CHAPITRE X
Suite des divisions des catholiques sous le second Empire. Comment la lutte entre les deux partis était inégale. Domination du journalisme dans l'Eglise. — Résistance d'une partie de l'épiscopat. Importance et difficultés de la question de la |)resse. — Effort des ultras pour transporter le différend du terrain politique sur le terrain religieux, — Attaques contre l'orthodoxie des catholiques libéraux. Equivoque de la dénomination de • catholicisme libéral i . — La secte de la Roche ea Brénil.
Pendant toute la durée du second Empire, la lutle entre les deux fi-actions du caïup catholique devait continuer avec des armes inégales, les libéraux, privés du grand instrument de la polémique moderne, n'ayant aucun journal quotidien h opposer aux ultras. Pour tout organe ils avaient une revue, le Correspondant , réorganisé en 1855 sous le patronage de Mgr Dupanloup ; et cette revue, les défiances du gouvernement, tant pour la personne que pour les idées de ses rédacteurs , la contraignaient à une réserve qu'en
d'aulres temps on eût pu taxer de pusillanimité. Tandis que, de 1852 à 186*), l'Empire làcliait la bride à toutes les violences du parti opposé, le Correspondant était la victime répétée des sévérités administratives. Aloutalembert, poursuivi par le parquet, était condamné à six mois de prison pour une étude sur ITnde anglaise, et un article du prince Albert deliroglie sur la polémique religieuse valait un avertissement au recueil catbolique libéral '.
Grâce à ce défaut de concurrence et à la tacite complicité du gouvernement impérial, l'organe attitré du servilisme politique et religieux, le cliampion de la théocratie entée sur le césarisme, s'empara peu à peu dans l'Église de France d'une véritable dictature. Le clergé, qui avait longtemps témoigné tant de défiance pour la presse, en devint en quelque sorte le prisonnier. Nulle part elle n'a exercé une autorité plus absolue et moins discrète. V Univers avait repris les procédés et les méthodes de V avenir, en en répudiant les doctrines. Non moins que La Alennais en 1830, il •
' Lacordaire appelait cet article, paru en iSôG, une voix qui sorlait du sépulcre. — a Jus([u'ici, disait-il, la confusion et la dislocation de nos anciens éléments n'avaient point donné d'autre résultat qu'une éclatante apostasie, la ruine de notre honneur commun et la domination d'un journal sans charité et sans élévation. » Lettre à madame Svvetchine, 7 jauv. 1856.
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prétendait, inconsciemment peut-être, gouverner l'épiscopat et dominer l'Église, parlant avec la même hauteur une langue j)h!S souple et presque aussi éloquente, mais dont le ton moqueur et le tour trivial semblaient souvent déplacés sous le portique du temple, Kt cette fois l'apôtre, tour à tour léger et véhément, incisif et pathétique comme un acteur propre à tous les rôles, le tribun religieux tenant à la fois de Hossuet et de l'oltaire, de Molière et de Rabelais, qui du haut de sa chaire quotidienne morigénait le clergé, jouant devant lui, chaque matin, amis et ennemis, travestissant et chargeant sans scrupule grands et petits, mêlant le comique au sacré et l'injure à l'onction, n'appartenait même pas à la hiérarchie. C'était un simple laïque, sans théologie, sans philosophie, sans études mêmeetsans latin, qu'il n'aj)prit qu'en courant surletard, aussi peu ecclésiastique d'éducation, aussi peu chrétien de tempérament qu'il était journaliste de vocation, dont l'empire s'expliquait peut-être moins par la verve endiablée de sa polémique que par la terreur de ses sarcasmes sans merci et de son persiflage
' iLe régime autrichien a franchi les Alpes, et les violences (le la presse, qui se dit ullramontaine, parmi nous, inspirent aux esprits une sorte de terreur puérile. Celte tyrannie pas-
On comprend que, dans le haut clergé, les représentants de la tradition et de la hiérarchie eussent peine à supporter une telle domination au profit d'une sorte de radicalisme ultramontain; mais la tyrannie était si forte, que la plupart la déploraient en secret sans oser s'en plaindre eu ])ublic. « L'Eglise de Dieu, écrivait dès 1849 Algr Dupanloup, ne peut, en aucune façon, être ainsi gouvernée par le journalisme. Tous les évéques, sauf deux ou trois (et encore, je n'en connais qu'un), en gémissent. Si le Saint-Siège, par le nonce, n'arrête pas le laïcismejounialiste, le mal ira loin '. » — « Si le Pape et les évêques n'y prennent garde, disait de son côté Montalemhert, le journalisme leur jouera des tours plus perfides que n'importe quelle hérésie ^. 5) Les Jésuites, tels que le P. de Ravignan, partageaient à cette époque les appréhensions de Montalembert et de Dupanloup ^.
sera comme les autres. » Lettre de Lacordaire à l'abbé Perreyvp, 23 avril 1854.
' Lettre de Mgr Dupanloup à la princesse D..., 15 septembre 1849.
'-^ Lettre à Mfi[r Dupanloup, l'"'' février 1851.
^ Dans une lettre de l'évèque d'Orléans du 27 février 1850, je rencontre ces lignes : « Quant à l'Univers^ le Père de Ravignan me disait avant-bier soir qu'il enlevait aux évèques le gouvernement de l'Eglise : c'est vrai; et je lui ai répondu qu'il enlevait aux supérieurs le gouvernement Je sa compagnie. »
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Celle sorte d'empire du journalisme, plusieurs évêqucs cherchèrent à y mettre un terme sans y parvenir. Il leur eut fallu, pour cela, être tous d'accord; mais, grâce à la presse religieuse précisément, l'épiscopat était déjà divisé, et la division devait aller en s'accentuant dans son sein. Lorsque, par deuxfois, en 1850 et 1853, l'archevêque de Paris, Mgr Sibour, émit la prétention de surveiller et au besoin de réprimer la presse religieuse de Paris, le directeur de V Univers ne se crut nullement obligé de s'incliner devant cette menace d'une sorte d'/;z^/é'.r diocésain. Comment, disaient ses amis, transiormés pour les besoins de leur propre cause en défenseurs de la liberté de la presse, comment admettre qu'une feuille d'un caractère national ou universel, rédigée pour tout un grand pays ou pour le monde catholique, relève de Tévcque du diocèse oii elle s'imprime? L'observation n'était pas sans portée. Sur ce point, les ultramontains rebelles à l'autorité diocésaine avaient beau sembler en contradiction avec leurs maximes, ils avaient pour eux la raison et la logique, parce que, cette fois, ils tenaient compte des mœurs nouvelles, des habitudes et des nécessités de cette société moderne dont ils n'avaient cure d'ordinaire. Aux reproches de l'ar- «hevéque de Paris l'accusant de paralyser l'auto-
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rite épiscopale, les avocats du journalisme religieux répliquaient en accusant l'archevêque de s'arroger une juridiction quasi universelle sur la presse calliolique qui rayonne de Paris, et d'usurper ainsi une sorte d'autorité patriarcale sur l'Église de France. Condamné à Paris, V Univers en appelait à Rome ' .
En deliors même du sentiment personnel des journalistes catholiques, il était au fond naturel que le développement de la presse religieuse tournât au profit de l'ullramoutanisme et de l'intervention de la curie romaine dans les allaires de l'Eglise de France. En contact et parfois en conflit avec les évèques, le journalisme catholique devait, pour s'émanciper de la tutelle des autorités ecclésiastiques voisines, chercher un point d'appui au dehors. Telle avait été la tactique de V Avenir, (elle était celle de V Univers; sans qu'il s'en rendît compte, peut-être l'intérêt de sa propre indépendance n'était- il pas étranger à son zèle pour l'autorité de la chaire suprême.
Le Vatican, bien que cette puissance nouvelle dans l'Eglise s'exerçât dans le sens des prétentions romaines,, n'avait pas les yeux entièrement fermés sur les périls de cette intrusion du jour-
' Voyez à cet égard M. l'abLé Mavxard , Mgr Dupanloup, et .son historien, p. 80, 84. Cf. p. 6ô.
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nal dans le sanctuaire, et encore moins sur les inconvénients des vivacités mondaines et des violences profanes de cette polémique. Plus d'une fois, nous l'avons déjà vu, Rome on airéla les attaques et en modéra l;i jKission; mais, tout en regrettant parfois les écarts, les excès de langage ou d'idées de la feuille qui prétendait parler en son nom, tout en lui donnant souvent d'inutiles conseils de charité et d'esj)rit chrétien, le Saint- Siège était trop loin pour apprécier Timpression de pareils procédés sur le puhlic français. Kn outre, depuis ses déceptions de 18i8, Pie IX était lui-même enclin aux idées extrêmes; il se montrait en tout cas moins soucieux de la prudence et moins politique que la plupart de ses prédécesseurs. La papauté enfin, de tous côtés en hutte aux attaques d'une presse sans scrupule, trouvait dans le grand journaliste ultramonlain un athlète trop redoutahie, une plume trop faite à la guerre, un instrument trop puissant, pour le hriser ouïe désavouer. Rome est, du reste, peu pressée d'intervenir dans les querelles de ses enfants, elle n'aime pas à trancher d'autorité les discussions qui se livrent autour d'elle. .Au lieu de prendre parti pour les uns contre les autres, elle préfère d'ordinaire assoupir les différends et recommander à tous la paix et la modération. Qu'on se rappelle
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la première grande feuille ultraraontaine : VAvenir. En dépit de toutes ses témérités de forme et de pensées, malgré l'antipathie générale du haut clergé, La Mennais n'eût pas été condamné, s'il n'eût lui-même exigé un jugement du Pape.
Quoi qu'il en soit, la domination d'un journal dans l'Eglise, à l'heure même qu'elle affichait officiellement le plus de dédain ou de défiance de la presse, restera l'un des spectacles les plus singuliers de l'histoire religieuse du siècle. La plus grande partie de l'épiscopat en était attristée, Mgr Dupanloup surtout, qui, avec son tempérament de lutteur, sentait mieux que personne la puissance de la presse dans le inonde moderne. Il craignait qu'avec des journaux dirigés par des laïques, la direction des affaires ecclésiastiques ne risquât de se déplacer et d'échapper aux chefs naturels de l'Eglise, de manière qu'on vit chez elle la queue mener la tête. Aussi l'un de ses projets favoris, durant toute sa vie, avant 1848 comme après 1870, fut-il d'avoir à sa disposition un organe quotidien, vœu qu'il put réaliser durant quelques années, avec VAml de la relùjion après 1848, avec la Défense plus tard. Mais, si précieux que soit pour le clergé un pareil instrument, la possession n'eu est pas sans danger. Il y a là de toute façon pour l'EgUse une sérieuse diffi-
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culte pratique. Aux mains des laïques, la presse religieuse menace de subaltcrniscr le clergé et les évoques. Aux mains des chefs de la hiérarchie, rédigé par des plumes épiscopales ou ecclésiastiques, unjournal présente des inconvénients d'un autre genre et souvent non moindres. Toujours est-il que, durant sa longue guerre avec VUnivei'S, l'évéque d'Orléans se vit le plus souvent réduit pour toute arme aux brochures, aux revues, aux mandements, aux lettres à son clergé. C'était là un duel inégal, où, faute de pouvoir porter les derniers coups, lavictoiredevaitrester an journaliste. En vain, dans un mandement de 1852, l'évéque demandait-il publiquement " si quelques laïques, abusant de la puissance que leur donnait un journal, pouvaient dans l'Kglise, chaque matin, parler de tout et à tous, décider à tenq)s et à contre-temps, prendre dans les j)lus graves questions de doctrine et de conduite l'initiative du jugement, de la décision, delà condamnation; si, lorsqu'un évéquc donne à ses prêtres des instructions pour les éclairer et les diriger, il serait permis à V Univers de venir se mettre entre l'évéque et ses prêtres pour enseigner les prêtres après et contre leurs évêques ' î? . Le laïcisme,
1 L'abbé Lagrax(;e, Vie de Mgr Dnpanloitp, t. II, p. 130. Il est à remarquer que les défiances de Mgr Dupanloiip et de
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ainsi dévoilé par une bouche épiscopale, régnait en maître sur la portion la plus nombreuse du clergé, et ce qui navrait l'àme des évêques et des pasteurs les plus clairvoyants, c'est que, à l'inverse de ce qu'on aurait pu croire, cet ascendant des laïques s'exerçait toujours dans le sens le plus opjjosé à l'esprit de la société laïque, dans le sens le plus étroit, le pins outré; c'est que toute leur politique n'était qu'une sorte d'anachronisme l'ait pour scandaliser les peuples et effaroucher le siècle.
Malgré les protestations de l'évêque d'Orléans et les plaintes éloquentes de Montalembert contre ce les modernes inquisiteurs » , un journal n'en continuait pas moins à s'établir en face des évêques et du Saint-Siège comme le défenseur de la foi et le censeur de l'épiscopat. Et ce rôle dénoncé par Mgr Dupanloup comme contraire à l'esprit et aux règles de l'Eglise, comme attentatoire à l'ordre hiérarchique, ce journ-il le rem-
scs amis pour VL'nivcrs et lo journallsmo éUii(Mit Lion antérieures à leur rupture avec AI. Vcuillol. Dès 18V4 et 1845, alors qu'il ne s'était encore manifesté entre eux aucune divergence de principes, les chefs du parli catholique, inquiets des procédés de Y L'nire7's, avaient essaye de le placer sous la surveillance d'un comité ayant à sa tète Myr Dupanloup ou le P. Lacordaire. Le pian avait échoué devant les résistances du directeur du journal. (Voyez l'abbé Lagraxck, t. II; cf. l'abbé Mayxaiu), Mgr Dupan'oup et son historien, p. 40-42.)
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plissait avec une superbe assurance, se réservanl le monopole de rorthodoxie, traçant à son gré autour des consciences fascinées le cercle hors ducjuel il n'y a plus de catholiques, u tranchant précipitaninient, léniéraircincnl, violeniniont, toutes les questions religieuses, et, quand une lois il les avait tranchées, ne tolérant aucune dissidence, de quelque part et de quelque haut qu'elle vînt ' îT .
Tous ceux qui n'acceptaient pas docilenieni iesoraclesquolidiensdujournalen vogue se transformaient pour lui en ennemis de l'Kglise ou de la papauté, en mécréants, eu hérétiques. Ainsi en
' Le pape Léon XIII, dans une leUre an nonce apostolique en France, s'est, on ne l'a pas oublié, exprimé rétcmnicnt avec sévérité sur cette prétenlion persistante d'une |)artie de la |)rcsse relijjieuse. Après avoir rappelé ((ue c'est au Sain:- Siége et aux pasteurs établis pour gouverner l'Kjjlise qu'appartient de droit le ministère doctrinal, et que les simples fldèles n'ont d'autre devoir que d'accepter les enseignements qui leur sont donnés, Léon XIll continue en ces termes : ^ Les journaux catholiques devront en cela donner les premiers l'exemple. Si, eu effet, l'action de la presse devait aboutir à rendre plus difficile aux évèques l'accomplissement de leur mission; s'il en résultait un affaiblissement du respect et de l'obéissance qui leur sont dus; si l'ordre hiérarchique établi dans l'Eglise de Dieu en était atteint et troublé, les inférieurs s'arrogeaut le droit de juger la doctrine et la conduite de leurs vrais docteurs et pasteurs, l'œuvre de ces journaux ne serait pas seulement stérile pour le bien, mais, par plus d'un côté, elle serait grandement nuisible, i (Lettre du 4 nov. 1884.)
fut-il de ses anciens amis les catholiques libéraux, devenus les plus odieux de ses adversaires.
Selon ses procédés habituels, V Univers chercha à transporter le différend du terrain politique, où il avait pris naissance, sur le terrain religieux, oîi les ultras espéraient avoir définitivement raison des modérés, se flattant, après les avoir rendus suspects à Rome, de leur faire clore la bouche par la suprême autorité ecclésiastique. Pendant que les uns, demeurés fidèles aux croyances de leur jeunesse, persistaient, en dépit de la banqueroute de leurs espérances, à maintenir la compatibilité de la foi et des libertés pubhques, les autres érigeaient hardiment leur incompatibilité en dogme, faisant du libéralisme une révolte contre l'Eglise et l'enseignement du Christ. L'orthodoxie desMontalembert,desLacordaire, des Dupanloup même, était habilement et sournoisement mise en suspicion, si bien que, dans le clergé, beaucoup se demandent encore si c'étaient là de vrais catholiques. Les contempteurs de la société moderne, qui se plaisaient à confondre l'ordre spirituel et l'ordre temporel, prêtaient à leurs adversaires In même confusion, s'imaginant ou feignant de croire que le libéralisme des catholiques libéraux débordait sur le domaine religieux. C'était là une erreur ou un artifice de polémique.
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Ce que ses adversaires s'obstinaienl à déiioinmer «le catholicisme libéral ? , comme si c'eut été un catholicisme de nouvelle sorte, est toujours, nous l'avons déjà remarqué, resté purement politique, étranger à la sphère religieuse ou théologique, à la discipline aussi bien qu'au dogme. Les plus hardis de ses adeptes ont pris eux-mêmes soin de le constater : s'ils invoquaient la liberté, ce n'était pas à la façon de Luther, contre le pouvoir spirituel; c'était !a liberté dans le sens politique, vis-à-vis du pouvoir civil et de la torce brutale. C'était, comme disait Lacordaire, « la liberté, qui n'est que le respect des convictions d'autrui, qui ne touche en rien au dogme, à la morale, au culte, à l'autorité du christianisme, qui lui retire seulement le secours du bras séculier, seconliant à la force intime et divine de la foi, qui ne saurait faillir faute d'un glaive matériel levé contre l'erreur ' » . Il est vrai que cela même en était trop pour les panégyristes convaincus des plus sombres pages de l'histoire du moyen âge. Il n'en reste pas moins certain que, dans cette école « catholique libérale » , il n'y eut jamais, sous ce rapport, rien de comparable à ce qu'on a plus récemment appelé le protestantisme libéral. Pour
' Lacordaire, Discours sur la loi de l'histoire, 1854.
trouver quelque chose d'analogue chez les catholiques, il faut descendre à l'obscure et impuissante école de Bordas-Dumoulin et de Huet.
Une pareille équivoque servait trop bien les intérêts des ultras pour qu'ils y renonçassent. Faute de mieux, on affichait la crainte que les avances des libéraux ou des politiques à la société moderne s'étendissent à l'esprit moderne et à la science incrédule. On donnait à entendre qu'ils étaient prêts à transiger sur le dogme, « qu'ils conseillaient d'abroger quelques disciplines surannées, de rayer du symbole quelques articles insignifiants ' » . Un catholique se permettait-il de combattre la rouille de la superstition qui ternit troj) souvent la vertu des àuies simples, montrait-il de la défiance pour de prétendus miracles, pour de nouvelles apparitions de la Vierge ou pour les ineptes prophéties en circulation dans certain milieu^, il était accusé de rationalisme et denaturalisme en même temps que de libéralisme, triple note infamante, que, tout en se déclarant captif de l'orthodoxie, Montalembert, vieilli, réclamait avec une fierté triste ^. Au
1 Voir M. DE Falloux, le Parti catholique.
2 Voyez, par exemple, Mgr Dlpaxloup, Lettre sur les prophéties publiées dans ces derniers temps. 1874.
3 MoNTALE-MBERT, latroduction des Moines d'Occident.
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lieu d'attribuer toutes les victoires du christianisme à l'interveution directe du ciel et à des prodijjes surnaturels, un écrivain avait-il l'audace de découvrir, dans les grandes révolutions religieuses, la trace des lentes inlluences historiques et de renchainement naturel des faits, on lui jetait à la face le nom barbare de n- naturiste » . Tel fut, par exemple, le reproche encouru par le prince Albert de Broglie, quand il préludait à ses belles études sur l'histoire moderne par ses curieuses recherches sur l'Église et l'empire romain au quatrième siècle. Il est vrai que la critique de celte étroite et jalouse orthodoxie s'en prenait également aux morts, à connnencer par les gloires les plus solides de l'Eglise de France, de Bossuet aux Bénédictins de Saint-Maur. On eût dit que, non contents de proclaïuer l'antagonisme de la religion et delà liberté, ces singuliers défenseurs du catholicisme eussent voulu persuader le siècle de l'incompatibilité de la foi et de la science, de l'orthodoxie et de l'histoire.
Dans l'étroitesse de leur intolérance, les adversaires des cathohques libéraux en vinrent à reprocher à Mgr Dupanloup et à ses amis leur indulgence envers « les hommes hostiles à la foi » . Si habitué que l'on soit à l'injustice des partis, c'est là en vérité le dernier des reproches que l'on eut
cru pouvoir être adressés à l'éiêque d'Orléans. N'est-ce donc pas lui qui prodiguait les ce avertissements » aux fidèles, aux pères de famille, aux hommes d'Etat, tantôt dénonçant, avec une bruyante véhémence, les pièges tendus à la foi des jeunes gens par l'incrédulité des maîtres, tautôtannonçantavec des accents prophétiques l'avénement « des Saint-Just, des Hébert, des Chaumette ;> de vingt ans dont Paris allait bientôt subir le règne sinistre ' ? Ne semblait-il pas s'être approprié le Custos, quid de nocfe? avec le rôle de la sentinelle qui signale de loin l'approche de l'ennemi? Et, quand la foi lui paraissait menacée, il ne s'arrêtait ni devant la science, ni devant le talent, ni devant l'austérité et la noblesse de la vie. Les plus brillants écrivains, les penseurs les plus populaires de notre temps, les Renan, les Taine, les Littré, l'ont, tout comme Voltaire, rencontré sur leur chemin, et, si l'infatigable polémiste a
1 L'Athéisme et le jjéril social. 1866. a Dans dix ans peutêtre, ces hommes-là gouverneront. Le congrès de Liège et les articles de certains journaux révèlent les Saiut-Just, les Hébert, les Cliaumelto, les Carrier futurs d'une nouvelle révolution démocratique et sociale. Les hommes les plus effroyables de 93 n'étaient pas autre chose que des jeunes hommes, disciples pratiques du naturalisme et de l'athéisme le plus éhonté, arrivés aux affaires et donnant, avec l'ardeur de leur âge et la fureur de leurs passions, les fruits naturels de leurs doctrines et de leur corruption, n
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péché, ce n'est, croyons-nous, ni par excès de tolérance, ni par tiédeur. Cela n'empêcha pas l'évêque, qui ne put se résigner à siéger à l'Académie aiec M. Littré, de s'èlre vu taxer de complaisantes faiblesses. S'il ne se lassait pas de combattre l'athéisme, le matérialisme, le positivisme, ne paclisail-il point avec des protestants comme Guizot, avec des déistes comme Thiers, avec des philosophes comme Cousiu ? Xe voyait-il pas en eux plutôt des alliés que des adversaires? — Au milieu de l'assaut donné au christianisme, ses amis et lui ne se sont-ils jamais permis de regarder au delà des murs de l'Eglise et d'accepter le concours suspect des hétérodoxes ou des rationalistes? — On ne saurait le nier, ils sont coupables d'avoir reconnu que, dans la confuse mêlée intellectuelle de ce temps, ce qui est en cause, ce n'est pas seulement le catholicisme, ni même le christianisme, mais la religion, mais tout spiritualisme et la société avec eux. Ils sont coupables de s'être refusés à traiter en ennemis les hommes qui luttaient sous une autre bannière pour la défense des principes communs. Aux yeux de ceux qui ne veulent partout considérer que les divergences, qui, au lieu de travailler à rapprocher les esprits, n'ontd'autresouciqued'accuser, que d'exagérer, que d'envenimer les dissiden-
ces, cela seul était une marque de peu de zèle ou de peu de foi. C'en était assez pour être à tout le moins suspect de latitudinarisme ' .
Mais le grand crime, le grand grief pour les doctrinaires du double absolutisme, l'hérésie contenant en germe toutes les autres , c'était toujours le libéralisme, à la fois fils et père de 1' « indifférentisme n . Dénaturant les idées les plus connues des catholiques demeurés fidèles à la liberté, V Univers devait finir par les convaincre d'avoir secrètement formé dans les ténèbres une secte nouvelle. La fameuse formule que Alontaleinbert eut le regret de se voir dérober par Cavour : « L'Eglise libre dans l'Eiat libre " , fut présentée comme la devise ou le mot d'ordre de la secte, et interprétée dans un sens manifestement étranger à Montalembert et à ses amis, comme si elle comportait la séparation de l'Eglise
' W. l'abbé Mavmard a tout un cbapitrc sur ce sujet t Mgv Dupanloup et son historien, I" partie, cliap. vu. Wi'iiivers y reproche par sa plume à Myr Dupanloup, aidé de M. de Falloux, de Montalembert, de Lacordaire même, de s'être employé, à l'encontrc de Mgr Pie, à épargner les censures de Vlndex à M. Cousin pour son livre, tant remanié et épuré, Du Vrai, du Beau, du Bien. — Remarquons eu passant que, dans sa polémique à propos de l'élection de Littré à l'Académie, Mgr I)upanloup n'était pas poussé par ses amis catholiques, mais bien par M. Cousin. C'est là un fait mis en lumière par le biographe de l'évêque d'Orléans.
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et de l'État ou la subordination de l'Eglise au pouvoir civil. Une inscription commémorative, placée par Montalembert dans la chapelle de son château de la Roche en Brénil, rappelait que ses amis et lui s'étaient de nouveau, en 18G2, engagés à consacrer le reste de leurs années à Dieu et à la liberté '. Cette plaque de marbre devait, au plus tort des malheurs de la France, entre le siège de Paris et la Commune, être dénoncée comme le manifeste de la secte et lé témoin révélateur des « mystères » célébrés par MontalembertetMM.dcFalloux,AlbertdeBroglie, Foisset, Cochin, sous les auspices dcMgrDupanloup, présenté comme " le pape de cette sorte de concile catholique libéral ^ « .
' \ous empruntons le texte de cette inscription, datée de 1862, à M. de Kallolx, Aiig- Corhin : In hoc sacello, Félix Aurelianensis episcopus pnnem verbi tribuit et panem vitœ christianœ amiroritm pitsillo gregi, qui, pro Ecclesia libéra in libéra patria commilitare jamdudum soliti, nnnos vitœ reliquos itidem Deo et libertati devovendi pactuin instaurare. Aderant, etc.
- Voyez, outre l'Univers du 8 mars 1871 et le Correspondant du 25 mai 1874, l'abbé Morel, Somme contre le catholicisme libéral, et l'abbé Mayxard, Mgr Dupanloup. — La formule de Montalembert avait, de son vivant même, été l'objet de tels commentaires, qu'il lui avait fallu l'interpréter, et flnalement l'amender, si ce n'est l'abandonner. A : " l'Eglise libre dans l'Etat libre s il substitua : « l'Église libre dans la nation * ou i la patrie libre t , aûn d'enlever tout prétexte à ceux qui lui reprochaient de vouloir mettre l'Église dans
l'Étal. L'inscription de marbre de la Roche en Brénil porte déjà : Ecclesia libéra in libéra patria. La soupçonneuse orthodoxie de la feuille ultramontaine n'en vit pas moins une hérésie dans la préposition in, dans; si bien qu'à la fin Montalembert et ses amis se contentèrent de dire : n L'Eglise libre et la patrie libre, i On voit jusqu'à quelles arguties descendaient ces polémiques. Ce qu'il y a de curieux, c'est que l'inscription de la Roche en Brénil fut, en 1871, opposée par certains catholiques à M. Cochin pour l'empêcher d'être nommé ambassadeur près du Saint-Siège, et que, de nouveau, en 1874, elle fut l'occasion de virulentes attaques contre le duc de Broglie et le ministère qu'il présidait.