‹ Les catholiques libérauxChapitre 12 sur 52 · I/ÉGLISE ET I.E M BÉ R A I.I S M E · texte numérisé non relu

I/ÉGLISE ET I.E M BÉ R A I.I S M E

irréfutable, mais que, pour notre part, nous ne saurions rojjardcr comme suffisant. C'est la démonstration à l'aide de textes et d'exemples empruntes à toutes les époques de l'histoire et à toutes les autorités ecclésiastiques, éi èques, docleurs, papes, conciles. Exemples et textes, à condition bien entendu d'être authentiques, ont une réelle importance, mais non toujours une valeur décisive. Exemples et textes prouvent pour l'époque à laquelle ils appartiennent, mais beaucoup moins pour les autres. Ils prouveraient pour le |)assé, qu'ils ne |)rouveraient pas nécessairement pour l'avenir; ils prouveraient |)our la théorie, qu'ils ne prouveraient pas absolument pour la pratique. Une relifj[ion, eu effet, conmie toute chose vivante, se fait j)ratiquement au milieu oii elle vit, alors même qu'en |)riiHi|)e elle s'impose de demeurer immuable. Aussi la question de la compatibilité du catholicisme et de la liberté moderne n'est-elle pas, à notre sens, de celles qui se peuvent trancher à coup de textes et de citations. C'est là, en paieil cas, une méthode plus spécieuse que sérieuse.

Rien de plus facile, aux adversaires de tout rapprochement entre l'Église et la société moderne, que d'étayer leur thèse d'un amas de textes, extraits des écrits des docteurs, des canons des

conciles, des décrets des papes. Pour établir l'opposition traditionnelle de la hiérarchie catholique, sinon à toutes les libertés (ce qui serait malaisé), du moins à certaines d'entre elles, et non des moindres à nos yeux, — à la liberté des cultes, à la liberté de penser, à la liberté de la presse, trois choses qui se tiennent, — croyants ou incrédules n'ont, en vérité, que l'embarras du choix. Mais quand les textes ainsi accumulés ne seraient susceptibles d'aucune interprélalion, quand les anathèmes lancés à ce que nous appelons la liberté de conscience seraient aussi catégoriques qu'aulhcMiliques, une chose, je l'avoue, en diminuerait singulièrement, à notre sens, non la valeur doclrinale, mais, ce qui nous importe davantage, la valeur pratique: c'est que, avec un peu de patience, on pourrait collectionner des sentences fort analogues, des jugements non moins catégoriques et non moins hostiles à la liberté rehgieuse, chez les sectes réputées à tort ou à raison les plus respectueuses des droits de la conscience, jusque chez les confessions qu'on allécto parfois de considérer comme les mères ou les nourrices des libertés politiques.

On oublie trop que rj'.glise romaine est loin d'avoir eu le monopole de l'iutolérance. On ne se rappelle pas assez que le clergé catholique

n'est point le seul qui ait prétendu modeler la société à son iniajje et subordonner Tordre eiv il à Tordre relijpcux. S'il fallait déclarer inconi|):itibles avec la civilisation moderne toutes les Eglises qui ont repoussé la liberté des cultes et la tolérance de Terreur, ce n'est pas le seul catholicisme roniain qui serait à proscrire, mais bien l'orthodoxie orientale, et Taiifjlicanisme épiscopal,et le proteslantisnie dans Tincpuisable lecondité de ses sectes ; ce serait, en somme, tout le christianisme, pour ne pas dire toute relijjion. A ce compte, les seuls libéraux lo;ji(pies seraient les hommes qui rej)oussent tout culte.

Ouelles sont en effet les sectes ayant (pielques siècles d'existence qui n'ont pas autorisé, que dis-je? qui n'ont pas ordonné la poursuite de Tliérésie et du blasphème? S'il en est (pielques-unes, ce sont de celles qui n'ont jamais commandé nulle part. Les autres ont, durant des jjénéralions, fait de la persécution le premier des devoirs, érigeant à Tenvi l'intolérance en précepte. Tour allumer le bûcher, ou dresser le billot, les prosélytes de Luther, de Calvin, de Knox n'avaient pas besoin des canons des conciles ni des décrets des papes. Ils trouvaient dans la Bible, dans l'extermination des Amalécites ou des Madianites, dans les imprécations contre les prêtres de Ilaal

OU de Moloch, assez de textes et de modèles pour stimuler leur zèle contre les ennemis de Dieu. L'Espagne n'a pas été le seul pays qui, en brûlant les hérétiques, ait cru faire un « acte de foi V . Pour le supplice de Giordano Bruno, la Rome papale n'avait qu'à imiter les leçons de la Genève de Calvin.

Protestants, aussi bien que catholiques, n'ont renoncé à l'appui du bras séculier que lorsque le bras séculier leur a fait défaut. Partout où le pouvoir a été dans leurs mains, ils n'ont cessé de demander à leurs concitoyens un certificat d'orthodoxie que lor.squ'ils n'ont plus été maîtres de l'exiger. Partout, jusque dans les pays célébrés comme le berceau classique des franchises politiques, en Hollande et on Suisse, en Angleterre et aux Etats-Unis, en république comme en monarchie, les peuples protestants les plus éclairés et les plus passionnés pour la liberté ont, sous l'inQucnce de leur clergé et de leurs tliéologiens, inscrit dans leurs constitutions des lois draconiennes contre les hétérodoxes, tantôt leur interdisant entièrement le territoire de l'Etat, tantôt restreignant arbitrairement rexercice de leur culte, tantôt les réduisant systématiquement à une sorte d'ilotisme civil, les traitant en parias incapables d'occuper les emplois publics. Ainsi ont

I/ÉGI.ISE ET LE LIBÉRALISME. 35

j)rocédt', cl les épiscopaux de la Grande-Breta;|iie, et les presbyléiieiis d'Kcosse, et les |)urilains de la Xouvellc-An'jleterre, et les yomaristes de Hollande, et les calvinistes de Genève, et les luthériens de Suède. Dans la plupart des pays protestants, la liberté des cultes, réniancipalioii des catholiques notamment, est de date récente, et, lorscprdle lui a été arrachée, le piélisme évangelique s'en est d'ordinaire dédommagé en substituant à l'intolérance de la loi une intolérance non moins vexatoire el Iracassière, rinlolérance des mœurs.

Chose sinjjulière, ce sont, en Europe, des États catholitpies qui ont souvent le moins tardé à supprimer dans les lois, comme dans les mœurs, toute distinction reli'peuse; et, en Amérique même, c'est un Etat d'on«jine catholique, le Maryland, qui a le premier proclamé dans sa constitution la liberté absolue des cultes '.

On dira |)eut-étre qu'aux dix-si'j)tième et dixhuitième siècles les lois restrictives de la liberté religieuse, dans la plupart des pays protestants, étaient surtout dirigées contre les catholiques, et

' Ce que l'oa ne soupçonne pas d'ordinaire, c'est peut-ôCre la Polojjne du seizième siècle qui, de tous les Etals européens, s'est montrée à cet égard le plus libéral, et cela parce que sa constitution était la plus libre.

36 LES CATHOLIQLES LIBÉRAUX.

que si les sectateurs de Rome étaient maintenus dans un état d'infériorité léyale, ce n'était pas tant conune adversaires religieux que connue adversaires politiques. Ce qu'on redoutait chez eux, en Angleterre, en Hollande, à Genève, c'était, nous objectera-t-on, moins des ennemis de la religion que des ennemis de TÉtat, cl, pour tout dire, des ennemis de la liberté. 11 y a dans ce point de vue une part de vérité ; mais la longue intolérance protestante ne saurait s'exj)liquer uniquement par là. Les catholiques n'ont nulle part été les seuls astreints à des lois d'exception. Les juils, les rationalistes, les non-conformistes et dissidents de toute sorte, les protestants à tendances radicales notamment, ont d'ordinaire été conune eux l'objet des déliances publiques et des restrictions légales. Catholiques, Israélites, infidèles, ont longtemps subi Tintolérance des sectes dominantes dans des pays et à des époques 011 l'on ne pouvait plus voir en eux des ennemis de rÉlat ou de la patrie; ainsi dans les colonies anglaises, par exemple, ainsi dans les Etats allemands ou Scandinaves. Dans ceux-ci, entre autres, c'était bien la religion, et la religion seule, qui était en cause, ce qui n'a pas empêche la Suède d'être l'un des derniers Etals de l'Europe à reconnaître la liberté des cultes.

L'KGI.ISE tT I.E LlllCHAI.lSME. 37

De riiisloire |)olili(|iie el religieuse des deux moudes ressort un lail capilal et trop souvent méconnu. A renc(Uilre d'un prcjujjé courant parmi les hommes (l'cludcs connue parmi le vuljjaire, les institutions libres ont, danslespajs les plus aneienuemeut en possession du selj'-(jnvernment , précédé la liberté de penser et la liberté des cultes. Cela est vrai de l'.Anjjleterre, de la Hollande, des Klats-l nis, de la Suisse. Cela est vrai des monareliies aussi bien que des républiques, des Etats à constitution aristocratique ou bourgeoise non moins que des démocraties. C'est là un fait si constant que, pour notre J)art, nous n'hésiterions pas à l'ériger en loi de l'histoire. La libcrlc jiolififjue, dirions-nous, est d lichitudc plus ancienne en date que la liberté religieuse. Veut-on établir entre elles une (iliation, veut-on voir dans l'une la mère de l'autre, c'est à la liberté politicpie qu'on est contraint de donner ce titre, sous peine d intervertir Tordre des âges et de faire naître la fille avant la mère.

\ous n'ignorons pas qu'au point de vue logique, on peut renverser l'ordre de cette filiation, voir dans la liberté religieuse, ou mieux, dans la liberté de penser, la liberté mère, la source géuératripe d'où découlent toutes les autres. Cela est parfaitement légitime ; mais, chez cet être es-

senliclleinenl inconséquent qu'est riioiunie, l'ordre historique est loin (fètre toujours d'accord avec l'ordre lo<jique. Il s'en faut que les faits et les révolutions correspondent régulièrement à la succession rationnelle des idées. C'en est là un exemple, et non des moindres.

D'une manière générale, du reste, et c'est là une observation qui n'est pus inutile ici, les libertés publi(iues ue sont pas nées d'une idée abstraite. Leur orijjine est d'ordinaire moins noble, leurs |)arents plus grossiers ; et celles dont la naissance a été le plus humble, celles qui ne peuvent se glorifier d'être lilles de la raison spéculative, ont justju'ici été les plus robustes. Presque |)artout, avant la Révolution Irançaise, chez les nalioiLs protestantes en particulier, les libertés publiques, au lieu de procéder spontanément de l'idée abstraite du droit, sont sorties du brutal conflit des intérêts et de la lutte des Ibrces sociales. (]'est là sans doute une des raisons |)our lesquelles, chez tant de peuples, la liberlé pohlique a été antérieure à la liberté religieuse. Les dissidents semblaient seuls intéressés à celle-ci, et ils n'étaient pas assez loris |)our contraindre les cultes dominants à la leur accorder. Ils n'y sont d'ordinaire arrivés que par la liberté politique, après des combats dont Tàpreté a égalé la durée,

L'KGI.ISE et l.E I.IUKUALISME, 39

t't malgré la ri'sislance de cler«ji's (raillant plus attachés à leurs priviléjjes (ju'ils les cro^ aient indispensables au salut de l'Ktat eonnne au salut des àincs.

La tolérance, ré;{ale liberté des cultes n'a nulle part peiit-élre été le produit spontané crun»' doctrine relijjieuse. Si, depuis un demi-siècle environ, elle s'est iiia'jnilicpienient épanouie en «-ertaiues contrées protestantes, dans les paysanjjlosaxons notamment, ce n'est point une Heur (pii ait poussé d'elle-même sur la tiye des rejetons (le la Réforme, (icci constaté, nous ne nierons pas (pi'en dé|>itdcscs résistances à rémanci|)ation polili(pie des hétérodoxes, en déj)it de son bon ménayc avec l'absolutisme en mainte contrée, dans les l'itals allemands, j)are\emj)le, le |)rotestantisme, par le seul raitcpi'il faisait apjx'l au libre examen, ne puisse être re;jardé comme lavorable aux libertés publi(|ues, à celles mêmes au\(pielles il s'est lonj{temps montré réfraclaire, telles (pie la liberté de conscience. C'est là une opinion qu(; nous n'entendons nullement contester ; mais, si elle est conforme à la vérité, c'est encore là une vérité d'ordre lo<jique, dont les conséquences ne se sont dégajjées que lentement, qui a Ion;{lemps échappé aux protestants eux-mêmes, (pie la plupart n'ont pourainsi dire découverte qu'après coup .

Pour mettre ici l'histoire et Ja logique d'accord, ou pourrait dire que, si la Réforiiie portait virtuellenneut dans ses flancs la liberté religieuse et la liberté de penser, c'élait à son insu, si bien que, pour les arracher de son sein, il a souvent fallu lui faire violence. L'ne fois ces filles, dont il n'avait pas appelé la naissance, venues au jour, le protestantisme s'est décidé à les reconnaître et même souvent à s'en faire gloire. Lorsque, autour de lui, il a vu la liberté des cultes im|)0sée par les nécessités politiques, lorsque, parmi ses propres adeptes, il a vu le libre examen franchir le cercle où il s'était flatté de l'enfermer, le protestantisme s'y est peu à peu plié. 11 s'y est résigné, mais comme à un mal inévitable. Ce n'est que plus tard que ses docteurs ont fini par ériger en principe et par admettre comme un droit ce qu'ils avaient d'abord proscrit comme contraire aux lois divines et humaines.

Luthériens, calvinistes, anglicans avaient eu beau se défendre, durant des siècles, contre les empiétements de la tolérance, le principe fondamental du protestantisme, sa révolte persistante contre l'autorité personnifiée dans Rome, son manque irrémédiable d'unité et l'inévitable multiplicité de ses sectes, le préparaient à s'accommoder plus aisément d'une liberté qu'il ne pou-

LKGLISE ET LE LIBEUAMSXIE. il

vail toujours repousser sans une inconséquLMice devenue plus inauifesle à chaque génération. C'est là, sans aucun doute, une des raisons |)our lesquelles les peuples j)rotestanls se sont plus conijilétenient, sinon plus rapidement, rallies à rentière liberté de penser. C'est la, disons-nous, une raison, mais, à notre sens, ce n'est pas l'unique, et, si elle eût été seule, l'intolérance llorirait encore dans la |)lupart des j)ays luthériens et calvinistes, tout connue en Su«'de il y a moins d'un demi-siècle. L'autre raison, (ju'on oublie trop souvent, c'est l'ancienneté des libertés pulitiques chez les peuples protestants les |)lus en vus, en .Angleterre, en Hollande, en Suisse, aux Etats-Lnis, c'est que les libertés s'enlraiiicnt l'une l'autre ; qu'elles ressemblent à une chaîne dont les anneaux se tiennent et se déroulent successivement, de façon qu'à la longue la liberté polilicpie appelle la liberté religieuse, et celle-ci celle-là. Tout autres ont été les destinées de la plupart des pays catholiques. La liberté religieuse n'a |)u s'y appuyer sur la liberté politique, qui n'y existait point ou n'y est que d'introduction récente. Ou'on ne dise pas que la faute en doit retomber sur l'Eglise romaine, qu'étant demeurées catholiques, la France, l'Italie, TEspagne, l'Allemagne du Sud se condamnaient à l'absolutisme. Ce ne

42 LES CATHOLIQUES L I B !•: Il M \ .

serait là qu'une pétition de principe, car, avant que Luther fût entré chez les Auguslins de Wiltemberg, les principaux pays protestants, l'Angleterre spécialement, avaient déjà, au point de vue politique, une avance d'un ou deux siècles '. Diins presque tous les pays restés catholiques, les souverains étaient , dès l'époque de la Réforme, parvenus à étouffer les libertés publiques, et les contrées protestantes, placées dans des conditions politiques analogues, telles que l'Allemagne du Nord et les Royaumes Scandinaves, n'ont pas conquis plus de libertés pour avoir embrassé les doctrines nouvelles. Loin de là, la Réforme du seizième siècle, qui avait été en grande j)ar[ie l'œuvre des princes, a presque partout tourné au profit du pouvoir des princes.

Quoi qu'il en soit, l'Kglise romaine, durant les trois derniers siècles, n'a d'ordinaire rencontré autourd'ellenidroi(spalili(pies,ni franchises électorales, ni habitudes de discussion. Elle n'a donc eu ni l'obligation ni le temps de s'y faire. Par là seul, et en dehors même de son principe, il devait lui être plus aisé de se maintenir dans les

' Ccilc véril(' a été plcinomciit déiiioiitréc pur M. Boiilmy. Voy. \a. Rente des Dett.r .]fo7i(h's. l" mars ISS.'), arlldo iiilitulé : La première évolution dcx classes et la furmation du Parlenieiif en Angleterre.

i/kci.ise i: r i.k i.iitK » Ai.is\ir,. 4.1

anciennes maximes llie()Io«^i(|iies lonjjlomps communes à toute la cliréticnté. Kn d'aulres termes, le eatliolirisme el la liiérareliie catholicjue n'ont |)as eu, comme d'aulres coulessions, à se faire pratiquement à toutes les libertés j)oliliques ou religieuses, (iela seul sullirail pour (pTlls ne s'y fussent pas encore accoutumés.

(iertaines de ces libertés ont beau seud)i('r réj)u;{ner à renscijjrjcuuMit de ri'i;{lise romaine, rien ne permet d'allirmer que si elle y eût été lentement amenée par les mœurs et poussée par l'esprit public, elle ne s'y fût j)as, à son tour, résigné(». OueJcpie obstacle qu'y paraissent opposer ses dojjmcs ou ses traditions, le |)asse, nous le répétons, n'autorise point «u pait'ili«' matière à préju;jer raveiiir. Hien téméraire serait le catliolique ou Tincroyant qui prétendrait dénier à rK«{lise la faculté de jamais s'a(la|)ter aux mœurs nouvelles et lui interdirait d'accepter les libertés modernes, sinon en droit, du moins en fait, ce qui, pour I i politicjue, est ressenliel.

I/Mjjlise et le cler;{é nous semblent, ii cet égard, dans une situation analogue à celle de la plupart des peuples catholiques, comparés à certaines nations protestantes. Leur éducation politique n'est pas faite, el c'est là une éducation qui ne se lait pas en un jour.

La liberté est pour eux un noviciat qu'ils n'ont point achevé. Une révolulion, qui a profondément changé des lois et des habitudes séculaires, a besoin de plus d'un siècle pour être patiemment acceptée de toutes les classes d'une société, de tous les intérêts matériels ou spirituels. Il y aurait naïveté à s'étonner que le clergé n'en ait pas encore pris son parti. Il y aurait une sorte d'injustice à exiger autant, à cet égard, des catholiques de France, d'Italie, d'Espagne, que des protestants d'Angleterre, d'Amérique, où la révolution libérale est autrement ancienne. II y a là une question de date, qu'on ne saurait entièrement oublier.

Pour beaucoup d'esprits, et notamment pour les intelligences les plus attachées à la tradition, ce qui d'habitude est le propre des clergés et des natures religieuses, nos « libertés modernes 5^ , comme l'indique le nom même dont nous les affublons, ne sont que des nouveautés plus ou moins récentes, parlant plus ou moins suspectes et plus ou moins contestables, dont le règne n'est pas encore définitivement établi. Les hommes enclins au culte du passé peuvent encore en mettre l'avenir en doute. Il en sera autrement dans une ou deux générations, quand les idées et les mœurs seront entièrement imbues du

L'KGI.ISE et le 1.1 Ht UA lis me. 45

principe de liberté. C'est là une transformation qu'aucune résistance ne saurait prévenir, el ceux mêmes qui auront essayé de la retarder finironl par s'y acconunoder, par en voir les avanla<{es, par en faire, eux aussi, leur j)r()lit.

Ce temps viendra pour les catliolicpies les plus réfractaires aux idées nouvelles, et Ton sera peutêtre un jour étonné de la facilité avec laquelle ces adversaires obslinés de la liberté s'y seront convertis. Ku déj)il de^ apparences, rKjjlise sait au besoin montrer non moins de souplesse que de persévérance. LorscjiM' la liiérarcbie sera bien conviiincue de la vanité de ses re«jrels d'un passé àjamals évanoui, ni les souvenirs de l'inquisition, ni les décisions dvi^ conciles, ni les encycli(pies des papes ne la retiendront longlenq)s dans des voies manifestement surannées. On se souviendra que clKKpie tenq)s a ses besoins et ses méthodes, et Ton sera heureux de découvrir que, pour l'apostolat des âmes, la liberté offre plus de ressources réelles que l'absolutisme. Les théologiens, qui ne sont jamais à court, ne seront pas embarrassés de prouver (pie ni le do«]me ni la tradition n'interdisent à l'Église de vivre en paix avec la société moderne. Cette démonstration, plusieurs ne l'ont-ils pas déjà tentée?

Page 1