‹ Les catholiques libérauxChapitre 10 sur 52 · I.'KGI.ISE ET I.E I.lBKHAl.ISME · texte numérisé non relu

I.'KGI.ISE ET I.E I.lBKHAl.ISME

risino, ont cMitrainé la décadence inorale. Des aiificns aux inoderncs, les hommes (jui ont j)rétendu donner à leurs semblables des iiislilulions libres ont été les premiers à le comprendre. Sur ce point, Rousseau et Robespierre eux-mêmes n'ont pas pensé autrement que Platon etCicéron, que Fénelon ou Guillaume Penn. A la liberté polititpie, à Tordre social, tous ont voulu donner pour fondement Dieu et le sentiment de la responsabilité devant Dieu. Si beaucoup ont été déeus dans leurs calculs, c'est en oubliant qu'en dehors des vases mystérieux où les jjarde la reli;{ion depuis des siècles, l'idée de la Divinité et ridée de l'àme immortelle risquent de s'évaporer en vaine fumée.

Comment ne pas le sentir en effet? Si la morale sans sanction divine ne j)erd |)as tout fondement rationnel, elle j)eid pour le j)his yrand nombre toute vertu pratique. Dépouillée de ce qui en faisait l'autorité et l'ascendant sur l'immense majorité des êtres humains, elle n'a plus de prise sur la plupart des âmes. l'eu importe, à cet éjjard, que les philosophes la sauvent de la .ruine des temples qui l'abritaient, peu importe qu'ils édifient scientiliquement une morale indépendante de tout dogme, peu importe même qu'ils lui assurent des fondements aussi solides que ceux

de la vieille morale religieuse, ou qu'ils la douent d'une pureté et d'une hauteur égales, dès lors que cette morale spéculative, cette morale sans Dieu, quelles qu'en soient la valeur théorique et la heauté idéale, a perdu la meilleure part de son empire sur le cœur et la volonté des hommes.

Bien plus, avons-nous le courage d'être sincères avec nous-mêmes, notre intelligence ne recule-t-elle pas devant un aveu qui coûte à son orgueil, nous sommes contraints de reconnaître que, pour un grand nombre de créatures humaines de tout âge et de tout sexe, ou mieux, pour la plupart des êtres de chair et de sang qui forment notre espèce, la haute notion de la Divinité ne suffît pas à conserver à la morale toute son efficacité pratique : il y faut de plus des rites, des observances qui en rappellent le souvenir et en alimentent la foi, c'est-à-dire des exercices, des actes religieux.

On ne saurait donc s'étonner que des hommes dégagés de tout esprit de secte, parfois même personnellement assaillis des brouillards du scepticisme, ne dissimulent pas leurs inquiétudes en voyant un matérialisme grossier saper, autour d'eux, ce sentiment religieux qui jusqu'ici est partout demeuré le plus ferme rempart de la moralité. On ne saurait s'étonner do la tristesse des

libéraux, plus préoccupes des intérêts permanents de la liberté que des avantages passagers de leur parti, en entendant certains de leurs amis dénoncer et j)onrsuivre, au nom des libertés publiques, ces croyances religieuses sans lesciuelles la liberté paraît privée de sa plus sûre sauvegarde. On ne saurait surtout être surpris de l'anxiété des penseurs et des bomnies d'Etat, dans les pays où, par ses alliances, par ses traditions, ou par ses maximes, c'est la religion elle-même qui semble manquer à la liberté et à la civilisation ; oîi le culte le j)lus répandu dans la nation, celui auquel était échue la mission de garder la moralité du peuple, se déclare hostile aux institutions libres, et se montre reunemi du progrès moderne.

Telle paraît, on ne saurait le nier, la situation delà plupart des pays catholiques romains.

Chez eux la religion et la liberté ont Tair d'avoir divorcé, et les destinées de la civilisation néo-latine menacent d'en être pour longtemps compromises. Disputées entre une religion dont les ministres réprouvent les lii)ertés modernes et un libéralisme sectaire qui combat des croyances sans lesquelles le règne de la liberté ne saurait durer, les nations occidentales, ainsi doublement dévoyées, semblent n'avoir que le choix de la route qui mène à la servitude.

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Un fait incontestable, que ni libéral ni catholique ne saurait perdre de vue, c'est que l'établissement de la liberté politique s'est jusqu'ici heurté dans les pays catholiques à des difficultés, à des obstacles particuliers; c'est que les révolutions y ont été en même temps plus fréquentes et plus stériles. Un fait non moins certain, c'est que les défiances réciproques, pour ne pas dire l'anlipalhie mutuelle, de la religion et du libéralisme n'y ont pas été étranjjères.

«11 s'agit de savoir, écrivait récemment un des penseurs les plus indépendants et les plus hardis de notre époque, AI. Emile de Laveleye, il s'agit de savoir si un peuple catholique peut élabhr et conserver, d'une laron stable et durable, les institutions libres empruntées aux nations protestantes, Angleterre, États-Unis, Hollande '. «

Le problème ainsi posé, le pul)licisle belge le tranche par la négative, et, ne voulant pas sacrifier la liberté à la religion, ni la religion à la liberté, parce qu'il les sent nécessaires l'une à l'autre, il ne voit de salut, pour les peuples néolatins, que dans un changement de religion. Suivant une des idées favorites d'Edgar Quinet, un

• lOmilc DE Lavelevk, la Crise rccciite en Belgique et la question religieuse : Revue c/irt tienne, janvier 1885.

fEGLlSE ET I.E 1.1 It K U A I.I S M K. il

(les lioiniiies du siècle (jiii ont le mieux compris riinporlancc sociale du elirislianisuie, tout eu demeurant des adversaires irréeoueiliaMcs du catliolieisiue, M. Kuiile de Laveleye couseiile à la France, à la Helyique, à l'Italie, d'échan<jer la loi d«' Rome contre celle de Luther ou de Calvin. Convaincu (|ue les réformes politicjucs ont besoin d'être appuyées sur une relorme reli;{ieuse, il en;(a;je les libéraux, soucieux de l'avenir de leur patrie, à aecom|)lir, chacun dans sa famille, celle révolution, la seule propre, selon lui, à concilier les droits de la liberté avec les intérêts de la relijpou, en les mellaiil à jamais d'accord.

On ne saurait être plus lojfjique. Dès lors (ju'on est convaincu de l'irrémédiable incompatibilité du catholicisme avec le libéralisme, il ne reste qu'à faire un choix entre eux; et, si l'on demeure persuadé (jue la liberté |)oliti(jue peut diflicilement se jiasser d'un frein reli;jieux, i! n'y a qu'à modifier la reli;jion. Aussi ne .saurion.snous élrc surpris, ni des conclusions de M. de Laveleye, ni de la ;jrave résolution des hommes qui, en France, en lielyique, en Italie, ont suivi ou devancé ses conseils.

Reste à savoir si un pareil procédé est aussi pratique que logique. Quand, suivant la thèse de

Quinet, reprise par M. de Laveleye, la supériorité du protestantisme, au point de vue politique et libéral, serait pleinement démontrée; quand on serait, avec eux, en droit de regretter que la France et les anciens Pays-Bas espagnols n'aient pas, au seizième siècle ou à la Révolution, imité l'Angleterre ou la Suède et adopté les doctrines de la Réforme, le fait déploré par Quinet et ses émules n'en subsisterait pas moins. Ni la France, ni la Belgique, ni l'Italie, ne sont protestantes. Les regrets des bisloriens ou les considérations des philosophes ne sauraient les empêcher d'être demeurées en grande majorité catholiques, et, quelque avantage qu'on puisse leur promettre de leur passage au protestantisme, rien n'autorise à les croire disposées à une telle évolution.

Les conseils plus ou moins bien motivés de tel ou tel publiciste ne feront point ce que n'ont pu achever, à l'âge le plus favorable à la Réforme, l'épée de Coligny et l'éloquence de Théodore de Bèze ou de Marnix de Sainte-Aldcgonde. Si grand que puisse être le nombre des individus prêts à se rendre aux avertissements des Quinet ou des Laveleye , ce ne sera jamais qu'une minorité. Les peuples néo-latins n'effectueront pas en masse, à la fin du dix-neuvième siècle, l'espèce d'exode religieux auquel ils n'ont pu se

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résoudre à l'époque des grandes révolulious spirituelles, lîien plus, dans le milieu même que ses antipathies pourlaloi romaine j)ré|)arent le mieux à les recevoir, de pareils avis entraîneront moins de conversions que ne le ferait suj)poser la logique. La démocratie radicale, aujourd'hui la plus fière ennemie du catholicisme, ne s'emploie pas à déraciner les doctrines romaines pour leur substituer un autre rejeton du christianisme. Les coups dirigés j)ar le radicalisme incrédule contre l'Eglise de Uome portent au delà de Home ; ils visent tout le christianisme et la religion nu-me, considérée comme un joug, parce qu'elle est une règle.

Si le peu|)le de nos villes et de nos campagnes se décide à renoncer délinitivemenl aux majestueuses cérémonies catholiques, s'il en vient peu à peu à repousser la bénédiction du j)rèlre du berceau de reniant et du lit des agonisants, s'il interdit à ses lilles la robe blanche des premières communiantes, si ses oreilles prennent en dégoût la mystérieuse psalmodie latine et ses yeux l'éclat des autels éblouissants de cierges et de fleurs, quand ses pieds quitteraient à jamais les dalles des églises embaumées d'encens, ce ne sera pas pour prendre place dans les bancs bien rangés des mornes temples de la Réforme. Si, parmi les

masses déchristianisées, quelque ombre de religion a chance de succéder aux pompes démodées du catholicisme, c'est riiumanilarisnie, fastueuse idolâtrie de l'homme se déifiant lui-même ; ce sont les rites puérils et les vides cérémonies de la libre-pensée, érigée eu secte laïque, sorte de culte sans Dieu ni foi, qui, afin de tromper l'appétit religieux de la nature humaine, s'efforcera de suppléer pour les sens aux formes extérieures de la religion sans rien garder de sa vertu morale, sans apporter aux âmes ni force pour les faiblesses, ni baume pour les souffrances, ni viatique pour la traversée de la vie.

L'abandon du catholicisme pour le protestantisme n'est donc pas une solution, ou, si c'en est une, elle est à la portée des individus, des familles isolées, et non des nations. Pour la France, l'Espagne, l'Italie, la religion, c'est le catholicisme. Si le peuple y achève de perdre ce qui lui reste de foi, ce n'est point pour lui en substituer une autre plus conforme aux leçons des philosophes ou aux besoins des politiques. L'artis;m ilamand et le marin breton, tout comme le berger castillan et le montagnard calabrais, ne connaissent pas d'autre culte; bien plus, par suite d'habitudes nationales, de penchants héréditaires ou de secrètes affinités de tempérament, ils n'eu goûtent

généralement pas d'autre. Si, pour rapprocher chez eux la religion et la liberté, ou attend leur conversion au protestantisme, on riscpie de voir, pendant de longues générations encore, les peuples les mieux doués peut-être de TOccideut eu lutte contre nature avec leur propre culte, au double détriment de la religion et de la société civile. Ktrc catholicpie ou n'être rien, (el est le dilemme pour les masses, dans une bonne moitié de l'Europe. Quant aux classes élevées, le bourgeois d'Anvers, de Rouen ou de Milan, au lieu d'abjurer la foi de son enfance, préférera longtemps encoi*e vivre en scepli(juc et en épicurien, pour se faire enterrer en catholique. C'est ainsi, avec le catholicisme, que doivent compter chez nous, et ceux qui croient à la vertu sociale du sentiment r,^ligieux, et ceux qui croient à son indestructibilité. (i'cst avec le catholicisme que doivent vivre les libéraux et les libertés modernes. Le problème ne peut ni être tourné, ni être supprimé. 11 reste entier, tout comme au début du siècle.

Ce problème, les catholiques libéraux ont eu au moins un mérite, celui de n'avoir pas craint de l'aborder de front. Ils l'ont fait d'ordinaire, il est vrai, plutôt en croyants qu'en citoyens, l'envisageant du côté religieux plus que du côté poli-

tique ; mais cela même donne à leur tentative plus d'intérêt et plus d'autorité pour nous. Ils ont pris les faits, tels qu'ils se présentaient à eux, l'K^'jlise et le catholicisme d'une part, la sociélé civile et les libertés modernes de l'autre. Au lieu de supprimer l'un des deux ternies, ce qui en réalité n'est au pouvoir de personne, ils se sont ingéniés à les concilier. Entre les libéraux, se croyant contraints, pour sauver la liberté, défaire la guerre à la religion, et les catholiques s'imaginanl que le salut de l'Église exigeait la destruction de la sociélé moderne, ils se sont jetés, en messagers de paix, invitant les deux adversaires à déposer les armes, annonçant aux combattants des deux camps opposés que rien ne les condamnait à des hostilités sans fin.

L'entreprise peut paraître chimérique ; elle n'en méritait pas moins d'être tentée, car ce serait encore la solution la plus sinq)le, pour ne pas dire l'unique solution j)ratique, d'une question autrement insoluble. Aussi, quelque opinion qu'on garde sur la méthode et les procédés des hommes assez courageux ou assez ingénus pour n'avoir pas reculé devant une pareille tâche, si incrédule ou défiant que vous laissent leurs espérances, il nous semble malaisé de ne pas ressentir de respectueux intérêt pour leur initiafive.

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Quant à nous, il ne nous en coule pas de l'avouer, il nous est (l'aulanl |)lus (liriieile de nous défendre de toute sympathie jxmr leurs ellorts et leurs soulTrances, que, chez la plupart d'entre eux, la grandeur de l'entreprise a été conslainnient relevée par la générosité du caractère et la dignité de la vie.

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