‹ Les catholiques libérauxChapitre 31 sur 52 · LÉGLISE ET I, K LI 15 K K A LIS \1 E . 1<J · texte numérisé non relu

LÉGLISE ET I, K LI 15 K K A LIS \1 E . 1<J

pu la suggérer. La rcdaclioa du SyUahus était arrêtée en principe au moins depuis l'été de 18G2, c'est-à-direunanavantleprenuer congrès de Malines. AuxyeuxdePielX qui eu faisait lentement élaborer le texte sous la direction du cardinal Bilio, ce n'était pas là une œuvre de circonstance, et cela même en aggravait la publication. On ne saurait donc considérer le Sijllabiis comme une réplique ah irato aux discours de Monlalembert. Il y est question de bien d'autres choses que du libéralisme et du " naturalisme politique •' . Il est vrai que dans cette sorte de manuel des erreurs contenqîoraines , croyants et libres-penseurs ne s'attachèrent guère qu'aux questions débattues dans les controverses des catholiques.

La presse, de même que les chancelleries, accueillit le S y lia bus comme une déclaration de / guerre à la société moderne. Ainsi l'entendaient d'un commun accord, et les catholiques, qui en avaient provoqué l'apparition, et les incrédules, contre lesquels étaient dirigées les foudres pontificales. L'Eglise, à la grande joie de ses pires adversaires comme de ses enfants aveugles, semblait confesser elle-même son incompatibilité avec la civilisation et le progrès modernes. Elle semblait prendre à son compte le terrible dilemme posé aux peuples, depuis le dix-huitième siècle

et la Révolution, par les ennemis déclarés du catholicisme, et dire à son tour qu'il fallait choisir entre elle et la liberté, entre les convictions du citoyen et les espérances du chrétien. La papauté paraissait souscrire officiellement à la plus grave des accusations lancées contre elle; elle se proclamait d'accord avec les adversaires irréconciliables du christianisme sur le point qu'elle avait le plus d'intérêt à leur contester. Le coup, en apparence dirige contre le libéralisme catholique, frappait tout droit le catholicisme lui-même, ainsi voué des deux bords opposés à la haine des peuples libres non moins qu'aux défiances des gouvernements.

Les catholiques libéraux, que les ultras prétendaient directement visés, en étaient consternés moins pour eux-mêmes que pour l'Eglise et la papauté, si inconsidérément découverte. Qui se senlaitdeforceàfairefaceà la fois aux incrédules et auxfanatiques, également triomphants des anathèmes de Pie IX? Un laïque, un simple prêtre, eût manqué d'autorité ; l'évêque d'Orléans s'en chargea, et l'on ne saurait nier qu'il le fit avec autant d'habileté que de résolution.

Comme un général qui, sur le champ de bataille, répare les fautes de son souverain, Mgr Dupanloup, dégageant l'Eghse de ses enfants

L EGLISE ET LE LIBERALISME. l'J-

perdus et abandonnant les téméraires lancés en avant au milieu de l'ennemi, couvrit une retrnile devenue nécessaire. Avec un singulier coup d'œil stratégique, il joignit la question roniaineàrencyclique, prenant l'offensive contre la convention de septembre, gardant la défensive sur l'encyclique et le Syllabiis. Ce dernier, il ne le conlestait point, ainsi que d'autres l'ont essayé, comme un document anonyme ne portant pas la signalui-e du Pape, n'ayant par suite aucune valeur doctrinale, ne pouvant du moins prétendre à l'autorité d'un article de foi. Il l'acceptait au contraire comme émanant du Souverain Pontife, et, à ce titre, il le défendait à l'aide des procédés théologiques habituels, à l'aide de distinctions et de définitions. Remontant aux documents originaux d'où étaient extraites les propositions condamnées, il soutenait qu'on les avait mal comprises, qu'on en avait étendu la portée ou altéré le sens, chose en effet souvent incontestable, mais dont la première faute revenait au Sijllahus, à cette manière de présenter à la foi des fidèles des propositions détachées et souvent tronquées, par là même obscures ou ambiguës jusqu'au point de sembler parfois de véritables énigmes '.

' Un prélat distingué, Mgr de Mérode, si je ne me trompe,

Non content de cette apologie ainsi appuyée sur les pièces et pour ainsi dire documentaire, l'avocat du Sijllabus pesait et analysait « ces vastes et vagues mots 5» de société moderne, de civilisation, de progrès, de libéralisme, qui, sur les lèvres des hommes, sont loin de toujours avoir le même sens, affirmant que ni dans les sciences, ni dans les arts, ni dans les lois, le catholicisme n'a jamais repoussé le vrai progrès, la vraie liberté, la vraie civilisation; réclamant hardiment tous ces grands mots et ces grandes choses pour le christianisme contre des adversaires qui les dénaturent en s'en emparant. Si le Pape osait condamner ceux qui engageaient le Saint-Siège à se réconcilier « avec le progrès et la civilisation moderne » , comment imaginer en effet que dans cetanathème le Pape eût en vue le véritable progrès et la civilisation véritable'?

disait à ce propos dans son libre et spirituel langage : a On ne met pas ainsi la vérité en charades, i

' Quelques années plus tard, au troisième congrès de Malines, en 1867, Mgr Dupanloup revenait sur cette idée en présence de Algr Di-schamps, alors évèque de Xamur. Signalant la puissance des mots, il déplorait que les catholiques se fussent laissé arracher par leurs adversaires les noms glorieux de réformés, de philosophes, de libéraux. Ces titres, le dernier en particulier, il les revendiquait pour ses coreligionnaires, ne voulant laisser à leurs antagonistes que le nom de « libéràtres » .

l/ÉGI.lSE ET LE Ll B H II .i 1.1 S M E . 1Î>1»

Un fait certain, c'est qu'en dehors même des catholiques, nos contemporains sont bien loin d'entendre de la même manière, et la liberté, et la civilisation, et le progrès. Si, au lieu de se contenter de mots aussi vagues qu'amples et sonores, ils voulaient, sous chacun de ces termes qui flattent notre imagination par leur vague même, placer une idée précise, combien imiteraient les théologiens dans le nombre et la subtilité de leurs distinctions! Pour la liberté, l'évêque d'Orléans en faisait une dont les ultra-catholiques n'étaient pas seuls à avoir besoin ; c'était celle de la liberté civile, de la liberté poHlique et de la liberté morale. Pins d'un esprit indilférent aux anathèmes de Rome reproche auv libéraux, tout comme certains catholiques, d'admettre indistinctement, sous prétexte de libéralisme, la liberté du mal avec la liberté du bien, la liberté de l'erreur comme celle de la vérité ; ce qui, diton, assimile en principe l'erreur à la vérité et le mal au bien. C'est là une confusion.

Devant la morale, de même que devant la religion, la liberté civile et la liberté de conscience ne supposent nullement l'égalité du bien et du mal, l'égalité du vrai et du faux, ou leur liberté au même titre. La liberté politique n'implique pas plus, au point de vue moral, le droit au mal.

2C0 LES CATHOLIQUES LIBÉUAL'X.

que la liberté de conscience n'implique le droit à l'erreur. Comme le disait l'évêque d'Orléans dans son commentaire du Sijllaljus, la conscience, pour être libre, n'en est pas moins obligée en face du devoir et en face de la vérité. La liberté politique ne saurait la soustraire à aucun devoir. Libre devant l'Etat et la loi humaine, l'homme reste obligé devant Dieu et devant sa conscience. Sur ce point, tous les philosophes seraient d'accord avec les théologiens, et ce n'est peut-être pas le seul.

Pour qui veut aller au fond des choses sans se laisser rebuter par le jargon scolastique, on est surpris de découvrir que, loin d'être toujours spéciales à l'Eglise ou de découler uniquement de ses dogmes, les condamnations prononcées par le Sijllabus se retrouvent souvent dans les objections des moralistes, dans les réserves des philosophes ou des politiques, en face de certaines manières de comprendre la démocratie, la liberté, le progrès.

Sous la plume de l'évêque d'Orléans ou de l'archevêque de Paris, Mgr Darboy, — l'épiscopat, à la dilférence de la presse religieuse, était généralement enclin à interpréter les actes pontificaux dans le sens le plus modéré ', — les pro-

' Voyez notamment M. Veiiillot et les évéques de France, par M. l'abbé Ansault, 1869.

l/EGLlSE ET LE LIBÉRALISME. 201

positions en apparence les plus choquantes du Sijllabus se résolvaient parfois en simples axiomes de morale, en une espèce de « truismes " d'une incontestable vérité. Ainsi, par exemple, le suffra;jc universel, salué en 18i8 par M;jr Parisis et d'autres évèques comme une application j)rati(pie de l'égalité chrétienne ', paraissait en 1864 au nombre des aberrations contemporaines anathémalisces par le Saint-Siège. En remontant aux textes originaux, les interprètes mitres du S/jllabus démontraient qu'il n'en était rien. Loin de toujours condanmer le suffrage universel, et avec lui l'équivoque principe de la souveraineté du peuple, le Pape se bornait à rappeler que le nombre ne fait pas le droit ; que, pour savoir oîi est la vérité, il ne suffit pas de compter les voix, que la multitude elle-même n'a pasledroit de tout faire, en d'autres termes, que la force n'est pas le droit. Ainsi entendu, le Sijllabus se trouvait converti en défenseur du sens commun, de réternelle morale et de la liberté elle-même contre les sophismes des courtisans de l'absolu lisme populaire et les violences delà force brutale.

Comme pour l'encyclique Mirari vos de Grégoire Xl'I, dont l'encyclique Quanta cura et le

' Instruction pastorale de févéque de Langres pour les élections.

5y//aZ'Wsn'étaieiitguère qu'une reproductiongrossissanle, les deux points les plus malaisés à expliquer dans un sens conforme aux idées modernes^ c'était ce qui concernait la liberté de la presse et la liberté des cultes. Pour la première, les glossateurs s'en tiraient en soutenant que Pie IX, de même que Grégoire XVI, n'avait condamné que la liberté illimitée, omnimodam lihertatem, c'està-dire la licence effrénée, à laquelle l'intérêt public ou l'intérêt privé ont presque partout contraint de marquer une borne.

Quanta la liberté des cultes, à la liberté de conscience, le dissentiment entre ce que no us appelons les idées modernes et les vues de l'Église était plus profond. Aucun ecclésiastique n'eût pu le nier; mais, tout en le reconnaissant en principe, un catholique pouvait représenter qu'en fait cette divergence de vues n'avait pas dans l'application l'importance que lui attribuaient les ennemis de l'Eglise ou ses imprudents amis. C'est ce que faisait l'évêque d'Orléans, déclarant que, si elle ne pouvait admettre la liberté des cultes comme un droit primordial, antérieur, absolu, la papauté l'admettait comme un droit politique fondé sur un fait ; rappelant que le Saint-Siège ne condamne pas les constitutions oii cette liberté est inscrite ; disant seulement que l'Eglise garde

un autre idéal, et qu'il ne faut pas lui demander « de transformer en vérités absolues des nécessités relatives » .

Nous touchons ici à ce qui est le caractère propre du SijUahus et de tous les actes pontificaux du même genre. Pour les apprécier, il ne faut pas oublier que ce sont avant tout des déclarations de principes, visant les doctrines plutôt que leur application, « la thèse et non l'Iiypothèse» ,les systèmes philosophiques ou politiques, et non les législations ou les constitutions existantes '. Les papes et les théologiens qui émettent ces principes raisonnent en quelque sorte dans l'abstrait, pour une société ayant conservé l'unité de foi et filialeuient soumise à l'autorité pontificale. Ils font à leur manière, si j'ose ainsi parler, leur ile d'Ltopie, leur Salenle, ou leur République de Platon, exposant, d'après leurs maximes, les lois d'une société parfaite, sans se préoccuper des nécessités contingentes et des réalités actuelles, ce qui ne les empêche nullement d'en tenir compte dans la pratique, de s'y accommoderetdesefaire aux circonstances. Quand les règles idéales ainsi posées seraient en contra-

' C'est ce que, en dehors des interprètes ecclésiastiques du Syllabus, a parfaitement mis en lumière AI. Emile Ollivier : l'Eglise et l'Etat au concile du Vatican, t. Jt, p. 373-374.

20 i LES CATHOLIQUES LIBÉRAUX.

diction manifeste avec les principes de notre droit public, y aurait-il là de quoi alarmer sérieusement les gouvernements et les peuples modernes? Non, en France du moins, car, chez nous, les fanatiques ou les illuminés, qui rêvent de construire sur la terre une sorte de contrefaçon de la Jérusalem céleste, sont les seuls à voir en de telles maximes une règle de conduite applicable à notre temps et à notre état social. Les autres, non-seulement les catholiques qui, au contact du siècle, se sont plus ou moins entachés d'idées libérales, mais tous ceux qui ont quelque esprit politique ou quelque sens pratique, sentent la folie de pareils songes et prennent à tâche de s'en disculper. Ils s'efforcent de rassurer les princes et les peuples en leur rappelant qu'en fait, dans la sphère concrète, l'Eglise n'ajamais condamné aucune forme de gouvernement ni aucune constitution politique.

C'est par cette réflexion quel'évêque d'Orléans terminait sa défense du Sijllahus, et, quelque réserve que pût susciter tel ou tel point de son argumentation, quelque défiance que dut inspirer la conduite des catholiques au pouvoir eu telle ou telle circonstance, il était malaisé pour les esprits non prévenus, pour les esprits libéraux notamment, avant tout préoccupés des intérêts

LÉGLISE ET LE LIBÉRALISME. 20i

(le la liberté et soucieux de ne lui aliéner personne, de ne pas se féliciter de pareilles conclusions. Sur le terrain des faits, disait l'interprète ecclésiastique, dans la sphère pratique, nous pouvons nous entendre : n'est-ce pas là l'essentiel? 11 ne s'agit pas de décider si, aux yeux de l'Église, les constitutions politiques reposent sur des déclarations de principes vraies ou erronées. La question est de savoir si les callioliques peuvent accepter les libertés politiques modernes comme des lois ou des institutions amenées par les nécessités d'un temps ou d'un pays; or, à ce titre, où le SijUahus, oii l'encyclique les condamnent-ils ? \ulle part.

Lne telle interprétation, qui n'était en réalité qu'une glose éloquente de thèses déjà anciennes, ne pouvait plaire aux violents d'aucun parti, ni à ceux qui prétendaient anathématiser la société moderne, ni à ceux qui voulaient excommunier le catholicisme de la civilisation. Aussi les uns et les autres déclarèrent-ils à l'envi que l'évêque d'Orléans et ses amis n'avaient fait que défigurer les actes pontificaux. Les intransigeants de l'ultramontanisme ne se contentaient pas de traiter de timides les catholiques qui contestaient l'opportunité du SijUahus, et d'habiles ceux qui essayaient d'en atténuer la portée ; ils mettaient une telle pas-

sion à soutenir sur ce point les ennemis avérés de l'Eglise, à fermer toute porte de sortie aux apologistes ecclésiastiques, qu'ils flétrirent l'interprétation de MgrDupanloup du nom A'Antisyllahus. Comme s'ils n'eussent eu d'autre but que de révolter la raison et de scandaliser les peuples, ils maintenaient que tout libéral tombait nécessairement sous la réprobation de l'encyclique, que le libéralisme était une sorte de manichéisme, car, en prétendant séparer l'ordre religieux de Tordre civil et politique, il tend à faire dériver la religion et la politique de deux principes contraires ou du moins étrangers l'un à l'autre. Ils affirmaient qu'en aucun sens un catholique ne pouvait être ni se dire libéral. Ils tenaient à ce que, pour les fidèles, ce libéralisme détesté ne fût pas une affaire d'opinion politique, mais une affaire de dogme, persistant à contraindre les adversaires de V Univers, les catholiques dits libéraux, à reconnaître leurs doctrines dans les propositions censurées \

Tout le clergé, quelque plié qu'il fut au joug, quelque façonné qu'il fût aux doctrines extrêmes,

' Ceux-ci, Montalembert tout le premier, se défendaient d'avoir jamais soutenu les libertés modernes dans le sens condamné par le Sijllabus, et renvoyaient ce reproche k\' Unicers d'avant 1849.

l'église et le libéralisme. 207

ne pouvait aller jusque-là. L'épiscopat surtout ne pouvait demeurer sourd aux eris de joie que le Syllabus avait lait pousser d'un bout à l'autre du camp hostile. Aussi, de tous les coins de l'Europe et du monde, Tait unique sans doute dans l'histoire ecclésiastique, plus de six cents évèques (630), ce qui équivalail à une sorte de déclaration œcuménique, adhérèrent à l'interprétation de Mgr Dupanloup, et parmi eux se trouvait le cardinal Pecci, le futur Léon XIII, qui, dans sa cathédrale de Pérouse, a plus d'une fois tenu un langage analogue '.

Le Vatican lui-même, dans son isolement aux extrémités désertes de Rome, n'était pas assez fermé aux bruits de ce monde pour ne pas entendre un écho des retentissantes clameurs soulevées par l'encyclique Quanta cura. On ne pouvait se dissimuler autour du Pape qu'en Italie, comme en France, en IJelgique, en Allemagne, jusqu'en Amérique, le Sijllabus avait, dans tout le monde civilisé, ranimé les haines et les défiances contre l'Eglise. La propagande anticatholique, appuyée sur les commentaires du journalisme ultramontain, y avait trouvé une arme nouvelle, avec un cri de guerre d'autant plus

' Voyez particiilièremcDt les deux lettres pastorales du cardinal Pccci sur l'Eglise et la civilisation (1877 et 1878).

dangereux pour ceux qui l'avaient imprudemment fourni, qu'il sonnait d'une manière plus étrange et était moins intelligible à la foule '. Les catholiques belges, qui, quelques mois plus tôt, applaudissaient aux congrès de Matines, les Alontalembert et les Dupanloup, en avaient été particulièrement émus. Il semblait que, de Rome, on eût pris plaisir à miner derrière eux le terrain sur lequel ils tenaient péniblement tète à leurs adversaires. Aussi la grande Revue romaine, la Civillà cattolica, se crut-elle obligée de constater que le Syllabus et l'encyclique n'attaquaient « ni la Constitution belge, ni les droits et les devoirs des citoyens belges, ni leurs légitimes libertés politiques ^ " . Cette seule déclaration de l'organe romain eût renversé tout le système des ultras, la liberté des cultes étant formellement garantie par la Constitution belge.

Pie IX lui-même, soit qu'il eût été surpris du tumulte soulevé par son catalogue d'erreurs, et

' J'en puis citer comme exemple une anecdote caractéristique. Un prêtre de ma connaissance, passant en 1872 ou 1873 sur une des avenues de Versailles, entendit un ouvrier dire derrière lui à un autre : " Tu disais qu'il n'en restait plus, de Syllabus? Eh bien, en voilà un qui se promène. »

* « L'cnciclica non offende punto la costituzione belga, ne i diritti e i doveri de cltadini di coIà, ne le légitime loro liberti politiche. » (Civiltâ cattolica, féirier 1865.)

qu'il désirât eu attcuucr l'effet, soit qu'il sentît simplement la nécessite de ne pas prendre au compte du Saint-Siège les extravagants commentaires d'une certaine presse, Pie IX adressa à MgrDupanloup un bref de félicitations. Le Saint- Père remerciait l'évéque d'Orléans, l'iiomnie même qu'on affectait de considérer comme personnellement visé par le Sijllabus ' ; il le remerciait de la manière dont il avait défendu et interprété l'encyclique, le louant d'avoir réprouvé les erreurs condamnées « au sens où le Pape les réprouvait lui-même* «. Après une pareille approbation, il semblait difficile de répéter que Mgr Dupanloup avait trabi et dénaturé la parole pontificale. Cela ne gêna point les adversaires de V Antisyllahus d'Orléans. Cela ne les empêcha pas d'écrire que ses commentaires avaient « violenté les enseignements du Saint-Siège, au point de les plier au sens des tbéories qu'il condamne ^ » . L' « hérésie libérale ••> frappée j)ar le Pape, ils n'en persistèrent pas moins à la retrouver dans l'interprétation sanctionnée d'un bref de Pie I\, faisant eux-mêmes ce qu'ils reprochaient à .Mgr Du-

* L'abbé Mavxard, p. 137.

' t . . . et eodem plane sensu qiio a nobis fuerant reprohati. » Bref adressé dès le 4 février 1865.

3 L'abbé Mavnard, ibid.

panloup, épiloguant sur le bref pontifical, prétendant y découvrir un blâme dissimulé sous les éloges, comme si le Pape, dont ils célébraient l'indomptable énergie, eût pu s'oublier assez pour applaudir publiquement à des doctrines entachées d'erreur ou pour déguiser subrepticement son blâme sous des paroles ambiguës '.

Toujours est-il que la question dont les ultras lui demandaient la solution, le Syllabiis ne l'a pas tranchée. Si, comme ou l'a dit, il était principalement destiné à mettre fin aux controverses des catholiques sur la société civile, le Syllabus a manifestement échoué. Cela est si vrai, qu'aujourd'hui, en 1885, le successeur de Pie IX écrit à son tour une encyclique pour mettre fin aux luttes domestiques des catholiques.

Si, comme le prétendaient les ultras, le iSy/Za^ws de Pie IX devait contraindre tout catholique à courir sus aux libertés modernes, le Syllabus

' Voici le texte ainsi retourné contre l'évèque honoré du bref. Le Pape, en terminant, se déclarait assuré que l'éuêque d'Orléans expliquerait le véritable sens du Si/llabus àvec d'autant plus d'exactitude qu'il avait mis plus d'énergie à en repousser les interprétations calomnieuses : Gratum iiaqite tibi sigiiijlcamus animiim nostrum, pro certo hahentes le eo accuratius traditurum esse populo tuo germanam nostraruni litterarum sententiam qito vehemcntius calumniosas hiterprelathmcs cxplosisti. Voyez l'abbé Lagraage, Vie de Mgr Dupanloup, t. II, particulièrement l'édition in-i2 (1885).

n'y a pas davantage réussi. Le libéralisme, bien que trop souvent dénaturé et faussé par l'esprit de parti, le libéralisme, quelque antichrétieii qu'il se soit montre on certains pays, n'a pas été oificiellement classé parmi les hérésies, et le serait-il, que les libertés civiles et politiques ne se trouveraient |)as pour cela nécessairement condamnées. L'opinion des catholiques reste libre à cet égard aj)rès l'encyclique Quanta cura de Pie L\, aussi bien qu'après Fency clique .1//rari vos de Grégoire XVL La distinction du fait et du droit, « de l'hypothèse et de la thèse » , permet au croyant le plus timoré de mettre sa foi d'accord avec son patriotisme et sa conscience avec ses opinions politiques. Et cette liberté de fait dont les anathèmes du Sijllahus n'ont i)u le dépouiller, il n'est pas probable que Léon XIII ni aucun des successeurs de Pie IX la lui dispute jamais ; il n'est pas vraisemblable qu'aucune encyclique aille dans ce sens au delà diiSijUabus. L'Kglise a pour cela trop d'intérêt à laisser la question ouverte.

Est-ce à dire qu'au point de vue politique il ne reste rien du SijUabus? Telle ne saurait être notre pensée. Cette distinction même de la thèse et de l'hypothèse, aujourd'hui entrée dans la langue courante de la théologie, n'est pas sans

importance. Cette distinction sur laquelle se fonde la liberté politique des catholiques, leurs adversaires peuvent s'en emparer et la retourner contre eux. Elle permet en même temps aux catholiques d'agir en libéraux, et à leurs adversaires de leur dénier cette qualité. S'il n'est pas obligé de rompre avec les libertés modernes, le clergé ne saurait plus les accepter qu'à titre d'hypothèse, à titre défait, c'est-à-dire en somme comme un pis aller. Cela seul, pourquoi le dissimuler? n'est pas sans inconvénient, mais l'inconvénient est presque tout entier pour les catholiques, ainsi rendus suspects aux hommes qui regardent la liberté comme un droit. Cette distinction a pour effet de fomenter les défiances des libéraux de principes contre le clergé et contre l'Eglise. Le Syllabus est ainsi venu fournir un argument à ceux qui accusent les catholiques de réclamer la liberté, quand ils sont faibles, pour la refuser aux autres, quand ils sont. forts. En d'autres termes, il autorise à les soupçonner de n'accepter 1' «; hypothèse » , c'està-dire la liberté, que pour revenir à la « thèse ?' , c'est-à-dire à la contrainte. Cette objection, Mgr Dupanloupla repoussait au nom de la loyauté et de l'honneur, protestant avec indignation contre le soupçon d'une telle duplicité et flétris-

saut les hommes ca|)ables d'en avoir la pensée. Lne pareille garantie pourrait être insuffisante, s'il n'en était une autre dans les mœurs, qui, une fois formées à la liberté, se font diffieilemenl à un autre régime. Les pays qui en ont une fois goûté n'y renoncent pas volontiers. Cela est particulièrement vrai de la liberté de conscience et de la liberté des cultes, c'est-à-dire des libertés modernes par excellence, de celles qui semblent le plus répugner à la tradition catholique. Elles sont déjà si bien entrées dans nos habitudes, que ni Sjjllahus ni <'n<'ycli(|ue ne leur sauraient porter atteinte : si elles courent encore des risques, c'est plutôt d'un autre côté. Les libertés en péril chez nous, les libertés dont la conquête reste mal assurée, ce sont en somme les moins « modernes », ce sont les libertés j)olitiqu<'s, et contre elles l'Eglise et le SijUabus même n'ont point d'objection de principes.

Page 1