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CHAPITRE XII

La question romaine. — Son influence sur toute la politique du Saint-Siège. — Comment elle est pour beaucoup dans les défiances du Vatican contre le libéralisme. — Efforts des catholiques libéraux pour sauver la monarchie pontificale. — Raisons de leur insuccès. — La question romaine a contribué en France au réveil du libéralisme sous le second empire.

Les divisions intestines des catholiques ne les empêchèrent jamais de s'unir contre les ennemis spirituels et temporels de la papauté. De 1849 à 1870, à l'époque même où ils étaient en proie à une véritable guerre civile, les deux camps rivalisèrent de zèle et de dévouement pour la défense de la royauté pontificale, veillant avec une égale sollicitude sur les murs en ruine de la Rome papale, déjouant les surprises, repoussant les attaques sans se laisser endormir par les feintes ni lasser j)ar les assauts de l'ennemi. Durant celle sorte de siège de plus de vingt ans^ Monlalembert, M. de Falloux et, en avant de

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tous, Mgr Dupanloup se distinguèrent par l'ardeur et la vigueur de leurs coups. Certes, si l'éloquence était un rempart pour les Etats, si uu trône pouvait être sauvé par la vaillance de la plume et de la parole, les murailles de la ville sainte n'eussent pas été violées, la croix de Savoie n'eût pas au Caj)itole remplacé l'écusson aux clefs de saint Pierre.

Les préoccupations inspirées au l'alican et aux catholiques par les périls de la petite monarchie pontificale ont eu sur la conduite de la papauté, sur toute la direction de la politique du Saint- Siège, une influence dont on ne se rend j)as assez compte. La question romaine est, durant le long pontificat de Pie IX, demeurée le principal souci du Vatican • à hien des égards, on pourrait dire qu'elle a dominé non-seulement tout le règne de Pie IX, mais toute l'histoire de la papauté au dix-neuvième siècle. Pour comprendre les actes du Saint-Siège, de la restauration de Pie VII à l'escalade de la porte Pia par les troupes italiennes, il faut se représenter le Vatican entre les complots du dedans et les menaces d'invasion du dehors. Rien n'a plus contribué à fomenter les défiances de la papauté contre le libéralisme et les libertés modernes. Les appréhensions suscitées à Rome par les aspirations unitaires du

libéralisme italien traversaient les Alpes pour s'étendre à tout ce qui se parait du nom de

libéral.

Le SijUabus même ne (lit peut-être pas venu agiter les consciences catholiques, si le trône pontifical n'eût été ébranlé par les commotions italiennes. En publiant son catalogue d'erreurs, ce que Pie IX avait en vue, ce n'étaient pas uniquement la France ou la Belgique et les discordes des catholiques au nord des Alpes; c'était avant tout l'ennemi intérieur, l'ennemi de la maison, le " gouvernement subalpin » et l'unité italienne. La révolution, pour l'ancien exilé de Gaiite, se personnifiait dans jMazzini, dans Gaiibaldi, dans les hommes qui avaient renversé le trône séculaire du chef de l'Église. Le libéralisme lui apparaissait sous la figure des Cavour, des Kicasoli, des Minghetti, des hommes d'Etat italiens qui voulaient annexer le patrimoine de Saint-Pierre.

C'est contre eux, contre les revendications du gouvernement et des Chambres de Turin qu'étaient avant tout dirigées les censures du Syllabus. On le voit par le texte de plusieurs des encycliques ou allocutions d'où sont extraites les propositions condamnées. Quelques-unes de ces dernières, celle, par exemple, qui concerne le suffrage universel, n'ont en réalité pas d'autre

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explication : c'est une réponse aux plébiscites des annexions de liclor-Emnianuel. On le voit non moins par les dates; c'est en 1852, peu de temps après sa rentrée dans Rome, que Pie iX, dil-on, conçoit la première idé»' du Si/llahus. C'est après la révolution de I8(>0et le démembrcmenl de ses Etats qu'il s'y arrête définitivement; c'est au lendemain de la convention de s<*j)tembre 1864 qu'il en l'ait la publication. Contre les iMivaliisseurs de riRTita;{(' de l'K'^lise, le Pape, <lcjà moralement abaudoimé des puissances, brandissait les seules armes à sa |)ortée ; il leur barrait le ebemin de Rome avec des anathèmes. Pour lui la civilisation et le proj^rès modernes, e'élaient la révolution unitaire et la spoliation d<' la chaire de Saint-Pierre. A ses yeux, le libéralisme se confondait avec les entreprises contre les droits du Saint-Siéye. C'était l'ennemi déclaré de la souveraineté j)ontificale, et, pour mieux le repousser, Pie IX allait attaquer cet ennemi sur son propre terrain , jusqnt; dans ses principes, dans son j)oint de départ théorique. Selon une tactique partout fréquente, pour mieux se défendre, il prenait l'offensive, portant hardiment la guerre chez son redoutable adversaire. La question romaine n'a, en tout cas, pas été étrangère aux répugnances du Saint-Siège

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pour les libéraux et les libertés dites motlerues. Les auxiétés de la papauté pour les intérêts lemporels de la chaire suprême ont, plus que toute chose, contribué à la pousser sur la pente des doctrines extrêmes, à rétrécir les horizons du Vatican, à fausser la justesse traditionnelle de son coup d'œil politique.

Le plus fâcheux peut-être, c'est que, contrairement à certaines espérances, la chute de la royauté pontificale est peu propre à ramener la curie romaine à une vue plus nette des intérêts de l'Église, à un sens plus exact des besoins de notre époque. A y bien regarder, en effet, la souveraineté territoriale des papes les mettait en contact avec des intérêts temporels, avec des intérêts mondains dont il leur était malaisé de ne pas tenir compte. De plus, le Saint-Siège offrait par là aux gouvernements une prise qui leur fait défaut aujourd'hui. Un pape, chef d'Klat, ayant sa place entre les monarques pasteurs des peuples, ne pouvait se diriger entièrement par des considérations théologiques. Cela, au j)oint de vue pratique, avait souvent ses avantages. Privé de tout domaine temporel, ne tenant plus à la terre pour ainsi dire, le pontife romain est plus libre de toute préoccupation terrestre, plus étranger à tout intérêt temporel. Il est moins

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obligé de tenir coiiiple de l;i politique, des circoiistaui-es, des tendances et des besoins de l'époque. Par suite, il est plus exposé à séjourner dans les liantes et vides régions de l'abstraclion, à se complaire et à se confiner dans le rigoureux domaine de l'absolu ibéologicjue. Par suite encore, il lui laut plus de lumières j)0ur demeurer prudent, plus de sagesse |)our demeurer modéré et rester politicpie. (lela deviendrait bien plus manifeste, si la sujipression de la royauté pontificale était partout, connue en Italie, accompagnée delaséj)aration de l'Kglise et de l'Ktat, ou si les puissances cessaient d'avoir des ambassadeurs accrédités près du Vatican. Mn ce sens, il serait vrai de dire que la souveraineté temj)orclle des papes les rendait plus politiques, en les rendant plus dépendants des choses, sinon des hommes. Et ce n'est point là un paradoxe, pour les époques du moins où la royauté pontificale, acceptée de tous, faisait partie du droit public de l'Europe. A ce titre, l'honune le moins soucieux des droits du Saint-Siège peut regretter la fin de la débile monarchie romaine, non point comme la plupart des catholiques, parce que la perte de leurs Etats compromet la liberté des Souverains Pontifes, mais parce que, en les isolant des princes et des gourvernements ,elle les affran-

chit des considérations temporelles et les dégage des intérêts politiques.

La question romaine est de celles que nous avons trop souvent traitées pour y revenir longuement aujourd'hui ' . A nos yeux, on le sait, la monarchie pontificale était vouée à une chute fatale ; la révolution italienne et l'unité de la Péninsule n'en ont été que la cause seconde, non la cause première. Le respect et les regrets que les catholiques ne sauraient refuser à la royauté temporelle de leur chef, les arguments que la religion et la politique apportaient eu faveur de son maintien, ne pouvaient longtemps la fjiire survivre à la sécularisation , partout ailleurs accomplie, des Etats modernes. Deux choses presque également malaisées en eussent seules pu prolonger l'existence, la sécularisation spontanée de l'administration, et, en 1 859 couime en 1848, une politique résolument nationale. Or, si un tel rôle n'était pas au-dessus du cœur de Pie IX, il était au-dessus de ses forces et peut-être des forces humaines. Pour y réussir, il eût fallu une sorte de Jules II, et le temps des Jules II était

' Voyez particulièrement : Un empereur, un roi, un pape (Napoléon III, Victor-Emmanuel, Pie IX), Paris, Cliarpcntier, 1878, et, dans la Reçue des Deux Mondes du l<'f janvier 1884 : le Vatican elle Quirinal depuis 1878.

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irrévocablement passé. Oiiolques-uus parmi les catholiques, Lacordaire notamment, eussent voulu réveiller chez le Pape-Roi de 18()0 le Pie IX d'avaut 1848; mais ce dernier était mort de ses déceptions, et la monarchie pontificale était bien vieille pour se laisser transformer en quelques années.

Ses plus illustres défenseurs en avaient le sentiment. Bien qu'ils ne fussent pas de ceux qui voyaient dans la petite monarchie théocratique une sorte de cité modèle et de type idéal de •gouvernement, croyant cette monarcliie nécessaire à Tindépendance de la papauté , ils ne pouvaient l'abandonner pour des défauts que leur piété leur rendait moins choquants , ni la sacrifier parce que, ainsi que le disait nettement Lacordaire, le gouvernemeut du Saint-Siège était un «jouvernement d'ancien régime. Tous, du reste, avaient pour la chaire apostolique cet amour exalté qui est comme l'àme du catholicisme contemporain ' . Ceux qu'on prétendait flétrir du nom de libéraux, ceux qu'on traitait de catholiques selon Cavour étaient les premiers à adorer « le Christ de nou-

' Ce sentiment, partout si vivant chez Montalembert et Dupanloup, Lacordaire, qui l'a peut-êlre moins souvent exprimé, s'en est lui-même plusieurs fois inspiré avec éloquence. \ oyez par exemple ses Lettres sur le Saint-Siège (1837), réplique aux Affaires de Rome de La Mennais.

veau crucifié dans son vicaire 5) . S'ils ne pouvaient se dissimuler les erreurs de la politique vaticane, ils les voilaient avec la piété des enfants de Noé. C'étaient vraiment, comme le proclamait Montalembert, des fils combattant pour leur mère, et des fils non moins respectueux que tendres.

Puis, en tant que catholiques, comment n'auraient-ils pas eu les yeux ouverts sur les difficultés et les périls que devait entraîner pour la papauté la chute de sa royauté séculaire? Comment s'étonner qu'ils se soient enrôlés dans cette sorte de croisade de la plume qui remuait tout le monde catholique? qu'ils aient combattu au premier rang pour une cause qui, parmi ses défenseurs, comptait à côté d'eux les Thiers, les Guizot, les Villemain? alors surtout que l'intérêt national leur semblait d'accord avec l'intérêt religieux; que, dans la jeune unité italienne, ils apercevaient avec Mgr Dupanloup^ dès 1861, « la mère prochaine et très-menaçante de l'unité allemande 5) ?

Ce que l'histoire leur pourrait reprocher, au point de vue même des intérêts catholiques, c'est de s'être mépris sur la puissance du sentiment national et sur l'énergie du mouvement unitaire au sud des Alpes ; c'est d'avoir, par l'inflexibi-

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lité de leurs résistances aux revendications italiennes, par leur zèle filial à tout couvrir et à tout défendre, contribué à maintenir le Mo?i possumus, lequel, en fermant la voie à tout compromis, devait aboutir à l'entière dépossession du Pape. Certes, il peut sembler aujourd'hui que d'autres conseils eussent été plus politiques, mais Rome ne les eût pas tolérés ; elle ne s'en fût pas moins tenue au Sint ut sunt; puis, avant comme après 1870, il eût fallu être aveugle pour ne pas apercevoir combien de difficultés morales et matérielles se dressaient devant toute transaction.

Chose contraire à ce qu'on eût pu prévoir, si les pratiques du gouvernement pontifical à Rome offraient un argument aux contempteurs de toutes les libertés, l'attitude des catholiques français dans la question romaine, leur invincible obstination à défendre le trône papal , loin de les éloigner davantage du libéralisme, entretint ou éveilla chez beaucoup d'entre eux le goût de la liberté et des institutions parlementaires. La brusque déclaration de guerre de 1859, l'ambiguïté de la politique impériale dans toutes ces épineuses affaires, ranimaient les défiances contre le pouvoir personnel et contre le maître irrésolu que Alontalembert signalait comme le Pilate de

la papauté. C'est ainsi qu'en 1863, dans une sorte de consultation sur la conduite à tenir durant les élections, sept des principaux évcques de France, Mgr Dupanloup à leur tête, déclarèrent que, dans nos sociétés agitées, la liberté religieuse n'a pas de meilleur appui que les libertés politiques'. Les appréhensions pour la royauté du Pape rendirent l'indépendance à plus d'un candidat officiel. Dans le Corps législatif, qui menaçait de rester la Chambre du silence, elles rouvrirent les bouches et délièrent les langues de la majorité. En 1863 et 1869, comme en 1848, les catholiques libéraux se trouvèrent rapprochés de M. Thiers et des parlementaires, cette fois, non pour la défense de l'ordre, mais pour la revendication des libertés perdues. Les survivants de ces « cléricaux » peuvent ainsi se vanter d'avoir, pour leur part, contribué au réveil du libéralisme, d'avoir entretenu chez nous un idéal politique , alors que la société française , tout entière aux préoccupations matérielles , semblait absorbée dans la recherche du luxe et du lucre.

1 Déclaration du 15 mai 1863. Les panégyristes les pins décidés du pouvoir absolu, tels que L. Veuillot, apprirent à leurs dépens que la liberté de la presse pouvait avoir du bon. L'Univers était supprimé, et, s'il reparaissait presque immédiatement sous un autre nom, les frères Veuillot étaient exclus de la rédaction.

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