, répond aux reproches faits à son ordre de s'occuper surtout des classes influentes et riches,

en montrant avec quelle charité un grand nombre de ses confrères usent leur existence dans les travaux si pénibles des missions, ou consacrent toute leur vie au service des pauvres, des pestiférés et des lépreux. '

Dans une autre brochure, Les Méconnus, d'une portée plus générale et que nous avons trouvée parfaite, ce même Jésuite, se rappelant que Saint-Paul répondait par l'exposé de ses travaux à ceux qui le menaçaient dans l'exercice de son ministère et s'excusait de faire ainsi son propre éloge en disant : vos me coegistiSy « vous m'y avez forcé », ce même religieux, disons-nous, en quelques pages d'une sincérité touchante et d'une impeccable logique, nous fait voir « ce que sont les religieux , — ce qu'ils font, — à quoi ils servent ».

Cette apologie d'un religieux par un religieux, écrite avec une noble simplicité, a été lue par des milliers de catholiques car, le plus souvent, c'est à des convertis que l'on prêche, mais elle n'a pas été assez connue de ceux à qui elle était destinée et qu'elle aurait dû convaincre. Cet excellent livre n'est entré, le plus souvent, que dans des maisons amies. Hélas ! il est des livres auxquels sont resserves de pires destins et qui, mécontentant, à la fois, amis et ennemis risquent de ne rencontrer, soit à droite, soit à gauche, que des adversaires et partant de n'avoir pas de lecteurs. DU omen avertitel Dieux immortels, détournez de nous ce funeste présage I

Cédons un moment la parole au père Bélanger :

« C'était des jeunes filles radieuses de jeunesse et de santé, qui auraient pu aller vers l'autel au bras d'un époux chéri, au son des orçues, au parfum des fleurs d'oranger.

(( Elles allaient vers les malades, de vrais malades, qui geignaient, toussaient, crachaient, se fâchaient parfois, juraient et frappaient. De leurs mains déUcates, elles lavaient les ulcères, pansaient les blessures, faisaient avec des sourires d'anges des besognes de valet. Par dessus tout, de leur bouche compatissante sortaient des consolations exquises : elles disaient à l'infirme : <( Mon frère. » Il répondait en toute vérité : « Ma sœur. »

(( D'autres allaient à l'enfance et, vierges par la pureté, se montraient mères par l'amour. A la crèche, à l'asile, àJ l'école primaire, elles recevaient ces innocentes créatures, leur apprenaient à fuir le mensonge, à respecter leurs parents, à obéir à leurs maîtres, à haïr le vol, le blasphème, l'impudicité... .

« Celles-ci recueillaient les orphelins, les nourrissaient, les habillaient, leur enseignaient un métier. Celles-là allaient à unet plus rebutante enfance, à la vieillesse sans attraits, sans grâce, sans sourire.

« D'autres relevaient l'innocence perdue, d'autres couraient aux missions, bravant les fièvres brûlantes et les noirs abrutis ; d'autres enfin, mystère pour le monde, s'enfermaient au cloître et priaient pour les pécheurs, comme prie une mère pour l'âme de son enfant !

« A côté de cet essaim de vierges, une armée plus

mâle et plus rade souvent, parcourait, elle aussi, à grands pas, cette étrange carrière du dévouement absolu, où « l'amour des autres l'emporte sur l'amour de soi ».

« Ces hommes venaient de toutes parts et avaient tous les âges. Ils portaient jadis des galons et maniaient les troupes. Où bien ils étaient médecins, avocats, ingénieurs, architectes. Tel gérait des afifaires, tel autre faisait le commerce... .

(( Plus nombreux étaient ceux qui allaient aux âmes. Hommes de savoir, ils s'inclinaient vers la jeunesse pour lui communiquer la science, au prix d'un labeur écrasant qui ne leur rapportait rien...

(( Contre ces hommes d'abnégation, de dévouement, de charité ; contre ces femmes, anges consolateurs, qui donnaient leur jeunesse et leur fortune, afin de faire du bien aux malheureux, s'élevait un cri de haine, demandant leur proscription, leur spohation, leur exil !

« Qu'on charge leurs biens d'impôts spéciaux et ruineux !

(( Qu'on les empêche de se réunir autrement que sous la surveilance de la police ; — çinon la prison.

« Que le droit de s'associer librement soit à tous : aux socialistes pour détruire la société ; aux ouvriers en grève, pour rainer le patron et empêcher le travail ; aux financiers qui veulent grossir leur bourse par des spéculations ; aux francs-maçons surtout,

pour imposer à tous leurs caprices sectaires

Mais pas à eux !

(( Que pour prier, pour être pur, pour être pauvre, pour soigner Tenfance, la vieillesse, l'indigence, la maladie ; pour enseigner la grande morale de l'évangile, pour préparer des missionnaires, on ne puisse se réunir librement... »

Aux premières pages de sa brochure, le père Bélanger se demande comment il se fait que, dans notre France, des millions d'hommes bons et généreux, obéissant à une poignée de sectaires, laissent :

« Chasser les sœurs des hôpitaux ;

« Accabler d'impôts iniques ceux dont ils applaudissaient la bienfaisance ou les œuvres d'Orient ;

<( Gêner, tracasser, interdire l'enseignement catholique ;

« Ravir au père le droit de choisir les éducateurs de ses fils. »

Nous allons voir comment il résout, dans la conclusion de son écrit, ce qu'il appelle une douloureuse énigme, ce qu'il aurait pu aussi, se souvenant de ses études scientifiques passées, appeler un bien difficile « problème ». Car ce jésuite est un ancien élève de l'école polytechnique. N'est-ce point le cas, à ce propos, de faire remarquer que ces grands ordres religieux, pour lesquels des ignorants ont tant d'inexplicables dédains, se recrutent, le plus souvent, dans l'élite intellectuelle du pays. Ils tiennent de leur fortune, de leur situation sociale et, ce qui vaut mieux, de la supériorité et de la haute culture (ie leur esprit, les droits les plus incontestables à

occuper les places les plus enviées dans cette société « des heureux de ce monde » qu'ils n'hésitent pas cependant à quitter pour le prie-Dieu d'une cellule blanchie à la chaux, les humbles solitudes et les mortifications du cloître, ou les fatigues et les périls du plus dur apostolat.

« Nous croyons, dit le père Bélanger, avoir résumé l'énigme douloureuse posée au début.

« Si les congréganistes sont poursuivis d'une haine insatiable par les ennemis de la religion, c'est qu'ils la servent bien et loyalement. Rien de surprenant.

(( Mais, s'ils sont abandonnés des honnêtes gens, des vrais libéraux, c'est que devant les yeux de ceux-ci on a tendu un voile de calomnies, qui a transformé des êtres toujours inoflfensifs, toujours bienfaisants, souvent héroïques, en fantômes grotesques ou malfaisants.

« Eh bien ! nous avons marché aux fantômes.

« Nous avons examiné leur triple vœu. Nous avons trouvé :

(( Qu'il grandissait, loin de la ravaler, la nature humaine ;

(( Qu'il élargissait le cœur loin de l'atrophier, et lui faisait embrasser, dans une étreinte de dévouement, tout ce qui souffre ;

(( Qu'il laissait à la conscience toute sa liberté pour se défendre contre des conunandements pervers, d'ailleurs absolument improbables.

« On avait dit : « Les religieux gênent le clergé

séculier. » Celui-ci a répondu : « C'est faux ! Ils sont nos précieux auxiliaires. »

« On avait dit : <( Les congréganistes ont des richesses scandaleuses. »

« Une rigoureuse arithmétique, opérant sur les données des ennemis eux-mêmes, a prouvé l'indigence des accusés.

« On avait dit : <( Ils ont des privilèges. » Leurs impôts se sont dressés devant nous, iniques, écrasants, exceptionnels. — Ils n'ont que le privilège de payer davantage !

« On avait affirmé qu'ils étaient ennemis de la République ; il a été démontré qu'ils n'étaient que victimes des faux républicains, sectaires et francsmaçons.

(( Et, quand le fantôme a été débarrassé ainsi de tout l'attirail de croquemitaine dont on le chargeait pour le rendre hideux, nous lui avons demandé : <( Que fais-tu ? » Conune certain martyr des premiers siècles, il a montré des pauvres secourus, des ignorants instruits, des malades pansés, des vieillards nourris, des barbares civiUsés et remontés à la dignité humaine : le tout au prix de fatigues inouïes, de ces sacrifices dont on meurt.

« Et quand, à bout de questions, nous lui avons dit : « Aimes-tu la France ? » Il n'a eu qu'à laisser parler les indifférents, et ses adversaires mêmes, qui tous ont répété d'une seule voix :

« Il nous est impossible de le nier, ils sont Français, patriotes, et travaillent pour la France. »

« Concluez donc, concluez !...

« Il nous semble impossible que ce ne soit pas dans le sens de la pleine liberté accordée aux congrégations, sans folles méfiances ni odieuses précautions,

« Mais si, par impossible, votre âme honnête ne demandait pas pour nous cette liberté ;

« Si vous laissiez consommer contre nous les projets hypocrites et sectaires qui nous menacent encore ;

(( Eh bien, sachez-le, au jour de notre agonie, a côté de la croix de notre maître, toujours triomphante, elle ! jusque dans le martyre et dans la mort, on devrait mettre en berne le drapeau de la France, parce que, ce jour-là, elle perdrait des enfants qui l'ont passionnément aimée et utilement servie. »

Nous venons de feuilleter des pages écrites par un Jésuite, interrogeons maintenant un Dominicain.

Si, ce que nous souhaitons de grand cœur, notre livre tombe sous les yeux d'un mécréant^ ce lecteur trouvera sans doute que nous lui servons à satiété de la prose monacale et que nous trempons par trop notre plume dans le bénitier ; peut-être même ira-t-il jusqu'à nous trouver digne de manier ce célèbre ç<oupillon, accessoire du culte, dont tous les électeurs nei doivent pas avoir une idée bien exacte , puisque, suivant une anecdote bien connue; sous le règne de Louis-Philippe, époque à laquelle les hommes de l6i haute société fréquentaient peu les églises,

il arriva qu'un ministre, M. Thiers lui-même, croyons-nous, auquel on présentait le premier ce goupillon, à la fin d'une messe d'enterrement, ne sachant pas qu'en faire, le mit tout simplement dans sa poche. En ce temps-là le sabre et le goupillon ne faisaient pas l'excellent ménage dont nous avons déjà parlé et qui a fait couler récemment tant d'encre.

Nous serions ravi, disions-nous, que notre modeste livre, enrichi de citations cléricales et monacales, fût lu par des <( mécréants ». Et de cette dernière expression nous ne voulons blesser personne, car ne croit pas qui veut, si nous prenons du moins à la lettre cette définition du cathéchisme : « La foi est un don de Dieu. » On nous accordera bien d'ailleurs que dans le nombre de ceux qui n'ont pas la foi ou qui l'ont perdue, il en est quelques-uns dont ce n'est pas tout à fait la faute.

Au mois de juillet dernier, lors de l'inauguration de la statue du Père Didon, élevée au milieu du parc del'écolé Albert-le-Grand, à Arcueil, leR. P. Gaffre, dans le courant de son discours, fut amené naturellement à parler, devant les élèves et les amis de ce moine prêcheur et éducateur, de la question qui préoccupait alors tous les esprits.

Voici en quels termes très dignes il défendit tous les religieux, ses frères, des vagues et d'autant plus dangereuses accusations que des événements récents avaient fait porter contre eux :

« Qu'on se garde bien de croire qu'avec ces aspi-

rations vers la liberté qui bouillonnaient au fond de son cœur d'homme, le Dominicain fût embarrassé pour concilier les respects de la tradition et de l'autorité auxquels l'obligeait son caractère sacerdotal. Vous connaîtriez peu, Messieurs, ce qu'est une âme de moine, si vous aviez de pareils étonnements.

« Supérieure à toute modification matérielle et détachée de tout intérêt personnel, elle se sent coatemporaine de tous les temps et associée à tous les progrès. La fonne des régimes passe, le bien qu'elle poursuit demeure ; les systèmes politiques ou scientifiques se succèdent, l'idéal où elle tend persiste. Elle sait que la vérité est une et la justice anonyme.

« Que me parlez-vous, dès lors, de la pourpre et du nom de César, de la blouse et du nom du peuple ? L'habit et le nom n'ont rien à faire avec ce que je cherche, moi, avec ce qui est le but poursuivi de mes dépouillements et de mes dévouements, c'està-dire, le triomphe! de la vérité sur l'ignorance et l'erreur, le triomphe de la justice sur le mal, mal physique, par l'extension du bien-être pour tous, mal moral par l'épanouissemnet de la vertu chez tous.

« Sommes-nous donc condamnables pour affirmer de telles évidences que manifeste toute notre vie?

(( Dans toutes les causes actuelles de division où se sont troublés les esprits les plus calmes, lequel d'entre nous a perdu la sérénité du chrétien, supérieur à tous les partis et frère de toutes les races, la

soumission du citoyen respectueux de toutes les lois ?

<( En quelle coalition a-t-on surpris notre main ? En quelle trame cachée notre influence ?

« Fils de l'autorité, nous avons su être, pendant des siècles, les conseillers fidèles de la vieille monarchie, et nous pouvons nous vanter, sans jactance, que tant qu'un roi de France éclaira sa conscience à celle d'un moine, il se souvint que son premier devoir était de se montrer « le père du peuple » .

« Fils de la liberté, aussi, nous en avons imprégné nos constitutions démocratiques électives, et quand la République de Washington voulut s'étabUr sur des bases de solide libéralisme, elle ne trouva rien de mieux que d'appliquer à un grand peuple la législation d'un ordre religieux en plein treizième siècle. Il n'est pas une obligation des gouvernements passés que nous n'ayons loyalement accomplie ; il n'est pas un desideratum des démocraties naissantes que nous n'ayons d'avance réalisé. »

Le R. P. Gaffre, s 'exprimant ensuite comme le philosophe le plus positiviste l'aurait fait, définit le véritable but de tout gouvernement. « Ne parlons plus, s'écria-t-il, de dynastie, parlons de vie ». Et il poursuivit ainsi :

(( Tout ce qui assurera le pain, la paix, la joie, la liberté, s'appellera loi de vie et non loi des progressistes ou loi des sociaUstes. Il n'y aura que des Français, qu'ils soient de rouge, de noir ou de blanc habillés, travaillant pour des Français... Liberté

pour tous, pour chacun, pourvu que la liberté de chacun tourae au bien de tous ! . . .

<( Ah ! Messieurs, si cela se faisait aujourd'hui, j'affirme que demain il n'y aurait plus personne pour parler encore de régimes, de partis et de dynasties. Ils seraient tous absorbés, conune sont absorbés tous les petits ruisseaux quand ils abordent l'Océan !

(( Laissez-nous donc, ô mes concitoyens, qui ne nous voulez proscrire que parce que vous ne nous connaissez pas, laissez-nous donc travailler avec vous à réaliser pour les masses le beau rêve divin de la vie que nous avons réalisé pour l'élite.

« Ou plutôt, faites par vous-mêmes : gardez le choix des moyens. Que nous importe ? Mais laisseznous accOTiplir la seule œuvre pour laquelle nous réclamions le droit d'être, et sans laquelle il n'est pas de vie possible au sein des multitudes : (( Prêcher la vérité », c'est-à-dire préparer les âmes au règne de la loi et les rendre dignes, suivant la parole du Christ, de la liberté. »

L'éloquent panégyriste du Père Didon est, de tous les fils de Lacordaire, celui qui a peut-être le plus largement hérité de sa manière un peu romantique et surtout des principes sociaux de l'illustre restaurateur de l'ordre de Saint-Dominique en France. Il était donc qualifié autant que quiconque parmi ses frères pour revendiquer, au nom de tous, les droits de tous à la liberté dont il est un passionné serviteur. Tous ceux qui ont eu la bonne fortune de

l'entendre savent à quel point il possède le don divin, le pouvoir magique du Verbe qui émeut et transporte! l'âme des foules.

Nous terminerons enfin cetto série de hautes attestations en appelant en témoignage le gardien des clefs, celui qui a la' charge de conduire les fidèles vers le Christ, c'est-à-dire vers la Voie, la Vérité et la Vie. Cette irrécusable Parole mérite d'être entendue, même des adversaires de la religion dont le très glorieux Léon XIII est le pasteur suprême.

Voici donc, sans commentaire, bien entendu, une partie de la Lettre apostolique adressée par le Chef auguste de la Catholicité au cardinal Richard, archevêque de Paris :

Les ordres religieux tirent, chacun le sait, leur origine et leur raison d'être de ces sublimes conseils évangéliques que notre divin Rédempteur adressa, pour tout le cours des siècles, à ceux qui veulent conquérir la perfection chrétienne : âmes fortes et généreuses qui, par la prière et la contemplation, par de saintes austérités, par la pratique de certaines règles, s'efforcent de monter jusqu'aux plus hauts sommets de la vie spirituelle. Nés sous V action de V Eglise dont V autorité sanctionne leur gouvernement et. leur discipline, les ordres religieux forment une portion choisie du troupeau de Jésus-

Christ. Ils sont, suivant la parole de saint Cyprieriy V honneur et la parure de la grâce spirituelle, en même temps qu'ils attestent la sainte fécondité de

V Eglise.

Leurs promesses faites librement et spontanément après avoir été mûries dans les réflexions du noviciat, ont été regardées et respectées par tous les siècles, comme des choses sacrées, sources des plus rares vertus.

Le but de ces engagements est double : d'abord élever les personnes qui les émettent à un plus haut degré de perfection, ensuite les préparer, en épurant et en fortifiant leurs âmes, à un ministère extérieur qui s'exerce pour le salut étemel du prochain et pour le soulagement des misères si nombreuses de

V humanité.

Ainsi, travaillant sous la direction suprême du Siège apostolique à réaliser l'idéal de perfection tracé par Notre-Seigneur, et vivant sous des règles qui n'ont absolument rien de contraire à une forme quelconque de gouvernement civU, les instituts religieux coupèrent grandement à la mission de l'Eglise qui consiste essentiellement à sanctifier les âmes et à faire du bien à l'humanité.

C'est pourquoi, partout où l'Eglise s'est trouvée en possession de sa liberté, partout ou a été respecté le droit naturel de tdut citoyen de choisir le genre de vie qu'il estime le plus conforme à ses goûts et à son perfectionnement moral, partout aussi les ordres religieux ont surgi comme une production

spontanée du sol catholique, et les évêques les ont considérés à bon droit comme des auxiliaires précieux du saint ministère et de la charité chrétienne.

Mais ce n'est pas à V Eglise seule que les ordres religieux ont rendu d'immenses services dès leur origine : c'est à la société civile elle-même. Ils ont eu le mérite de prêcher la vertu aux foules par V apostolat de V exemple autant que par celui de la parole, de former et d'embellir les esprits par l'enseignement des sciences sacrées et profanes et d'accroître même par des œuvres brillantes et durables le patrimoine des beaux-arts. Pendant que leurs docteurs illustraient les Universités par la profondeur et l'étendue de leur savoir, pendant que leurs maisons devenaient le refuge des connaissances divines et humaines et, dans le naufrage de la civilisation, sauvaient d'une ruine certaine les chefs-d'œuvre de l'antique sagesse, souvent d'autres religieux s'enfonçaient dans des régions inhospitalières, marécages ou ffàrêts impénétrables, et là, desséchant, défrichant, bravant toutes les fatigues et tous les périls, cultivant, à la sueur de leur front, les âmes en même temps que la terre, ils fondaient autour de leurs monastères et à l'ombre de la croix des centres de population qui devinrent des bourgades ou des villes florissantes, gouvernées avec douceur, où l'agriculture et l'industrie commencèrent à prendre leur essor.

Quand le petit nombre des prêtres ou le besoin des temps l'exigèrent, on vit sortir des cloîtres des

légions d'apôtres, éminents par la sainteté et la doctrine qui, apportant vaillamment leur concours aux évêques, exercèrent sur la société V action la plies heureuse en apaisant les discordes, en étouffant les haines, en ramenant les peuples au sentiment du devoir et en remettant en honneur les principes de la religion et de la civUisatiân chrétienne.

Tels sont, brièvement indiqués, les mérites des ordres religieux dans le passé. U histoire impartiale les a enregistrés, et U est superflu de s'y étendre plus longuement. Ni leur activité, ni leur zèle, ni leur amour du prochain ne se sont amoindris de nos jours. Le bien qu'ils accomplissent frappe tous les yeux, et leurs vertus brûlent d'un éclat qu'aucune accusation, qu'aucune attaque n'a pu ternir.

Dans cette noble carrière où les congrégations religieuses font assaut d'activité bienfaisante, celles de France, Nous U' déclarons avec joie une fois de plus, occupent une place d'honneur.

Les unes, vouées à l'enseignement, inculquent à la jeunesse, en même temps que l'instruction, les principes de religion, de vertu et de devoir sur lesquels reposent essentiellement la tranquillité publique et la prospérité des Etats. Les autres, consacrées aux diverses œuvres de charité, portent un secours efficace à toutes les misères physiques et morales dans les innombrables asiles où elles soignent les malades, les infirmes, les vieillards, les orphelins, les aliénés, les incurables, sans que jamais aucune besogne périlleuse, rebutante et ingrate arrête leur courage ou diminue leur ardeur.

Ces mérites vlus d'une fois reconnus par les hommes les moins suspects, plus d'une fois honorés par des récompenses publiques, font de ces congrégations la gloire de V Eglise toute entière et la gloire particulière et éclatante de la France, qu'elles ont toujours noblement servie et qu'elles aiment avec un patriotisme capable, on l'a vu mille fois, d'affronter joyeusement la mort.

Il est évident que la disparition de ces champions de la charité chrétienne causerait au pays d'irréparâbles dommages.

En tarissant une source si abondante de secours volontaires, elle augmenterait notablement la misère publique, et du même coup cesserait une éloquente prédication de fraternité et de concorde.

A une société où fermemtent tant d'éléments de trouble, tant de haines, il faut de grands exemples d'abnégation, d'amour et de désintéressement.

Et quc de plus propre à élever et à pacifier les âmes que le spectacle de ces hommes et de ces femmes qui, sacrifiant une situation heureuse, distinguée et souvent illustre, se font volontairement les frères et les sœurs des enfants du peuple, en pratiquant envers eux l'égalité vraie par le dévouement sans réserve aux déshérités, aux abandonnés, aux soufrants !

Si admirable est l'activité des congrégations françaises, qu'elle n'a pu rester circonscrite aux frontières nationales et qu'elle est allée porter l'Evangile jusqu'aux extrémités du monde et, avec

VEvangile, le nom, la langue, le prestige de la France. Exilés volontaires, les missionnaires français s'en vont, à travers les tempêtes de VOcéan et les sables du désert, chercher des âmes à conquérir dans des régions lointaines et souvent inexplorées.

On les voit s'établir au mUieu des peuplades sauvages pour les civiliser en leur enseignant les éléments du christianisme, Vamour de Dieu et du prochain, le travail, le respect des faibles, les bonnes mœurs- ; et Us se dévouent ainsi sans attendre aucune récompense terrestre jusqu'à une mort souvent hâtée par les fatigues, le climat ou le fer du bourreau. Respectueux des lois, soumis aux autorités établies, ils n'apportent, partout où ils paissent, que la civilisation et la paix ; ils n'ont d'autre ambition que d'éclairer les infortunés auxquels ils s'adressent, et de les amener à la morale chrétienne et au sentiment de leur dignité d'homme.

Il n'est pas rare, d'ailleurs, qu'Us apportent, en outre, d'importantes contributions à la science en aidant aux recherches qui se font sur ses différents domaines : l'étude des variétés de races dans l'espèce humaine, les langues, l'histoire, la nature et les produits du sol et autres questions de ce genre .

Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 23 décembre de l'an 1900, de "Notre Pontificat le vingttroisième .

Léo P. P. XIII .

De la genèse de notre lettre et de ce livre

La Lettre que nous avons eu l'honneur d'écrire à un évêque au sujet de Tattitude de la grande majorité des catholiques, français dans l'affaire Dreyfus a été lue, comme nous l'avons dit, beaucoup plus que nous ne l'aurions pensé.

EUe a excité tous les sentiments : la colère, la surprise, l'indignation, la reconnaissance'; quelques-uns de ses lecteurs ont même manqué à ce point de mesure qu'ils sont allés jusqu'à l'admiration.

Pour ces derniers, fort rares naturellement, l'auteur de cette lettre était un écrivain, un philosophe, presque un penseur. Pour beaucoup d'autres, il ne pouvait être qu'un malade, un déséquiUbré.

Nous ne méritons :

Ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

La même page qui nous a fait traiter par les uns de sceptique, par les autres de mystique, montre bien l'ordinaire vanité du jugement des hommes,

Nous avons parlé ailleurs des félicitations qui nous étaient arrivées des divers points de l'horizon politique ou religieux. Mais, comme on peut s'en douter, nous avons reçu, par contre, de bien vifs reproches pour avoir pris cette initiative qui, en somme, a rencontré peu d'indifférents parmi ceux qui l'ont connue.

Les femmes surtout ont été méchantes, et nous en avons été, comme de juste, fort centriste. C'est ainsi que dans une lettre non signée mais dont l'écriture aux fins jambages et le papier élégant et parfumé décelait bien que le trait nous était lancé par une main féminine, nous lisons : « Si vous étiez si tourmenté de cette démangeaison de vous faire imprimer, pourquoi ne vous êtes-vous pas contenu encore un peu ; vous n'auriez pas longtemps à attendre avant de pouvoir écrire les mémoires d'un vieil avoué. »

Une haJbituée de notre paroisse nous envoyait aussi une missive, fort bien tournée du reste, pour nous marquer son étonnement de nous voir « assister aux offices après avoir fait cause commune avec ce juif».

Enfin une bonne parente est allée, dans sa pieuse exaspération, jusqu'à nous lancer cet anathème : « Va, je te maudis !» — n Maudire, bénir, ce sont de ces affaires qui ne se font plus dans les mai-

sons », aurions-nous pu répondre à l'instar de Paul Astier, un des héros de cet Immortel qui ne devait rien ajouter à la gloire d'Alphonse Daudet ; mais nous tenons à la vérité historique, nous avouerons donc n'avoir pas opposé la moindre répHque à cette virulente apostrophe. Au cours de la tempête, discute-t-on avec les éléments déchaînés qui d'ailleurs sont sourds et aveugles ?

Pour dire tout à fait le vrai, nous ne pensâmes au jeune Astier qu'au sortir de l'appartement. On appelle cela l'esprit de l'escalier.

Il nous serait impossible de nourrir de la haine contre un ennemi, à plus forte raison contre une ennemie. C'est dire avec quelle facihté nous pardonnâmes à toutes ces cruautés féminines.

Que Jéhova, le Dieu des juifs et des chrétiens, nous garde de laisser dans l'oubli un dernier trait digne de mémoire :

Une dame de la meilleure société, fort intelUgente et pour laquelle nous professons la plus respectueuse sympathie, nous adressait des rives fleuries de la Méditerranée enchanteresse, une lettre qui n'avait rieni du calme et de la sérénité de la belle nature au miheu dç laquelle elle avait été écrite.

C'était en pleine effervescence électorale ; les appels éloquents de la Ligue des Femmes françaises et les objurgations enflammées de journaux comme le Gaulois produisaient la plus vive excitation dans les milieux mondains et aristocratiques.

« Je voudrais être Judith ! » nous écrivait tex-

'Il"

tuellement notre correspondante, pour bien nous montrer que dans cette heure critique toutes les femmes devaient se transformer en héroïnes. Son lyrisme patriotique évidemment l'avait entraînée très loin, et nous ne nous attendions certes pas à voir la libératrice de Béthulie en cette affaire.

Connaissant toute la réserve de cette femme distinguée et charmante nous avions peine à la croire capable d'un aussi oriental dessein et à nous la figurer pénétrant pendant une nuit chaude sous la tente de Waldeck-Rousseau — Holopheme pour le séduire d'abord et pour lui donner la mort ensuite, après lui avoir offert tout ce que la vie a de plus doux. Son désir de se dévouer à la politique d'Arthur Meyer,de Berthoulat et de Pollonais l'avait évidemment induite à d'aventureuses figures de rhéthorique.

L'Histoire sainte n'est pas toujours une histoire de saints, et tous les exemples qu'elle fournit ne sont pas à imiter.

Involontairement nous nous rappelions ces vers de VHomaî, d'Anatole France :

Homaï, dans ses bras immobile et sereine, Laissait son clair regard se refléter en noir Dans le sabre pendu contre un pilier d'ébène ; Elle se contemplait au fond de ce miroir.

Puis, en se renversant, sa tête inerte et belle Entraîna son regard qui flotta mollement.

Vers l'heure où le nopal fleurit, l'émir près d'elle S'endormit dans la joie et dans Tapaisement.

Puis ils m'ont dit : (( Revêts d'une étoffe éclatante <{ Ta chair purifiée et qui dompta l'effroi, « vierge, et va frapper l'ennemi dans sa tente ». ïls ont dit, et mes pieds sont allés jusqu'à toi.

Elle dit, souleva du doigt le bras tranquille Qui s'était replié tiède et brun sur son flanc ; Souple, elle en dégagea sans bruit sa taille habile Et sur le tapis sourd assura son pied blanc ;

Et, chaude encor du lit, dans sa robe froissée. Lente, elle s'approcha du pilier de bois noir, Et saisit la poignée éclatante et glacée Du sabre dont l'acier lui servit de miroir.

— Mais vous voulez donc ressusciter l'affaire Dreyfus ? m'écrivaient d'autres correspondants. Et pourquoi pas ? leur aurions-nous répondu si nous avions pensé qu'elle fût morte, si surtout nous eussions estimé notre personnalité inconnue capable d'agir sur l'opinion publique par une manifestation épistolaire qui aurait eu tant de retentissement et surtout un aussi salutaire effet, si elle eût été signée d'un comte de Mun, d'un Denis Cochin ou d'un Jacques Piou, par exemple.

Si l'affaire Dreyfus venait à s'éteindre, elle se rallumerait bien toute seule. Non, nous n'avons pas eu cette prétention. Mais ce n'est pas en essayant bien inutilement d'ailleurs de faire le silence autour d'elle qu'on l'enterrera.

Elle n'est pas morte. N'essayez pas de la coucher dans son tombeau ; elle le ferait voler en éclats. Nous chrétiens, nous savons bien qu'elle sort ressuscitée la vérité mise par les hommes au sépulcre.

La vérité peut subir des éclipses momentanées mais non pas un échec définitif, tellement elle porte en elle une incompressible force d'expansion.

De récents événements ont montré que l'affaire Dreyfus n'avait rien perdu de son actualité et même de son acuité. Ce n'est pas d'ailleurs en enfermant dans un organisme sain un germe morbide, mais en l'extirpant, qu'on préservera ce corps de la décomposition.

Dans sa Métaphysique des mœurs (Doctrine du Droit) , Kant avait dit : « Malheur à celui qui adopte cette maxime pharisaïque : <( Mieux vaut la mort (( d'un homme que la ruine de tout un peuple ! car (( quand la justice disparaît, il ne vaut plus la peine « que des honames vivent sur la terre. »

Pour beaucoup, dans cette ténébreuse affaire qui 3;*este un terrible épouvantail, il n'y a qu'un déplorable, qu'un colossal malentendu. Car, en somme, il en est peu qui, délibérément, voudraient prendre parti pour l'iniquité.

Que de fois nous avions souffert de voir la masse des catholiques prendre si imprudemment, si injustement parti pour les accusateurs de cet homme que tant de circonstances fâcheuses devaient rendre au moins suspects. Que de fois nous nous étions dit, en entendant les sornettes, cocasseries et coqs-àl'âne qui se débitaient autour de nous : « Ah ! si nous savions manier une plume ! » Une plume, le plus sublime des outils ! Un jour cependant, n'y tenant plus, nous l'avons saisi tout de même cet

instrument de libération qu'on trouvera sans doute bien' inexpérimenté entre nos doigts. Nous l'avons saisi et nous nous en sommes servi.

Nous n'espérions pas que notre faible voix pût être entendue de la foule, dans le concert de vociférations et de violentes clameurs qui sévissait alors. Mais notre frêle cri d'alarme pouvait éveiller un cri plus sonore et plus puissant et, répercuté ainsi d'échos en échos, trouver une force qu'il n'avait pas en lui-même. Des initiatives modestes peuvent en provoquer de plus efficaces. Nous pensions à la lueur presque invisible de la petite lampe qui se balance dans nos égUses , devant le sanctuairei , faible lueur à laquelle l'enfant de chœur prend du feu pour éclairer les cierges de l'autel, lumière minuscule et tremblotante qui contient cependant assez de flamme pour illuminer des cathédrales. Nous pouvions donc supposer que la modeste détermination d'un simple soldat de l'armée catholique entraînerait celle plus efficace d'un grand chef.

A ceux qui s'étonneraient que l'oa puisse à ce point s'intéresser à cette question Dreyfus, ne pourrait-il pas être répondu que si parmi les meilleurs esprits de la génération actuelle,il en est encore qui se préoccupent d'étudier et de/ résoudre les problèmes historiques du Masque de fer, des faux Dmitri, des Naundorf et tant d'autres passionnants chapitres de l'histoire, n'est-il pas plus intéressant encore de s'occuper de ce procès colossal et monstrueux qui a troublé et secoué notre pays jusque

dans ses fondements, qui a sollicité l'attention du monde entier et attiré pour ainsi dire les regards de toute l'humanité sur le visage d'un seul homme que les uns disent un coupable et les autres un martyr ? Nous pouvions donc nous occuper de la question Dreyfus,et il n'y avait rien là du « cas pathologique »> que diagnostiquait le spirituel scepticisme de M. André C, un jeune et très distingué docteur lyonnais de nos amis.

C'est à la fin du mois de novembre 1901 que fut écrite la Lettre d'un catholique lyonnais à un Evêque sur V affaire Dreyfus. Mais il nous fut impossible de la faire paraître. Nous n'en voulions demander l'insertion qu'à un journal catholique, ou tout au moins libéral et modéré d'opinions. Il est évidemment des feuilles catholiques, des organes impartiaux qui eussent accueilli notre prose ; mais, dans le moment, nous n'en trouvâmes pas.

C'est après avoir inutilement frappé à la porte de deux ou trois de ces journaux que nous eûmes l'idée hardie de nous adresser à l'un des premiers personnages de la République pour qu'il obtînt l'insertion recherchée dans un certain journal modéré, centre gauche (comme l'on disait du temps de M. Thiers), et où nous lui supposions des amis dévoués.

Cette haute personnalité, qui n'a pas que des amds, jouit sans conteste de l'entière estime de ses adversaires ; et la calomnie qui s'est attaquée dans notre pays à tant de gens a, privilège singulier,

respecté la renommée de cet ancien ministre, de ce sénateur sur lequel les républicains ont raison de compter comme sur l'une des meilleures et des plus sûres réserves de T avenir.

Mêlé à des luttes ardentes dont les échos étaient à peine assoupis, engagé au premier rang du combat pour la Justice, le^ Président de la Ligue des Droits de l'Homme et du Citoyen semblait s'être retiré pour quelques jours sous sa tente ; et il nous écrivait, en des termes trahissant une sorte de découragement passager et quelque peu de mélancolie hautaine, que depuis les derniers événements il n'avait pas gardé, avec les amis que nous lui supposions dans le journal indiqué, des relations pouvant lui permettre de leur demander l'insertion d'une protestation probablement aussi inutile que d'autres protestations du même genre.

Nous croyons pouvoir sans inconvénients reproduire ce que nous disait dans une de ses lettres l'honorable M. Trarieux qui ne se formalisera certainement pas de ce que nous prenions la liberté de le citer. L'ancien garde des sceaux a toujours eu la franchise de ses opinions. La part glorieuse qu'il a prise dans la bataille qui dure encore, le retentis-^ sèment qu'a eu son action courageuse et persévérante sont de telle sorte que nous ne pouvons commettre une indiscrétion en dévoilant ici une pensée que lui-même a manifestée si souvent et avec tant d'éclat devant l'opinion publique.

Pour M. Trarieux, si le parti cathohque n'a pas

voulu revenir sur sa première impression, cela n'a pas été « faute de comprendre, mais faute d'indépendance et de courage » (1).

(1) Voici la lettre que M. Trarieux nous a adressée et à laquelle nous faisons allusion ci-dessus. Nous n'avons pas cru devoir la publier ici, non plus que celle de M* Labori, imprimée plus loin, sans l'autorisation de l'auteur, autorisation qui nous a été d'ailleurs très jcourtoisement accordée :

Monsieur Léon Chaîne, Lyon,

Paris, 12 décembre 1901.

« Mon cher Maître,

« Votre lettre à Mgr X... m'a parue très intéressante, mais je n*ai aucun moyen de vous la faire publier dans le journal auquel vous avez songé.

c( A vous parler franchement, du reste, laissez-moi vous dire que je ne puis vous en exprimer de bien grands regrets.

(( La question est jugée pour le parti catholique proprement dit ; beaucoup d'appels semblables au vôtre, émanant même d'ecclésiastiques et plusieurs très bien faits lui ont été adressés : il n'a pas bougé, non pas faute de .comprendre, mais faute d'indépendance et de courage. Tous ont craint de se séparer du gros de l'Église. Je vous en citerais vingt des plus notables ; vous devez en connaître à Lyon comme moi.

(( Je comprends que vous n'en preniez pas votre parti, vous qui me semblez de la famille des abbé Pichot et des Paul Viollet

f( Il faudra, pour en revenir, la force des chose».

<( Veuillez, mon cher Maître, croire à mes meilleurs sentiments.

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