‹ Les catholiques libérauxChapitre 13 sur 52 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

De la roncilialion enlrc le catholicisme et la société moderne. — Difficultés de la tâche; comment elle se présente aux yeu\ des croyants. — En quel sens les principes de la révolution sont pour eux entachés d'hérésie. — Comment le christianisme n'eu est pas moins maître de revendiquer sa part dans la société moderne. — Comment les libertés publiques ne sont pas nécessairement liées aux principes abstraits de la révolution. — Distinction entre la société moderne et les maximes sur lesciucllcs ou prétend la l'aire reposer. — L'ensei'jnement catholique et la monarchie de droit divin. — Eglise et démocratie. — En quoi le néo-ultramontanismc est la contre-partie de la révolution. — Distinction entre les principes de la révolution et ses résultats pratiques.

A considérer les principes connue les tendances, il j)cut sembler qu'entre le calliolicisnie et la société moderne l'incompatibililé soit absolue, les condils inévitables, la réconciliation une utoj)ie. Au premier al)ord, la raison paraît avec les libéraux et les calboliques, ou, si Ton aime mieux, avec les radicaux et les ultramontains, qui, des deux pôles opposés, s'entendent pour interdire aux fils de l'Eglise d'babiterles régions tempérées du libéralisme.

L'kGLISE et l.E hlIJÉRALISME, \1

Sur quoi repose la religion chrétienne, le catholicisme spécialement, (|u'on a |)ii aj)peler la plus relijjieuse des religions? Sur la notion craulorilé et (l'unité, poussée à un tel dejpé, que la loi catholique se résume dans un docteur vivant cl une chaire unicjiie, dans Tohéissance de la raison et du cœur à la parole souveraine (Tum pontil'e infaiHihle.

Sur quoi repose ce que, faute d'autres noms, nous appelons la société moderne? Sur la liherté des croyances et la variété des opinions, sur le libre examen appliqué à toutes choses et poussé dans toutes les directions jusiju'aux dernières extrémités, juscju'a la plus entière confusion des idées et des doctrines, au chaos moral et à l'anarchie des intelligences.

A regarder ainsi soit le point de départ, soit le point d'arrivée et les aboutissants, l'ojjposition semble coin()lète; mais est-ce bien dans ces termes que le problème doit se formuler? et quand, en bonne logique, on ne saurait mieux le poser, est-ce toujours de cette manière qu'il se présente dans la pratique?

Xon assurément pour le |)lus grand nombre. Il ne s'agit nullement, en effet, — un catholique aurait le droit d'en faire la remarque, — de conciliation dogmatique, de transaction de principes

entre l'Eglise infaillible et ce qu'on appelle les idées modernes ; il ne s'agit pas de la liberté de penser, de la liberté philosophique ou métaphysique : il s'agit simplement de la sphère pratique, du vulgaire terrain des faits, de la liberté politique, ce qui est fort différent.

Ce qui importe à ce point de vue, c'est de savoir si le catholicisme peut, oui ou non, s'accommoder de l'état social actuel, des mœurs et des lois sorties de l'évolution historique des trois derniers siècles. Serait-elle démontrée, l'incompatibilité des principes aurait plus de valeur pour le philosophe ou le théologien que pour l'homme politique. Ce qui importe en polijique, c'est moins la compatibilité des principes que celle des résultats pratiques.

Ici encore, après l'opposition des doctrines, on peut, il est vrai, objecter l'opposition des intérêts et des traditions. Par certains côtés assurément, en dehors même de ses dogmes et de la mission divine qu'elle ne saurait abdiquer, l'Église, qui a été l'autorité la plus haute du moyen âge, qui, sur les individus et les peuples, jouissait alors de pouvoirs incontestés, l'Eglise, qui, depuis trois cents ans, s'est vu peu à peu spolier de ses droits et privilèges, de ses biens et de sa souveraineté, l'Eglise ne semble-t-elle pas l'ad-

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versaire irréconciliable de la société civile, de la société laïque, grandie à ses dépens et enrichie de ses dépouilles ?

Mais, de nouveau, est-ce là le seul aspect delà question? Nullement. Par d'autres côtés, la société moderne et Tordre de choses issu de la Révolution n'ont-ils pas avec l'esprit du christianisme, avec les tendances manifestes de TEvangile, une incontestable affinité, si bien (pi'on a pu dire que Tœuvn; de la Révolution n'était en quelque sorte qu'une application du christianisme, une réalisation des maximes évangéliques dans les institutions?

La noble et trop décevante devise : « Liberté, Egalité, Fraternité " , pouirait être revendiquée parles chrétiens comme un plagiat del'i^vangile. Pour les disciples du Dieu crucifié, ces mots prestigieux ont, il est vrai, un autre sens que pour les enfants du siècle. Jusque dans les concordances ou les analogies de ce genre, il est facile de signaler entre l'Eglise et la Révolution une antinomie fondamentale, antinomie qui persiste à travers la parenté des résultats pratiques ou les rencontres des doctrines, mais qui ne détruit ni cette parenté ni ces rencontres.

A remonter aux principes théoriques, il y a encore une fois opposition radicale là même où,

par des chemins divers, les doctrines semblent se joindre et aboutir au même point. Le principe conscient ou latent de la Révolution, le double dogme, depuis Rousseau, virtuellement professé par la plupart de ses docteurs et apologistes, c'est, au rebours de l'enseignement du christianisme, que l'homme naît bon, naturellement enclin au bien; c'est ensuite que la raison individuelle se suffit en tout à elle-même.

Certes, si l'on s'en tenait à ce double article de foi du Credo révolutionnaire, si l'on en faisait l'unique base des revendications libérales, la Révolution et la société qui en est sortie seraient en naturel antagonisme avec les doctrines de l'enseignement callioliqiie, ou mieux, avec tout le christianisme, avec toute religion. Ainsi comprise, la Révolution est une hérésie formelle. Ainsi entendue, la liberté, tout comme la Révolution, mériterait de Joseph de Maistre d'être appelée satanique.

Mais, sur le terrain même des principes, ne saurait-on découvrir aux libertés modernes, h la liberté politique notamment, d'autres fondements rationnels ou d'autres origines historiques? La liberté et l'égalité devant la loi sont-elles partout et nécessairement le fruit de ces orgueilleuses théories, de cette présomptueuse apothéose de

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la natiiîc humaine qui, dans ses oulrances el ses superstitions, ne répujjne guère moins à la critique du [)hilosophe qu'à la foi du lliéolojjien '? L'ordre social actuel, encor^' si tristement imparfait el visiblement précaire, la société moderne, qui devrait peut-être nous insj)irer autant d'humilité et d'inquiétude que d'orgueil, découlent-ils uniquement de ce que les philosophes appellent les fau\ principes et les théologiens les faux dogmes de la révolution?

Pour le croire, il faudrait oublier le jeu complexe des forces historiques, il faudrait ne voir, dans la longue cl obscure évolution des sociétés, qu'un élément et qu'un facteur. Oserait-on soutenir que le christianisme y est demeuré entièrement étranger et interdire au croyant d'en revendiquer sa part pour sa foi ? Si notre société contemporaine, et cet ensemble confus de notions théoriques, de droits abstraits, d'liai)itudes , d'institutions que nous désignons sous le nom de société moderne, n'est pas tout entière sortie spontanément des entrailles du christianisme ; si la raison pure el le libre examen y ont eu une part considérable, prédominante même, le chris-

' Voyez, dans la Becue des Deux Mondes du l*''^janvier 1883, l'élude ayant pour titre : Un philosophe historien : M. Taine.

tianisme y a malgré tout eu la sienne , et les chrétiens ont le droit de la faire ressortir, le droit de montrer que, par certains côtés, cette société moderne reste un produit, un Iruit du christianisme, une application imparfaite, dans les lois et dans les niœurs, des maximes du Christ et de l'idéal chrétien.

Placé en face des droits de l'homme, en face des principes de 1789, le catholique, le théologien, s'il n'en peut admettre toutes les déductions, est loin d'être ohligé de les condamner en bloc'. Il est maitre d'y retrouver une part de christianisme et de la reprendre comme sou bien; maitre de délerrer, sous les vagues et flasques formules révolutionnaires, l'empreinte effacée de l'Evangile et de l'y vénérer^.

Lors donc qu'on sonnne les catholiques de choisir entre l'Eglise et la société dont ils se

1 Un prêtre du diocèse de Langros, M. labbc (iodard, s'est attache, dans un livre sur les principes de 1789, à montrer la fréquente concordance de ces principes avec les niuxinies du Gliristiauisnie. Si ce livre a d abord été mis à Vi/i(Je.f, il a été, après les corrections de l'auteur, relevé de toute censure.

2 Voyez, par exemple, entre les ouvrajjes récents, le Christianisme et les tevifis présents, par M. l'abbé Uoioald, t. IV, p. 407-410; Myr Markt, éièiiue de Sura, doyen de la Faculté de théologie de Paris : la Vérité catholique et la paix religieuse, 1884; M. l'abbé Frk.mo\t : les Rapports de l'Eglise et de C Etat au point de vue théorique et praticpie, 1883.

sentent les enfants, on comprend qu'ils refusent d'obéir à cette injonction et repoussent cet horrible choix. Ou comprend qu'à l'inverse de certains libéraux et de certains cathoHques, (jui ne veulent voir que les opp )sitions, d'autres, se prétendant à la fois catholiques et libéraux, préfèrent s'arrêter aux ressemblances, aux points de contact. On comprend que prêtres ou laïques aient à cœur de ne pas mériter le reproche des adversaires de Rome, quand, avec Quinet, ils montrent le clergé faisant la guerre aux institutions à l'heure même oii l'Évangile « s'incarne dans les institutions», et quand ils menacent l'Kglise de « se briser dans les ténèbres contre le christianisme vivant au fond des lois ' 5» . On comprend enGu que, loin de maudire la civilisation moderne, des catholiques se fassent un devoir de revendiquer ce qu'elle a de plus sain et de plus pur, de montrer que ce qu'elle a de meilleur est en conformité avec l'esprit du christianisme, de rappeler qu'à plus d'un égard cette superbe et ingrate civilisation contemporaine est la fille légitime de l'Evangile, de fliçon que c'est sa mère que la société moderne méconnaît en

' Qlixet, Réponse aux observations de M. l'archevêque de Paris. 1843.

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faisant la ;jueiTe à la religion, et que c'est son propre enfant, c'est le fils de son sang et de sa chair que l'Eglise semble renier en reniant l'esprit moderne ' .

Ce n'est pas ici le lieu de discuter ce que le christianisme peut légitimement revendiquer dans la société nouvelle, d'essayer de faire en quelque sorte le départ des diverses influences d'où découle notre civilisation. Pour le catholique, il suffit que le christianisme n'y ait pas été étranger, qu'il ait été, spontanément ou non, l'un des antécédents directs de la grande transformation moderne, qu'en se sécularisant et s'émancipant cette civilisation n'ait pas perdu tout droit au titre de chrétienne. El cela, aux plus beaux jours de la révolution, en 1789, la portion la plus évangélique du clergé n'en doutait guère, lorsqu'elle s'associait aux exigences et aux espérauces du tiers état.

Et quand les catholiques qui réclament une part de l'héritage de la révolution se feraient illusion, quand ils seraient dupes de trompeuses

' a Le pins grand pas, écrivait Lacordaire en 184-6, est pres- (|ur lait aiijoiird'lini que l'Ejjliso reconnaît dans les libertés modernes les filles légitimes des libertés du moyen âge, el leur aïeul à toutes, le saint Evangile de Jésus-Christ. » (Lettre à madame ICud. de la Tour-du-Pin, 21 août 1846.)

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