CHAPITRE XI
Le Syllolnis. — Ses orij^incs. — Pic I\ avait depuis longtemps le projet de condamner i les erreurs modernes » . — Le conférés de Malines de 1863. — Impression du Si//l(ifjiix. Les ultras et les incrédules d'accord pour l'entendre dans le mènrc sens. — Le commentaire de Mgr Dupanloup. Félicitations de six cent trente évêques et bref du Pape. Comment le Sijllabus n'a pas mis fin aux controverses des catholiques sur la société et les libertés modernes.
Celte hérésie, dont ia feuille ultrainontaine dévoilait ainsi tardivement les fastes occultes, on s'était flatté de l'étouffer à jamais sous l'encyclique Quanta cura et le Sijllabiis. On voyait dans ce dernier la bulle inir/em'tus de ces nouveaux jansénistes, non moins dangereux et non moins haïs que les solitaires de Port-Royal, et l'on se réjouissait qu'un pareil coup leur vînt d'un pape qui les avait naguère encouragés de ses exemples, du pontife patriote et libéral dans lequel l'Italie et la France avaient salué 1' « ange de la conciliation » . Le Sijllabus éclata comme un coup de
ÏDO LliS CATHOLIQUES LIBÉRAUX.
foudre en décembre 1864, quelques jours après la divulgation de la convention du 15 septembre, comme une réponse du Vatican à un arrangement qui disposait de lui sans lui.
Ce n'était cependant pas, ainsi que l'a écrit le Père Curci ', un document bàclé à la liàte ou un coup de tète de Pie IX. Chez le Pape, revenu de ses premières illusions et leur gardant les rancunes d'un esprit déçu et d'un cœur blessé, c'était un projet déjà ancien. Dès 1852, à en croire un historien ecclésiastique, le Souverain Pontife avait fiiit adresser à quelques évêques un questionnaire latin en vingt-huit chapitres a sur les erreurs du temps 55 , touchant le dogme et spécialement la morale et la politique ^. Ce projet fut en tout cas repris di.v aus plus tard, en 1862, et cette fois les nombreux évèques réuuis à Rome pour la canonisation des martyrs japonais furent consultés confidentiellement. Dans l'intervalle, en 1860, Pie IX aurait, nous dit-on, fait prévenir de
' // Vaticano Regio tarlo stiperstite délia Chiesa, 1883.
'^ L'abbé Mavnard, Mgr Dupanloup , p. 127. M, Eugène Veuillot nous apprend, dans une note à l'ouvrage de son collaborateur, que ce questionnaire avait été en même temps adressé h un laïque, M. Louis Veuillot, avec l'invitation de donner, lui aussi, son avis sur les points signalés aux évèijues. Il serait curieux de savoir en quels termes était rédigée cette invitation au directeur de ï Univers,
LÉ G LISE ET LE Ll lî É R A LI S M E. 191
ses intentions Mgr Pie, évêque de Poitiers, en lui demandant des notes à ce sujet. MgrPie, qui dans l'épiscopat français était à la tète du parti favorable h V Univei^s, aurait en ses réponses dénoncé au Vatican les maximes de certains catholiques sur les libertés modernes comme contraires aux constitutions antérieures des papes, et, pour couper court à de pareilles tendances, l'évèque de Poitiers aurait instamment demandé une encyclique solennelle qui fixât sur ces points les croyances indécises '. La même année, un prélat non moins illustre, celui que Sainte-Beuve appelait un Platon chrétien, Mgr (îerbet, l'ancien collaborateur de La Mennais à V Avenir, prenant les devants sur la chaire romaine, publiait un mandement (23 juillet 1860), qui était une sorte de préface du Syllahus.
Toujours est-il qu'en juin 1862, Pie W avait fait consulter les évéques, rassemblés à Rome, sur un semblable catalogue d'erreurs ; le mot Sijllabus, on le sait, n'a pas d'autre sens. MgrDupanloup, qui ne pouvait être soupçonné de redouter de nouveaux combats, avait averti le cardinal Antonelli de l'orage que ne manquerait pas de
* Tel est le récit de AI. l'abbé Mav.vard, chanoine de la cathédrale de Poitiers. Ouvrage cité, p. 127-128.
soulever une pareille publication \ Ce premier Syllabus était, paraît-il, emprunté presque mot pour mot au mandement de Mgr Gerbet, ce qui était peu d'accord avec les usages de la curie romaine. Il fut mis de côté; mais, sous le règne de Pie IX, la Prudence, dont la figure allégorique décore tant de salles du palais apostolique, avait perdu au Vatican une bonne part de son vieil empire. Un nouveau Syllabus , cette fois extrait des actes mêmes du pontificat de Pie IX, parut à l'improviste à la fin de 1864.
La publication en fut accueillie avec enthousiasme dans le clan des adversaires des libertés publiques. Ils le saluèrent comme la réponse de Piome « aux congrès de Malines » , au congrès de 1863 notamment, où Montalembert, fidèle au pacte de la Roche en Brénil, avait reproduit, devant les catholiques de Belgique, le langage que, sous Louis-Philippe, il avait si souvent fait applaudir des catholiques français. Banni, depuis 1857, du Corps législatif, mollement soutenu par le clergé dans la lutte qu'il venait de tenter contre le candidat officiel, l'orateur catholique, auquel la parole était interdite dans sa patrie, avait pour la dernière fois retrouvé une tribune
1 L'abbé Lagraxce, lie de Mgr Dupanloiip, t. II.
chez un de ces petits Etats qui, aux heures les plus sombres du siècle, sont demeurés les citadelles de la liberté européenne *.
Dans ses deux discours de Malines, l'ancien pair de France avait hardiment abordé ce qui, depuis une douzaine d'années, formait le fond de la polémique des catholiques. Il avait développé sa thèse habituelle de l'alliance de la liberté religieuse et de la liberté politique. Il n'avait pas craint de rééditer en public sa formule de «l'Église libre dans l'Etat libre ;>, que M. de Cavour, en la lui empruntant, venait de rendre suspecte aux catholiques. 11 avait osé faire l'apologie de l'édit de Nantes et rattacher à la tolérance religieuse la glorieuse fécondité de l'Eglise de France au dix-septième siècle. C'était peut-être montrer moins de prudence que de courage. Un pareil langage devant un semblable auditoire, àunetelleépoque, ne pouvait manquer de soulever les colères du camp adverse, non-seulement en France, oii la majorité du clergé était déjà asservie aux doctrines antilibérales; mais en Belgique même, oîi
' Montalcmbert s'clait rendu au con;jrès de Malines de ISfiS avec .M. Cochin et le prince de Broglie. M;jr Dupanloup, sur le conseil de ses amis, prit seul part au congrès de 1S64. t Nous autres, disait Aug. Cochin, nous sentons trop la poudre, s
les catholiques n'étaient plus, comme vingt ans auparavant, unanimes à applaudir Montalembert. Us avaient depuis lors subi des défaites ; ils avaient été aigris par la perte du pouvoir; ils soupçonnaient leurs adversaires de vouloir leur rogner leur part des libertés publiques. Bref, les thèses extrêmes soutenues en France par la presse religieuse avaient pénétré jusque sous les voûtes de Sainte-Gudule et dans les sept nefs de la cathédrale d'Anvers.
C'est de la France cependant, devenue le quartier général des ultras, qu'étaient parties les plus ardentes dénonciations contre les discours de Malines. Beaucoup eussent voulu voir le Vatican condamner formellement l'incorrigible vétéran des luttes pour la liberté religieuse. Mgr Dupanloup, qui avait passé le printemps à Rome, y revint dès l'automne, afin, préteud-on, de détourner le coup qui menaçait son ami \ Uu'y eut pas de condamnation, mais, un an plus tard, il y eut leSyllabus, qui, pour les adversaires de Montalembert, en tint lieu.
Quelque retentissement qu'aient eu à Rome les congrès de Malines, les discours de Montalembert ont pu hâter la publication du Sijllabus, ils n'ont
« L'abbé Mayxard, p. 126.